Part 24
Les barons ne possédaient plus que deux châteaux hors de Londres, et bientôt entraînés par la nécessité à oublier la base nationale de leur fédération, ils pensèrent que leur unique ressource contre les étrangers qui les menaçaient était d'appeler d'autres étrangers en Angleterre. Leurs députés offrirent la couronne à Louis de France, fils de Philippe-Auguste, et ce fut alors, selon la chronique de Reims, que Blanche de Castille adressa au monarque français ces paroles mémorables: «Par la benoite mère Dieu, j'ai biaus enfans de mon signeur, je les meterai en gage et bien trouverai qui me prestera sour aus!» Pour que Blanche de Castille eût pu songer à mettre en gage ses beaux enfants dont l'un fut saint Louis, il eût fallu que Philippe-Auguste fût resté étranger aux projets ambitieux de son fils, et il est difficile de le croire quand on trouve sur les huit cents nefs réunies à Calais douze cents chevaliers, presque tous déjà fameux par leurs exploits à Bouvines. Je citerai les comtes de Nevers, de Guines et de Roussy, les vicomtes de Touraine et de Melun, Enguerrand et Thomas de Coucy, Guichard de Beaujeu, Etienne de Sancerre, Robert de Dreux, Robert de Courtenay, Jean de Montmirail, Hugues de Miraumont, Michel de Harnes, connétable de Flandre, envoyé par la comtesse Jeanne au camp français, et un peu au-dessous de ces nobles barons, Ours le chambellan, Gérard la Truie, Guillaume Acroce-Meure, Adam Broste-Singe et Guillaume Piés-de-Rat, tous deux maréchaux de l'armée, héros dont les noms sembleraient indignes des honneurs de l'épopée historique, s'ils ne figuraient dans _la Philippide_ de Guillaume le Breton.
La mer n'avait pas cessé d'être contraire aux desseins du roi Jean; cette fois, le vent dispersa sa flotte, qui ne put s'opposer au débarquement des Français au promontoire de Thanet. En vain alla-t-il à Canterbury arroser de ses larmes le tombeau de saint Thomas Becket, que son père avait fait mettre à mort au pied de l'autel; en vain fit-il sonner ses trompettes sur la plage déserte de Sandwich. La fortune, toujours empressée à le trahir, s'éloignait à jamais de lui. Il se vit réduit à se retirer à Winchester, en laissant aux Flamands le soin de l'arrière-garde.
La résistance ne se prolongea en Angleterre que sur deux points. Des garnisons flamandes occupaient encore Douvres et Windsor. La première avait pour chef Gérard de Sotteghem; la seconde obéissait à Engelhard d'Athies et à André de Sanzelle. A Windsor, les assiégés détruisirent les machines de guerre réunies par les Français. A Douvres, leur grand pierrier, qu'on nommait _la Malveisine_, ne leur fut pas plus utile. Guichard de Beaujeu périt à ce siége, et malgré tous les efforts de Louis de France, qu'avaient rejoint le roi d'Ecosse et le comte de Bretagne, Gérard de Sotteghem maintint longtemps sa bannière d'azur au lion d'or couronné de gueules sur les tours du vieux manoir de Guillaume le Conquérant.
Les amis du roi Jean s'étaient dispersés: la plupart subirent la loi des vainqueurs. Il y en eut toutefois quelques-uns qui retournèrent en Flandre et essayèrent d'y ranimer la guerre. Bouchard d'Avesnes ne cessait de réclamer la part héréditaire à laquelle avait droit Marguerite. Des conférences avaient eu lieu à diverses reprises, mais elles n'avaient produit aucun résultat. On se rappelait qu'il avait combattu avec Ferdinand à Bouvines, et Jeanne, docile aux volontés des conseillers qui lui avaient été donnés, ne pouvait que le traiter en ennemi.
Telle était la situation des choses, lorsque tout à coup des rumeurs dont la source était inconnue se répandirent dans le concile œcuménique de Latran. Elles accusaient Bouchard d'Avesnes d'avoir contracté un hymen sacrilége, et bien que depuis vingt-cinq années il eût porté l'écu de chevalier et pris part aux batailles et aux tournois, elles racontaient que, fort jeune encore, il avait été ordonné sous-diacre à Orléans, puis créé successivement chanoine de Laon et trésorier de Tournay. Bientôt après, le 19 janvier 1215 (v. st.), le pape Innocent III adressa à l'archevêque de Reims et à ses suffragants la bulle suivante: «Nous avons appris par quel forfait exécrable Bouchard d'Avesnes, jadis chantre de Laon et engagé dans l'ordre du sous-diaconat, n'a pas craint de conduire perfidement Marguerite, sœur de la comtesse de Flandre, dans l'un des châteaux confiés à sa foi et de l'y retenir, alléguant qu'il s'est uni à elle par les liens du mariage. Le témoignage de plusieurs prélats et d'autres hommes probes qui se sont rendus au concile nous a convaincu que Bouchard est sous-diacre et a été chanoine de Laon. Nous vous ordonnons donc de proclamer l'excommunication de l'apostat Bouchard, chaque dimanche, au son des cloches et à la lueur des cierges, jusqu'à ce qu'il ait rendu la liberté à Marguerite et soit humblement revenu à ce qu'exigent de lui les devoirs de son ministère ecclésiastique...»
Les légats et les évêques désignés par le pape s'acheminèrent immédiatement vers le château du Quesnoy. Deux mille personnes, nobles et hommes du peuple, les suivaient, agités par une anxiété profonde: ils croyaient trouver une captive gémissant au fond d'une prison, mais les portes du château étaient ouvertes pour les recevoir; Marguerite, qui n'avait que quinze ans, les accueillit en souriant comme si aucun nuage n'eût encore glissé sur son jeune front. «Sachez, leur dit-elle, que Bouchard est mon époux légitime et que, tant que je vivrai, je n'en aurai point d'autre.» Et elle ajouta: «Il vaut beaucoup mieux et est plus brave chevalier que celui de ma sœur.» La sentence d'excommunication ne s'exécuta point. Bouchard avait confié aux évêques un acte d'appel au pape; mais Innocent III n'eut point à le juger: il mourut le 16 juillet.
La protestation de Marguerite ne devait émouvoir que les conseillers de Jeanne. Ils y virent à la fois un outrage et un défi, et par leur ordre des hommes d'armes envahirent les domaines du sire d'Avesnes, qui leur opposa ses vassaux. Des hostilités dont nous ignorons les détails se prolongèrent pendant deux années. Enfin le pape Honorius III confirma, par une bulle du 17 juillet 1217, celle de son prédécesseur dirigée contre le sire d'Avesnes. Il y blâmait sévèrement son obstination, et y rappelait et ses réclamations persévérantes et les efforts que faisait la comtesse de Flandre pour que sa sœur lui fût remise. Soit que cette nouvelle sentence d'anathème eût jeté l'effroi parmi les amis de Bouchard, soit que l'intervention de Philippe-Auguste rendît toute lutte impossible, Jeanne triompha et fit enlever du château d'Estrœungt l'infortuné sire d'Avesnes. On raconte qu'il fut longtemps captif à Gand, et peut-être n'eût-il jamais recouvré la liberté, si le parti de Marguerite n'eût eu également en son pouvoir un illustre chevalier, Robert de Courtenay, arrière-petit-fils du roi de France Louis VI et héritier de l'empire de Constantinople. Un échange eut lieu: Bouchard renonça sans doute à toutes ses prétentions, et il est certain qu'il désigna de nombreux otages, parmi lesquels figuraient Arnould d'Audenarde, Thierri de la Hamaide, Everard de Mortagne et Sohier d'Enghien.
Bouchard d'Avesnes se retira aux bords de la Meuse, au château d'Houffalize. Ce fut là que Marguerite donna le jour à ses deux fils Jean et Baudouin. Leur naissance, loin de désarmer la colère des conseillers de Jeanne, ne fit que l'accroître: ils craignaient que l'héritage du comté de Flandre ne passât un jour à ces enfants élevés au milieu des persécutions qui accablaient leur père. Philippe-Auguste comprit de plus en plus, comme le dit la chronique de Tours, qu'il fallait rompre par la violence ce mariage sur lequel reposaient leurs droits et leur légitimité, et il provoqua une troisième sentence pontificale dirigée non-seulement contre Bouchard d'Avesnes, mais aussi contre Gui, son frère, et Thierri d'Houffalize, son ami, qui tour à tour lui avaient accordé un asile. Bouchard n'hésita plus; il se sépara de Marguerite et se rendit à Rome pour se justifier auprès du pape.
En ce moment, Honorius III appelait l'Europe chrétienne à tenter un nouvel effort pour délivrer la terre sainte et l'Egypte. Des croisés flamands et frisons avaient pris les armes à sa voix, et après s'être arrêtés en Espagne où ils s'étaient emparés d'Alcazar et de Cadix en dispersant dans une grande bataille l'armée des rois sarrasins de l'Andalousie, ils venaient de prendre une part glorieuse à la conquête de Damiette. Quelques historiens assurent que le pape ordonna à Bouchard un pèlerinage en Orient, où il avait été précédé par son frère Gauthier d'Avesnes, l'un des héros de la sixième croisade.
Lorsque Philippe-Auguste excitait la comtesse de Flandre à accuser Bouchard d'Avesnes au tribunal d'Honorius III, il lui faisait espérer qu'elle pourrait, au prix du malheur de sa sœur, voir cesser son propre veuvage. Un traité qui n'est point parvenu jusqu'à nous avait été conclu pour déterminer les conditions de la délivrance du comte de Flandre. Philippe-Auguste avait même exigé que Ferdinand requît humblement le pape de lui adresser une bulle qui le soumettait, lui et ses successeurs, perpétuellement et sans appel, dans le cas où les rois de France auraient à se plaindre de quelque grief qui ne serait point amendé dans un délai de quarante jours, à une sentence générale d'interdit, que prononceraient l'archevêque de Reims et l'évêque de Senlis, et qui ne pourrait être levée que lorsqu'un jugement de la cour des pairs aurait reconnu que les griefs imputés à la Flandre n'existaient plus. Philippe-Auguste avait imposé autrefois les mêmes conditions à Baudouin de Constantinople.
Quant à la rançon de Ferdinand, nous ignorons comment elle fut réglée, mais il n'est pas douteux que le roi de France n'ait réclamé une somme considérable; Jeanne ne négligea aucun moyen pour pouvoir la payer. En 1220 et en 1221, elle s'adressa successivement aux plus riches chapitres de ses Etats, c'est-à-dire à ceux de Saint-Donat de Bruges, de Saint-Bavon de Grand, de Saint-Pierre de Lille, de Saint-Vaast d'Arras, en implorant leur générosité; puis elle eut recours à des usuriers: «Moi, Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, je fais savoir à tous ceux qui verront ces présentes lettres qu'afin de payer la rançon de mon époux Ferdinand, comte de Flandre et de Hainaut, détenu dans les prisons du roi de France, j'ai reçu de plusieurs marchands siennois, romains et autres, les sommes suivantes, savoir: de Cortebragne et de ses associés, onze mille quarante livres, pour lesquelles je leur payerai treize mille livres; d'Hubert de Châteauneuf trois mille quarante-huit livres, pour lesquelles je lui payerai quatre mille livres; de Jean le Juif, trois mille livres, pour lesquelles je lui rendrai trois mille cinq cent trente-six livres et cinq sous.» Ce n'était point assez que Jeanne, en se constituant la débitrice de quelques usuriers italiens, leur eût reconnu, à défaut de payement régulier, le droit de saisir les biens des marchands flamands aux foires tenues dans les domaines du comte de Champagne, elle se trouva également réduite à recourir dans la cité d'Arras, célèbre par ses usuriers, aux argentiers les plus décriés: aux noms de Cortebragne et de Jean le Juif viennent se joindre le nom de Baudouin Crespin, dont la postérité ne s'éteindra point, et cet autre nom si énergique de Richardus Incisor, qui nous rappelle le Shylock de Shakspeare.
Lorsque la comtesse de Flandre eut réussi au prix de tant d'humiliations à réunir les sommes qu'elle croyait nécessaires pour payer la rançon de Ferdinand, les évêques de Cambray, de Tournay et de Térouane se rendirent près du roi de France, pour les lui offrir en son nom. Philippe-Auguste ne voulut point les écouter: il avait pu encourager les espérances de Jeanne, mais il n'entrait point dans les desseins de sa politique de les exaucer, et peu de mois après, le 14 juillet 1223, prêt à rendre le dernier soupir, il conseillait encore à son fils de ne jamais délivrer ni le comte de Flandre, ni Renaud de Boulogne, mais de les laisser mourir dans leurs prisons.
Louis VIII marcha sur les traces de Philippe-Auguste. En même temps qu'il préparait une autre croisade contre les Albigeois, il se montrait hostile à la Flandre. Ce fut en vain que le pape Honorius le supplia de se montrer généreux vis-à-vis de Ferdinand et que les cardinaux joignirent leurs instances à celles du pape: il avait, disait-on, juré, comme son père, de ne jamais lui rendre la liberté.
Si Louis VIII restait inflexible, il semblait toutefois qu'au commencement d'un nouveau règne sa puissance dût être moins redoutable. Jeanne, moins docile aux avis des conseillers qui lui avaient été donnés, osa rompre ouvertement avec Jean de Nesle l'un d'eux, et lorsque le châtelain de Bruges vint lui demander justice, elle chargea un de ses chevaliers de lui répondre en lui proposant un duel en champs clos; mais Jean de Nesle préféra réclamer l'intervention du roi de France: ce fut l'origine de l'un des plus célèbres procès du moyen-âge.
Louis VIII avait désigné deux chevaliers pour qu'ils citassent la comtesse de Flandre à comparaître devant la cour des pairs, pour y voir juger ses contestations avec le châtelain de Bruges. Jeanne nia que la sommation fût valable, attendu que la pairie de Flandre lui donnait le droit d'être citée, non par deux chevaliers, mais par deux pairs. Sa protestation fut rejetée. Elle prétendit alors que les pairs de Jean de Nesle étaient les barons de Flandre, et ajouta qu'elle était prête à accepter leur arbitrage. Le châtelain de Bruges répliqua de nouveau que, puisque la comtesse de Flandre avait refusé jusqu'à ce moment de lui rendre justice, il avait formé appel, pour défaut de droit, au tribunal du roi, et qu'il ne voulait plus en connaître d'autre. La seconde demande de Jeanne fut repoussée comme la première.
La cour des pairs du royaume s'assembla. Louis VIII haïssait toutefois cette juridiction suprême, placée au-dessus de la royauté même. Pour qu'elle lui fût utile, il fallait se l'assujettir: il appela donc son chancelier, son boutillier, son chambellan, son connétable, et ordonna que les officiers de sa maison prissent place à côté des grands feudataires. Ils formaient la majorité, et bien que les pairs protestassent, ils invoquèrent des usages très-douteux, et se donnèrent raison en votant dans leur propre cause. La cour des pairs, que les bulles pontificales avaient investie d'une autorité médiatrice entre le seigneur suzerain et le vassal ne fut plus que la cour du roi.
Cependant le ressentiment de Jeanne contre le sire de Nesle était si profond, qu'il était devenu impossible qu'il conservât la châtellenie de Bruges; mais elle l'indemnisa en lui payant vingt-quatre mille cinq cent quarante-cinq livres, somme énorme, puisque Gui de Dampierre acheta, quarante années plus tard, tout le comté de Namur pour vingt mille livres.
Au mois de février 1224 (v. st.), Jean de Nesle avait reçu le prix de la vente de la châtellenie de Bruges. Au moment où la Flandre voyait s'éloigner ces trésors qui allaient accroître la puissance de ses ennemis, ses malheurs atteignaient les dernières limites. Ses campagnes étaient livrées aux inondations de la mer; des incendies avaient dévasté ses villes les plus importantes, et elles ne se relevaient point encore de leurs ruines, lorsqu'une famine désastreuse rendit la désolation universelle.
Vingt années à peine s'étaient écoulées depuis qu'un comte de Flandre, pèlerin aux bords du Bosphore, avait conquis le même jour le sceptre de Constantin et les richesses de Byzance. Ces souvenirs étaient présents à tous les esprits. Quelle que fût la contrée éloignée qui eût reçu le dernier soupir de Baudouin, son ombre généreuse ne devait-elle point s'arracher du silence de la tombe pour venger sa dynastie humiliée et ses amis proscrits? Pouvait-elle tarder à reparaître, lorsque la Flandre ne réclamait que l'autorité d'un nom glorieux pour réparer ses désastres et ses malheurs?
On trouvait en Flandre quelques hommes qui, ayant été récemment les témoins de tant d'événements étranges, n'ajoutaient plus foi à la mort de l'empereur de Constantinople. Les uns supposaient qu'agité par ses remords qui lui reprochaient d'avoir oublié Jérusalem, il avait voulu les apaiser par une longue pénitence; d'autres ajoutaient que ses plus vaillants compagnons d'armes avaient adopté la même résolution, et que plusieurs d'entre eux vivaient comme les cénobites au monastère de Saint-Barthélemy, près de Valenciennes. Le peuple n'était que trop disposé à accueillir ces récits, qui plaisaient à son imagination et flattaient ses illusions et ses espérances.
En 1138, on avait vu un imposteur, né à Soleure, soutenir qu'il était l'empereur Henri V, mort depuis treize années, trouver de nombreux partisans, et faire la guerre jusqu'à ce qu'il eût été pris et enfermé à l'abbaye de Cluny.
L'histoire de la Flandre présentait d'autres traditions non moins merveilleuses.
Vers 1176, un ermite, couvert d'un cilice, se construisit une cabane à Plancques, près de Douay: sa barbe blanche annonçait sa vieillesse; mais lorsqu'il se présentait dans quelque château pour y demander des aumônes, on remarquait qu'il taisait avec soin son origine et son nom; enfin, cédant aux prières des moines d'Honnecourt, il avoua qu'il était Baudouin d'Ardres que l'on croyait avoir succombé dans la croisade de Louis VII au port de Satalie, et que c'était afin de faire pénitence que depuis trente années il vivait dans la solitude. Le prieur du couvent d'Honnecourt se rendit aussitôt près du comte de Guines et du seigneur d'Ardres que l'ermite nommait son neveu: ils blâmèrent sa crédulité, et, peu de temps après, l'ermite disparut, ayant déjà reçu beaucoup d'argent des nobles et des abbés.
Ne se trouvait-il pas en Flandre, en 1225, quelque autre ermite assez habile pour se souvenir de la cabane de Plancques et pour se proclamer non plus le seigneur d'Ardres mort à Satalie, mais l'empereur de Constantinople que les Bulgares avaient emmené sans que jamais il reparût?
Dans la forêt de Glançon, située entre Valenciennes et Tournay, non loin d'un village qui porte aussi le nom de Plancques, s'élevait, au bord d'une fontaine, un humble abri formé de rameaux entrelacés: c'était la retraite d'un solitaire; mais quel que fût son désir d'échapper aux regards, de vagues rumeurs répétaient au loin qu'il n'était autre que l'empereur Baudouin. Plusieurs chevaliers le virent et le reconnurent. Or, quels étaient ces chevaliers? Les amis de la maison d'Avesnes, Sohier d'Enghien, Arnould de Gavre, Everard de Mortagne, à qui appartenait, il est important de l'observer, le domaine de Glançon. Bouchard, qui était revenu depuis peu de Rome, s'empressa de suivre leur exemple. Le solitaire persistait toutefois à répondre: «Ne m'appelez ni roi ni duc; je ne suis qu'un chrétien, et c'est pour expier mes péchés que je vis ici.» On ne voulait point le croire: les habitants de Valenciennes avaient quitté leurs foyers pour le saluer, et à sa vue ils s'étaient écriés comme les chevaliers: «Vous êtes notre comte, vous êtes notre seigneur!--Quoi! répliquait le solitaire, êtes-vous donc comme les Bretons qui attendent toujours leur roi Arthur!» Tandis qu'il cherchait encore à cacher son nom, la multitude l'entraînait déjà vers la cité de Valenciennes, et ce fut là que tout à coup il éleva la voix et dit: «Je l'avoue, je suis le comte de Flandre: vous verrez bientôt Matthieu de Walincourt et Renier de Trith accourir de l'Orient pour venir me rejoindre.» Puis il exposa longuement l'histoire de sa captivité: l'amour d'une princesse bulgare l'avait tiré des prisons de Joannice; mais il avait été deux fois coupable, d'abord en encourageant sa passion, puis en l'abandonnant et en étant la cause de sa mort. Telles étaient les fautes pour lesquelles il avait résolu de faire pénitence; il alléguait aussi ce mépris des vanités humaines qui, chez les grandes âmes, marque le déclin de la vie. Il ajoutait qu'à peine délivré des fers de Joannice, il avait été enchaîné par d'autres barbares et vendu sept fois comme esclave; enfin, un jour qu'il traînait la charrue, il avait aperçu des marchands allemands qui consentirent à le racheter, et, grâce à leur générosité, il avait pu quitter l'Orient et rentrer dans sa patrie.
L'enthousiasme qui animait les habitants de Valenciennes se propagea rapidement. Le solitaire de la forêt de Glançon arriva à Courtray le 1er avril, après avoir été reçu à Lille et à Tournay. Bruges et Gand l'accueillirent avec le même empressement. On chérissait le comte de Flandre; on respectait l'empereur de Constantinople; on vénérait surtout le martyr, qui montrait sur son corps les cicatrices des plaies qui lui avaient été faites chez les Bulgares; on recueillait l'eau dans laquelle il s'était baigné; on conservait les mèches de sa chevelure comme des reliques. Aux fêtes de la Pentecôte, le faux Baudouin tint une assemblée solennelle dans laquelle, revêtu de la chlamyde impériale, il arma dix chevaliers de sa propre main. Rien ne manquait à sa grandeur. Les ducs de Brabant et de Limbourg lui avaient envoyé des ambassadeurs, et il avait reçu du roi d'Angleterre Henri III des lettres ainsi conçues: «Très-cher ami, nous avons appris que, délivré de votre captivité par la miséricorde divine, vous êtes rentré dans vos Etats où vos hommes, accourant près de vous, vous ont reconnu pour leur seigneur: nous en avons ressenti une très-grande joie, espérant que notre amitié mutuelle confirmera tous les liens sur lesquels reposait l'alliance de vos prédécesseurs et des nôtres. Certes, il vous est assez connu que le roi de France nous a dépouillés l'un et l'autre; et si vous voulez nous assister de vos secours et de vos conseils contre lui, nous sommes également prêts à vous aider autant que nous le pourrons.» Le solitaire de Glançon n'osa point convoquer ses feudataires pour répondre à l'appel de Henri III, il lui semblait plus aisé d'imiter l'empereur Baudouin au milieu des pompes d'une cour adulatrice que sur un champ de bataille; son front s'était déjà habitué au poids d'une couronne lorsque sa main redoutait encore celui d'une épée.
Il préférait négocier: la dame de Beaujeu, sœur de Baudouin de Constantinople et tante du roi Louis VIII, lui avait promis sa médiation, non qu'elle l'eût reconnu et le soutînt, mais seulement afin de favoriser le succès des ruses qui devaient renverser sa puissance. Elle lui fit parvenir un sauf-conduit et l'engagea à aller voir à Péronne le roi Louis VIII, qui était son neveu, et dans lequel elle lui faisait espérer un allié et un protecteur.
Lorsque Louis VIII et Jeanne, qui se trouvaient à Paris, apprirent que l'imposteur consentait à paraître comme un accusé devant un tribunal résolu à ne voir en lui qu'un coupable, ils s'applaudirent de leur projet et conclurent une convention par laquelle la comtesse de Flandre s'obligeait à rembourser au roi tous les frais de la guerre qu'il soutiendrait contre celui qui se disait le comte Baudouin, après qu'il aurait passé à Péronne, _postquam transierit Peronnam_. Ainsi cette entrevue solennelle du jeune monarque et du vieux solitaire n'était qu'un mensonge et une déception: on voulait, en affectant l'apparence d'un examen sérieux, répandre des doutes sur ses prétentions, puis l'isoler de ses partisans et de ses amis.