Histoire de Flandre (T. 1/4)

Part 21

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Des hérauts d'armes se rendirent aussitôt en Egypte pour défier les infidèles. Cependant on avait résolu d'attendre la fin de l'hiver pour continuer la guerre. Les barons franks oubliaient la jalousie des Vénitiens et la perfidie des Grecs au milieu des richesses et des plaisirs que leur offrait Byzance; on dit même qu'un jour les croisés flamands voulurent piller une synagogue qu'ils avaient prise pour une mosquée des Sarrasins; mais la trouvant défendue par des Juifs, ils se vengèrent en y mettant le feu. L'incendie qu'ils avaient allumé se répandit si rapidement que bientôt il devint impossible de l'arrêter; de la ville il s'étendit aux faubourgs jusqu'aux bords de la mer, de telle sorte que des galères s'embrasèrent dans le port: une semaine entière s'écoula avant qu'il eût cessé, et ses ravages furent incalculables.

Alexis, fils d'Isaac, avait enfin obtenu que les croisés quitteraient Constantinople pour établir leurs tentes au delà du golfe de Chrysoceras. Le printemps était arrivé, mais il manquait d'argent pour payer les deux cent mille marcs qu'il avait promis; il n'écoutait d'ailleurs que les conseils des Vénitiens qui l'avaient appelé à Zara pour faire échouer la croisade. L'héritier des Comnène parut dans les premiers jours d'avril au camp de Baudouin, et réclama de nouveaux délais.

Venise triomphait; les croisés ne s'éloignèrent point du Bosphore. A peine pouvait-on en citer quelques-uns qui suivirent le comte de Saint-Pol et Henri, frère de Baudouin, à Andrinople et jusqu'au pied de l'Hémus. Leurs remords ne s'éveillèrent que lorsque des messagers, vêtus de deuil, arrivèrent de la terre sainte. Tandis que le prince d'Antioche livrait une sanglante bataille dans laquelle Gilles de Trazegnies avait péri, on voyait sous le ciel ardent de la Syrie la peste et les fièvres unir leurs ravages, dont la plus illustre victime devait être la comtesse de Flandre.

Au récit de ces malheurs, les croisés saisissaient leurs lances et les tournaient vers Jérusalem. Ils accusaient tumultueusement la lenteur des Grecs, qui ne tenaient aucun de leurs engagements. Quènes de Béthune porta leurs plaintes au palais des Blaquernes. Alexis ne répondit point, mais il ordonna qu'on profitât d'une nuit obscure pour incendier la flotte des croisés. Il échoua dans son projet, et Byzance, pleine d'alarmes, le précipita du trône pour y élever un tyran obscur, Alexis Ducas, surnommé Murzulphe. Sa perfidie ne fut guère plus heureuse. Les croisés écartèrent aisément avec leurs rames les brûlots que, par une nuit tranquille, on avait de nouveau lancés contre leurs navires. Il essaya d'autres moyens et tendit une embuscade à Henri, frère de Baudouin: là aussi le courage des guerriers franks lui fit subir une défaite honteuse.

Tant de trahisons devaient porter leurs fruits, Les croisés déclarèrent que l'empire grec n'existait plus, et, le 9 avril 1204, leur flotte s'approcha des remparts de Constantinople. Murzulphe avait placé des mangonneaux et des pierriers sur les murs à demi ruinés qui formaient l'enceinte de la cité impériale; puis il avait fait élever des tours de bois pour mieux résister à celles que les assiégeants avaient également construites sur leurs vaisseaux. Le premier jour de la lutte s'acheva sans que les croisés eussent obtenu le moindre succès. Trois jours plus tard, l'assaut recommença: ils s'avançaient en poussant de grands cris, et leur enthousiasme défiait la consternation des Grecs. Une forte brise, qui parut le gage de l'intervention du ciel, se leva vers le nord-est, et un navire qu'on nommait _la Pèlerine_ parvint assez près des remparts pour y lancer ses échelles roulantes. Un Vénitien se précipite aussitôt au milieu des ennemis et meurt; mais André de Jurbise, chevalier de Hainaut, le suit, et à son aspect les Grecs reculent: dans leur terreur, ils croient apercevoir devant eux un géant dont le casque est aussi grand qu'une tour. Les guerriers franks accourent à sa voix, et dès ce moment la victoire n'est plus indécise.

Quelques centaines de chevaliers envahissaient une cité dont les murailles avaient sept lieues de tour et renfermaient une population innombrable. A leur suite d'autres croisés, indignes de combattre sous les mêmes bannières, se répandaient, le fer et la flamme à la main, de quartier en quartier, de maison en maison, cherchant partout des trésors. Dans leur fureur avide, ils brisèrent tour à tour les plus célèbres merveilles de l'art antique, la statue de Junon venue du temple de Samos, l'Hercule de Lysippe, l'aigle d'airain d'Apollonius de Thyane, la louve de Romulus, qu'avait célébrée Virgile, et on les vit même violer le tombeau des empereurs.

Le comte de Flandre occupait le camp de Murzulphe; Henri, son frère, avait pris possession des Blaquernes; le marquis de Montferrat s'était établi au palais de Bucoléon. Les somptueuses demeures qu'avait abandonnées la fortune des Comnène avaient trouvé de nouveaux maîtres, mais leur trône restait vacant. Douze électeurs, dont six appartenaient à Venise et six autres aux races frankes, eurent la mission de désigner le successeur de Constantin. L'un d'eux était le nonce apostolique Albert, évêque de Bethléem, petit-neveu de Pierre l'Ermite. Le 2 mai 1204, les douze électeurs se réunirent dans la chapelle du doge de Venise; là, après avoir réduit à quatre le nombre des candidats (c'étaient les comtes de Flandre, de Blois et de Saint-Pol, et le marquis de Montferrat), ils placèrent quatre calices sur l'autel: un seul contenait une hostie consacrée. Chaque fois qu'on proclamait le nom de l'un des candidats, on découvrait un calice: lorsqu'on arriva à celui de Baudoin, il sembla que Dieu lui-même désignait l'empereur. «Seigneurs, dit l'évêque de Soissons à la foule qui était restée assemblée jusqu'au milieu de la nuit, nous avons choisi un empereur: vous êtes tenus de lui obéir et de le respecter. A cette heure solennelle à laquelle est né le Christ rédempteur des hommes, nous proclamons empereur Baudouin, comte de Flandre et de Hainaut.» Mille acclamations retentirent dans ces palais qui déjà avaient vu s'élever et disparaître tant de dynasties impériales.

Le 7 mai, Baudouin vint habiter le palais de Bucoléon. Dès le lendemain, selon la coutume des empereurs grecs, il jeta au peuple des pains qui renfermaient trois pièces d'or, trois pièces d'argent et trois pièces de cuivre; puis, selon l'usage germanique, on l'éleva sur un bouclier que soutenaient le doge Dandolo, les comtes de Blois et de Saint-Pol, et le marquis de Montferrat. La cérémonie du couronnement eut lieu dans la basilique de Sainte-Sophie. Un trône d'or avait été placé sur une estrade couverte de velours rouge; mais au moment où Baudouin allait y monter, enivré de splendeur et de gloire, on lui présenta un vase rempli de cendres et d'étoupes que la flamme consumait: tristes et menaçantes images de la vanité humaine, dont l'avenir ne devait point tarder à réaliser la prophétie. Le patriarche de Constantinople versa sur son front l'huile sainte et y posa le diadème impérial. «Il en est digne!» s'écria le peuple. «Il en est digne!» répondit le patriarche. «Il en est digne!» répéta la multitude qui se trouvait hors de l'église. Puis, lorsqu'on l'eut conduit dans le chœur, on couvrit ses épaules d'un manteau de pourpre orné d'or: sa main droite portait la croix, divin emblème de la foi chrétienne; sa main gauche tenait un rameau, symbole de paix et de prospérité. Un banquet solennel succéda à cette cérémonie, tandis que les hérauts d'armes proclamaient sur les places de Byzance, Baudouin, par la grâce céleste, empereur très-fidèle des Romains, couronné par Dieu et à jamais Auguste.

Baudouin mérita son élévation par ses vertus. Les croisés admiraient son courage et sa piété, et les historiens grecs eux-mêmes le dépeignent chaste dans ses mœurs, généreux à l'égard des pauvres, écoutant volontiers les conseils et plein de résolution dans les dangers. Son premier soin fut de partager les provinces du nouvel empire entre les barons franks, devenus les successeurs de Pyrrhus ou d'Alexandre. Le comte de Blois obtint le duché de Bithynie; Renier de Trith, celui de Philippopolis. Thierri de Termonde fut créé connétable; Thierri de Looz, sénéchal; Miles de Brabant, grand boutillier; Gauthier de Rodenbourg, protonotaire; Quènes de Béthune reçut la dignité de protovestiaire et fut peut-être roi d'Andrinople.

A la même époque, un chevalier qui n'était pas étranger à la maison des comtes de Flandre, Thierri, fils de Philippe d'Alsace, épousait la princesse de Chypre, naguère si merveilleusement délivrée des prisons du duc d'Autriche, et allait disputer à Aimeri de Lusignan les Etats héréditaires de son père, autre empire des Comnène qui ne devait plus se relever.

Vers les derniers jours de l'année 1204, Henri, frère de Baudouin, débarqua à Abydos; Thierri de Looz, Nicolas de Mailly, Anselme de Kayeu, l'accompagnaient. Il parcourut toute la Troade, mais il ne songea point à demander, comme le héros macédonien, si les prêtres d'Ilion conservaient encore la lance d'Achille. Tandis qu'il foulait avec dédain les ruines de Pergame, une troupe de croisés s'avançait dans la Thessalie, pénétrait dans les fraîches vallées de Tempé, et franchissait les défilés des Thermopyles, que les ombres des trois cents Spartiates ne défendaient plus contre ces barbares plus redoutables que les armées de Xerxès. Le marquis de Montferrat se dirigea vers Nauplie; Jacques d'Avesnes et Drogon d'Estrœungt assiégèrent Corinthe: l'un y fut blessé grièvement, l'autre y périt.

D'autres chevaliers de Flandre et de Champagne s'emparaient de toute la partie méridionale du Péloponèse. Leurs conquêtes s'étendirent rapidement. Il y eut des ducs là où avaient existé les républiques de Lycurgue et de Solon. A Argos, ils rétablirent la monarchie d'Agamemnon. L'Achaïe dut à un baron chrétien l'indépendance qu'avait rêvée pour elle Philopémen. Gui de Nesle occupait un château au bord de l'Eurotas; Raoul de Tournay régnait dans le vallon du Cérynite; Hugues de Lille reçut huit fiefs dans la cité d'Ægium, où les rois de la Grèce s'étaient jadis assemblés pour venger l'outrage fait à Ménélas. Peu d'années après, Nicolas de Saint-Omer était duc de Thèbes. Il était fort estimé pour sa prudence, selon la chronique de Romanie, et se fit construire un beau château, qu'on nomma le château de Saint-Omer, sur les ruines de cette ancienne citadelle consacrée à Cadmus, qu'avait défendue l'épée d'Epaminondas, et qui avait répété les premiers chants de Pindare.

Les Grecs, qui avaient vu avec joie les croisés se disperser en faibles troupes depuis les gorges du Taurus jusqu'aux plaines de la Messénie, conspiraient depuis longtemps en silence, lorsque tout à coup ils prirent les armes dans toutes les provinces. Joannice, roi des Bulgares, leur avait promis son secours.

La nation des Bulgares, arrachée des steppes du Volga par les grandes migrations du cinquième siècle, s'était arrêtée entre les eaux du Danube et les vallons de l'Hémus. A demi chrétienne, mais fidèle à toutes les traditions de son origine, elle avait conservé un caractère indomptable et féroce. Ses redoutables armées s'avancent vers Byzance. De nombreuses hordes de Tartares les suivent. Au bruit de leur venue, les Grecs d'Andrinople et de Didymotique chassent les Vénitiens et les chevaliers du comte de Saint-Pol, mort depuis peu. Les croisés abandonnent leurs châteaux de Thrace, saisis d'une terreur profonde. Tel était l'effroi qui régnait parmi eux que Renier de Trith s'étant réfugié à Philippopolis, ses fils, son gendre et son neveu l'abandonnèrent; mais dans leur fuite rapide ils se précipitèrent au milieu des ennemis dont le fer punit leur lâcheté. Renier de Trith, resté seul avec vingt-cinq compagnons d'armes, reçut de meilleurs conseils de son honneur et de son courage.

Lorsque ces tristes nouvelles parvinrent à Constantinople, Baudouin n'y avait auprès de lui que le comte de Blois, le vieux Dandolo, et un petit nombre d'hommes d'armes. Il se hâta de rappeler son frère de la Troade. Pierre de Bracheux vint de Lopadium; Matthieu de Walincourt arriva de Nicomédie. Geoffroi de Villehardouin et Manassès de Lille rassemblèrent quatre-vingts chevaliers et s'éloignèrent aussitôt pour marcher au devant des Bulgares. Baudouin les suivit avec cent quarante chevaliers; peu de jours après, le comte de Blois et le doge de Venise quittèrent la cité impériale, emmenant des renforts plus considérables. Ces différents corps réunis comprenaient seize mille combattants. Leurs chefs résolurent sans hésiter de mettre le siége devant Andrinople que défendaient cent mille Grecs. Ils voulaient dompter l'insurrection nationale avant de combattre l'invasion étrangère. La confiance renaissait parmi les croisés, tandis que les Grecs s'enfermaient dans leurs murailles, déjà prêts à s'incliner de nouveau sous le joug qu'ils avaient tenté de briser.

On touchait aux fêtes de la semaine sainte. Les assiégeants préparaient leurs armes et leurs machines lorsqu'ils apprirent que Joannice accourait pour délivrer Andrinople. Dès ce jour, la garde du camp fut confiée à Geoffroi de Villehardouin et à Manassès de Lille; l'empereur s'était réservé le commandement de toute l'armée qui devait repousser les Bulgares.

Le mercredi après Pâques, une vive alerte se répandit parmi les guerriers chrétiens. On annonçait que des Tartares avaient paru dans les prairies où paissaient les chevaux des croisés et cherchaient à les enlever.

Deux jours après (c'était le 14 avril 1205), les Tartares se montrèrent de nouveau. Leurs chevaux étaient si agiles qu'ils les portaient au milieu des Franks sans qu'on les eût vus s'approcher, et qu'au moment où ils attiraient les regards ils avaient déjà disparu. L'empereur avait formellement ordonné que personne ne quittât le camp pour les repousser; mais le comte de Blois jugea qu'il lui était permis de désobéir lorsque la désobéissance même devait le conduire à la gloire: il le croyait du moins; cependant à peine est-il sorti du camp que les Tartares entourent sa troupe trop faible pour leur résister. Il est près de succomber, mais l'empereur apprend le péril qui le menace et s'élance avec ses chevaliers pour le défendre. Les Tartares se retirent devant lui, et alors, par un égarement fatal, l'empereur, qui devait punir dans le comte de Blois une faute qui avait compromis toute l'armée, semble la justifier en s'associant à sa témérité. Animé par son succès et n'écoutant que son ardeur belliqueuse, il frappe son cheval de l'éperon et s'avance de plus en plus pour atteindre les ennemis; les Tartares s'étaient dirigés vers le centre de l'armée de Joannice, et ils ne ralentirent leur course que lorsqu'ils virent Baudouin au milieu des Bulgares.

Jamais Baudouin ne montra plus de courage. Entouré d'un petit nombre de chevaliers dont les chevaux épuisés de fatigue s'abattaient sous les flèches qu'on leur lançait de toutes parts, il les rangea près de lui autour de la bannière impériale. «Sire, lui dit le comte de Blois, qui, atteint de deux blessures, gisait sur le sable, au nom de Dieu, oubliez-moi pour penser à vous et à la chrétienté.» Baudouin, chevalier avant d'être empereur, répondit au comte de Blois qu'il ne l'abandonnerait pas: il cherchait la mort et ne trouva que des fers.

L'armée impériale était rentrée dans les murs de Constantinople, et l'évêque de Soissons s'était rendu en France et en Flandre pour implorer les secours des peuples de l'Occident. Henri, frère de l'empereur, s'adressait en même temps au pape Innocent III, pour le supplier d'intervenir en faveur de Baudouin. «Nous avons appris, lui écrivait-il, que l'empereur est encore sain et sauf; on assure même qu'il est traité assez honorablement par Joannice.» Innocent III promit de réclamer la délivrance du captif, et des lettres pontificales furent envoyées à l'archevêque de Trinovi pour qu'il les remît au roi des Bulgares; mais Joannice se contenta de répondre qu'il ne pouvait plus rendre la liberté à l'empereur, parce que déjà il avait payé le tribut de la nature.

Seize mois s'étaient écoulés depuis la bataille d'Andrinople: quelques barons doutaient encore du sort de l'empereur; mais Renier de Trith affirma qu'il connaissait plusieurs personnes qui l'avaient vu mort, et, le 15 août 1206, Henri prit solennellement possession de la pourpre impériale.

Tandis que la croisade de Constantinople élève de plus en plus la gloire militaire de la Flandre et prépare de brillantes destinées à l'activité de son commerce, nous retrouvons sur les rivages du Fleanderland les cruelles dissensions des karls flamings. Les tableaux qu'elles nous offrent sont les mêmes que ceux que nous avons déjà empruntés aux hagiographes et aux légendaires: luttes de la barbarie contre la civilisation, du paganisme contre la foi chrétienne, querelles individuelles de la gilde contre la gilde, de la famille contre la famille. Un historien, qui vivait vers ce temps, observe avec raison que c'est dans le récit des discordes du dixième et du onzième siècle que nous devons chercher l'origine de celles qui, pendant l'absence de Baudouin, agitèrent quelques parties de la Flandre. Herbert de Wulfringhem nous rappelle cet autre Herbert de Furnes qui dirigeait la charrue et portait l'épée. Il apparaît dans l'histoire comme le chef des hommes de race saxonne qui ne se sont jamais courbés sous le joug. On leur donnait le surnom populaire de _Blauvoets_, non-seulement dans le pays de Furnes, mais sur tout le rivage de la Flandre, en Zélande et en Hollande. Ce nom désignait, suivant les uns, des éperviers de mer, allusion énergique à leur ancienne vie de pirates; selon d'autres, il était synonyme du nom de renard, et c'était peut-être par quelque rapprochement, fondé sur les sagas du Nord, qu'ils donnaient à ceux qui s'étaient ralliés au pouvoir supérieur des comtes la domination de loups ou d'Isengrins.

La reine Mathilde, dont le douaire comprenait les territoires de Furnes et de Bourbourg, y avait rendu son autorité accablante. Elle avait voulu, à l'exemple de Richilde, y rétablir ces impôts ignominieux qui, à tant de reprises, avaient soulevé des commotions violentes. La même résistance se reproduisit. «La reine Mathilde ne put réussir, dit Lambert d'Ardres, à dompter les Blauvoets, et elle se vit réduite à réunir tous les chevaliers et tous les hommes d'armes de ses domaines, et même à recruter des mercenaires étrangers, afin d'exterminer les populations de Furnes et de Bourbourg. Après avoir traversé Poperinghe, elle s'arrêta, vers les fêtes de la Saint-Jean, au village d'Alveringhem qu'elle dévasta, tandis que le châtelain de Bourbourg, Arnould de Guines, accourait sur les frontières de ses domaines pour les défendre contre toute attaque. La reine Mathilde, égarée par sa fureur, ne tarda point à s'avancer témérairement au milieu des habitants du pays de Furnes.»

Cependant Herbert de Wulfringhem s'était réuni à Walter d'Hontschoote, à Gérard Sporkin et à d'autres chefs des Blauvoets, et ils forcèrent la reine et ses nombreux hommes d'armes à fuir devant eux. Ils mutilaient et étranglaient ceux qui tombaient en leur pouvoir, les abandonnaient à demi morts dans les fossés et dans les sillons, ou les chargeaient de chaînes.

Cinq années plus tard, les chefs des Blauvoets, encouragés par leurs premiers succès, osèrent mettre le siége devant la ville de Bergues; mais les hommes d'armes de Mathilde, que commandait Chrétien de Praet, les mirent en déroute et la plupart des assaillants périrent dans ce combat. Les Blauvoets se montraient toutefois si redoutables, même dans leur défaite, qu'ils obtinrent une paix honorable.

Dès ce moment, les Flamings cessèrent de plus en plus de former une faction constamment menacée par la servitude; mais en se confondant dans la nationalité flamande, ils en restèrent la portion la plus tumultueuse et la plus intrépide. Pendant longtemps encore, ils répandront le sang dans leurs discordes intestines, et si jamais une nouvelle oppression les menaçait, Nicolas Zannequin se souviendra d'Herbert de Wulfringhem.

LIVRE HUITIÈME

1205-1278.

Jeanne et Marguerite de Constantinople. Luttes contre Philippe-Auguste. Influence pacifique du règne de Louis IX.

Pendant la mémorable expédition de Baudouin, les relations commerciales et politiques de la Flandre et de l'Angleterre n'avaient point été ébranlées. Le 27 mai 1202, Jean sans Terre, prêt à combattre Philippe-Auguste, réunissait à Gournay les hommes d'armes de Flandre et de Hainaut, car ils étaient, dit un poëte,

«Courageux et sans lascheté.»

Mais dès qu'il eut appris la triste fin de l'empereur de Constantinople, il jugea prudent de conclure une trêve, dans laquelle étaient insérées des réserves pour les priviléges des marchands flamands dans son royaume (26 octobre 1206).

Le roi d'Angleterre comptait peu sur l'alliance du marquis de Namur, Philippe de Hainaut, qui avait reçu de Baudouin le gouvernement de ses Etats pendant son absence, ainsi que la tutelle de ses filles, dont l'aînée n'avait point quinze ans. Philippe-Auguste avait promis à Philippe de Hainaut la main de Marie de France; peut-être lui avait-il fait également espérer que, lorsque les deux jeunes princesses seraient nubiles, elles pourraient épouser les fils de Pierre de Courtenay, dont la mère était sœur du marquis de Namur. Il obtint, à ce prix, tout ce qu'il désirait: Jeanne et Marguerite de Flandre lui furent remises et conduites à Paris.

Il semblait que les projets de Philippe-Auguste ne dussent plus rencontrer d'obstacles. Son autorité s'était étendue vers le nord et déjà elle menaçait le midi. Une politique habile pouvait, en ranimant les anciennes rivalités de race qui existaient entre les Gallo-Romains et les populations septentrionales, ruiner les vaincus en affaiblissant les vainqueurs. Toute guerre dirigée contre les Provençaux était populaire parmi les hommes d'origine franke, et les peuples de la Flandre crurent aisément que les Albigeois étaient devenus, par leurs hérésies secrètes, les complices des Bulgares qui avaient martyrisé Baudouin. Déjà un moine allemand, nommé Olivier le Scolastique, avait paru en Flandre comme l'apôtre d'une autre guerre sainte, et l'on avait vu, à sa voix, des enfants et des jeunes filles saisir des encensoirs et des drapeaux et demander où était l'Asie. La mission de Jacques de Vitry fut d'autant plus facile lorsqu'il vint prêcher la croisade des Albigeois. L'évêque de Tournay y prit une part active, et elle reçut pour chef Simon de Montfort, qui avait accompagné la comtesse de Flandre à Ptolémaïde. Cinq cent mille hommes se dirigèrent vers le Rhône: les cités les plus riches furent pillées et détruites. A Béziers, le sang rougit les autels; Carcassonne succomba, et Simon de Montfort, vainqueur, à Muret, des armées du roi d'Aragon, reçut l'investiture du comté de Toulouse, comme fief tenu de la couronne de France.