Part 28
Tandis que la puissance du comte de Flandre s'élevait de jour en jour, les cités flamandes avaient pris un développement non moins remarquable. «Jamais, dit Meyer, la situation des bourgeois de Gand ne fut plus heureuse, ni plus prospère. La ville s'orna d'un grand nombre de monuments importants et ses limites furent reculées. On creusa la Lieve. Les faubourgs qui s'étendaient au delà de l'Escaut, la terre de Mude, le vieux bourg de Saint-Bavon et la plaine de Sainte-Pharaïlde furent compris dans l'enceinte de la cité, en même temps que l'on construisait le pont du comte et le chœur de l'église de Saint-Jean.» La Lieve ouvrait la mer au commerce de Gand, et bientôt il fallut de nouveau étendre ses limites. A Bruges, les ruines des maisons détruites par de nombreux incendies se relevaient à peine, que déjà on y réclamait une enceinte moins étroite. A Ypres, centre de la fabrication des draps, la population était si considérable qu'en 1247 les échevins s'adressèrent au pape Innocent IV, pour le prier d'augmenter le nombre des paroisses de leur ville, qui contenait environ deux cent mille habitants.
La prospérité des communes flamandes reposait sur des institutions désormais complètes. La sagesse de leurs dispositions était célèbre au loin. On citait notamment la loi de Termonde comme un modèle, et la charte qui fut accordée en 1228 à la ville de Saint-Dizier en Champagne se référait sans exception à la charte d'Ypres. Jamais aucun peuple n'obéit à des lois qu'il modifia plus rarement et pour lesquelles il combattit avec plus d'héroïsme. Pendant la paix, les progrès de l'agriculture, de l'industrie et du commerce faisaient apprécier leurs bienfaits, et même pendant la guerre, il n'était point de goutte de sang versée pour leur défense qui ne les rendît plus vénérables et plus sacrées.
Il serait difficile de trouver dans l'étude de l'organisation politique au moyen-âge une matière plus vaste que la comparaison approfondie de la législation de la Flandre et des législations contemporaines: ce serait justifier à la fois l'enthousiasme qui animait nos communes et celui qu'elles réveillaient chez les communes voisines de Brabant, de Hainaut, de Hollande, de France et d'Angleterre. Dans la limite plus étroite de notre récit, nous nous bornerons à signaler l'influence que les institutions de la Flandre exercèrent sur le développement de son industrie et de ses richesses. Les lois qui gouvernaient la Flandre étaient éminemment protectrices. C'est par ce caractère de sa législation que la Flandre s'était séparée de bonne heure de la société féodale, qui ne connaissait d'autre droit que celui de l'épée, et l'on comprend aisément que le commerce, l'industrie et les arts aient cherché un asile où, au lieu des vexations de tout genre, des tailles arbitraires, des épreuves judiciaires par le feu ou le duel, l'on rencontrait les règles stables et fixes d'une organisation régulière. D'une part, on voit la loyauté commerciale de l'ouvrier garantie par le corps de métier et par la ville, également intéressés à veiller à ce qu'aucune atteinte ne soit portée à l'honneur et à la renommée de la fabrication; d'autre part, les règlements des métiers protègent l'ouvrier en réglant le salaire d'après le travail et le travail d'après les forces. A côté de ces dispositions d'ordre intérieur viennent se placer des règles morales. L'ouvrier n'est admis dans les corps de métier qu'après avoir juré de contribuer de tout son pouvoir à maintenir la corporation dans la grâce de Dieu, et de servir le comte de tout son cœur, de tout son sang et de tout son bien, à son honneur et à l'honneur de sa patrie; si on l'avertit qu'en se rendant coupable de quelque délit ou seulement de mauvaises mœurs, il sera immédiatement exclu de la corporation, on lui promet aussi, s'il est loyal et probe, d'entourer de soins sa vieillesse et ses infirmités.
Ce fut grâce à ces institutions généreuses que la Flandre vit les marchands étrangers rechercher son hospitalité, tandis que son commerce se développait à la fois au dedans par le travail de ses tisserands, dont l'habileté était déjà renommée chez les Romains du temps de Pline, au dehors par les efforts de ses marins, dignes fils de ces intrépides navigateurs qui harponnaient les baleines sur les côtes du Fleanderland.
Les foires de Flandre étaient depuis longtemps fameuses. Les historiens du douzième siècle mentionnent tour à tour celle de Thourout, où la hache de Baudouin VII protégeait les marchands osterlings, et celle d'Ypres, où la mort de Charles le Bon sema la terreur parmi les orfévres lombards. La foire de Bruges était la plus importante. Là venaient s'échanger les produits du Nord et ceux du Midi, les richesses recueillies dans les pèlerinages de Novogorod et celles que transportaient les caravanes de Samarcande et de Bagdad, la poix de la Norwége et les huiles de l'Andalousie, les fourrures de la Russie et les dattes de l'Atlas, les métaux de la Hongrie et de la Bohême, les figues de Grenade, le miel du Portugal, la cire du Maroc, les épices de l'Egypte, «par coi, dit un ancien manuscrit, nulle terre n'est comparée de marchandise encontre la terre de Flandre.»
Telle était la protection dont les marchands étrangers jouissaient aux foires flamandes, que, bien que Marguerite eût fait saisir en 1272, par mesure de représailles, les laines anglaises à Bruges et à Damme, un marchand gallois n'hésita point à se rendre à la foire de Lille malgré la comtesse de Flandre, qui fut, sur sa plainte, condamnée à une amende considérable par la cour du roi. Lorsqu'en 1274 Charles d'Anjou invita Gui de Dampierre à chasser de ses Etats les Génois, qui soutenaient en Italie le parti des Gibelins, l'on n'écouta pas davantage ses instances: la Flandre était une terre hospitalière. «La Flandre, écrivait Robert de Béthune à Edouard Ier, doit sa prospérité au commerce, et elle est devenue une patrie commune pour les marchands qui y affluent de toutes parts.» Et les échevins de Bruges répondaient à peu près dans les mêmes termes à Edouard II: «Votre Majesté ne peut ignorer que la terre de Flandre est commune à tous les hommes, en quelque lieu qu'ils soient nés.»
Cependant, ce n'était point assez que la Flandre fût devenue le port où abordaient de nombreux navires. Ses marchands, auxquels les foires de Saint-Denis, de Troyes ou de Provins ne suffisaient plus, tentaient eux-mêmes les plus longs et les plus périlleux voyages. Dès la fin du douzième siècle, ils avaient obtenu des priviléges importants dans les cités des bords du Rhin, et bientôt leurs courses aventureuses s'étendirent des comptoirs de la Baltique et de la Livonie jusqu'aux rives du Bosphore, où l'industrie flamande régnait encore par ses flottes lorsque le trône fondé par le glaive de Baudouin de Constantinople n'existait déjà plus.
A mesure que ces relations se développaient, les gildes des métiers, longtemps divisées et étrangères les unes aux autres, sentaient de plus en plus le besoin de se rapprocher et de s'aider mutuellement. Enfin elles se réunirent pour fonder la grande hanse flamande qu'on appela la hanse de Londres: l'unité commerciale devint l'un des caractères de l'unité politique.
Le mot teutonique _hanse_ était autrefois synonyme de gilde: comme le nom de la _minne_, il était employé fréquemment pour désigner la coupe qui circulait dans le banquet des frères conjurés. Dans l'interprétation du moyen-âge, il indique la réunion de plusieurs gildes pour faire le commerce chez les nations étrangères.
On l'appelait la hanse de Londres parce que, depuis longtemps, le grand comptoir des marchands flamands se trouvait fixé sur les bords de la Tamise. Ni les brebis qui paissaient dans les vastes enclos des abbayes de Flandre, ni celles que l'ordre de Cîteaux entretenait en Champagne et en Bourgogne, ne pouvaient suffire aux besoins de la fabrication flamande. Le pays qui l'alimentait, c'était l'Angleterre, cette contrée aux vertes collines couvertes d'innombrables troupeaux, où, jusqu'au quatorzième siècle, les taxes extraordinaires exigées par le roi se prélevaient, non en argent, mais en sacs de laine. Dès l'année 1127, les marchands de Flandre avaient un établissement à Londres. Leurs priviléges avaient été confirmés à plusieurs reprises, et récemment encore, en 1275 et en 1278, ils avaient été ratifiés par Edouard Ier. La hanse de Londres, fondée par des Brugeois, s'était bientôt étendue aux habitants d'Ypres, de Damme, de Lille, de Bergues, de Furnes, d'Orchies, de Bailleul, de Poperinghe, d'Oudenbourg, d'Yzendike, d'Ardenbourg, d'Oostbourg et de Ter Mude. Parmi les villes qui y adhérèrent plus tard, il faut citer Saint-Omer, Arras, Douay et Cambray; enfin, cette association comprit des cités plus éloignées, telles que Valenciennes, Péronne, Saint-Quentin, Beauvais, Abbeville, Amiens, Montreuil, Reims et Châlons.
Un bourgeois de Bruges, que l'on nommait le comte de la Hanse, gouvernait la hanse de Londres. On ne pouvait y entrer qu'à Londres ou à Bruges, en payant trente sous trois deniers sterling, ou seulement cinq sous trois deniers si l'on était fils d'un membre de la hanse. Les teinturiers «ki teignent de leurs mains mesmes et ki ont les ongles bleus, ciaus ki afaitent les caudières et les chaudrons, ki vont criant aval les rues, foulons, teliers, tondeurs, carpentiers, faiseurs de sollers, batteurs de laine,» étaient exclus de la hanse, à moins que depuis un an au moins ils ne se fussent fait recevoir dans quelque corps de métier. Les membres de la hanse jouissaient, dans toutes les villes où elle existait, de priviléges importants. Les magistrats locaux ne pouvaient les poursuivre que pour les délits qu'ils y avaient commis: leurs contestations commerciales étaient soumises à des arbitres choisis parmi les marchands des principales villes de Flandre.
On comprend aisément que les arts se soient développés et aient fleuri là où venaient se confondre tous les produits de la civilisation. Les marchés mêmes qui les abritent sont des palais, comme l'a observé Villani. Aujourd'hui encore, lorsque nos regards se reposent sur les halles d'Ypres ou sur les halles de Bruges, ces magnifiques monuments, tels que n'en vit peut-être élever aucune autre cité du moyen-âge, nous y trouvons écrites, en caractères ineffaçables, la grandeur et la puissance des corps de métier et des communes. La vie du commerce et de l'industrie s'en est retirée; mais dans le silence de ces vastes ruines plane encore toute la majesté des souvenirs de la grande époque qu'ouvrit Baudouin de Constantinople. Le génie fécond du treizième siècle se révèle surtout par ses inspirations et son symbolisme, dans l'architecture religieuse. A Ypres, l'église de Saint-Martin est construite à côté des halles, et son clocher est à peine séparé du beffroi, comme pour indiquer l'alliance de la société chrétienne et de la société politique de ce temps. Bruges et Gand offrent des monuments non moins remarquables, et jusque dans Ardenbourg, l'on admire une des plus splendides églises du treizième siècle. Plus loin, au milieu des campagnes ou des bois, sur les bruyères, dans les sables mêmes de la mer, on découvre ces célèbres monastères des Dunes, de Thosan, d'Oudenbourg, de Saint-André, d'Afflighem, dont la vaste enceinte a recueilli les titres les plus précieux de la science de l'antiquité à l'ombre des chefs-d'œuvre de l'art religieux, monuments d'un autre temps et d'une autre civilisation. Tandis que leurs brillants vitraux inondent d'une lumière mystérieuse le peuple agenouillé au pied des autels, leurs ogives élancées, leurs tours sveltes et dentelées, invitent le regard et la pensée à se détacher de la terre pour chercher le ciel.
A Sainte-Pharaïlde de Gand, à Saint-Donat de Bruges, à Saint-Martin d'Ypres, on trouve des écoles où se pressent les jeunes clercs qui viennent demander à la rhétorique ses ornements, à la dialectique ses armes irréfragables. Plus tard ils se rendront soit à l'université de Bologne, où la Flandre forme l'une des dix-huit nations transalpines, soit à l'université de Paris pour y entendre Albert le Grand ou saint Thomas d'Aquin, et parmi ceux d'entre eux qui auront à leur tour leur chaire et leur école, nous citerons Henri de Gand, _le docteur solennel_, Alain de Lille, _le docteur universel_, Jean de Weerden, l'une des gloires de l'ordre de Cîteaux, Siger de Courtray, qui compta Dante parmi ses élèves, Jean d'Ardenbourg, François de Dixmude, Odon de Douay, presque tous appelés par saint Louis à coopérer à la fondation de la Sorbonne.
Il faut placer vis-à-vis de cet enseignement public, consacré aux études théologiques, les écoles industrielles qui, dans certains couvents des villes, réunissaient les fils des tisserands, et les écoles agricoles établies au dehors dans les _grangiæ_ des monastères, où l'on apprenait aux frères convers et aux jeunes gens à construire des digues et à défricher les marais et les bruyères. Ces écoles moins célèbres, mais plus nombreuses, ne connaissaient point les sept muses du _trivium_ et du _quadrivium_, chantées dans les vers virgiliens de l'_Anti-Claudien_ d'Alain de Lille; mais elles avaient aussi leur poésie, la vraie poésie populaire, toute empreinte des sentiments qui agitaient les masses, soit qu'elle s'élevât par l'enthousiasme, soit qu'elle s'aiguisât par l'ironie. Sous cette dernière forme, le Roman du Renard fut surtout fameux. Epuré, mais dénaturé par les imitations françaises qu'en firent Jacquemars Giélée de Lille et d'autres poètes, il offrait dans la langue même que parlaient les communes de Flandre une verve plus hardie et plus amère. A la fin du treizième siècle, Guillaume Uutenhove écrivait d'après des sources plus anciennes son _Reinaert de Vos_, où il déplore et les progrès de la science de maître Renard, et l'empressement que montrent des hommes envieux et avides de richesses à ne suivre d'autre règle que celle qu'il prêche dans sa tanière. Non moins véhéments, non moins énergiques étaient les vers où Jacques de Maerlant gémissait sur les brebis égarées au milieu des loups, devenus pasteurs depuis que l'orgueil et l'avarice donnent à quiconque possède de l'or le droit de parler dans le conseil des princes. Il existait sans doute dans ces satires mille allusions qu'il est aujourd'hui difficile de saisir, et au moment même où les ménestrels célébraient dans leurs chansons françaises la générosité et la magnificence du comte de Flandre, plus d'un bourgeois applaudissait sans doute aux vers flamands, où l'on montrait la source de cette générosité et de cette magnificence dans les taxes et dans les emprunts imposés aux communes par un prince hostile à leurs franchises.
Dès le commencement du gouvernement de Gui de Dampierre, de sérieuses contestations avaient éclaté entre le comte et les villes. Au mois d'août 1280, un incendie terrible avait consumé les anciennes halles de Bruges, où étaient déposées toutes les chartes municipales. Gui de Dampierre refusa de les renouveler, et, afin d'apaiser des murmures qui devenaient de plus en plus menaçants, il n'hésita point à faire décapiter, hors de la porte de la Bouverie, cinq des plus notables habitants de la cité de Bruges: Baudouin Priem, Jean Koopman, Lambert Lam, Jean et Lambert Danwilt. Les bourgeois, de plus en plus mécontents, portèrent leurs réclamations à Philippe le Hardi; et nous trouvons mentionné, aux registres de la cour du roi de l'année 1281, un arrêt qui ordonne au comte de Flandre de ne pas s'opposer à ce que les bourgeois de Bruges aient un libre recours à la juridiction royale. Ils ne nous apprennent point les détails de ce procès; mais nous savons que, le 25 mai 1281, fut octroyée une nouvelle charte à la ville de Bruges.
Cependant les bourgeois se plaignaient de ce que le comte Gui, loin de confirmer les priviléges qui leur avaient été accordés par Philippe d'Alsace, leur avait substitué des dispositions qui plaçaient tous leurs droits en son pouvoir. En effet, il y était dit que le comte pourrait abroger toutes les ordonnances des échevins, qu'il pourrait forcer les magistrats à lui rendre compte de leur administration chaque année, et que, de plus, il se réservait pour lui et ses successeurs la faculté de modifier toutes les concessions faites dans cette charte. Une émeute éclata à Bruges, et l'un des officiers du comte, nommé Thierri Vranckesoone, y périt. «Ce fut, dit Oudegherst, la première _wapeninghe_ qui advint en Flandre, dont les histoires facent mémoire; laquelle commotion s'appela _de groote moerlemay_. Depuis lequel temps, lesdicts de Bruges ne portèrent oncques amitié, ny affection au comte Guy, ains luy furent toujours contraires.»
A Ypres, la grande émeute qu'on nomma la _kokerulle_ rappela la _moerlemay_ de Bruges; mais c'était surtout à Gand que la lutte du comte avec la commune avait acquis une extrême gravité. En 1274, la ville de Gand avait conclu une alliance avec les villes de Bruxelles, de Louvain, de Lierre, de Tirlemont et de Malines, et il y avait été expressément déclaré qu'aucune d'elles ne donnerait asile aux membres des corps de métier qui auraient cherché à détruire ou à modifier leurs lois et leurs priviléges. Il semble que cet acte des Trente-Neuf ait accru la haine que leur portait Marguerite. Elle se rendit elle-même à Gand, et supprima l'organisation municipale établie en 1228, pour la remplacer par un conseil de trente personnes, composé de treize échevins, de treize conseillers et de quatre trésoriers. Pour exécuter plus aisément son projet, elle avait fait répandre parmi les ouvriers et les habitants les plus pauvres le bruit que les Trente-Neuf géraient infidèlement les affaires de la commune. Une lettre fut adressée en leur nom au roi de France: c'était en même temps un acte d'accusation contre les Trente-Neuf et un panégyrique de la conduite de Marguerite. «Raconter le triste état de la ville de Gand serait chose longue et peut-être irritante pour quelques personnes; car nous n'avons point entendu dire que depuis neuf ans les échevins aient rendu leurs comptes, et l'on assure qu'ils ont chargé la ville de Gand de dettes énormes... Puisse votre royale prudence connaître la vérité de nos plaintes comme Dieu la connaît! Que votre royale grandeur apprenne aussi que noble dame Marguerite, comtesse de Flandre et de Hainaut, cédant à nos prières multipliées, est venue dans notre ville et y a assisté à l'assemblée de la commune qui formait une multitude presque innombrable; elle a entendu les effroyables clameurs des habitants de Gand; elle a prêté l'oreille à leurs tristes supplications, car ils s'écriaient tout d'une voix:--Notre ville est abandonnée et nous-mêmes nous la quitterons, si vous ne modifiez l'organisation de l'échevinage; nos magistrats nous oppriment comme si nous étions des serfs...--Ladite dame, prenant pitié de notre malheureuse situation, a jugé convenable d'abolir l'ancienne organisation des échevins pour la reformer aussitôt, afin qu'une ville aussi importante que la nôtre ne reste point sans magistrature... Nous supplions donc humblement votre royale clémence d'approuver tout ce qui a eu lieu.»
Trois bourgeois de Gand avaient été choisis pour porter ces plaintes à Paris (c'étaient Guillaume et Pierre Uutenhove et Hugues Uutenvolderstraete); mais la comtesse Marguerite changea tout à coup d'avis, et le 7 novembre, elle ordonna à ses tabellions de copier de nouveau les mêmes lettres, en y omettant tout ce qui se rapportait à l'envoi des trois députés: elle avait jugé préférable de les faire sceller par les abbés de Saint-Pierre et de Saint-Bavon, et d'y joindre une déclaration des frères mineurs et des frères prêcheurs de Gand conçue en ces termes: «Nous, prieur, gardien et moines des couvents de l'ordre des Frères Prêcheurs et de l'ordre des Frères Mineurs, à Gand, faisons savoir à tous que nous croyons que Marguerite, comtesse de Flandre et de Hainaut, n'a agi que selon sa conscience et son désir de faire le bien.»
Les Trente-Neuf avaient interjeté appel devant le roi de France, alléguant qu'ils avaient été condamnés sans avoir été entendus, au mépris de toutes les règles de la justice. Philippe le Hardi interposa aussitôt sa médiation, et en vertu d'un compromis rédigé par le comte de Blois et Henri de Vézelay, il fut convenu que deux ambassadeurs français se rendraient à Gand pour prendre connaissance de tous les griefs et examiner à la fois la conduite des Trente-Neuf et celle de la comtesse de Flandre. Le comte de Ponthieu et Guillaume de Neuville furent chargés de ce soin. Ils se contentèrent de révoquer Everard de Gruutere et six de ses collègues, maintinrent les autres, et confirmèrent la charte octroyée par le comte Ferdinand et la comtesse Jeanne, en supprimant le nouvel échevinage créé par la comtesse de Flandre. Cette décision fut ratifiée par le roi le 22 juillet 1277.
Deux ans plus tard, Gui de Dampierre voulut imposer aux magistrats de Gand l'obligation de lui présenter annuellement leurs comptes. Il leur contestait également d'autres priviléges; mais en 1280, une transaction eut lieu. Le comte reçut quarante-huit mille livres parisis, et confirma les anciennes franchises de la ville, en s'attribuant seulement le contrôle des dépenses et la juridiction criminelle des cas réservés. Ces cas réservés étaient ceux de haute trahison et d'attentats dirigés contre l'autorité du comte: il fut toutefois aisé à Gui d'en étendre l'interprétation, et il ne tarda point à faire charger de chaînes, sous des prétextes plus ou moins vraisemblables, les bourgeois qu'il n'aimait pas. Les magistrats de Gand adressèrent leurs protestations au comte, et comme il n'y faisait pas droit, ils le citèrent de nouveau à la cour du roi _pour défaut de droit_. C'était l'un des principes les plus remarquables de la législation du moyen-âge que cette fixation précise des limites de toutes les juridictions, protégée par le droit d'appel et sanctionnée par les peines les plus graves. Si le comte était condamné, il perdait une souveraineté dont il avait abusé; une amende considérable devait lui être payée, si les Gantois succombaient: c'est ce qui eut lieu. Les Gantois ne purent établir qu'ils avaient mis le comte en demeure de se prononcer dans les délais pendant lesquels il pouvait leur rendre justice, et ils furent renvoyés à la cour du comte qui les condamna à une amende de soixante mille livres.
Le ressentiment de Gui de Dampierre contre les Trente-Neuf n'était point satisfait; il les accusa d'avoir forfait leurs biens, et voulut les en dépouiller; mais les magistrats de Gand soutenaient que leur délit était effacé par l'amende. Cette nouvelle contestation fut déférée à la cour du roi, qui décida qu'ils conserveraient leurs biens en payant une seconde amende de quarante mille livres tournois, et un troisième arrêt de la cour du roi ordonna que cette amende et tous les frais de cette affaire seraient pris sur les biens de la commune de Gand.