Histoire de Flandre (T. 1/4)

Part 23

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Une vaste confédération s'organisait contre le roi de France. L'empereur Othon de Saxe, neveu de Jean sans Terre, devait sa couronne à l'appui de l'Angleterre et de la Flandre. Il promit au comte de Salisbury, qui s'était rendu aux bords du Rhin, le concours de toutes les armées impériales; peu après, il reçut l'hommage du duc de Brabant qui épousa sa fille.

Vers le nord, le roi d'Angleterre comptait d'autres alliés. Le comte de Hollande était devenu son feudataire en recevant une pension annuelle de quatre cents marcs d'argent. Ferdinand renouvelait les anciens traités de la Flandre et du Danemark que devait confirmer le mariage de l'une de ses sœurs avec le roi Waldemar. Vers la même époque, il se réconciliait avec Bouchard d'Avesnes, et le 3 avril 1214, six chevaliers furent désignés comme arbitres pour régler les prétentions héréditaires de Marguerite.

Les ennemis les plus dangereux de Philippe-Auguste étaient ceux qui habitaient la France; ils le haïssaient et travaillaient secrètement à renverser son autorité. «Contre le roi, dit un historien, conspiraient le comte Hervée de Nevers et tous les grands du Maine, de l'Anjou, de la Neustrie et des pays situés au delà de la Loire; mais ils cachaient leurs desseins par crainte du roi, voulant connaître d'abord quel serait le résultat de la guerre.»

Dès les fêtes de Pâques 1214, les comtes de Flandre et de Boulogne se hâtèrent de prendre les armes; ils voulaient achever l'expédition que les querelles des Liégeois et du duc de Brabant avaient interrompue l'année précédente. Ils envahirent les Etats du comte Arnould, qui se réfugia à Saint-Omer, conquirent le château de Guines et brûlèrent le bourg de Sandgate. Ardres se racheta. De là ils se dirigèrent vers l'Artois, pillèrent Hesdin, et mirent le siége devant Lens et devant Aire; mais l'arrivée d'une armée française mit un terme à leurs assauts.

L'empereur avait déjà traversé la Meuse avec une armée considérable: il continuait sa marche vers Nivelles, où devaient s'assembler tous les chefs de la ligue anglo-teutonique. Là se trouvèrent réunis, le 12 juillet, l'empereur Othon de Saxe, les ducs de Brabant et de Limbourg, les comtes de Flandre, de Hollande, de Namur, de Boulogne et de Salisbury.

Lorsqu'ils se rendirent ensemble à Valenciennes, deux cent mille hommes marchaient à leur suite, rangés sous quinze cents bannières. «Il y aura une bataille, avaient déclaré les devins consultés par la reine Mathilde; le roi y sera renversé et foulé aux pieds des chevaux; personne ne lui élèvera de tombeau; Ferdinand entrera triomphalement à Paris.» Cette prophétie flattait l'orgueil des princes confédérés: ils oubliaient que tout oracle a son interprétation mystérieuse. Egarés par leurs espérances, ils croyaient pouvoir se partager d'avance les territoires dont rien encore ne leur assurait la conquête. Renaud de Boulogne s'attribuait Péronne et le Vermandois; Ferdinand obtenait la cité de Paris et les riches provinces qui s'étendent depuis l'Escaut jusqu'à la Seine; Hugues de Boves recevait la seigneurie de Beauvais. Il n'y avait point de chevalier qui ne réclamât quelque comté ou quelque ville. L'ambition des barons luttait seule contre l'ambition du roi. A ses tendances vers l'autorité absolue, ils n'opposaient que les regrets que leur inspirait l'anarchie désormais condamnée de la période féodale. La Flandre, patrie des communes, ne représentait rien dans leur camp. Elle n'eût point profité de leurs victoires: elle fut la victime de leurs revers.

Philippe-Auguste comprit admirablement la faute de ses adversaires; et puisqu'ils semblaient ne point tenir compte de l'élément communal, il n'hésita point à s'en faire une arme redoutable, en demandant aux bourgeoisies des villes françaises leurs vaillantes et patriotiques milices.

L'armée du roi de France s'est avancée jusqu'à Tournay, quand on apprend que les troupes allemandes de l'empereur se dirigent vers Mortagne. Philippe-Auguste ordonne aussitôt un mouvement rétrograde, et sa prudence encourage la témérité de ses ennemis. «Philippe fuit!» s'est écrié Hugues de Boves; et, à son exemple, une foule de chevaliers se précipitent à travers les marais et les bois de saules, afin d'atteindre l'armée de Philippe-Auguste avant qu'elle parvienne au pont de Bouvines. Il est trop tard. Déjà la plus grande partie des Français a traversé le ruisseau qui descend du plateau de Cysoing et coule vers l'abbaye de Marquette. Le roi, fatigué d'une longue marche par l'une des journées les plus brûlantes du mois de juillet, s'est arrêté près de la chapelle de Saint-Pierre et se repose à l'ombre d'un frêne. Tout à coup, on lui annonce que les Allemands attaquent les barons qui se trouvent en arrière, et que le vicomte de Melun cherche en vain à leur résister. A cette nouvelle, Philippe s'élance à cheval: de toutes parts, on entend s'élever le cri: «Aux armes! aux armes!» Les trompettes retentissent en même temps que les clercs entonnent les psaumes de David: les troupes qui avaient déjà passé le pont reviennent précipitamment et se préparent à combattre. Un profond silence succède à ce tumulte: il semble que, sous toutes les bannières, on attende avec une religieuse émotion le signal de la lutte à laquelle s'attachent de si grandes destinées.

Les deux armées, peu éloignées l'une de l'autre, s'étendaient sur une seule ligne. Philippe s'était placé vers l'ouest, tandis qu'Othon quittait le chemin de Bouvines en se dirigeant à l'est vers une colline où les rayons du soleil frappaient directement ses hommes d'armes. Au milieu des bataillons de l'empereur planait, au haut d'un char, un énorme dragon qui portait une aigle d'or. Dans l'armée de Philippe, les plus braves chevaliers se pressaient autour de l'oriflamme parsemée de fleurs de lis qui se déroulait légèrement dans les airs. Plus loin, aux extrémités des deux armées, se trouvaient, d'une part, le comte de Dreux, de l'autre, le comte de Boulogne avec le comte de Salisbury et les Anglais. A l'aile droite, le roi de France opposait les Champenois et les Bourguignons aux milices du comte Ferdinand placées vis-à-vis d'eux. Ce fut là que s'engagea la bataille.

Cent cinquante sergents soissonnais se sont avancés afin d'exciter les chevaliers de Flandre à rompre leurs rangs: mais ceux-ci les laissent s'approcher, jugeant indigne de leur courage de combattre des adversaires aussi obscurs; pendant quelque temps, ils supportent patiemment leurs insultes, et ils semblent résolus à les mépriser, lorsque Eustache de Maskelines, égaré par son ardeur belliqueuse, s'élance dans la plaine pour défier les chevaliers champenois. «Chacun souviengne hui de samie!» s'écrie Buridan de Furnes, qui le suit avec Gauthier de Ghistelles, Baudouin de Praet, les sires de Béthune, d'Haveskerke et d'autres illustres chevaliers. Déjà le comte de Beaumont, Hugues de Malaunoy, Gauthier de Châtillon, Matthieu de Montmorency, se portent en avant pour les arrêter. La mêlée devient sanglante et confuse. Eustache de Maskelines périt le premier. Hugues de Malaunoy emmène Gauthier de Ghistelles captif. Au même moment, le duc de Bourgogne se précipite vers Arnould d'Audenarde, perd son cheval, se relève et continue à combattre. Cependant Baudouin de Praet renverse plusieurs chevaliers, et l'un des bannerets transfuges de Hainaut vient de tomber atteint d'un coup de lance, lorsque le comte de Saint-Pol, remarquant le péril des Français, leur amène de puissants renforts.

Les hommes des communes de Flandre cherchent en vain à prendre part au sanglant duel de ces chevaliers aux pesantes armures, qui se heurtent les uns les autres sur leurs coursiers caparaçonnés de fer. Dispersés et rejetés en désordre, ils se voient réduits à reculer; et bientôt après, les chevaliers de Flandre, moins nombreux que ceux de France, partagent les mêmes revers. Le comte Ferdinand, couvert de blessures et épuisé par la fatigue d'une longue résistance, a remis son épée à Hugues de Moreuil: un cri de victoire retentit sous les bannières françaises.

Philippe-Auguste crut que, les Flamands détruits, toute l'armée ennemie était vaincue: il appela les milices communales d'Arras, de Compiègne, de Corbie, d'Amiens et de Beauvais, et les fit marcher devant lui vers les feudataires d'Othon; il n'avait point prévu que les chevaliers allemands, non moins redoutables par leur gigantesque stature que par leur valeur, s'ouvriraient aisément un passage à travers quelques milliers de bourgeois mal armés: tous se précipitent vers l'étendard fleurdelisé qui leur annonce la présence du roi; ils pénètrent jusqu'à lui, le fer de leurs lances perce sa cotte de mailles et ensanglante son visage: déjà le roi de France est tombé au milieu des cadavres qui couvrent la plaine, mais Pierre Tristan lui donne son cheval; les Français se rallient et repoussent les Allemands avec tant d'impétuosité que, sans le dévouement d'Hellin de Wavrin et de Bernard d'Oostmar, Pierre Mauvoisin et Gérard la Truie eussent enlevé l'empereur d'Allemagne.

A l'aile gauche, le combat restait plus douteux. Le comte de Boulogne avait dispersé les hommes d'armes du comte de Dreux; mais le comte de Salisbury était le prisonnier de Jean de Nesle. En ce moment, on aperçut au centre de la plaine les Allemands qui fuyaient, suivis des hommes d'armes du Brabant et du Limbourg; la même terreur se répandit de toutes parts. Renaud de Dammartin était le seul qui ne se laissât point ébranler. Il réunissait autour de lui les débris des milices flamandes qui eussent pu, quelques heures plus tôt, lui assurer la victoire, et les plaçait en ordre de bataille, tous les combattants serrés les uns contre les autres, afin qu'ils présentassent aux chevaliers français un inaccessible rempart. Parfois, il s'élançait de leurs rangs pour chercher quelque illustre adversaire; parfois, il y rentrait pour les exhorter à se bien défendre. Cette petite troupe d'hommes de commune résistait à tous les efforts de la chevalerie française; il fallut que le roi ordonnât à trois mille sergents de les exterminer en les frappant de loin avec leurs lances. Le comte de Boulogne restait presque seul. «Il semblait, dit Guillaume le Breton, qu'il dût triompher de toute une armée.» Suivi de cinq compagnons d'armes, il reparut au milieu des Français, et arriva jusqu'à Philippe-Auguste; mais, au moment de frapper son seigneur suzerain, il hésita et poursuivit sa course vers le comte de Dreux. Il continuait à semer la mort autour de lui, lorsqu'il sentit s'affaisser son coursier percé d'un coup de poignard. Arnould d'Audenarde et quelques chevaliers flamands qui accouraient à son secours partagèrent sa captivité; le même destin les associa à sa gloire et à ses malheurs.

Le soir même de la bataille, le comte de Boulogne fit parvenir à l'empereur Othon un message par lequel il l'engageait à recommencer immédiatement la guerre avec le secours des communes flamandes; il avait compris trop tard que la féodalité, réduite à ses propres forces, était désormais impuissante.

Le roi de France rentra triomphalement dans ses Etats; partout où passait son armée victorieuse, les bourgeois et les laboureurs accouraient pour voir dans les fers ce fameux comte de Flandre, dont naguère encore ils redoutaient les armes. La prison qui le reçut était une tour que Philippe-Auguste venait de faire construire hors de l'enceinte de la ville de Paris; on la nommait la tour du Louvre.

Beaucoup de chevaliers flamands portèrent les mêmes chaînes. «A la journée de Bouvines, dit une ancienne chronique, les deux tiers des châtelains et des autres hommes illustres, tant de Flandre que de Hainaut, furent faits prisonniers.» La plupart avaient remis leur épée à de pauvres bourgeois qu'ils étaient accoutumés à mépriser, et qu'ils rencontraient pour la première fois sur un champ de bataille. La milice d'Amiens, où l'on distinguait les confréries des bouchers, des poissonniers et des gantiers, rangés sous la bannière de saint Martin, amena à Paris dix chevaliers captifs; celle de Corbie en conduisit neuf; celle de Compiègne, cinq; celle d'Hesdin, six; celle de Montdidier, autant que celle d'Hesdin. Parmi les prisonniers dont s'enorgueillissaient les communes de Soissons, de Crespy, de Roye, de Beauvais, de Montreuil, de Noyon, de Craonne, de Vézelay et de Bruyère, se trouvaient les sires de Quiévraing, de Maldeghem, de Borssele, de Wavre, de Grimberghe, de la Hamaide, de Praet, d'Avelin, de Lens, de Condé, de Créquy, de Bailleul, de Gavre, de Ligne, de Lampernesse. Le roi des ribauds intervint dans cette remise solennelle des prisonniers, et il obtint, dit Guillaume le Breton, un noble chevalier nommé Roger de Waffaille.

Peu de semaines après la bataille de Bouvines, une femme, vêtue d'habits de deuil, se précipitait aux pieds du roi de France: c'était la comtesse de Flandre qui venait implorer la délivrance de Ferdinand. Les députés des villes de Flandre et de Hainaut l'accompagnaient et se soumirent avec elle aux ordres de Philippe-Auguste. Dans ces tristes circonstances fut conclu le traité du 24 octobre 1214.

«Moi, Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, je fais savoir à tous ceux qui verront ces présentes lettres que j'ai promis à Philippe, illustre roi de France, de lui livrer le fils du duc de Louvain, à Péronne, le jeudi avant les fêtes de la Toussaint. Je ferai détruire les forteresses de Valenciennes, d'Ypres, d'Audenarde et de Cassel, selon la volonté du roi, et elles ne seront reconstruites que de son bon plaisir: quant aux autres forteresses de Flandre, elles resteront dans leur état actuel, et il ne pourra également point en être construit de nouvelles, sans l'assentiment du roi.

«Lorsque tous ces engagements auront été exécutés, le roi disposera, selon son bon plaisir, de monseigneur Ferdinand, comte de Flandre et de Hainaut, et de tous mes hommes de Flandre et de Hainaut, dont il règlera les rançons comme il lui plaira.»

Ce fut vers cette époque qu'il fut permis aux chevaliers détenus dans les prisons du roi de France de les quitter en payant de fortes rançons. Celle de Baudouin de Praet fut de cinq cents livres; celle de Gauthier de Ghistelles, de neuf cents livres: mais il n'y en eut point de plus élevées que celles du sire de Gavre et du vaillant Hellin de Wavrin. La première monta à près de trois mille livres; la seconde dépassa six mille livres, et fut garantie par les sires de Dampierre, de Montmirail, de Miraumont et d'autres nobles barons.

Ferdinand seul ne recouvra point la liberté. Le roi craignait qu'il n'en profitât pour se venger, et préférait la faiblesse de Jeanne: les conseillers qu'il lui avait donnés étaient les châtelains de Gand et de Bruges; Michel de Harnes disposait de la charge importante de connétable. Dès ce moment, Philippe-Auguste considéra la Flandre comme l'une des provinces soumises à son autorité immédiate. Il força l'abbé des Dunes à lui remettre six cents livres sterling que le comte de Boulogne avait laissées en dépôt dans son monastère; en même temps, il priait l'empereur d'Allemagne Frédéric II de rendre à Jeanne les îles de la Zélande et les pays d'Alost et de Waes, dont le rival d'Othon s'était naguère emparé. «La comtesse de Flandre, dit une chronique liégeoise, habita désormais dans sa terre à la volonté du roi.»

Hugues de Boves, plus heureux que Renaud de Dammartin, s'était retiré en Angleterre: des nobles de Flandre, qui redoutaient le ressentiment de Philippe-Auguste, suivirent son exemple. Ils allaient offrir le secours de leur épée au roi Jean, menacé par la grande ligue qu'avaient formée les barons et les députés des communes réunis au pied de l'autel de saint Edmond, protecteur des races anglo-saxonnes.

Parmi ces exilés se trouvait un chevalier de la naissance la plus illustre, Robert de Béthune. Son père était ce sire de Béthune auquel Philippe d'Alsace avait voulu faire épouser la reine Sibylle de Jérusalem. Sa fille devait être comtesse de Flandre. Ce fut en vain que Robert de Béthune parvint, par son courage, à reconquérir Exeter: Jean sans Terre, réduit à céder, se rendit, le 19 juin 1215, dans le pré de Runingsmead, près de Windsor: là fut proclamée la grande charte des libertés anglaises.

A la grande charte était jointe (Matthieu Paris l'affirme) la charte des forêts, dont un article était ainsi conçu:

«Nous éloignerons de notre pays tous les étrangers, savoir: Engelhard d'Athis; André, Pierre et Gui de Sanzelle; Gui de Gysoing et tous les Flamands qui travaillent à la ruine de notre royaume.»

Quoi qu'en aient dit plusieurs historiens, Jean sans Terre se montra, pendant quelques jours, fidèle à ses serments. Non-seulement il repoussa les représentations des chevaliers flamands qui se montraient fort mécontents «de la vilaine pais» que le roi avait faite, mais on le vit aussi les renvoyer en Flandre sans récompenser leur zèle. Jean sans Terre devait trouver dans l'isolement auquel il se condamnait un nouveau degré d'humiliation. Pendant quelque temps, l'on remarqua que ses traits étaient devenus plus sombres, et il passait successivement de la douleur la plus profonde à l'irritation la plus violente. Enfin une nuit il s'enfuit du château de Windsor et galopa jusqu'au port de Southampton, où un chevalier flamand, nommé messire Baudouin d'Haveskerke, se trouvait encore. Le roi lui remit des lettres pour Robert de Béthune, et le sire d'Haveskerke se hâta de les emporter outre-mer, cachées dans un petit baril qui renfermait des lamproies.

Dans ces lettres, Jean sans Terre appelait Robert de Béthune son cher ami, et le suppliait d'oublier ses torts et de sauver sa couronne. «Quant Robiert de Béthune, ajoute le vieux chroniqueur, ot les lettres oïes, moult en eut grant pitié; il ne prist pas garde au mesfait le roi, ains se pena quanques il pot de querre gent et d'avancier le besogne le roi à son pooir.» L'impatience de Jean sans Terre était extrême, car il n'osait plus poser le pied sur le sol de l'Angleterre, de peur de tomber au pouvoir des barons. Pendant trois mois, il erra lentement avec sa flotte de l'île de Wight à Pevensey, de Pevensey à Folkestone, de Folkestone à Douvres, s'attachant les marins par ses largesses et octroyant aux _cinque ports_ des priviléges qu'ils ont conservés jusqu'à nos jours. Au nord de la Tamise, on croyait le roi mort; au sud du fleuve, on répandait le bruit qu'il avait renoncé à la tâche d'oppresseur de son royaume pour vivre sur les mers en chef de pirates.

Un des plus intrépides combattants de Bouvines, Hugues de Boves, appelé au conseil de Jean sans Terre, avait été chargé d'aller recruter des hommes d'armes en Flandre et en Brabant; mais il s'était arrêté près du port de l'Ecluse, parce qu'il n'osait pas entrer en Flandre de peur de tomber au pouvoir du roi de France. Du haut de ses navires à l'ancre dans la baie fameuse qu'ensanglanta depuis la victoire d'Edouard III, il promettait de l'or et des châteaux à tous ceux qui traverseraient la mer avec lui avant les fêtes de la Saint-Michel. N'avait-on pas vu, sous le roi Etienne, les compagnons de Guillaume d'Ypres dominer toute l'Angleterre par la victoire de Stoolebridge?

L'appel du sire de Boves retentit jusqu'aux bords de la Meuse. Gauthier Berthout lui amena beaucoup de chevaliers du Brabant; Gauthier de Sotteghem, un plus grand nombre de chevaliers de Flandre. Des vieillards, des femmes et des enfants accompagnaient les hommes d'armes, et l'on voyait de toutes parts des familles qui fuyaient le joug de Philippe-Auguste se diriger vers l'Ecluse pour prendre part à l'émigration. Enfin, le jeudi 24 septembre 1215, toute la flotte mit à la voile sous les ordres de Hugues de Boves, à qui le roi Jean avait promis, pour prix de ce service signalé, les comtés de Norfolk et de Suffolk.

Cependant le lendemain une effroyable tempête se leva dans le ciel. La nuit arriva, et les lueurs sinistres des éclairs, qui déchiraient les nuées obscures chargées de torrents de pluie, accrurent l'horreur du péril. Les flots furieux de l'Océan semblaient tour à tour dresser, comme une barrière, leurs crêtes blanchissantes ou entr'ouvrir leurs abîmes, comme s'ils eussent voulu protéger les rivages de l'Angleterre. Tous les vaisseaux du sire de Boves vinrent se briser sur les sables de Cnebingsesand, entre Dunwich et Yarmouth. «Telle fut, dit Matthieu Paris, la multitude des cadavres que l'air en fut infecté. On trouva même un grand nombre d'enfants noyés dans leurs berceaux: triste et douloureux spectacle... Tous devinrent également la proie des monstres de la mer et des oiseaux du ciel. Ils étaient quarante mille, et personne n'a survécu... Le roi Jean n'était-il pas la cause de leur malheur? Ne leur avait-il pas promis qu'après avoir détruit toute la population qui couvre le sol de l'Angleterre, ils pourraient le posséder à jamais?»

Si Hugues de Boves périt avec la plupart de ses compagnons, il y en eut toutefois quelques-uns qui parvinrent à gagner le rivage, où ils s'établirent les armes à la main. D'autres chevaliers de Flandre, qui s'étaient embarqués à Calais avec Robert de Béthune, abordèrent heureusement en Angleterre, et ce secours inespéré permit au roi Jean de rallier autour de lui les débris du grand armement de Hugues de Boves. Robert de Béthune fut créé d'abord connétable de l'armée, puis comte de Clare. Malheureusement les noms des chevaliers flamands qui le secondaient sont pour la plupart restés inconnus, et les documents de cette époque se bornent à en mentionner un petit nombre, parmi lesquels on remarque Baudouin d'Aire, Bernard d'Avesnes, Everard de Mortagne, Gérard et Thierri de Sotteghem, Engelhard d'Athies, André de Sanzelle, Jean de Cysoing, Baudouin d'Haveskerke, Baudouin de Commines, Raoul de Rodes, Philippe de Boulers, Guillaume Vander Haeghe, Othon de Winghen, Thomas de Bavelinghem et le bâtard de Peteghem.

La terreur que répandait devant elle l'armée flamande conduite par Robert de Béthune doublait sa force, et il n'était point de succès qui ne parussent promis à sa belliqueuse ardeur. Rochester, Tunbridge, Clare, Beauvoir, Pontefract, Warwick, Durham, tombèrent tour à tour au pouvoir des Flamands, et le roi Jean, faisant allusion aux cheveux roux d'Alexandre II, roi d'Ecosse, qui avait pénétré jusqu'à New-Castle, put se vanter d'avoir fait rentrer le renard dans sa tanière. La Tweed même fut franchie! Berwick et Dumbar ouvrirent leurs portes, et l'armée flamande, arrivée près d'Edimbourg, ne se retira qu'après avoir laissé comme chef supérieur, dans tout le pays voisin des frontières d'Ecosse, un chevalier nommé Hugues de Bailleul.

A leur retour, les Flamands s'emparèrent de Framlingham, de Glocester, d'Ingheham; puis, dirigeant vers Londres leur marche victorieuse que rien n'arrêtait plus, ils s'avancèrent jusqu'à l'abbaye de Waltham, où Harold avait reçu la sépulture après la bataille d'Hastings.

«Malheureuse Angleterre, s'écriaient les barons assemblés à Londres, tu étais naguère la reine des nations et voici que tu es devenue tributaire. Ce n'est pas assez que tu sois abandonnée au fer, à la flamme et à la famine: tu subis le joug de quelques vils étrangers... Loin d'imiter les rois qui combattirent jusqu'à la mort pour la délivrance de leur pays, tu as préféré, ô roi Jean, toi dont le nom sera flétri par la postérité, qu'une terre dont la liberté est si ancienne devienne esclave. Tu l'as chargée de fers pour qu'elle les porte à jamais; tu l'as soumise au pacte d'une éternelle servitude.»