Histoire de Flandre (T. 1/4)

Part 25

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Ce fut vers les derniers jours du mois de juin que le vieillard arriva à Péronne, tenant une baguette blanche à la main et porté dans une riche litière que précédait la croix impériale et que suivaient plus de cent chevaliers. Le roi Louis VIII vint au devant de lui jusqu'aux portes de son palais et le reçut en lui disant: «Sire, soyez le bien-venu, si vous êtes mon oncle Baudouin, empereur de Constantinople et comte de Flandre et de Hainaut.--Beau neveu, répliqua le vieillard, tel je suis et tel je devrais être; mais ma fille veut m'enlever mon héritage et refuse de me reconnaître pour son père: c'est pourquoi je vous prie, beau neveu, de m'aider à défendre mes droits.»

Un banquet était préparé: l'ermite de la forêt de Glançon y prit place avec le roi de France, et le récit qu'il fit de ses malheurs remplit d'émotion le cœur de tous ceux qui y assistaient. Puis le conseil du roi s'assembla: on y appela Baudouin pour l'interroger, comme si, en se prêtant à cette discussion de ses droits, il ne cessait pas d'être l'empereur de Constantinople. Dès ce moment, Louis VIII, abjurant toute réserve, affecta un langage rude et sévère, et tous les ministres du roi se levèrent en s'écriant qu'évidemment Baudouin n'était qu'un imposteur, puisqu'il ne pouvait répondre aux questions les plus simples. Un abbé se souvint aussitôt qu'il avait rencontré le même ermite dans les forêts de l'Argonne; l'évêque de Beauvais déclara également qu'il avait été autrefois enfermé dans sa prison, et que c'était là qu'il avait pu étudier l'histoire de la croisade. L'évêque d'Orléans confirma leur témoignage.

La nuit suivante, le solitaire, croyant sa vie ou sa liberté en péril, monte à cheval et s'enfuit de Péronne. A Valenciennes, il entend retentir autour de lui les mêmes acclamations que lorsqu'il avait quitté sa cabane de feuillage et de genêts fleuris; mais, sans s'y arrêter, il enlève ses trésors et poursuit sa route vers le village de Nivelles, voisin de la forêt de Glançon, où le même enthousiasme se reproduit: peut-être sont-ce les regrets et de secrets remords qui le ramènent vers ces ombrages où tout respire le silence et la paix. Cependant, peu rassuré sur les dangers qui le menacent, il disparaît de nouveau et s'éloigne de ces peuples qui portaient une foi si vive au culte du malheur.

Les échevins des villes de Flandre et de Hainaut avaient accepté l'amnistie de Jeanne. Les chevaliers qui avaient accompagné le faux Baudouin à Péronne l'avaient aussi abandonné: peut-être les largesses de Louis VIII avaient-elles dessillé leurs yeux, car peu de jours après, dans un traité conclu à Bapaume, la comtesse de Flandre reconnut que le roi, dont les hommes d'armes n'avaient point combattu, avait toutefois dépensé dix mille livres pour lui restituer ses Etats.

Il faut le remarquer, en ce moment même où la fortune de l'ermite de Glançon semblait s'évanouir, quelques-uns de ses amis racontaient encore qu'il s'était dirigé vers les bords du Rhin. L'archevêque Engelbert de Cologne lui avait, disaient-ils, fait grand accueil; il avait même, à sa prière, appelé près de lui l'évêque de Liége, qui, bien que l'un des ennemis de Baudouin, le connaissait parfaitement, puisqu'il lui devait sa dignité épiscopale. Ils ajoutaient que l'évêque de Liége avait reconnu le comte Baudouin, et que l'archevêque de Cologne, n'hésitant plus, avait supplié le prince proscrit de se rendre à Rome, afin que le père commun des fidèles proclamât la légitimité de ses droits du haut de la chaire apostolique.

Tandis que ceux qui étaient restés fidèles à l'imposteur cherchaient ainsi à expliquer sa fuite, un seigneur de Bourgogne, Erard de Chastenay, apercevant au marché de Rougemont un ménestrel nommé Bertrand de Rays, ancien serf du sire de Chappes, trouva dans ses traits une ressemblance extraordinaire avec ceux du solitaire de Glançon qu'il avait pu voir à Péronne. Il supposa qu'il avait renoncé à sa couronne pour reprendre sa vielle, et le fit arrêter, puis le céda, moyennant quatre cents marcs d'argent, à la comtesse de Flandre, qui ordonna qu'il fût pendu aux halles de Lille et attaché à un gibet. L'infortuné vieillard déclara avant de mourir qu'il n'avait été guidé que par sa piété en se retirant dans la forêt de Glançon, mais qu'il n'avait pu résister aux tentations de la puissance et de la grandeur. «Je sui, disait-il, un povres homme qui ne doit iestre, ne quens, ne rois, ne dus, ne emperères, et çou que je faisoie, faisoie-jou par le conselg des chevaliers, des dames et des bourgois de cest pays.» L'ermite de la forêt de Glançon n'était plus; mais le peuple n'en haïssait que davantage la comtesse de Flandre, parce qu'il lui reprochait d'avoir fait périr son père.

D'autres accusaient Jeanne d'oublier Ferdinand, et il semble en effet qu'elle ait cherché à obtenir du pape l'annulation de son premier mariage pour en contracter un second avec le comte Pierre de Bretagne, l'un des plus redoutables adversaires de l'autorité ambitieuse des rois de France. Des envoyés bretons s'étaient rendus à Rome, et là, en suppliant Honorius III de prononcer une sentence de divorce, ils déclarèrent que le comte de Bretagne agissait avec le consentement de la comtesse de Flandre.

Peu après, vingt jours environ avant les fêtes de Pâques 1226, Jeanne fut mandée à Melun. On ne lui refusait plus la liberté de Ferdinand, mais on exigeait qu'elle scellât l'engagement suivant: «Qu'il soit connu de tous que j'ai juré, en présence de mon très-illustre seigneur Louis, roi de France, de reconnaître solennellement, avant le dimanche des Rameaux, Ferdinand pour mon mari, et dès ce moment je le tiens pour tel...»

La comtesse de Flandre avait rempli sa promesse lorsque, le 12 avril, jour du dimanche des Rameaux, elle approuva le traité depuis si célèbre sous le nom de traité de Melun:

«Le roi de France délivrera le comte de Flandre aux fêtes de Noël; mais avant que Ferdinand sorte de sa prison, il payera au roi vingt-cinq mille livres, et lui remettra les villes de Lille, de Douay et de l'Ecluse, jusqu'à ce qu'il ait pu faire un second payement de vingt-cinq mille livres.

«Le comte de Flandre est tenu de remettre au roi les lettres du pape, où il est dit que si le comte ou la comtesse viole les conventions arrêtées entre le roi et eux, l'archevêque de Reims et l'évêque de Senlis pourront, quarante jours après une sommation faite par lettres ou par ambassadeurs, promulguer, au nom du pape, une sentence d'excommunication contre le comte de Flandre et ses adhérents, et mettre leurs terres en interdit, sans pouvoir révoquer ces sentences tant qu'il n'y aura point eu de réparation convenable selon le jugement des pairs de France.

«Le comte de Flandre fera garantir ce traité par les chevaliers et les communes de ses terres, et il bannira tous ceux qui n'y consentiront point.»

Un dernier acte de rigueur marqua cette année qui devait voir la fin de la captivité de Ferdinand. Louis VIII, irrité de la part que Bouchard d'Avesnes avait prise à la tentative du solitaire de Glançon, avait forcé d'abord Marguerite à sortir de la retraite où elle vivait depuis qu'elle avait quitté le sire d'Avesnes, exigeant d'elle qu'elle allât confirmer à Paris le traité qui précéda l'entrevue de Péronne; puis, voulant affermir de plus en plus l'obstacle qui la séparait du père de ses enfants, il l'obligea à violer la foi promise au pied des autels du Quesnoy et à accepter un nouvel époux, Guillaume de Dampierre. En vain le pape Honorius chargea-t-il l'évêque de Soissons de rechercher s'il n'y avait point de liens de consanguinité qui s'y opposassent; en vain le peuple répétait-il que Guillaume de Dampierre était sous-diacre comme Bouchard d'Avesnes: le mariage fut célébré immédiatement. On méprisa les rumeurs populaires, et ce ne fut que quatre ans plus tard qu'une dispense ecclésiastique du chef de consanguinité fut accordée par le pape Grégoire IX.

Lorsque le roi de France expira le 7 novembre 1226, au château de Montpensier, il avait en trois années complété l'œuvre à laquelle Philippe-Auguste avait travaillé pendant près d'un demi-siècle. La royauté n'avait cessé d'étendre son autorité en même temps que les frontières de ses domaines; mais la mort de Louis VIII, qui ne laissait après lui qu'un enfant de onze ans, compromit tout ce qui avait coûté tant d'habileté et de persévérance.

Les barons de France, trop longtemps humiliés, commencèrent par demander la délivrance du comte de Flandre, et dès le mois de décembre 1226, le traité de Melun fut suivi d'un autre traité qui réduisit le nombre des cités à donner en gage à la seule forteresse de Douay, et où il ne fut plus fait mention de la rançon du prisonnier; peu de jours après, le 6 janvier, Ferdinand quitta la tour du Louvre, et se rendit en Flandre et de là en Allemagne. Le 28 mars suivant, il se trouvait à Aix pour y assister au couronnement de la reine des Romains. Il venait y réclamer un domaine qu'il avait remis, quinze ans auparavant, à l'évêque de Liége, Hugues de Pierrepont, pour qu'il le conservât jusqu'à ce que le duc de Brabant eût exécuté le traité conclu par sa médiation. Hugues de Pierrepont refusait de le restituer; il prétendait que le duc de Brabant n'avait jamais tenu ses promesses, et que le domaine que le comte de Flandre lui avait confié n'était qu'un fief relevant de son siége épiscopal. Sa justification fut accueillie par le roi Henri, fils de l'empereur Frédéric II.

Il ne restait plus à Ferdinand qu'à poursuivre ses réclamations auprès du duc de Brabant, et il en résulta une guerre dans laquelle les hommes d'armes de Flandre obtinrent près d'Assche une victoire complète. La paix ne tarda point à être rétablie; par un traité du 23 septembre 1227, le duc de Brabant promit de rembourser au comte de Flandre quinze mille livres qu'il avait jadis payées pour lui, et de lui faire une rente annuelle de huit cents livres pour l'indemniser de la perte du domaine que retenait Hugues de Pierrepont.

Ferdinand, vainqueur des Brabançons, put consacrer quelques loisirs à l'administration de ses Etats. Il modifia à Gand l'organisation de l'échevinage. Les treize échevins choisis par les quatre électeurs désignés par le comte, selon la charte de 1212, firent place à une magistrature composée de trente-neuf membres divisés en trois catégories, échevins, conseillers et _vaghes_. Les conseillers élus par les échevins étaient eux-mêmes échevins l'année suivante; puis, après être restés un an dans l'exercice de ces fonctions, ils devenaient _vaghes_, c'est-à-dire qu'ils ne conservaient plus d'attributions précises. Chaque année, aux fêtes de l'Assomption, la magistrature des Trente-Neuf devait se renouveler, puisant ainsi sans cesse en elle-même l'élément de sa perpétuité.

Dans les autres villes de Flandre, Ferdinand confirma les chartes des anciens comtes, et augmenta les priviléges qu'elles leur avaient accordés; douze années de captivité avaient calmé ses haines en dissipant ses illusions.

On voyait se manifester de toutes parts une réaction inévitable contre les tendances absolues de la royauté, telles que les avaient proclamées Philippe-Auguste et Louis VIII. Les barons de France, témoins de la confédération des nobles, des clercs et des communes, sous le règne de Jean sans Terre, avaient renoncé aux rêves stériles de la féodalité pour s'allier également aux clercs et aux communes. Imitant l'exemple que les barons anglais leur avaient donné aux mémorables assemblées de Saint-Edmond et de Stanford, ils se réunirent à Corbeil et présentèrent des requêtes à la reine pour obtenir le redressement des griefs de la nation; mais Blanche de Castille refusa de les écouter.

Alors éclata dans toute la France une guerre aussi terrible que celle qui avait agité l'Angleterre pendant les dernières années du règne du roi Jean. Les barons prenaient les armes dans toutes les provinces; il faut citer parmi eux les comtes de Bretagne, de la Marche, de Nevers, de Saint-Pol et de Boulogne.

Deux comtes restèrent fidèles à Blanche de Castille. Le premier fut le comte de Champagne; le second, le comte de Flandre. Dès que le comte de Boulogne, chef de la ligue des barons, eut envahi la Champagne, Ferdinand occupa le comté de Guines et dévasta les domaines du comte de Saint-Pol. Une anarchie confuse couvrait toute la France de sang et de désordres, lorsque, vers la fin de l'année, le comte de Bretagne appela le roi d'Angleterre, qui débarqua à Saint-Malo le 7 mai 1230. Louis IX marcha aussitôt au devant des Anglais jusqu'au camp d'Ancenis; les comtes de Champagne et de Flandre l'accompagnaient, mais ils ne tardèrent point à rentrer dans leurs Etats, de peur que leurs ennemis n'en prissent possession: leur retraite entraîna celle du roi.

Tandis que les Anglais s'avançaient, les discordes civiles se ranimaient plus violemment au cœur de la France: «Sire, disait au jeune prince Hugues de la Ferté dans l'une de ses chansons, appelez vos barons et réconciliez-vous avec eux. Que les pairs, à qui appartient le gouvernement de la nation, marchent les premiers et vous viennent en aide. Si vous voulez honorer les preux, ils feront repasser la mer aux Anglais. Dieu protége l'honneur de la France et sa baronnie!»

Ce vœu d'un trouvère était celui de toute la nation: il fut exaucé le 10 septembre 1230. Le roi se rendit au milieu de l'assemblée des barons, et dans cet autre pré de Runingsmead, «le roi et sa mère jurèrent qu'ils rétabliraient les droits de tous, et jugeraient tous les hommes du royaume selon les bonnes coutumes et ce qui était équitable pour chacun.»

Le serment du 10 septembre 1230 fut la base du règne le plus digne d'admiration que la France ait jamais connu. Ce fut en vain que le comte de Champagne, mécontent, voulut s'allier à Pierre de Bretagne; l'anarchie cessa, et le roi d'Angleterre se vit réduit à rentrer dans son royaume. Les menaces des invasions étrangères, comme celles des dissensions intérieures, étaient désormais impuissantes. Jean sans Terre était mort en maudissant la grande charte; Louis IX devait consacrer toute sa vie au développement pacifique et régulier des libertés françaises.

Les barons, qui s'étaient réconciliés avec la royauté, cherchèrent désormais à signaler leur courage par des exploits dont leur patrie pût se glorifier sans en porter le deuil. Un grand nombre allèrent combattre en Orient; d'autres (parmi ceux-ci se trouvait Guillaume de Dampierre) se rendirent en Italie pour défendre le pape contre les entreprises de l'empereur Frédéric II: mais la plupart des chevaliers de Flandre aimèrent mieux s'associer à une croisade dirigée contre les habitants de Staden, voisins des bords de l'Elbe, dont le pays semblait le dernier refuge des rites idolâtres du paganisme dans le Nord. Henri, fils du duc de Brabant, Arnould d'Audenarde, Guillaume de Béthune, Thierri de Dixmude, et d'autres nobles non moins illustres, quittèrent leurs foyers pour obéir à l'appel de l'évêque de Brême. Ce fut le 16 mai 1233 qu'ils rencontrèrent les Stadings, qui, au nombre de plus de sept mille, et groupés autour de leur chef monté sur un cheval blanc, opposèrent une longue résistance; enfin, Guillaume de Béthune s'élança au milieu d'eux et sema le désordre dans leurs rangs: ils ne se rallièrent plus, et tous ceux qui ne parvinrent point à se cacher dans leurs marais périrent dans ce combat. D'autres sectes semblables existaient en Frise: les croisés s'y arrêtèrent à la prière du comte de Hollande, et les mêmes succès y couronnèrent leurs efforts.

Lorsqu'ils revinrent en Flandre, Ferdinand de Portugal avait terminé à Douay une vie marquée par des événements importants, mais plus féconde en malheurs. A peine avait-il pu jouir avant sa fin de quelques années de repos. Jeanne semble les avoir entourées de ses consolations, car elle le rendit père d'une fille qui reçut le nom de Marie, en mémoire de Marie de Champagne, mère de la comtesse de Flandre: ce nom, qui rappelait les souvenirs d'une mort prématurée, ne lui présageait qu'une destinée trop prompte à s'accomplir. Déjà les barons de Flandre avaient adhéré au mariage qu'elle devait conclure, lorsqu'elle serait nubile, avec Robert d'Artois, frère du roi Louis IX; mais elle s'éteignit dans son berceau, ignorant encore toutes les agitations de la terre, elle-même presque ignorée des hommes de son temps, qui ne nous ont appris ni l'époque de sa naissance, ni celle de sa mort. Un siècle et demi doit s'écouler avant que l'union d'une princesse flamande et d'un descendant de Philippe-Auguste porte la souveraineté de la Flandre dans la maison des Capétiens.

Jeanne était réservée à d'autres épreuves. Simon de Montfort, l'un des fils du chef de la croisade des Albigeois, recherchait sa main; mais le roi de France crut devoir s'y opposer, craignant que ses prétentions, comme naguère celles du comte de Bretagne, ne se rapportassent à quelque complot politique: il obligea la comtesse de Flandre à lui remettre à Péronne, le jour de Pâques fleuries 1236, une promesse solennelle de rompre toute négociation à cet égard. Simon de Montfort, contraint à renoncer à ses projets, se rendit en Angleterre, où, deux ans après, il épousa Éléonore de Pembroke, sœur du roi Henri III.

L'année suivante vit la célébration du mariage de la comtesse de Flandre avec Thomas de Savoie, comte de Maurienne. Ce prince, issu d'une maison illustre, mais pauvre, était né à l'époque où la puissance de sa famille se développait le plus rapidement; sa sœur, comtesse de Provence, était mère de la reine de France et de la reine d'Angleterre, et leur influence favorisait l'élévation de tous les princes de la maison de Savoie. Les historiens du treizième siècle nous les représentent pieux, cléments et doux, mais avides d'honneurs et même de richesses, moins par avarice que par besoin de prodigalité. Tel était aussi Thomas de Savoie. Il se fit donner de fortes pensions par la comtesse Jeanne, et profita des relations industrielles de la Flandre et de l'Angleterre pour faire de fréquents voyages à Londres, où il ne passait toutefois que peu de jours, de peur de mécontenter le roi de France, ne s'y occupant point d'intérêts commerciaux ou politiques, mais beaucoup des intérêts de sa famille. L'un de ses frères fut archevêque de Canterbury; un autre, déjà évêque de Valence, aspirait au siége épiscopal de Liége.

Cependant il existait en Flandre un parti puissant qui ne cessait de protester contre ces alliances dictées par des influences étrangères: c'était celui de Bouchard d'Avesnes. Après la mort de Ferdinand, Jeanne n'avait cru la stabilité de son pouvoir assurée qu'en faisant conduire les enfants de sa sœur dans un château situé loin de la Flandre, au pied des montagnes de l'Auvergne, où ils furent confiés à la garde d'Archambaud de Bourbon, frère de Guillaume de Dampierre. Ils y restèrent pendant sept années; mais enfin en 1241, lorsque Guillaume de Dampierre ne fut plus, Archambaud de Bourbon leur ouvrit les portes de leur prison, et ils rentrèrent en Flandre, où ils promirent à la comtesse Jeanne de la servir comme leur dame. Bouchard d'Avesnes vivait encore: si Marguerite, redevenue libre, ne fit rien pour le revoir, il put du moins, avant de rendre le dernier soupir, recevoir les adieux de ses fils.

La comtesse de Flandre mourut à peu près vers la même époque que le sire d'Avesnes. Thomas de Savoie, qui avait conduit en Angleterre un secours de soixante chevaliers et de cent sergents d'armes dirigé contre les Ecossais, était à peine revenu dans ses Etats, quand la fin du règne de Jeanne mit également un terme à l'autorité qu'il n'y tenait que d'elle. Il quitta la Flandre presque aussitôt, fit confirmer par le roi Henri III la pension de six mille livres que Jeanne lui avait promise, et rentra dans sa patrie où il épousa Béatrice de Fiesque: de la postérité qu'il laissa en Italie devaient sortir les comtes de Piémont et les rois de Sardaigne.

Lorsque Marguerite, héritière des Etats de sa sœur, arriva en France pour y remplir ses devoirs de feudataire, ce fut la reine Blanche, mère de Louis IX, qui reçut son acte d'hommage, «pour ce que, y était-il dit, iceluy nostre sire le roy, grevé de maladie, estoit en tel estat que il n'estoit mie expédient que l'on luy fist parole sur ce, pour ce que, par aventure, il ne fust troublé de la mort de nostre dite sœur.»

Louis IX avait pris la croix pendant sa maladie; mais trois années devaient s'écouler avant qu'il exécutât son vœu. Pendant ces trois années, il rétablit l'ordre dans les finances, de telle sorte que le revenu des domaines royaux pût suppléer à tous les impôts et suffire aux frais des plus grandes guerres. Il réprima les abus de pouvoir de ses forestiers et de ses prévôts; il introduisit dans les cours de justice une équité si impartiale, que personne n'était plus empressé que lui-même à condamner les prétentions de ses officiers, dès qu'elles ne paraissaient point justifiées; enfin, il ordonna que tous les marchands étrangers venant en France y fussent protégés avec sollicitude, et favorisa l'extension des relations commerciales, «pourquoy li royaume fu en meilleur estat qu'il n'avait esté au temps de ses devanciers.»

Louis IX était le petit-fils d'Elisabeth de Hainaut: ses traits, raconte Philippe Mouskès, retraçaient ceux des princes dont le sang était le sien. Louis IX, assis sous le chêne de Vincennes, rappelait également ses aïeux les comtes de Hainaut, qui rendaient la justice sous les chênes de Hornu.

Louis IX était appelé à juger en Flandre la grande querelle des fils de Bouchard d'Avesnes et de ceux de Guillaume de Dampierre, «qui rendit cette époque si agitée et si malheureuse, observe le cordelier Jacques de Guyse, que celui qui en veut tracer le tableau ne doit écouter que sa conscience et son zèle pour la justice et la vérité.» Les fils de Bouchard d'Avesnes avaient adressé leurs réclamations à l'empereur Frédéric II, que la guerre de Liége avait irrité contre le comte de Flandre, et dès le mois de mars 1242 (v. st.) une sentence solennelle avait proclamé la légitimité de leur naissance. C'était en vertu de cette déclaration que Jean d'Avesnes demandait à pouvoir intervenir dans l'hommage de sa mère comme héritier de tous ses domaines. Cette discussion était pleine de doutes et d'incertitudes. Si Marguerite de Flandre s'était unie de bonne foi à Bouchard d'Avesnes, ignorant qu'il fût sous-diacre, Guillaume de Dampierre ne l'avait également épousée que parce qu'il considérait son premier mariage comme nul et sans effet. Les fils du sire d'Avesnes s'appuyaient, il est vrai, sur une sentence de l'empereur; mais ceux du sire de Dampierre leur opposaient trois bulles pontificales. Cependant la Flandre avait accepté la dynastie des Dampierre, tandis que le Hainaut persistait à la repousser.

Telle était la situation des choses, lorsque le roi de France obtint de tous les fils de Marguerite qu'ils adhérassent à un compromis par lequel ils choisissaient Louis IX et l'évêque de Tusculum pour arbitres, les autorisant à former deux parts différentes dans l'héritage de Baudouin de Constantinople.

Comme il était aisé de le prévoir, la sentence arbitrale, prononcée au mois de juillet 1246, attribua le Hainaut à Jean d'Avesnes, et la Flandre avec toutes ses dépendances à Guillaume de Dampierre. Les fils de Marguerite promirent de la respecter. Guillaume de Dampierre rendit immédiatement hommage au roi de France; mais Jean d'Avesnes, qui avait épousé, vers le mois de décembre 1246, Alix de Hollande, ne releva son fief de l'évêque de Liége, Henri de Gueldre, que le 26 septembre 1247.