Histoire de Flandre (T. 1/4)

Part 22

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Cependant il y avait en Flandre un pieux vieillard nommé Foulques Uutenhove, dont la sagesse était célèbre. Il comprit le but politique que se proposait le roi de France et l'accusa de vouloir anéantir en même temps la puissance des peuples de la Flandre et la dynastie de leurs princes. Bouchard d'Avesnes, fils de l'illustre ami de Richard Cœur de Lion, se plaça à la tête des mécontents et osa déclarer que, si le roi de France retenait les pupilles du marquis de Namur, la Flandre chercherait un protecteur dans le roi d'Angleterre. Philippe-Auguste jugea qu'il était nécessaire de rendre la liberté aux filles de Baudouin, mais seulement après leur avoir donné des maîtres qui exerçassent le pouvoir en leur nom et n'oubliassent jamais de quelle main ils l'avaient reçu. Il avait jeté les yeux sur Enguerrand et Thomas de Coucy, dont la mère appartenait à la maison de France, et en 1211 il conclut avec eux une convention en vertu de laquelle il s'engageait à leur faire avoir «lesdites damoiselles héritières de Flandre,» moyennant une somme de cinquante mille livres parisis, payables en deux termes, savoir: trente mille livres avant qu'ils fussent saisis desdites damoiselles, et vingt mille livres une année après qu'elles leur auraient été remises. L'évêque de Beauvais, les comtes de Brienne, de Saint-Pol, d'Auxerre, de Soissons, se portèrent garants des engagements d'Enguerrand de Coucy.

La reine Mathilde apprit ce qui avait eu lieu, et quel que fût le caractère solennel des conventions arrêtées, elle se flatta de l'espoir d'enlever l'héritière de la Flandre à la maison de Coucy pour la donner à un prince de sa famille, Ferdinand, fils de Sanche, roi de Portugal, et de Dolcis de Barcelone. Elle s'engagea à payer au roi plus d'or que n'en possédaient les seigneurs de Coucy, et de plus elle lui promit de vastes possessions territoriales. Des propositions si avantageuses furent acceptées avec empressement, et malgré toutes les plaintes d'Enguerrand de Coucy, le mariage de Jeanne de Flandre avec Ferdinand de Portugal ne tarda point à être célébré à Paris. L'acte d'hommage de Ferdinand nous a été conservé; il était conçu en ces termes:

«Moi, Ferdinand, comte de Flandre et du Hainaut, je fais savoir à tous ceux qui verront ces présentes lettres que je suis l'homme lige de mon très-illustre seigneur, le roi de France. J'ai juré de le servir fidèlement, et tant qu'il consentira à me faire droit en sa cour je remplirai ma promesse. Si, au contraire, je cessais de le servir fidèlement, je veux et permets que tous mes hommes, tant barons que chevaliers, et toutes les communes et communautés des villes et des bourgs de ma terre, aident mon seigneur le roi contre moi, et me fassent tout le mal qui sera en leur pouvoir, jusqu'à ce que je me sois amendé à la volonté du roi. Je veux que les barons et les chevaliers prennent le même engagement vis-à-vis du roi, et si l'un d'eux refusait de le faire, je lui ferai tout le mal que je pourrai, et n'aurai avec lui ni paix ni trêve, si ce n'est de l'assentiment du roi.» Sohier, châtelain de Gand, Jean de Nesle, châtelain de Bruges, et d'autres chevaliers, unirent leurs serments à ceux de Ferdinand.

Un second traité avait été conclu à Paris, et il se rapportait au démembrement de la Flandre; mais les dispositions en avaient été tenues secrètes de peur de rencontrer en 1212 la même résistance que vingt années auparavant, lorsque l'archevêque de Reims avait voulu profiter de la mort de Philippe d'Alsace. Tandis que Ferdinand et Jeanne s'arrêtaient à Péronne, des hommes d'armes se présentaient inopinément aux portes d'Aire et de Saint-Omer, et prenaient possession de ces villes importantes.

Peu de jours après, le 24 février, Ferdinand, arrivé près de Lens, déclara qu'il avait remis à Louis, fils du roi de France, les cités d'Aire et de Saint-Omer, qui avaient appartenu autrefois à Elisabeth de Hainaut. Laissant la jeune comtesse de Flandre malade à Douay, il se hâta de se rendre à Ypres et à Bruges pour y faire reconnaître son autorité; mais lorsqu'il parut aux portes de Gand, les bourgeois refusèrent de le recevoir: ils avaient élu pour chefs Rasse de Gavre et Arnould d'Audenarde: dans leur indignation, ils poursuivirent Ferdinand jusqu'à Courtray, et peut-être l'eussent-ils mis à mort s'il n'eût réussi à faire briser les ponts de la Lys.

Ferdinand appela aussitôt auprès de lui la plupart des nobles de Flandre. Il s'avança avec eux jusqu'à Gand, et comme la comtesse Jeanne l'accompagnait, personne n'osa prendre les armes contre l'héritière légitime de Baudouin de Constantinople. Les magistrats de la ville insurgée se soumirent et payèrent une amende de trois cent mille livres. De plus, l'organisation de l'échevinage fut complètement modifiée. Le comte se réserva le droit de choisir, dans les quatre principales paroisses de la ville, quatre hommes probes qui désigneraient, avec son assentiment, treize échevins. Chaque année, d'autres électeurs devaient présider au renouvellement de l'échevinage.

Ferdinand ne tarda point à conduire son armée triomphante vers les bords de la Meuse, où elle se réunit à celle de Philippe, frère de Baudouin. L'évêque de Liége, Hugues de Pierrepont, issu de la maison de Namur, avait été chassé de sa résidence épiscopale par le duc de Brabant, et c'était afin de réparer ce revers qu'il avait convoqué tous ses alliés. Cependant on était arrivé aux journées les plus brûlantes du mois de juillet; d'épaisses nuées de poussière s'élevaient dans les airs et gênaient la marche des hommes d'armes; enfin on apprit avec joie que la paix avait été conclue. Henri de Brabant avait accepté les propositions du comte Ferdinand et s'était engagé à payer une indemnité considérable à l'évêque de Liége; mais, avant que ses promesses eussent reçu leur exécution, des événements importants vinrent modifier la situation des choses.

Philippe de Hainaut avait rendu le dernier soupir le 15 octobre 1212. Sa mort brisait tous les liens qui unissaient la maison des comtes de Flandre au roi de France, et l'hiver s'était à peine achevé lorsque le duc de Brabant, accourant à Paris, sut persuader à Philippe-Auguste que son alliance était plus précieuse que celle du comte de Flandre, et obtint pour prix de son zèle la main de la veuve du marquis de Namur.

Au moment où le roi de France accueillait l'adversaire de Ferdinand, il rompait ouvertement avec Renaud de Dammartin et lui enlevait ses domaines. Renaud de Dammartin était l'un des barons les plus puissants de France. Il possédait de nombreux châteaux en Bretagne et dans le Vermandois, et sa femme, fille de Matthieu d'Alsace, lui avait porté en dot le comté de Boulogne. Déjà son caractère violent s'était révélé à diverses reprises. Un jour, il avait osé en venir aux mains, au milieu de la cour, avec le comte de Saint-Pol. Depuis, il avait eu d'autres contestations avec l'évêque de Beauvais et le comte de Dreux, cousins du roi, et telle était la cause des sentences de bannissement et de confiscation prononcées contre lui; mais, loin de s'humilier devant l'autorité royale, il nourrissait des rêves de vengeance et associait à ses projets l'un des plus célèbres barons de Picardie, Hugues de Boves, qui avait tué le chef des prévôts royaux. Peu après les fêtes de Pâques, vers l'époque où Henri de Brabant épousait la veuve du marquis de Namur, Renaud de Dammartin quitta les Etats du comte de Bar pour aller en Flandre réveiller dans le cœur de Ferdinand les aiguillons de l'orgueil et de la colère. Il n'y réussit que trop aisément. Mathilde elle-même, qui, l'année précédente, implorait à genoux la faveur de Philippe-Auguste, ne se souvenait plus que de l'admiration que lui avait inspirée la puissance de l'Angleterre, lorsqu'elle traversait la mer, appelée du Portugal par Henri II, pour perpétuer la dynastie de Philippe d'Alsace. Cependant les dons qu'elle avait prodigués, non-seulement au roi de France et à ses ministres, pour qu'ils permissent le mariage de Jeanne avec Ferdinand, mais aussi aux barons de Flandre, pour qu'ils ne s'y opposassent point, avaient épuisé tous ses trésors. Ce fut Renaud de Dammartin qui lui apprit qu'elle trouverait toujours chez les ennemis du roi de France l'or qu'elle emploierait à le combattre.

En 1208, les moines de l'abbaye de Saint-Augustin, qui contestaient au roi d'Angleterre le droit de nommer l'archevêque de Canterbury, s'étaient vus réduits à chercher un asile au cloître de Saint-Bertin et dans d'autres monastères de Flandre. Le pape Innocent III avait pris énergiquement leur défense. Jean sans Terre était frappé d'excommunication, et déjà le roi de France se préparait à exécuter les sentences pontificales, en dirigeant contre l'Angleterre une autre croisade semblable à celle des Albigeois. Le roi Jean, menacé d'une invasion si redoutable, vit avec joie le mécontentement du comte de Flandre. Les négociations furent conduites avec zèle par Renaud de Dammartin, et au mois de mai 1212, le roi d'Angleterre promit au comte de Flandre de l'aider à recouvrer tous les domaines qui lui avaient été enlevés. Une entrevue fut fixée à Douvres aux fêtes de l'Assomption. Le roi Jean se trouvait à Windsor lorsque Ferdinand débarqua au port de Sandwich, et comme le sire de Béthune l'engageait à se rendre au devant de lui: «Oyez ce Flamand, interrompit le roi, quelle grande opinion n'a-t-il pas de son seigneur!--Par la foi que je dois à Dieu, répliqua vivement le chevalier, il est tel que je le dis.» Le roi d'Angleterre s'avança jusqu'à Canterbury: ce fut là que les deux princes signèrent un traité d'alliance dont les dispositions ne sont point parvenues jusqu'à nous.

Cependant le roi d'Angleterre, en même temps qu'il améliorait la situation présente de ses affaires, demandait à ces négociations d'autres gages pour l'avenir. Il réclamait la jeune Marguerite, sœur de la comtesse de Flandre, comme otage pour les sommes qu'il prêterait, et voulait, disait-on, la marier au comte de Salisbury, afin que si l'hymen de Jeanne restait stérile, l'Angleterre fût plus assurée de l'obéissance de l'époux de Marguerite que la France ne semblait l'être de la soumission de Ferdinand de Portugal. Lorsque la jeune princesse apprit que sa sœur devait la livrer aux Anglais, elle refusa de quitter le Hainaut. Au comte de Salisbury elle préférait Bouchard d'Avesnes, qui, aussi illustre par sa science que par son courage, avait tour à tour étudié les lettres à l'école d'Orléans et reçu l'ordre de chevalerie de la main de Richard Cœur de Lion. La puissance de Bouchard d'Avesnes était grande dans le Hainaut, où il possédait la dignité de haut bailli; il appela près de lui les barons et les plus nobles feudataires pour qu'ils l'accompagnassent solennellement de Mons jusqu'au château du Quesnoy, et là, après qu'on eut reconnu que la publication des bans ecclésiastiques avait eu lieu régulièrement, un prêtre nommé Géry de Novion, frère de l'un des chevaliers attachés au service de Bouchard, demanda au sire d'Avesnes et à Marguerite, agenouillés au pied des autels, s'ils voulaient l'un et l'autre vivre désormais ensemble comme époux; puis il joignit leurs mains, et la cérémonie s'acheva au milieu d'un grand concours de témoins pour lesquels on avait laissé ouvertes toutes les portes du château.

Bouchard d'Avesnes écrivit à Jeanne pour lui annoncer qu'il venait d'entrer dans la maison des comtes de Flandre et de Hainaut; toutefois, quel que fût le mécontentement secret qu'inspirât ce mariage, les circonstances étaient trop graves pour que ces dissensions domestiques éclatassent immédiatement. Philippe-Auguste avait déjà réuni à Boulogne une immense armée prête à traverser la mer. Selon une ancienne tradition, on racontait que, le soir de la bataille d'Hastings, Guillaume le Conquérant avait entendu, pendant son sommeil, une voix qui lui prédisait que sa postérité conserverait la couronne pendant un siècle et demi. Cette période allait s'achever, et le roi de France croyait que la prophétie propagée par les rumeurs populaires lui promettait le sceptre des monarques anglais.

Le comte de Flandre avait été appelé à prendre part à cette expédition; mais avant de remplir ses devoirs de feudataire, il avait permis aux habitants de Gand de fortifier leur cité; il était à peine arrivé au camp de Boulogne, lorsqu'on y apprit que le 13 mai le roi Jean avait changé subitement de résolution et s'était soumis aux sentences pontificales qui sanctionnaient les priviléges des moines de Canterbury. Le légat d'Innocent III quitta aussitôt l'Angleterre pour aller annoncer à Philippe-Auguste la levée de l'excommunication; mais le roi de France, quelles que fussent les énergiques remontrances du légat, déclara qu'il avait déjà dépensé soixante mille livres pour les frais de la guerre et qu'il ne renoncerait point à son expédition.

Lorsque Ferdinand s'était rendu près de Philippe-Auguste, n'était-il pas instruit de la prochaine réconciliation du pape et du roi Jean? On ne peut guère en douter. L'obstination du roi de France contrariait toutes ses prévisions, et il mit tout en œuvre pour qu'elle échouât. Tantôt il engageait les barons à se méfier de l'autorité ambitieuse du roi; tantôt il leur représentait que jamais prince français n'avait réclamé la couronne d'Angleterre, et que toute tentative pour s'en emparer serait injuste et condamnable. Philippe s'irrita, mais Ferdinand ne cédait point; il osa même nier la suzeraineté du roi, disant que Philippe-Auguste, en retenant illégalement une partie de ses domaines, avait rompu tous les liens qui l'attachaient à lui. «Par tous les saints de France, s'écria alors le monarque frémissant de colère, la France deviendra Flandre, ou la Flandre deviendra France.» A sa voix, dix-sept cents navires cinglèrent vers le havre du Zwyn, et comme si le comté de Flandre n'existait déjà plus, il exigea l'hommage du comte de Guines.

Ferdinand s'était hâté de rentrer dans ses Etats, et, sans tarder plus longtemps, il chargea Baudouin de Nieuport de se rendre en Angleterre pour y réclamer des secours importants. «Cher ami, lui répondait le 25 mai le roi Jean, nous avons reçu les lettres que vous avez remises à Baudouin de Nieuport; si nous les avions eues plus tôt, nous eussions pu vous faire parvenir des secours plus considérables. Nous envoyons vers vous nos fidèles, Guillaume, comte de Salisbury, Renaud, comte de Boulogne, et Hugues de Boves...»

Le roi de France avait, le 23 mai, pris possession de Cassel: rien ne pouvait arrêter la rapidité de sa marche, et Ferdinand, surpris par cette invasion imprévue, chercha à entamer des négociations, non qu'il espérât la paix, mais afin de trouver dans ces pourparlers l'occasion de quelques retards qui permissent aux Anglais d'arriver à son aide. Dans ce but, il avait, disent quelques historiens, demandé au roi une entrevue qui devait avoir lieu à Ypres; mais le roi de France ne l'y attendit point et s'avança de plus en plus vers l'intérieur de la Flandre. Les châtelains de Gand et de Bruges le guidaient: ils exécutaient le serment qu'ils avaient prêté de le servir de tout leur pouvoir si Ferdinand oubliait ses devoirs de vassal.

Tandis que Philippe-Auguste entrait à Bruges et s'approchait des remparts de Gand que le duc de Brabant allait attaquer sur l'autre rive de l'Escaut, la flotte française envahissait le port de Damme. Là se trouvaient déposés les trésors de l'Europe et de l'Asie, les soies de la Chine et de la Syrie, les pelleteries de la Hongrie, les vins de la Gascogne, les draps les plus précieux de la Flandre, butin immense qui flatta l'orgueil des vainqueurs et leur fit peut-être oublier les dangers qui les menaçaient.

Le jeudi 30 mai 1213, Ferdinand, qui n'avait point quitté le rivage de la mer, signala à l'horizon un grand nombre de voiles anglaises qui se dirigeaient vers la Flandre; c'était la flotte du comte de Salisbury. Rien ne peut exprimer ce que ce moment avait de solennel et de triste; c'était la première scène de ce drame mémorable que devait clore la bataille de Bouvines, l'aurore de cette lutte qui allait ébranler toute l'Europe et demander à ses peuples tant de sang et tant de victimes. Ferdinand, inquiet et agité, n'osait interroger les mystères de l'avenir: ses remords le poursuivaient, et dès que les chevaliers anglais eurent abordé sur le sable, il leur demanda s'il pouvait loyalement porter les armes contre son seigneur suzerain. Le comte de Boulogne et Hugues de Boves se hâtèrent de le rassurer, et les conseillers de Jean sans Terre mirent le même empressement à ranimer son courage et ses espérances.

Les vaisseaux français s'étaient imprudemment dispersés dans le golfe qui formait, au treizième siècle, l'entrée du port de Damme. La flotte anglaise les assaillit impétueusement, et, avant la fin du jour, quatre cents navires étaient tombés en son pouvoir. Au bruit de ce succès, Ferdinand rallia autour de lui les populations maritimes, toujours intrépides et belliqueuses, et les conduisit vers le bourg de Damme qu'occupaient le comte de Soissons et Albert d'Hangest avec deux cent quarante chevaliers et dix mille hommes d'armes. Le combat fut acharné, et déjà les Flamands triomphaient, lorsque l'arrivée de Pierre de Bretagne, avec cinq cents chevaliers français, les contraignit à se retirer précipitamment, abandonnant deux mille morts et plusieurs prisonniers, parmi lesquels se trouvaient Gauthier et Jean de Vormizeele, Gilbert d'Haveskerke et un autre noble, héritier d'un nom fatal, Lambert de Roosebeke. Les sires de Béthune, de Ghistelles et d'autres chevaliers flamands trouvèrent à Furnes et à Oudenbourg un asile qui, dans ces contrées, ne manqua jamais aux défenseurs de la cause nationale. Ferdinand seul avait préféré se réfugier à bord de la flotte anglaise qui avait jeté l'ancre sur le rivage de l'île de Walcheren.

Philippe-Auguste avait quitté le siége de Gand pour accourir à Damme. Lorsqu'au sein de ces remparts ensanglantés par le combat de la veille et de ces riches entrepôts livrés à la dévastation il découvrit quelques vaisseaux qui avaient échappé aux efforts du comte de Salisbury, mais que les Anglais séparaient de la mer, il ordonna de brûler et la ville pillée et les débris de sa flotte vaincue. Le chapelain du roi n'a point de vers assez pompeux pour célébrer ce spectacle. «L'incendie ne tarde point à se répandre. La flamme détruit en un moment mille et mille demeures; dans toutes les campagnes qui s'étendent jusqu'au rivage de la mer, elle consume les moissons dont s'enorgueillissait le sillon fertile.» Le roi, après avoir forcé les magistrats d'Ypres et de Bruges à lui remettre des sommes considérables, revint poursuivre le siége de Gand, dont il s'empara bientôt, grâce à la coopération des hommes d'armes du duc de Brabant. Le château d'Audenarde lui fut livré: de là il se rendit à Courtray, puis à Lille et à Douay, où il laissa son fils et Gauthier de Châtillon.

Cependant dès que Ferdinand eut appris la retraite du roi, il reparut en Flandre, assembla ses hommes d'armes et les conduisit à Ypres. Bruges et Gand lui avaient déjà ouvert leurs portes, et à peine s'était-il emparé de Tournay, que les habitants de Lille l'appelèrent dans leurs murailles. Déjà Philippe-Auguste réunissait ses hommes d'armes pour rentrer en Flandre; mais en même temps qu'il se préparait à employer la force des armes, il avait de nouveau recours aux foudres de l'excommunication. L'archidiacre de Paris, Albéric de Hautvilliers, qu'il avait choisi pour successeur de Gui Paré dans l'archevêché de Reims, fit prononcer par l'évêque de Tournay la sentence d'interdit, et ce fut au milieu de la consternation universelle que l'armée envahissante se présenta devant les remparts de Lille abandonnés sans défense. Le chapelain du roi, qui a si pompeusement célébré l'incendie de Damme, sent son enthousiasme se réveiller en racontant la ruine de Lille, autre chant digne de _la Philippide_: «Les fureurs de Vulcain, excitées par le souffle d'Eole, suffisent pour punir les rebelles; la flamme les poursuit plus cruellement que le fer des guerriers... La ville de Lille tout entière fut détruite, et l'on vit périr sous les débris de leurs foyers ceux dont la faiblesse ou les infirmités de l'âge ralentissaient les pas. On ne peut compter ceux qui furent mis à mort. Tous les prisonniers furent vendus comme serfs par l'ordre du roi, afin qu'ils s'inclinassent à jamais sous le joug. Il ne resta point une seule pierre qui pût servir d'abri.»

Philippe, vainqueur à Lille, reconquit aussi promptement Cassel et Tournay. Ferdinand ne pouvait point s'opposer à ses progrès: en vain envoyait-il des ambassadeurs implorer l'appui de Jean sans Terre: il ne recevait point de secours; enfin, dans les derniers jours de septembre, on lui remit des lettres où le roi d'Angleterre expliquait ces retards funestes par un voyage qu'il avait fait à Durham, dans les provinces les plus reculées de son royaume.

Enfin une invasion des Anglais dans l'Anjou força Philippe-Auguste à rentrer dans ses Etats; mais les hommes d'armes qu'il avait laissés à son fils Louis continuaient leurs dévastations. Ils portèrent la flamme tour à tour dans les murs de Bailleul, et dans les vallées de Cassel et de Steenvoorde. A peine s'étaient-ils éloignés, que Ferdinand accourut à Gravelines pour y voir aborder les sergents et les archers que lui amenaient Guillaume de Salisbury, Hugues de Boves, Renaud et Simon de Dammartin. Le roi d'Angleterre avait chargé son chancelier de prendre avec lui tout le trésor royal dans cette expédition pour que rien n'en ralentît le succès. Le comte de Flandre se dirigea d'abord vers les domaines d'Arnould de Guines pour le punir de l'hommage qu'il avait rendu au roi de France, les pilla et les ravagea, puis il menaça Saint-Omer; il se préparait à poursuivre ses conquêtes, lorsque les guerres du duc de Brabant et de l'évêque de Liége l'obligèrent à renoncer à ses desseins.

Les traités qui unissaient Ferdinand et Hugues de Pierrepont dans une même alliance contre le duc de Brabant avaient été confirmés à plusieurs reprises. Les hommes d'armes flamands s'étaient même avancés jusqu'à Bruxelles, au moment où la seconde invasion de Philippe-Auguste vint les rappeler à la défense de leurs foyers. Henri de Brabant, n'ayant plus rien à craindre de Ferdinand, avait jugé les circonstances favorables pour se venger des Liégeois. Il parut inopinément avec toutes ses forces dans les plaines de la Hesbaye, «voulant, dit un historien, prendre part aux vendanges et piller une seconde fois la cité de Liége.» Hugues de Pierrepont dormait lorsque le comte de Looz vint le réveiller en lui exposant le péril qui le menaçait. Tous les barons alliés de l'évêque s'armèrent; Huy et Dinant envoyèrent leurs habitants au secours des Liégeois, et peu de jours après, le 13 octobre 1213, les cloches de toutes les vallées de la Meuse retentirent pour annoncer le triomphe de saint Lambert à la journée de Steppes.

C'était dans cette situation que le duc de Brabant, prêt à être chassé de ses Etats par les Liégeois, implorait la médiation de Ferdinand. Il voulait, disait-il, consentir à toutes les demandes qu'on lui avait adressées et remettre ses deux fils comme otages au comte de Flandre. Accueilli d'abord avec mépris, il fut plus heureux dans ses démarches lorsqu'il offrit de renoncer à l'amitié du roi de France. Les comtes de Flandre et de Boulogne traversèrent le champ de bataille de Steppes, jonché de cadavres, pour porter ses propositions aux vainqueurs; ils obtinrent qu'il lui fût permis d'aller s'agenouiller au pied du tombeau de saint Lambert, et là l'évêque de Liége et le comte de Looz lui donnèrent le baiser de paix.