Histoire de Flandre (T. 1/4)

Part 26

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Or, trois jours après, le 29 septembre, le comte Guillaume de Hollande, dont Jean d'Avesnes avait épousé la sœur, fut élu, à Woeringen, roi des Romains par dix-huit princes de l'empire. Jean d'Avesnes, qui trouvait en lui un protecteur puissant, ne tarda point à réclamer les îles de Walcheren, de Zud-Beveland, de Nord-Beveland, de Borssele et les autres îles de la Zélande, le pays des Quatre-Métiers, le pays de Waes et la terre d'Alost, ajoutant que le roi Louis IX n'avait pu accorder à Guillaume de Dampierre, comme dépendances de la Flandre, ces domaines qui ne relevaient pas de la France, mais de l'empire. Le roi des Romains profita des dissensions qui existaient entre la Flandre et la Hollande pour réunir une armée qui débarqua aux bords de l'Escaut et soumit rapidement toute la Flandre impériale. Elle se trouvait près de Termonde, sous les ordres de Jean d'Avesnes, lorsqu'elle surprit, au point du jour, les barons de Flandre qui s'avançaient pour l'attaquer et les réduisit à une fuite honteuse.

La médiation de Louis IX devint de nouveau nécessaire. Le roi de France, considérant que les termes du compromis en vertu duquel il avait exercé son arbitrage étaient absolus, obligea Jean d'Avesnes à renoncer à toutes ses conquêtes. Pour rétablir la paix, il avait fait ratifier par Marguerite et Guillaume de Hollande le traité conclu à Bruges le 27 février 1169 (v. st.). Florent, frère du comte de Hollande, reconnut dans les termes les plus précis les droits de la Flandre sur les îles de la Zélande, et promit d'aller, en forme d'amende honorable, se remettre au pouvoir de la comtesse de Flandre, jusqu'à ce que le duc de Brabant intercédât pour qu'il fût rendu à la liberté.

Cependant Jean d'Avesnes et son frère suppliaient le roi Louis IX de réhabiliter l'honneur de leur nom en confirmant la sentence impériale du mois de mars 1252. Le roi de France croyait que cette question appartenait à l'autorité ecclésiastique; mais il n'est point douteux que ses démarches auprès du pape, qui se trouvait alors à Lyon, n'aient contribué à préparer la bulle pontificale du 9 décembre 1248. Innocent IV y chargeait l'évêque de Châlons et l'abbé du Saint-Sépulcre à Cambray de procéder à une enquête sur la naissance de Jean et de Baudouin d'Avesnes, «attendu que toutes les recherches faites jusqu'à cette époque n'avaient produit aucun résultat.» Ce fut en vertu de cette bulle que l'évêque de Châlons et l'abbé du Saint-Sépulcre assignèrent, au mois de juillet 1249, tous les témoins pour qu'ils s'assemblassent, le 30 août suivant, dans la cathédrale de Soissons.

Là comparurent Gauthier de Pantegnies, qui déclara qu'il était âgé d'environ cent ans et qu'il avait entendu Marguerite, vingt-sept fois et plus, reconnaître Bouchard pour son époux; Gilles de Hautmont, qui déposa que déjà, à la fin du règne de Marguerite d'Alsace, Bouchard prenait part aux combats et aux tournois sans que l'on y connût le moindre empêchement; Roger de Novion, dont le frère avait officié dans la chapelle du Quesnoy; Thierri de la Hamaide, qui, lors de la captivité de Bouchard, avait été l'un de ses otages; Henri d'Houffalize, qui rappela que les deux fils du sire d'Avesnes étaient nés dans l'asile hospitalier que son père lui avait accordé sur les bords de la Meuse. Enfin, le 24 novembre 1249, l'évêque de Châlons et l'abbé de Liessies, délégué par l'abbé du Saint-Sépulcre, jugeant qu'il y avait des preuves suffisantes des faits allégués par Jean et Baudouin d'Avesnes, proclamèrent, après avoir pris l'avis des jurisconsultes, la légitimité de leur naissance.

Guillaume de Dampierre ne fit rien pour s'opposer à cette enquête; pendant qu'elle se poursuivait, il demandait aux rivages de l'Orient cette gloire des guerres lointaines qui assurait aux petits-fils du héros d'Arsur de si touchantes sympathies.

Dès que Louis IX eut vu le rétablissement de l'ordre et de la paix en Europe, il n'hésita plus à remplir le vœu qu'il avait fait d'aller combattre les infidèles; mais, portant les vertus d'un grand roi jusque dans l'accomplissement d'un devoir religieux, il voulait que cette croisade, bien différente des autres guerres saintes, où beaucoup de sang avait été répandu sans résultats durables, fût non-seulement la base de la délivrance de la Palestine, mais aussi celle de la destruction de l'islamisme, de la civilisation de l'Asie et de la prospérité de l'Europe.

Qu'on se représente, au dix-neuvième siècle, ce qu'était l'Asie au moment où Louis IX faisait creuser le port d'Aigues-Mortes pour s'y embarquer. Les nations tartares et mongoles s'étaient réunies sous Gengis-kan. Leur empire, dont une seule province embrassait toute la domination actuelle des czars des deux côtés de l'Oural, s'étendait de la Vistule au fleuve Jaune, depuis la Baltique jusqu'aux mers du Japon. Déjà elles avaient conquis la Pologne et la Hongrie, et elles envahissaient la Silésie. L'Allemagne tremblait, et en 1238, les pêcheurs de Gothie et de Frise n'osèrent pas sortir de leurs ports pour se rendre sur les côtes d'Ecosse, de crainte de ne plus retrouver à leur retour ni familles, ni foyers, ni patrie. Frédéric II eût voulu combattre les Mongols; Louis IX jugea qu'il était plus utile de les éclairer et de se les attacher par la foi et les lumières pour les opposer aux hordes dévastatrices des tribus nomades de l'Arabie. Il fallait donc former dans l'Orient un établissement considérable, d'où l'on pût à la fois tendre la main aux Mongols et rejeter les musulmans dans leurs déserts. Pour atteindre ce double but, Louis IX tourna ses regards vers les plaines du Nil: ces rivages qui, dans les siècles les plus reculés, avaient vu s'élever de leur sein la civilisation de l'antiquité, étaient de nouveau appelés à être le berceau d'une mission intellectuelle, la réconciliation de l'Europe et de l'Asie.

Louis IX voulait policer des peuples innombrables qui aujourd'hui sont retombés dans le néant et dans l'immobilité où ils languissaient il y a deux mille ans: il avait admirablement compris que la civilisation de l'Asie était le salut de l'Europe, dont les frontières cesseraient d'être menacées par de gigantesques invasions. En civilisant l'Asie, en sauvant l'Europe, Louis IX agrandissait les destinées de la France. Lorsqu'il se rendait de Paris à Beauvais, de Beauvais à Lyon, que rencontrait-il sur ses pas? Des campagnes où l'agriculteur, ruiné par les discordes civiles et les guerres étrangères, ne récoltait point assez de blé pour nourrir sa propre famille; des châteaux où dominaient des passions ambitieuses, source constante d'agitations et de luttes; des cités où les marchands venaient se plaindre des exactions qu'ils rencontraient dès qu'ils franchissaient les frontières du royaume. Louis IX vit dans la croisade l'extension de la puissance militaire de la France, le soulagement de ses peuples, le développement de ses richesses. Aux chevaliers les plus belliqueux, et parmi ceux-là se trouvait Guillaume de Dampierre, il offrait les palmes de la guerre sainte; il voulait aussi que les denrées que les républiques d'Italie cherchaient aux bords du Nil, et qui étaient restées jusqu'alors leur monopole, fussent envoyées en France pour favoriser l'accroissement de ses populations. Enfin il promettait aux marchands de leur donner le centre du commerce du monde, cette noble terre d'Egypte fécondée par le plus beau des fleuves, si riche en ports et en canaux, qui, assise aux bords de deux mers, dont l'une baigne la France et l'autre les Indes et la Chine, semble ne regarder l'Europe que pour lui offrir le sceptre de l'Afrique et de l'Asie.

Ce fut le 25 août 1248 que les croisés quittèrent la France. Tandis que Louis IX méditait le plan de ses colonies chrétiennes, les barons qui l'entouraient ne songeaient qu'aux combats qu'ils allaient livrer; et la même flotte portait les machines de guerre destinées à repousser les infidèles, et les charrues qui, après la victoire, devaient couvrir de sillons les plaines fertiles du Delta. Louis IX passa l'hiver dans l'île de Chypre. Enfin, vers les derniers jours du mois de mai 1249, la flotte chrétienne mit à la voile, et après quatre jours de navigation on découvrit l'Egypte. «Dieu nous aide! voici Damiette!» s'était écrié l'un des pilotes. A ce signal, le légat du pape leva l'étendard de la croix, et tous les princes se rendirent à bord du vaisseau du roi de France. Là se réunirent les ducs de Bourgogne et de Bretagne, les comtes de Saint-Pol, de Blois, de Soissons, Guillaume de Dampierre, qui était déjà connu sous le titre de comte de Flandre, Philippe de Courtenay, Robert de Béthune et d'autres barons. Ils décidèrent qu'on attaquerait les Sarrasins qui se pressaient sur le rivage.

Sur un autre navire, au milieu de ceux des croisés flamands, se trouvait un abbé de Middelbourg, qui, plus heureux dans ses efforts que les rois et les comtes, avait réussi à réconcilier les Isengrins et les Blauvoets. Il s'était placé à leur tête pour les conduire à la croisade, et ils y combattirent si vaillamment, qu'ils entrèrent les premiers dans les remparts de Damiette.

Les inondations du Nil et les discordes qui s'étaient manifestées parmi les princes d'Occident retinrent les croisés à Damiette jusqu'au 20 novembre. Pendant leur marche vers le Caire, l'autorité du roi fut de nouveau méconnue; et ce qui fut plus déplorable, le comte d'Artois, frère de Louis IX, donna lui-même l'exemple de la désobéissance et de l'insubordination. Il commandait l'avant-garde et avait traversé l'Aschmoûn, dont il devait garder le gué jusqu'à ce que toute l'armée en eût effectué le passage; mais loin d'exécuter les ordres qu'il avait reçus, il s'élança imprudemment à la poursuite des mameluks de Fakreddin jusqu'au bourg de Mansourah.

Louis IX ignorait ce qui avait eu lieu. Au moment où il abordait sur l'autre rive de l'Aschmoûn, ses troupes, que l'avant-garde eût dû protéger, se trouvèrent attaquées de toutes parts sans qu'elles eussent le temps de former leurs rangs. Une mêlée confuse s'engagea et le sang rougit la plaine. Le roi venait de donner l'ordre de se rapprocher de l'Aschmoûn pour maintenir ses communications avec l'arrière-garde commandée par le duc de Bourgogne, lorsqu'il apprit que le comte de Poitiers et Guillaume de Dampierre réclamaient un prompt secours: au même moment, Imbert de Beaujeu lui annonça que le comte d'Artois, entouré d'ennemis, allait succomber dans le bourg de Mansourah où il cherchait en vain à se défendre. Louis IX résolut aussitôt de marcher de nouveau en avant, au milieu des bataillons des infidèles; mais quels que fussent ses efforts, lorsque la nuit sépara les combattants, le comte d'Artois et tous ses compagnons avaient péri. Le comte de Poitiers, plus heureux que son frère, réussit à rejoindre les chrétiens avec le jeune comte de Flandre.

Le lendemain de ce combat fut le mercredi des cendres. Le deuil de la religion se confondait dans les douleurs qui accablaient toute l'armée. Les chevaliers français ne quittèrent point leurs tentes, où ils mêlaient en silence leurs larmes à celles du roi. Les combats recommencèrent le vendredi 11 février. Louis IX montra le même courage qu'à la bataille de Mansourah, et les croisés flamands se signalèrent en arrêtant toutes les attaques des mameluks. «Pource que la bataille le conte Guillaume de Flandres leur estoit encontre leur visages, dit le sire de Joinville, ils n'osèrent venir à nous, dont Dieu nous fist grant courtoisie... Monseigneur Guillaume, conte de Flandres, et sa bataille firent merveilles. Car aigrement et vigoureusement coururent sus à pié et à cheval contre les Turcs et faisoient de grans faiz d'armes.»

Les Sarrasins cessèrent pendant quelque temps d'inquiéter le camp des croisés. Ils savaient que de désastreuses épidémies s'y étaient déclarées, et avaient formé le projet de les affamer en interceptant tous leurs approvisionnements. Les barques musulmanes surprirent la flottille chrétienne qui se dirigeait de Damiette vers l'Aschmoûn. Un seul navire échappa à leur poursuite; c'était «un vaisselet au conte de Flandres;» il porta ces tristes nouvelles au roi de France.

On décida qu'il fallait retourner à Damiette, et le 5 avril toute l'armée chrétienne reprit la route qu'elle avait déjà suivie. Louis IX, épuisé par ces fatigues, se soutenait à peine sur son cheval; cependant il n'avait pas voulu quitter l'arrière-garde. Enfin, il s'arrêta à Minieh, et ses chevaliers, qui d'heure en heure s'attendaient à le voir expirer, se rendirent près des émirs sarrasins pour négocier une trêve: elle venait d'être conclue, quand une fausse alerte livra le roi de France aux infidèles. Guillaume de Dampierre et un grand nombre de barons partagèrent sa captivité.

Lorsqu'on connut en Europe les revers des croisés en Egypte, la désolation fut universelle. On vit dans les plaines de la Picardie et de la Flandre les laboureurs et les bergers s'assembler en disant que Dieu les appelait à combattre les Sarrasins, parce qu'il réprouvait l'orgueil des barons. Ils croyaient posséder le don de multiplier le pain et le vin, et racontaient que Notre-Dame leur était apparue, entourée des anges, pour leur annoncer qu'ils briseraient les portes de Jérusalem. Un vieillard qu'on nommait Jacques le Bohémien conduisait leurs troupes indisciplinées. Partout où elles passèrent, elles chassèrent les prêtres des églises et dévastèrent les domaines des nobles. D'Amiens, elles se dirigèrent vers Paris, et de là vers Orléans, où dans leur fureur aveugle elles exercèrent les mêmes ravages dans l'université que dans les synagogues juives; enfin elles furent dispersées aux bords du Cher.

Cependant Louis IX avait offert la restitution de Damiette pour sa délivrance, et une rançon d'un million de besants d'or pour celle de ses compagnons: au moment où ce traité allait être exécuté, une révolution de sérail renversa le sultan Almoadam. Déjà les prisonniers avaient été menés sur les barques qui devaient descendre le Nil, et leur terreur fut grande en voyant les mameluks qui venaient de massacrer le sultan s'élancer sur le navire où se trouvaient le comte de Bretagne, Guillaume de Dampierre et le sire de Joinville. Tous les chevaliers chrétiens crurent qu'ils allaient être mis à mort, et se confessèrent précipitamment à un religieux flamand qui était avec eux; les mameluks se contentèrent toutefois de les menacer et remplirent toutes les promesses d'Almoadam.

Le roi de France s'était embarqué à Damiette; loin de songer à retourner en France, il se rendit à Ptolémaïde. Bientôt les émirs des mameluks, ainsi que ceux d'Alep et de Damas, réclamèrent son alliance; Louis IX envoyait en même temps aux Tartares d'autres missionnaires, parmi lesquels se trouvait un moine, nommé Guillaume de Rubruk, qui paraît avoir suivi les croisés de Flandre; il attendait des secours d'Europe pour reconquérir Jérusalem, lorsque des messages successifs lui apprirent d'abord la mort de la reine Blanche, qui gouvernait la France en qualité de régente, puis la réunion d'une armée anglaise sur les frontières de la Normandie, et enfin la destruction d'une grande partie de la noblesse de ses Etats dans un sanglant combat livré au roi des Romains. Louis IX hésitait encore, mais les barons de Syrie eux-mêmes l'engageaient à ne point laisser la France en péril; il céda à leurs conseils, espérant pouvoir plus tard poursuivre cette croisade à laquelle il n'avait jamais cessé d'attacher toutes ses espérances.

Guillaume de Dampierre avait déjà quitté Ptolémaïde. A peine avait-il revu la Flandre qu'impatient de faire briller à tous les regards la gloire qu'il avait acquise en Egypte, il parut au tournoi de Trazegnies. Il y montra le même courage; tous ses adversaires cédaient à son impétuosité et à celle de ses compagnons d'armes, quand tout à coup une autre troupe de chevaliers les attaqua par derrière et les précipita sous les pieds des chevaux; parmi les cadavres que l'on releva vers le soir, se trouvait le corps du jeune comte de Flandre. Selon quelques historiens, sa mort ne fut que le résultat fortuit de la vivacité et de l'acharnement de la lutte; mais il en est d'autres qui accusent les sires d'Avesnes d'avoir préparé et fait exécuter cette trahison.

La comtesse Marguerite semblait surtout disposée à voir un crime dans le triste dénoûment du tournoi de Trazegnies, et quelles que fussent les protestations des sires d'Avesnes, elle sentit s'accroître la haine qu'elle leur portait. Son indignation fut grande en apprenant que le pape Innocent IV avait confirmé le jugement prononcé par l'évêque de Châlons et l'abbé de Liessies, et dès que l'évêque de Cambray, par ses lettres du 9 avril 1252, eut rendu publique la sentence pontificale, elle s'adressa directement au pape, le suppliant de changer de résolution, niant même l'impartialité de l'évêque de Châlons et demandant que d'autres évêques procédassent à une nouvelle enquête.

Jean et Baudouin d'Avesnes se hâtèrent d'exposer à Guillaume de Hollande les persécutions dirigées contre eux, et le roi des Romains résolut d'intervenir d'une manière éclatante en leur faveur contre la comtesse de Flandre. Le 11 juillet 1252, les princes de l'empire se réunirent au camp de Francfort pour déclarer que tous les feudataires impériaux étaient tenus de demander l'investiture de leurs domaines au roi Guillaume. Lorsque l'archevêque de Cologne eut ajouté que tous ceux qui, sommés de rendre hommage, n'avaient point obéi, dans le délai de six semaines et trois jours, avaient forfait leurs fiefs, l'évêque de Wurtzbourg se leva et dit que, bien que la comtesse de Flandre y eût été invitée à plusieurs reprises, elle ne s'était jamais présentée pour faire acte d'hommage, et que, par sa désobéissance, elle avait perdu tous les droits qu'elle possédait sur les terres qui relevaient de l'empire. Aussitôt après, le roi des Romains fit lire une charte par laquelle il confisquait la Flandre impériale et les pays des Quatre-Métiers, de Waes et d'Alost, ainsi que le comté de Namur, et en faisait don à son beau-frère, Jean d'Avesnes. Les ducs de Brabant et de Brunswick, les archevêques de Mayence et de Cologne, les évêques de Wurtzbourg, de Strasbourg, de Liége et de Spire confirmèrent la donation du roi des Romains, et Jean d'Avesnes prêta immédiatement le serment de fidélité.

Ainsi se trouvaient rompus tous les traités qui, avant le départ de Louis IX pour l'Egypte, avaient rétabli la paix de la Flandre. La guerre devint inévitable, et dès le mois de décembre 1252, les sires d'Avesnes appelèrent aux armes leurs alliés les plus intrépides, Rasse de Gavre, Jean d'Audenarde, Thierri de la Hamaide, Gilles de Berlaimont, Hugues d'Antoing, Jean de Dixmude et d'autres nobles chevaliers.

On ne tarda point toutefois à apprendre que le pape Innocent IV avait, par une bulle du 20 août 1252, chargé l'évêque de Cambray, l'abbé de Cîteaux et le doyen de Laon de reviser toutes les informations déjà produites relativement à la naissance des sires d'Avesnes: cette procédure ecclésiastique suspendit toutes les hostilités. Le 28 avril 1253, Jean et Baudouin d'Avesnes nommèrent des procureurs auxquels ils confièrent le soin de les défendre. Le 17 juin, Gui et Jean de Dampierre désignèrent également l'archidiacre d'Arras et le prévôt de Béthune pour soutenir leurs intérêts: triste enquête qu'une mère avait provoquée contre son fils, et où les accusateurs eux-mêmes n'étaient que leurs frères!

L'évêque de Cambray et les autres commissaires délégués par le pape entendirent de nombreux témoins et discutèrent leurs dépositions; puis, reconnaissant qu'il n'était point possible d'élever des doutes sur la célébration religieuse du mariage de Bouchard et de Marguerite, ils ratifièrent le jugement prononcé par l'évêque de Châlons et l'abbé de Liessies; mais Marguerite adressa de nouvelles lettres au pape, pour le supplier d'ordonner une troisième enquête, comme si le soin de son propre honneur lui importait moins que celui de ses vengeances.

Tandis que les sires d'Avesnes réclamaient la protection du roi des Romains, la comtesse de Flandre appelait à son aide les plus intrépides barons de France. Ils accoururent avec empressement à sa voix, et dès le printemps de l'année 1253, ils convoquèrent, dans toutes les provinces situées entre l'Escaut et la Loire, les hommes d'armes et les milices communales pour les conduire en Flandre. Le roi des Romains, qui n'ignorait point leurs desseins, se hâta aussi de charger son frère de rassembler dans l'île de Walcheren toutes les forces de ses Etats héréditaires, auxquelles se joignirent quelques princes allemands. Au milieu de ces préparatifs belliqueux, le duc de Brabant, Henri le Débonnaire, essaya de faire entendre les conseils de la prudence et de la modération. Sa médiation fut acceptée, et Guillaume de Hollande se rendit lui-même à Anvers pour assister aux conférences qui y avaient lieu.

Cependant Marguerite ne voyait dans la trêve qu'une occasion favorable de surprendre ses ennemis privés de leur chef, et le 4 juillet, trois flottilles recevaient, sur les rives de l'Escaut, ses partisans, divisés en trois corps principaux. Les deux premières abordaient à peine sur le territoire de West-Capelle, et les hommes d'armes n'avaient point eu le temps de se ranger en ordre de bataille sur les digues et au bord des marais, lorsque l'on entendit résonner les trompes et les buccines. Toute l'armée impériale, commandée par Florent de Hollande et Jean d'Avesnes, s'avançait en renversant devant elle les envahisseurs, dont les uns périssaient par le fer et les autres dans les flots, en cherchant à rejoindre leurs navires. En ce moment, la troisième flottille s'approchait de l'île de Walcheren, et le même sort attendait les chevaliers qui se hâtaient d'arriver au secours de leurs frères d'armes, jugeant que plus le péril était grand, plus il était honteux de les abandonner. Quelques récits fixent le nombre de ceux qui périrent dans ce combat, l'un des plus sanglants du treizième siècle, à cinquante mille hommes; d'autres l'évaluent à cent mille, dont cinquante mille mis à mort et cinquante mille noyés dans l'Escaut. Parmi les prisonniers se trouvaient Gui de Dampierre, blessé au pied, et son frère, Jean de Dampierre, le comte de Bar, qui avait eu un œil crevé dans la mêlée, le comte Arnould de Guines, le comte de Joigny, Siméon de Chaumont et plus de deux cents illustres chevaliers.

Pas un seul combattant, assure-t-on, n'avait échappé à ce désastre pour en porter la nouvelle à la comtesse Marguerite. Cependant on vit arriver bientôt en Flandre une multitude d'hommes à demi nus, auxquels Jean d'Avesnes avait rendu la liberté, espérant reconquérir quelque jour la souveraineté de la Flandre. Leurs récits n'étaient que trop tristes: une seule ville de la Flandre avait perdu dix mille de ses habitants. Une profonde désolation se répandit de toutes parts; le commerce et l'industrie languissaient, et un historien contemporain remarque que l'année 1253 fut une année malheureuse pour l'ordre de Cîteaux, parce que les tisserands flamands ne vinrent point acheter la laine de ses troupeaux. «Ce fut alors, dit Matthieu Paris, que les Français mandèrent au roi Louis IX qu'il revînt le plus tôt possible, car son trône était ébranlé et le funeste orgueil de la comtesse de Flandre avait mis en péril tout le royaume.»