Histoire de Flandre (T. 1/4)

Part 20

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Peu de semaines après le retour du comte de Flandre, l'archevêque de Canterbury se rendit à sa cour et y fut reçu avec honneur. Henri de Hainaut, frère du comte, Renier de Trith, Baudouin de Béthune, Baudouin de Commines, Nicolas de Condé et d'autres nobles l'accompagnèrent à Rouen, où un traité d'alliance fut signé le 8 septembre 1196. La pension annuelle du comte de Flandre y fut fixée à cinq mille marcs. Le comte de Mortain, frère du roi Richard, et le marquis de Namur, frère du comte Baudouin, adhérèrent à ces conventions. Bientôt après, les comtes de Champagne et de Bretagne s'unirent au roi d'Angleterre par de semblables alliances. Parmi les barons qui entrèrent dans cette confédération se trouvaient Renaud de Dammartin, Baudouin de Guines, Guillaume de Béthune.

Dès les premiers jours de l'année 1197, les hérauts du comte de Flandre allèrent sommer Philippe-Auguste de restituer l'Artois. Son refus fut le signal de la guerre. Baudouin assembla une armée et conquit tour à tour Douay, Roye et Péronne; puis, après avoir menacé Compiègne, il se dirigea vers les bords de la Scarpe et chercha à s'emparer d'Arras. Une armée considérable que le roi de France lui-même commandait s'approchait d'Arras. Baudouin, réduit à se retirer devant des forces supérieures, conçut un plan habile et l'exécuta avec bonheur. Se confiant dans la garnison qu'il avait laissée à Douay et dans la neutralité des Tournaisiens favorables à sa cause, il se replia vers le nord-ouest afin d'attirer les ennemis dans une contrée couverte de bois, de rivières et de marais, où la défense était facile et le succès des invasions toujours subordonné aux conditions variables des éléments et des saisons. Le roi avait traversé la Lys et s'était avancé jusqu'auprès de Steenvoorde, lorsqu'il apprit que les routes et les ponts avaient été coupés de toutes parts autour de lui; tous les convois de vivres étaient interceptés, et les secours qu'il attendait n'arrivaient point. Les chefs de l'armée représentaient à Philippe-Auguste qu'il s'exposerait à une perte certaine en cherchant à pénétrer plus loin dans un pays privé de communications. Il s'arrêta et comprit les dangers qui le menaçaient: déjà la terreur se répandait chez tous les hommes d'armes que la faim tourmentait depuis trois jours. Les milices flamandes entouraient son camp, et les femmes elles-mêmes accouraient pour prendre part à l'extermination des ennemis. Dans cette situation grave, le roi de France envoya des députés près du comte Baudouin: ils lui adressèrent de longues harangues pleines de vaines protestations trop mal justifiées, et demandèrent qu'une conférence eût lieu entre les deux princes. L'entrevue fut fixée à Bailleul. Dès que le roi aperçut le comte, il descendit de cheval pour le saluer, protestant que, bien qu'il eût envahi la Flandre avec une armée, il n'y était venu que pour engager Baudouin à une réconciliation sincère; qu'il se souvenait d'ailleurs que le comte de Flandre était le vassal et l'un des pairs du royaume, et qu'il était prêt lui à restituer l'Artois et tous les châteaux enlevés à ses domaines. Il s'engageait à faire publier solennellement toutes ces conventions et à les confirmer par son serment, dans une assemblée solennelle qui devait se tenir, le 18 septembre, entre Vernon et Andely; mais à peine s'était-il éloigné, qu'il se déclara dégagé d'une promesse que la nécessité seule avait dictée.

Pendant l'hiver, le comte de Flandre se rendit en pèlerinage à Canterbury, où il eut sans doute quelque entrevue secrète avec le roi d'Angleterre. Au mois de mars, il se trouvait à Aix où il assista au couronnement d'Othon de Saxe, neveu de Richard, que l'évêque de Durham et Baudouin de Béthune venaient de faire élire empereur, malgré Philippe-Auguste.

La guerre reprit en France dès que les moissons eurent été recueillies. Trois années de tempêtes et d'orages avaient engendré une grande disette, et suspendu les combats. Lorsqu'ils recommencèrent, Richard était plus puissant que jamais; les comtes du Perche, de Blois et de Saint-Gilles l'avaient rejoint. Tandis que le roi d'Angleterre, soutenu par Mercader de Beauvais et ses routiers flamands, dispersait l'armée française à la bataille de Gisors, Baudouin s'emparait de Saint-Omer, d'Aire, de Lillers et de la plupart des cités de l'Artois. Arnould de Guines eut part à ces victoires avec ses karls d'Ardres et de Bourbourg: il avait reçu de Baudouin une somme énorme de deniers sterling, prise dans les tonneaux d'or et d'argent que le roi d'Angleterre avait envoyés en Flandre pour exciter le zèle de ses amis.

A ces menaces, Philippe-Auguste opposa l'une des armes les plus redoutables de la puissance royale, et ce fut en vertu du serment prêté à Compiègne que l'archevêque de Reims fut requis de frapper d'interdit toute la Flandre. Une désolation profonde se répandit au loin. Dans plusieurs villes, le peuple employa la violence pour forcer le clergé à célébrer les divins mystères. Les uns éclataient en gémissements stériles, les autres cherchaient dans l'hérésie une excuse et un prétexte pour leur désobéissance. En vain l'évêque de Tournay écrivait-il à l'archevêque de Reims pour le supplier de ne pas faire peser l'anathème prononcé contre Baudouin sur tous ses sujets: le comte de Flandre se vit réduit à interjeter appel au pape, et la Flandre ne respira que lorsque Innocent III eut ordonné aux évêques d'Amiens et de Tournay de lever l'excommunication, en déclarant qu'il protégeait le comte Baudouin et la comtesse Marie comme les enfants bien-aimés de l'Eglise.

Le pape ne tarda point à envoyer en France un légat, qui fut le cardinal de Capoue. Les lettres pontificales qui lui avaient été remises réclamaient la paix de l'Europe au nom de la délivrance de la terre sainte. «Nous connaissons, écrivit Innocent III, le triste sort de Jérusalem et les malheurs des peuples chrétiens; nous ne pouvons oublier que les infidèles ont conquis et la terre que le Christ a touchée, et la croix qu'il a portée pour le salut du monde. Accablés par ces douleurs, nous n'avons cessé de crier vers vous et de pleurer abondamment; mais notre voix s'éteint dans notre poitrine fatiguée, et nos yeux sont noyés dans leurs larmes.» Le cardinal de Capoue chercha inutilement à réconcilier les rois de France et d'Angleterre: la guerre continuait sur toutes les frontières, et au mois de mai 1199, il arriva que l'évêque élu de Cambray, Hugues de Douay, passant près de Lens avec le marquis de Namur et une nombreuse escorte, fut enlevé par quelques chevaliers français. Le cardinal de Capoue n'obtint sa liberté qu'en menaçant la France d'un interdit. En même temps, il pressait Philippe-Auguste de rompre les liens adultères qui l'unissaient à Agnès de Méranie; mais ces dernières représentations furent sans fruit, et vers le mois de janvier, il crut devoir faire publier solennellement une sentence d'excommunication.

Philippe rappela Ingelburge; mais la guerre ne cessa point: elle ne se ralentit que lorsqu'une flèche, lancée d'un pauvre château du Limousin, mit fin aux jours du roi d'Angleterre. Jean sans Terre qui lui succéda, reçut à Rouen, le 9 août 1199, l'hommage du comte de Flandre et signa, neuf jours après, à la Roche-Andely, un traité d'alliance qui confirmait celui du 8 septembre 1196. Cependant le nouveau roi d'Angleterre ne songeait point à combattre, et, vers le mois d'octobre, une trêve générale fut conclue. Des conférences s'ouvrirent à Péronne entre les ambassadeurs du comte de Flandre et ceux du roi de France, et elles se terminèrent au mois de janvier suivant. Un traité conserva à Baudouin les cités de Saint-Omer, d'Aire, de Lillers, d'Ardres, de Béthune et le fief de Guines, et il fut, de plus, convenu qu'à la mort de la reine Mathilde tout son douaire lui reviendrait, et qu'il en serait de même des bourgs d'Artois occupés par Louis, fils du roi de France, s'il décédait sans postérité.

Quatre mois après, un autre traité fut conclu entre les rois de France et d'Angleterre: ils s'y engagèrent à ne plus prêter leur appui aux efforts que leurs vassaux pourraient tenter contre l'autorité de chacun d'eux: Jean sans Terre promettait spécialement de ne plus soutenir le comte de Flandre.

Tandis que les deux monarques juraient d'observer cette paix qui, pour l'un et l'autre, n'était qu'une ruse et un mensonge, un vaste mouvement de réconciliation s'étendait de toutes parts. Un prêtre nommé Foulques de Neuilly renouvelait au douzième siècle les merveilles que Pierre l'Ermite avait accomplies au onzième. Si, comme le racontent les historiens de son époque, il rendait la vue aux aveugles, la parole aux bouches muettes, la santé aux corps infirmes, il ne régnait pas moins puissamment par son éloquence sur le cœur des hommes. Ce fut Foulques de Neuilly que le pape Innocent III adjoignit au cardinal de Capoue pour prêcher la croisade.

En 1199, il avait paru an milieu d'un brillant tournoi à Escry-Sur-Aisne en Champagne. Là se trouvaient le comte Thibaud, Louis de Blois, Renaud de Dampierre, Maurice de Lille, Matthieu de Montmorency, Enguerrand de Boves, Simon de Montfort, Geoffroi de Villehardouin, qui fut l'historien de cette croisade, Geoffroi de Joinville, dont le neveu devait être l'élégant historien d'une autre guerre sainte. «Ils ostèrent lor hiaumes et coururent as croix.»

Peu après, et moins de six semaines après le traité de Péronne, le comte de Flandre prit aussi la croix. La cérémonie eut lieu solennellement le lendemain du mercredi des cendres dans l'église de Saint-Donat de Bruges. Une assemblée nombreuse se pressait sous ses voûtes antiques, où l'ombre du comte saint Charles de Danemark semblait planer au-dessus du comte Baudouin pour lui offrir les palmes du martyre. On lut tour à tour quelques versets du prophète Isaïe, dans lesquels le Seigneur promettait à Ezéchias de délivrer Jérusalem, et un chapitre de l'évangile de saint Matthieu, où se trouvaient ces paroles: _Dico autem vobis quod multi ab Oriente et Occidente venient_.

Quand l'oraison dominicale eut été achevée, tous les assistants inclinèrent pieusement leurs fronts sur le marbre sacré, et l'un des lévites agita lentement une cloche au son faible et lugubre, tandis que les autres se rangeaient autour de l'autel en formant deux chœurs dont les voix se répondaient alternativement.

Le premier des chœurs entonna l'un des psaumes que les Israélites, captifs au bord des fleuves de Babylone, avaient consacrés aux malheurs de leur patrie, et qui, après dix-huit siècles, semblaient une prophétie des nouveaux désastres qui accablaient Jérusalem:

«Seigneur, les nations ont envahi votre héritage; elles ont profané votre saint temple. Jérusalem n'est plus qu'une ruine...

«Que votre colère accable les nations idolâtres qui ont outragé Jacob et rempli sa demeure de désolation! Que ces peuples ne disent point de nous:--Où est leur Dieu?

«Accordez au sang de vos serviteurs une vengeance éclatante: que les gémissements de ceux qui sont captifs s'élèvent jusqu'à vous!»

Puis le second chœur reprit sur le même rhythme:

«Que le Seigneur se lève et que ses ennemis soient dispersés! que ceux qui le haïssent fuient devant sa face! Qu'ils disparaissent comme la fumée! qu'ils fondent comme la cire!»

Le chant des psaumes avait cessé: le pontife, prenant dans ses mains une croix de lin brodée d'or, l'attacha sur l'épaule droite du comte de Flandre en disant: «Recevez ce signe de la croix, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, en mémoire de la croix, de la passion et de la mort du Christ.» Ensuite, il bénit ses armes, son épée et sa bannière. Eustache et Henri, frères de Baudouin, s'engagèrent par les mêmes vœux; mais lorsqu'on vit Marie de Champagne, encore à la fleur des ans et dans tout l'éclat de la beauté, réclamer aussi le signe de la croix pour suivre son époux au delà des mers, une vive émotion salua son dévouement, et toutes les prières s'élevèrent vers le ciel pour que l'Orient ne réunît point ses cendres à celles de la comtesse Sibylle d'Anjou.

Les préparatifs de la croisade durèrent deux années. Des députés (l'un d'eux était Quènes de Béthune) avaient été envoyés à Venise près du vieux doge Henri Dandolo pour rechercher son alliance. Ils furent reçus au milieu des bourgeois assemblés sur la place de Saint-Marc, et là le sire de Villehardouin exposa la mission dont ils étaient chargés; puis ils s'agenouillèrent, en déclarant qu'ils ne se relèveraient point tant que leur requête ne leur aurait point été accordée. «Nous l'octroyons! nous l'octroyons!» s'écrièrent alors les bourgeois de Venise. Les croisés demandaient qu'on leur prêtât assez de navires pour transporter en Syrie huit mille chevaliers et quatre-vingt mille hommes d'armes. Quelles que fussent les conditions onéreuses exigées par les Vénitiens, elles furent aussitôt acceptées, et il fut convenu que les croisés s'assembleraient aux bords de l'Adriatique aux fêtes de la Saint-Jean 1202.

Vers le mois d'avril de cette année, le comte Baudouin réunit au camp de Valenciennes les chevaliers de Flandre et de Hainaut qui devaient l'accompagner. Là brillaient le connétable de Flandre, Gilles de Trazegnies, Jacques d'Avesnes, fils du héros d'Arsur, Guillaume de Saint-Omer, Siger de Gand, Roger de Courtray, Jean de Lens, Eric de Lille, Guillaume de Lichtervelde, Hellin de Wavrin, Michel de Harnes, Baudouin de Praet, Thierri de Termonde, Jean de Sotteghem, Raoul de Boulers, Gilles de Landas, Baudouin d'Haveskerke, Simon de Vaernewyck, Philippe d'Axel, Alelme de Stavele, Foulques de Steelant, Baudouin de Commines, Hugues de Maldeghem, Pierre de Douay, Gilles de Pamele, Alard de Chimay, Gauthier de Ligne, Michel de Lembeke, Odoard et Chrétien de Ghistelles. Bientôt après ils se mirent en marche, laissèrent derrière eux la Champagne et la Bourgogne, et s'arrêtèrent à Bâle; puis, pénétrant dans les défilés du val de Trente, ils arrivèrent à Venise en passant par Vérone.

La comtesse de Flandre, retenue quelques jours de plus dans ses Etats, par la naissance de Marguerite, la seconde de ses filles, s'embarqua avec Jean de Nesle, dont l'aïeul, en épousant une princesse de la maison de Flandre, avait reçu pour dot la châtellenie héréditaire de Bruges.

Le comte de Flandre n'avait point quitté Venise, où ses chevaliers occupaient l'île de Saint-Nicolas. Pendant quelques jours, ils avaient hésité sur la route qu'il fallait suivre; enfin, prenant en considération les trêves qui suspendaient les combats en Palestine, ils avaient résolu de porter la guerre au sein des populations infidèles d'Egypte, affaiblies par une longue famine, lorsque d'autres difficultés se présentèrent: les croisés ne pouvaient payer aux Vénitiens les sommes stipulées pour le fret de leurs navires. En vain Baudouin et d'autres comtes s'étaient-ils dépouillés de leurs joyaux et de leurs riches vaisselles d'or et d'argent. Ces sacrifices étaient insuffisants, et l'on vit l'illustre assemblée des plus nobles barons de l'Europe engager son épée au service de quelques marchands italiens pour remplir ses engagements pécuniaires. La croisade révélait son impuissance, même avant qu'elle eût commencé.

Dès le mois d'octobre 1202, et malgré les efforts du cardinal de Capoue, le doge Dandolo conduisit les croisés devant Zara, port important de la Dalmatie, que les Vénitiens voulaient enlever au roi de Hongrie. Une année s'écoula: les barons chrétiens s'emparèrent de Zara, et lorsque le pape Innocent III les menaça d'anathème en leur reprochant l'oubli de leurs vœux sacrés, ils s'excusèrent humblement en protestant que leur volonté n'avait pas été libre. Leur victoire ne l'affranchit pas.

L'empereur grec Alexis Comnène avait détrôné son frère et s'était allié aux Génois et aux Pisans. Venise, dans sa jalousie commerciale, voulait rétablir l'autorité d'Isaac et s'assurer sur les rives du Bosphore une suprématie incontestée. On prétendait même que l'or des infidèles n'était point étranger au zèle que montraient les Vénitiens pour détourner les croisés de leurs desseins: on ajoutait que c'était à ce prix que d'importants priviléges étaient accordés à leurs vaisseaux dans les ports de l'Egypte.

Lorsque le doge Dandolo proposa aux barons chrétiens de renverser l'usurpateur byzantin, un grand tumulte éclata: ce projet contrariait leur impatience; mais les Vénitiens exposèrent habilement qu'il était nécessaire de laisser des alliés à Constantinople avant d'envahir la Syrie, et que, sans cette expédition, ils se verraient éternellement réduits à manquer d'argent et de vivres, et se dévoueraient à une perte certaine. Jacques d'Avesnes, Simon de Montfort, Gui de Coucy, Pierre d'Amiens, répliquaient avec enthousiasme qu'ils n'avaient pas quitté leurs foyers pour combattre un tyran, mais pour délivrer le tombeau et la croix de Jésus-Christ. Le légat du pape demandait également qu'on se dirigeât vers Jérusalem. Au milieu de ces discussions parut le fils d'Isaac Comnène, qui venait implorer la générosité des barons franks: il promettait de fournir aux croisés, s'ils le plaçaient sur le trône de Byzance, des vivres pour un an et un secours de dix mille hommes: il ajoutait que leur expédition à Constantinople ne retarderait que d'un mois leur arrivée en Palestine. L'abbé de Looz fut ébranlé par ses prières, et engagea les barons chrétiens à ne point se séparer. Le comte de Flandre, le marquis de Montferrat, Quènes de Béthune, Miles de Brabant, Renier de Trith, Anselme de Kayeu émirent le même avis, et leur opinion triompha.

Cependant la flotte flamande de la comtesse Marie, après avoir reconnu aux bords du Tage les colonies que d'autres pèlerins, venus des mêmes lieux, y avaient fondées, s'était arrêtée sur les rivages de l'Afrique pour y conquérir une ville remise depuis aux chevaliers de Saint-Jacques de l'Epée, et elle avait poursuivi sa route en saluant les murailles d'Almeria et de Carthagène. Les chevaliers croisés admirèrent de loin, non sans quelque secret sentiment de douleur et de regret, la belle plaine de Valence cultivée par les Mores; mais bientôt ils se consolèrent en apercevant la tour de Peniscola qui formait la limite des pays occupés par les infidèles. Arrivés aux bouches de l'Ebre, ils laissèrent derrière eux d'un côté Tarragone, Barcelone et Leucate, de l'autre les îles Baléares, qui payaient chaque année au roi d'Aragon un tribut d'étoffes de soie. Enfin ils passèrent devant Narbonne et atteignirent le port de Marseille qu'entouraient, au sein d'un amphithéâtre de montagnes, la cité épiscopale et la magnifique abbaye de Saint Victor. C'était à Marseille que les croisés devaient recevoir des nouvelles de l'expédition qui s'était rendue à Venise. Ils apprirent avec étonnement que, malgré les menaces d'Innocent III, l'avarice des Vénitiens retenait l'élite des chevaliers d'Occident au siége de Zara, et le seul message qui leur parvint leur porta l'ordre de mettre à la voile dans les derniers jours de mars en se dirigeant vers le promontoire de Méthone.

Depuis deux mois, la flotte flamande avait jeté l'ancre dans les eaux profondes du golfe de Messénie, dominées par les bois d'oliviers de Coron et les ruines de Muszun ou Modon, l'antique Méthone, récemment détruite par Roger de Sicile, petit-fils de Robert Wiscard. La comtesse de Flandre, ne voyant point les Vénitiens quitter l'Adriatique, ordonna au pilote de tourner la proue vers la Syrie. Déjà avaient disparu à l'horizon les cimes du Taygète et du mont Ithome; deux navires étaient seuls restés un peu en arrière quand, en dépassant le cap Malée, ils furent atteints par les premières galères de la flotte vénitienne qui se dirigeait vers la Propontide. Un seul sergent se jeta dans une barque pour rejoindre Baudouin et Dandolo: «Il me samble bien, avait-il dit à ses compagnons, k'ils doient conquerre terre.»

Une terreur profonde régnait à Constantinople: depuis longtemps, on y racontait que Venise équipait une flotte immense pour les guerriers du Nord, qui, couverts de fer et aussi hauts que leurs lances, obéissaient à des chefs plus vaillants que le dieu Mars. L'historien grec Nicétas répète, en l'appliquant aux guerriers franks, ce que les anciens disaient des Gaulois, qu'ils ne craignaient rien si ce n'est la chute du ciel. Il les compare tantôt à des statues d'airain, tantôt à des anges exterminateurs dont les regards seuls donnent la mort. Dès qu'ils eurent abordé dans le Bosphore, au bourg de Saint-Etienne, le tyran Alexis se hâta de leur envoyer des ambassadeurs chargés de présents; mais Quènes de Béthune leur répondit, au nom des barons chrétiens, qu'il cessât de parlementer et commençât par obéir.

Les pèlerins s'étaient divisés en six corps principaux. L'avant-garde avait été confiée au comte de Flandre, parce qu'aucun autre prince n'avait près de lui autant de chevaliers, d'archers et d'arbalétriers. Le second corps obéissait à Henri, frère de Baudouin. Le comte de Saint-Pol, Pierre d'Amiens, Eustache de Canteleu, dirigeaient le troisième. Les autres bataillons comptaient pour chefs le comte de Blois, Matthieu de Montmorency et le marquis de Montferrat. Le 6 juillet, toute l'armée s'assembla dans la plaine de Scutari et traversa le Bosphore. Jacques d'Avesnes combattait au premier rang: un coup de lance l'atteignit au visage, et il eût péri sans le secours de Nicolas de Genlis. Selon une ancienne tradition conservée à Biervliet, ce furent des croisés venus de cette ville qui pénétrèrent les premiers dans la tour de Galata et qui ennoblirent ainsi l'écusson de leur modeste patrie, où ils placèrent l'orgueilleuse devise des tyrans de Constantinople: [Grec: Basileos basileôn, basileuôn basileontas]. «Je suis le roi des rois, celui qui règne sur ceux qui règnent.»

Pendant ce combat, les vaisseaux de Venise et quelques vaisseaux flamands, qui avaient rejoint Baudouin au siége de Zara, ouvraient leurs voiles à un vent favorable, et se dirigeaient vers le port dont une forte chaîne fermait l'entrée. Une galère flamande, commandée par Gui de Baenst et équipée à Termonde, et un navire italien qu'on nommait _l'Aigle_, la frappèrent en même temps et la brisèrent. Les deux flottes s'avançaient triomphantes et luttaient de courage. «Alors, dit Marino Sanudo, se forma entre les deux peuples cette amitié célèbre dont l'heureuse mémoire passa aux générations suivantes.»

De toutes parts, les croisés se préparent à l'assaut. Tandis que les Lombards et les Bourguignons gardaient le camp, les Flamands et les Champenois, plus redoutables par leur valeur que par leur nombre, dressaient leurs échelles contre les murailles; mais les mercenaires étrangers dans lesquels se confiait Alexis repoussèrent toutes leurs tentatives. Là périt Pierre de Bailleul.

A la même heure, d'autres croisés attaquèrent Byzance du côté du port. Ils avaient tendu au-dessus de leurs navires de larges peaux de bœufs pour se mettre à l'abri du feu grégeois, et leurs machines de guerre lançaient des pierres énormes au milieu des assiégés. Dandolo, aveugle et âgé de quatre-vingt-quinze ans, s'était fait porter au milieu des combattants: son généreux dévouement décida la victoire. Le tyran Alexis chercha son salut dans la fuite. Le vieil Isaac fut délivré, et son fils entra solennellement dans la cité impériale, placé entre le comte de Flandre et le doge de Venise.