Part 27
Marguerite voyait ceux de ses fils, pour lesquels elle s'était imposé de si nombreux sacrifices, au pouvoir de ses ennemis. L'heure était arrivée où son âme altière allait fléchir, et ce fut avec des paroles suppliantes que les évêques de Tournay et de Térouane se rendirent en son nom au camp du roi des Romains; mais Guillaume de Hollande leur fit répondre que Marguerite, ayant violé tour à tour et la foi qu'elle devait à l'empire et le serment qu'elle avait prêté d'observer la trêve conclue à Anvers, ne devait point s'attendre à ce qu'il consentît à traiter avec elle. Il ne resta à Marguerite qu'à chercher à réparer la défaite de West-Capelle par l'intervention du comte d'Anjou, frère du roi de France. «Charles, dit Villani, était sage dans les conseils, intrépide dans les combats et avide d'acquérir, en quelque lieu que ce fût, des terres et des seigneuries.» Charles d'Anjou oublia aisément que Louis IX lui-même avait attribué le Hainaut à Jean d'Avesnes, et ce fut ce même comté de Hainaut, avec la ville de Valenciennes, que la comtesse de Flandre lui offrit pour prix de son alliance.
Dès que Charles d'Anjou eut réuni ses hommes d'armes, il fit défier le roi des Romains, en lui mandant qu'à certain jour il se rendrait en Brabant, dans la plaine d'Assche, et que, s'il ne l'y trouvait point, il irait le chercher dans ses Etats héréditaires de Hollande. «Je jure de l'attendre dans la plaine d'Assche, répondit le roi des Romains aux hérauts du comte d'Anjou, et voici quel est le gage de ma promesse.» En prononçant ces paroles, rendant défi pour défi, il leur remit la chaîne d'or que portait Gui de Dampierre le jour où il fut vaincu.
Tandis que le comte d'Anjou voyait les portes de Valenciennes se fermer à ses hommes d'armes, déjà mis en déroute par le sire d'Enghien dans les bois de Soignies, le roi des Romains conduisait dans la plaine d'Assche une armée de deux cent mille hommes; il y passa trois jours, mais personne ne se présenta pour lui livrer bataille.
Au milieu de cette confusion extrême, on annonça que le pape Innocent IV avait chargé le cardinal Cappochi de se rendre en Flandre pour y évoquer, pour la troisième fois, cette scandaleuse procédure où la mémoire de Bouchard d'Avesnes était traînée au pilori par sa veuve. Il semblait que rien ne pût mettre un terme à ces guerres cruelles, à ces enquêtes, qui, remontant quarante ans en arrière, rouvraient sans cesse les plaies les plus vives, lorsque le roi Louis IX, retournant d'Orient, arriva, le 4 septembre 1254, au château de Vincennes.
Peu de mois après, une trêve fut conclue entre la France et l'Angleterre, et dans les derniers jours d'octobre 1255, Louis IX vint lui-même en Flandre pour y rétablir la paix. Ses ambassadeurs engagèrent le roi des Romains à déposer les armes, et leur message réussit, tant était grand le respect que l'on portait au roi de France. «Quant le roy savoit, disent les chroniques de Saint-Denis, aucun haut prince qui eust aucune indignation ou aucune male volonté contre luy, lui le traioit à paix charitablement pour débonnaireté, et faisoit amis de ses ennemis en concorde et en paix.»
Cependant on ne tarda point à apprendre que Guillaume de Hollande avait péri au milieu de l'hiver, égorgé par quelques paysans dans un marais de la Frise. Louis IX était rentré en France avant que la paix fût conclue, mais Jean et Baudouin d'Avesnes avaient consenti à se trouver à Péronne au mois de septembre. La comtesse de Flandre y comparut également, et Louis IX jugea ses prétentions avec la même équité que si les intérêts de son frère y eussent été complètement étrangers.
Par une première convention, Jean et Baudouin d'Avesnes reconnurent, ainsi que Gui et Jean de Dampierre, que la décision arbitrale de 1246, telle que l'avaient prononcée le roi de France et l'évêque de Tusculum, devait être considérée comme une règle inviolable, garantie par leurs serments. Ils jurèrent de nouveau de la respecter. Les sires d'Audenarde, de Mortagne, de Gavre, de Ghistelles, de Rasseghem, de Boulers, de Rodes, de Beveren, de Trazegnies, de Chimay, de Barbançon, de Bousies, de Lens, de Ligne, d'Antoing, prirent le même engagement.
Par un second traité, daté du 25 septembre 1256, Charles d'Anjou déclara remettre à sa cousine, la comtesse de Flandre, la donation qu'elle lui avait faite, renonçant pour lui et ses héritiers à toute prétention au comté de Hainaut.
Par un troisième traité, Jean et Baudouin d'Avesnes abdiquèrent tous les droits qu'ils tenaient de la confiscation des domaines de Baudouin de Courtenay par le roi des Romains, et, de même que le comte d'Anjou avait renoncé à la donation du Hainaut, ils révoquèrent le transport qu'en vertu de cette confiscation ils avaient fait précédemment à Henri de Luxembourg de leurs prétentions sur le comté de Namur.
Quinze jours plus tard, d'autres conférences s'ouvrirent à Bruxelles par la médiation du duc de Brabant, mais sous l'influence de la mission conciliatrice de Louis IX. Là fut conclu, le 13 octobre, un traité que cimenta le mariage de Florent de Hollande et de Béatrice, fille aînée de Gui de Dampierre. Béatrice reçut pour dot les îles de la Zélande, situées entre Hedinzee et l'Escaut; mais il était expressément entendu qu'elles resteraient toujours un fief dépendant de la Flandre, et le 21 octobre, Florent de Hollande en fit hommage entre les mains de Marguerite. Gui et Jean de Dampierre, les comtes de Bar et de Guines, et les autres nobles faits prisonniers à la bataille de West-Capelle, furent immédiatement rendus à la liberté.
La comtesse de Flandre s'efforçait, en abolissant les impôts onéreux qui pesaient sur les bourgeois et le peuple, d'alléger le souvenir de leurs malheurs. Elle avait naguère affranchi tous les serfs de ses domaines, afin qu'ils ne fussent plus soumis aux redevances et aux travaux qui accablaient leurs familles. La Flandre put enfin jouir d'un repos complet; mais ses princes et ses chevaliers, qui n'avaient vécu qu'au milieu des combats, ne cessèrent point d'aller chercher dans d'autres pays la guerre qui, désormais, respectait leurs propres frontières.
Le comte de Luxembourg, contestant à Jean d'Avesnes le droit de révoquer une donation confirmée par l'empereur, avait chassé de Namur l'impératrice Marie de Brienne, femme de Baudouin de Courtenay. Gui de Dampierre prit sa défense, espérant qu'en récompense de ses services elle lui abandonnerait tous ses droits. Des négociations eurent lieu: elles se terminèrent par le mariage de Gui de Dampierre avec Isabeau de Luxembourg, dont le comté de Namur forma la dot.
Robert, l'aîné des fils de Gui, issu de son premier mariage avec Mathilde de Béthune, avait environ dix-huit ans: il venait d'épouser l'une des filles de ce comte d'Anjou, dont nous avons raconté la déplorable alliance avec Marguerite. Dès ce moment, il s'associa à sa fortune, c'est-à-dire aux projets les plus ambitieux et aux plus aventureuses entreprises.
Un fils illégitime de Frédéric II avait usurpé le trône de Sicile: en même temps qu'il se déclarait le chef des Gibelins, il recrutait parmi les Sarrasins les armées qui maintenaient sa puissance. Ce fut dans ces circonstances que le pape Urbain IV prêcha une croisade contre Manfred: réfugié à Viterbe, il se souvenait qu'il était né Français en offrant à l'un des princes de la maison de France la gloire de vaincre Manfred et de recueillir son héritage. Charles d'Anjou accepta avec joie la couronne que le pape lui présentait. Il se hâta de s'embarquer au port de Marseille avec mille chevaliers, et le 24 mai 1265 il entrait à Rome.
La grande armée des guerriers d'Occident, qui portaient les croix blanches et vermeilles, n'avait point encore paru en Italie. Leur maréchal était Robert de Flandre, qui, trop jeune pour diriger leur expédition, écoutait les conseils du connétable de France, Gilles de Trazegnies. Vers le mois de juin 1265, ils traversèrent la Bourgogne et la Savoie, puis ils pénétrèrent, par les gorges du Mont-Saint-Bernard et du Mont-Cenis, au milieu des Alpes, dont leurs trompettes firent retentir les vallées. Dès qu'ils descendirent dans la Lombardie, ils se virent accueillis avec honneur par les amis du marquis de Montferrat. Vers le mois de novembre, ils s'étaient emparés de Verceil et avaient franchi les gués de l'Adda, lorsque le plus redoutable des alliés de Manfred dans le nord de l'Italie, le marquis Pelavicini, quitta Brescia pour s'avancer contre eux; mais les forces dont il disposait étaient trop faibles, et loin d'arrêter l'invasion des croisés, il ne fit qu'irriter leur colère.
Robert de Flandre avait passé l'Oglio au pont de Calepi, que lui livra la trahison de Buoso de Doara: ses hommes d'armes pillèrent tous les domaines du marquis Pelavicini; ils brûlèrent ses châteaux et ses villes, emmenant à leur suite les populations captives et les accablant de tous les outrages dont le droit de la victoire autorise l'impunité. Ces dévastations durèrent neuf jours. Les habitants de Brescia s'abandonnaient au désespoir. Les uns avaient fui dans les bois; les autres avaient ouvert les sépulcres des morts pour y cacher leurs enfants sous la protection des froides reliques de leurs aïeux.
Cependant les croisés poursuivaient leur marche vers Mantoue, où ils attendaient les Guelfes de Florence: ils envahirent le territoire de Ferrare, puis se dirigèrent vers Bologne et de là vers Rome, où ils arrivèrent dans les derniers jours de décembre.
Le comte d'Anjou put enfin commencer la guerre: prêt à quitter Rome, il se rendit, aux fêtes de l'Epiphanie, dans la basilique de Saint-Jean-de-Latran, où les cardinaux délégués par le pape lui remirent le diadème des rois de Sicile et la bannière de l'Eglise. Manfred n'ignorait point les préparatifs de Charles d'Anjou; il avait chargé le comte de Caserte de veiller à la défense des frontières de ses Etats, et les croyait bien gardées; mais il apprit tout à coup que les croisés s'avançaient rapidement au delà du Garigliano, mettant en fuite les Siciliens et les Sarrasins, et s'emparant de tous les châteaux qui se trouvaient sur leur passage. Manfred rangea aussitôt son armée en ordre de bataille.
C'était le 26 février 1265 (v. st.); le jour était déjà avancé au moment où les croisés aperçurent les soldats de Manfred placés au pied des murailles de Bénévent. Charles d'Anjou voulait remettre la lutte au lendemain. Gilles de Trazegnies s'y opposa, déclarant, raconte Guillaume de Nangis, «que, quoi que li autres facent, la gent son enfant se combateroient.» Qu'on prenne donc les armes! répondit le comte d'Anjou, et les archers se mirent en mouvement. La mêlée fut sanglante. Un instant l'avantage parut appartenir aux Allemands du parti gibelin; mais Robert de Flandre et ses chevaliers, qui s'étaient placés vis-à-vis du corps que commandait Manfred lui-même, rétablirent bientôt les chances du combat. Ils s'élançaient au milieu des ennemis avec tant d'impétuosité qu'ils semblaient, dit un historien contemporain, aussi redoutables que la foudre. Manfred seul ne fuyait pas: il succomba sous les coups de deux écuyers du comté de Boulogne qui ne le connaissaient point.
Charles d'Anjou prit possession de son royaume; mais il y multiplia les exactions qui naguère avaient soulevé contre lui les populations du Hainaut; et, dès la fin de l'année 1267, les Gibelins appelaient comme un libérateur le jeune Conradin, fils de Conrad de Souabe. Le duc d'Autriche et d'autres princes allemands l'accompagnèrent en Lombardie. Pise et Sienne le saluèrent avec enthousiasme, et il traversa triomphalement toute l'Italie, jusqu'à ce qu'il arrivât près d'Aquila, dans la plaine de Tagliacozzo, en présence de Charles d'Anjou.
Conradin, vaincu, fut livré par les Sarrasins de Nocera. Si Charles d'Anjou fut cruel lorsqu'il eût pu être magnanime, Robert de Flandre, quoique son gendre, se montra du moins à Naples le digne chef des croisés de Flandre. Parmi tous les juges de Conradin, il n'y en avait qu'un seul qui eût osé le condamner, et ce fut celui-là qui lut la fatale sentence; mais au même moment, Robert de Flandre le renversa sans vie à ses pieds en lui disant: «Il ne t'appartient pas, misérable, de vouer à la mort un si noble prince!» Tous les chevaliers applaudirent; Charles d'Anjou seul restait inflexible. Conradin était monté sur l'échafaud dont il ne devait plus descendre. Il pleura en songeant au passé et s'écria: «O ma mère!» puis, portant ses pensées vers l'avenir auquel il laissait le soin de le venger, il jeta son gant au peuple, et toutes les cloches de Naples sonnèrent le glas funèbre: quelques années encore, et les cloches de Palerme sonneront aussi, mais ce sera pour annoncer les Vêpres siciliennes.
Le ciel semblait réclamer le dévouement du roi de France comme un sacrifice expiatoire pour le crime de son frère. Le 25 mars de cette même année, Louis IX avait pris la croix au milieu d'une nombreuse assemblée de barons. Treize années s'étaient écoulées depuis son retour de Ptolémaïde; il avait rétabli la paix de l'Europe et assuré celle de la France, en achevant ses Etablissements, plus admirables que les capitulaires de Karl le Grand. Il avait fait publier à Saint-Gilles l'ordonnance du mois de juillet 1254, le plus ancien monument, non-seulement dans les provinces du midi, mais aussi dans tout le royaume, de la participation du tiers état à la direction des affaires publiques. Par une autre ordonnance, il avait reconnu à toutes les communes le droit d'élire leurs maires. Des lois sévères réprimaient les abus des duels judiciaires, le désordre des mœurs, les concussions des magistrats. L'exemple du roi de France propageait tous les sentiments généreux. Tandis que le comte de Poitiers, frère de Louis IX, déclarait que tous les hommes naissent libres, le comte de Forez défendait de prononcer à l'avenir le nom de serf, qu'il assimilait aux termes les plus injurieux. Tel était le respect dont était entourée la puissance du roi de France, qu'après avoir été choisi par les barons anglais comme l'arbitre de leurs discordes politiques, il vit l'héritier de leurs rois réclamer l'honneur de combattre sous ses drapeaux. Un pareil enthousiasme animait les Castillans et les Aragonais, les Ecossais et les Frisons. En même temps que les bourgeoisies armaient leurs milices communales, les barons suivaient l'exemple de leur chef en jurant de l'accompagner dans la guerre sainte.
Dès le mois de juillet 1268, le pape Clément IV avait autorisé Gui de Dampierre à se faire remettre toutes les dîmes qui avaient été levées en Flandre pour la croisade, et il se trouve mentionné dans le tableau des chevaliers croisés avec cette mention: «Monsieur Gui de Flandres soy vingtiesme, six mil livres, et passage et retour de chevaux et mangera à court.»
Le départ des croisés ne devait avoir lieu que deux ans plus tard. On les employa à régler les préparatifs de la croisade et à discuter le but que l'on devait s'y proposer. Les considérations les plus graves paraissaient devoir faire décider qu'on se dirigerait de nouveau vers l'Orient. L'Egypte était affaiblie par ses discordes; les ambassadeurs des Mongols n'avaient point cessé d'offrir leur appui, enfin, il y avait encore en Syrie un grand nombre de barons français que Louis IX y avait laissés et qui attendaient son retour avec impatience. Le roi de France, qui, avant de quitter Ptolémaïde, avait fait un pèlerinage à Nazareth et au Mont-Thabor, appelait aussi de ses vœux le moment où il lui serait permis de saluer la vallée de Josaphat et les cimes du Calvaire. Cependant Charles d'Anjou s'opposait à ces projets: lié lui-même par le serment de la croisade, il représentait combien étaient tristes les souvenirs de la première expédition conduite en Egypte, et engageait le roi à ne point aborder sur des rivages où tout rappelait les malheurs et la honte de la France. Un double motif présidait aux conseils du roi de Sicile: il désirait ne point s'éloigner de ses Etats, dont la soumission restait douteuse, et il espérait qu'une expédition de quelques mois suffirait pour anéantir en Afrique la puissance des Sarrasins, qui envoyaient à leurs colonies d'Italie des auxiliaires toujours dévoués aux Gibelins. La domination des Sarrasins en Afrique n'était-elle point d'ailleurs le lien qui unissait aux califes d'Asie les califes d'Espagne? Ne pouvait-on pas présumer que le sultan de Tunis demanderait le baptême dès qu'il se verrait menacé de l'invasion des croisés? et le premier fruit de sa conversion ne serait-il point la destruction de ces corsaires qui parcouraient la Méditerranée en pillant les vaisseaux des marchands français? Louis IX consentit à le croire, parce que sa piété lui parlait le même langage que l'intérêt de son peuple.
Le 4 juillet 1270, le roi de France s'embarqua au port d'Aigues-Mortes, que les anciens connaissaient sous le nom d'Aquæ-Marianæ; il allait retrouver, sur d'autres rivages, le souvenir de Marius.
La même flotte portait le roi de Navarre, les comtes de Poitiers, de Bretagne, de Flandre, de Guines et de Saint-Pol. Gui de Dampierre était accompagné de ses deux fils Robert et Guillaume, et parmi les nobles princesses qui avaient quitté leurs châteaux pour suivre l'expédition d'outre-mer, on remarquait la jeune comtesse de Flandre qui portait un enfant dans ses bras. Le 18 juillet, les croisés abordèrent en Afrique, et dès le lendemain ils s'emparèrent d'un vieux château dont les galeries souterraines étaient cachées sous les roseaux. C'était Carthage. En voyant briller sur le rivage les riches pavillons de la reine de Navarre et de ses compagnes, quelques chevaliers se souvinrent que les ruines qu'ils foulaient aux pieds étaient celles du palais de Didon; d'autres, tout entiers à la guerre, répétaient que commander à Carthage c'était régner en Afrique.
Cependant le sultan de Tunis ne paraissait point au camp des chrétiens, et les Mores se montraient en armes sur toutes les collines. Les chaleurs de l'été étaient extrêmes, et les vents du désert répandaient une poussière brûlante: bientôt la peste se déclara et joignit ses ravages à ceux qui étaient le résultat des fatigues et des privations de l'armée. Plusieurs chevaliers avaient succombé, lorsqu'on apprit que la contagion avait atteint le roi de France. Tous ses amis étaient plongés dans le deuil: ceux-là mêmes qu'accablaient les mêmes douleurs les oubliaient pour songer à celles de leur prince. D'heure en heure le mal s'aggravait, et Louis IX, étendu sur sa couche de cendres, ne tarda point à rendre le dernier soupir, en s'écriant: «Jérusalem! Jérusalem!»
L'armée des croisés n'avait plus de chef; mais ils ne quittèrent le rivage de l'Afrique qu'après avoir forcé le sultan de Tunis à payer un tribut et à délivrer tous les esclaves chrétiens; puis ils transportèrent sur leur flotte les restes du roi qu'on vénérait déjà comme les reliques d'un saint. Une tempête dispersa leurs navires; cependant lorsque les barons chrétiens abordèrent en Sicile, ils jurèrent qu'à trois ans de là ils se réuniraient de nouveau pour combattre les infidèles.
En effet, quelques années plus tard, Gui de Dampierre forma le projet de tenter une autre croisade: le grand maître des hospitaliers, en lui annonçant la mort du grand maître de l'ordre du Temple, Guillaume de Beaujeu, l'avait vivement engagé à ne point tarder plus longtemps à secourir la terre sainte; mais il se contenta d'accompagner, en 1276, Philippe le Hardi dans son expédition contre le roi de Castille. La vieillesse de sa mère et l'agitation qui règne dans nos grandes communes l'obligent à renoncer désormais aux périls et aux hasards des expéditions lointaines, et bientôt s'ouvrira cette triste période de notre histoire où les guerres et les discordes, succédant à la prospérité et à la paix, doivent apprendre à la Flandre à regretter de plus en plus la pieuse protection de saint Louis.
LIVRE NEUVIÈME.
1278-1301.
Puissance de Gui de Dampierre. Prospérité des communes flamandes. Intrigues de Philippe le Bel.--Troubles et guerres.
Depuis plusieurs années, Gui de Dampierre gouvernait la Flandre; mais ce ne fut que le 29 décembre 1278 que la comtesse Marguerite, alors âgée de soixante et seize ans, le mit solennellement en possession de son héritage. Le roi Philippe le Hardi confirma son abdication au mois de février: une année après, Marguerite ne vivait plus.
Le comte de Flandre avait reçu son nom de son aïeul Gui de Dampierre, seigneur de Bourbon, dont l'arrière-petite-fille épousa Robert, fils de saint Louis. Les sires de Dampierre, bien qu'assez pauvres, appartenaient à la noblesse la plus illustre de la Champagne, et lors de la croisade de Baudouin, c'était à Renaud de Dampierre que le comte Thibaud avait légué tous ses trésors, afin qu'il prît sa place parmi les princes franks ligués pour la conquête de l'Orient.
Gui de Dampierre s'était montré, aussi bien que son frère, fidèle à ces glorieux souvenirs; et si sa jeunesse l'avait empêché de partager la captivité du roi de France en Egypte, il avait du moins reçu son dernier soupir sur la plage de Tunis. Porté par son ambition à concevoir les desseins les plus vastes, et non moins capable de les accomplir; joignant le courage à l'habileté, l'habileté à la persévérance, il ne devait succomber dans la grande lutte qui l'attendait que parce que deux conditions de force et de stabilité manquèrent à son gouvernement. D'une part, le prince, nourri des traditions de la féodalité, se méfia de la Flandre, pays de priviléges et de libertés; d'autre part, les communes de Flandre s'éloignèrent du prince, parce que sa dynastie avait trouvé son origine dans leurs malheurs et dans leurs revers.
La réunion du comté de Flandre et du comté de Namur avait accru la puissance de Gui de Dampierre, en lui assurant une influence prépondérante depuis le rivage de la mer jusqu'aux bords de la Meuse. Tous les princes le traitaient avec respect et avec honneur, et l'on voyait en France les barons les plus illustres, tels que le comte de Dreux, Humbert de Beaujeu et Raoul de Clermont, tous deux connétables, et le maréchal Jean d'Harcourt, recevoir de lui des pensions qu'on nommait alors _fiefs de bourse_, et à ce titre lui rendre hommage. Pendant vingt ans, sa cour fut la plus brillante de l'Europe. L'art vivait de ce luxe qu'il ennoblissait, et les bienfaits d'une prodigalité non moins splendide étaient assurés à la poésie, cette sœur de l'art, qui, dans un autre langage, promet également aux princes qui la protégent l'indulgente reconnaissance de la postérité. Gui de Dampierre, cousin de Thibaud de Champagne, aimait les vers comme lui, et tandis que ses chevaliers, à l'exemple de Michel de Harnes et de Quènes de Béthune, consacraient leurs loisirs aux romans de chevalerie ou à de légères et gracieuses chansons, il se plaisait lui-même à écouter les chants de ses ménestrels. Adam de la Halle l'accompagna dans sa croisade d'Afrique. Adenez le Roi et Jacques Bretex le célébrèrent comme le plus courtois des princes de son temps. Le goût de la poésie s'était répandu de toutes parts. Au treizième siècle, chaque ville avait ses poètes. Arras joignait aux noms d'Adam de la Halle et de Jacques Bretex celui de Jean Bodel, qui se rendit fameux par ses _Jeux partis_. Alard et Roix de Cambray, Jean et Durand de Douay, Jacques d'Hesdin, Baudouin de Condé, Gilbert de Montreuil, Guillaume de Bapaume, Éverard de Béthune, Marie de Lille, Pierre et Mahieu de Gand, à défaut de nom plus illustre, portaient chacun celui de leur ville natale, dont la gloire dut ainsi quelque chose à l'obscurité même de leur naissance. C'était en Flandre et en Artois que la poésie française brillait alors du plus vif éclat, et l'on ne peut contester aux princes de la maison de Dampierre la gloire de leur fécond patronage.