Histoire de Flandre (T. 1/4)

Part 2

Chapter 23,669 wordsPublic domain

Dans l'armée qui s'éloigna de l'Italie pour combattre Carausius se trouvait cette célèbre légion thébéenne, composée de chrétiens, qui, à Agaune et sous les murs de Cologne, s'offrit au martyre sans toucher à son épée. Dès le premier siècle de l'ère chrétienne, saint Materne, disciple de saint Pierre, avait porté dans la Belgique les féconds enseignements de la foi nouvelle. Ses progrès avaient été rapides, lorsque la persécution dioclétienne soumit à une terrible et dernière épreuve les néophytes de toutes les parties de l'empire. Le préfet Rictiover la dirigea dans les Gaules. A Trèves, le nombre des chrétiens immolés fut si considérable que leur sang rougit les eaux de la Moselle. La vierge Macra fut brûlée vive à Reims. Quintinus, Romain de race sénatoriale, périt dans la cité des Veromandui, qui, depuis, garda son nom. L'évêque Firminus, à Amiens, Gentianus, Victorius, Fuscianus, dans le pays de Térouane, Eubert, Piat et Chrysolius, chez les Ménapiens, méritèrent par les mêmes tortures la palme du martyre. La persécution se ralentit lorsque Constance vient gouverner les Gaules; il traite les Gaulois avec douceur, vit en paix avec les Franks et protége les disciples d'une religion à laquelle il est secrètement favorable. Enfin Constantin, fils de Constance, aperçoit dans les airs, aux limites de la Belgique, une croix lumineuse qu'il place sur son labarum. Il triomphe par ce signe, renverse les cruels tyrans de l'Italie et inaugure le christianisme au Capitole.

A la mort de Constantin, l'empire se divise. Un de ses fils, qui porte le même nom, fait la guerre à ses frères, enrôle des Franks dans son armée et meurt à Aquilée. Les Franks s'établissent de plus en plus sur les côtes septentrionales de la Gaule; leur puissance augmente chaque jour. Constant, autre fils de Constantin, la sanctionne par des traités et la confirme en périssant assassiné par l'ordre du Frank Magnentius, qui se proclame empereur à Autun. Ni la défaite de Magnentius, ni la mort de Sylvanus, autre Frank qui usurpe la pourpre, ne fortifient l'autorité romaine. Les Franks conservent, sous de nouveaux chefs, une position menaçante. On leur oppose enfin un écolier d'Athènes, à peine âgé de vingt-trois ans, à la taille difforme, à l'esprit orgueilleux et cynique, mais capable des plus grandes choses. C'est le césar Julien. Il arrive dans la Gaule avec trois cent soixante soldats, réunit les débris des armées romaines et repousse les barbares qui avaient envahi l'empire depuis Autun jusqu'au Rhin.

Les Franks Saliens avaient occupé la Toxandrie: Julien les surprit et leur imposa la paix. Le disciple de Platon, qui demandait à des enchantements les secrets de l'avenir, semble, en protégeant les Franks, avoir reçu la révélation de leur puissance future. Déjà, ils occupaient le premier rang parmi les nations germaniques, terribles pendant la guerre, redoutables pendant la paix, tour à tour auxiliaires et ennemis. Julien avait besoin des Franks. Il souffrit que dans une sédition militaire on le proclamât empereur et qu'on l'élevât sur un bouclier, suivant la coutume des barbares. Il n'avait pu résister, écrivait-il au sénat d'Athènes, aux volontés de son génie. Il régna, et lorsque plus tard il crut pouvoir rétablir l'antique puissance de Rome, en forçant les chrétiens à relever les autels du Capitole, il leur disait: «Ecoutez-moi; les Allemands et les Franks m'ont écouté.»

Après la mort de Julien, Valentinien recueillit l'empire d'Occident. Pendant les premières années de son règne, des troupes innombrables de Saxons traversèrent l'Océan et s'établirent sur le rivage de la Gaule. De là ils s'avancèrent jusqu'aux bords du Rhin et défirent le comte Nannianus. Mais, ayant appris que l'empereur avait réuni une armée considérable pour les combattre, ils demandèrent à pouvoir se retirer en abandonnant leur butin. Les Romains feignirent de le leur permettre, et profitèrent de leur confiance pour les attirer dans des embûches où ils périrent presque tous. «Valentinien, dit Orose, vainquit, aux limites du pays des Franks, les nations saxonnes, nations redoutables par leur courage et leur agilité, qui, placées aux bords de l'Océan et dans des marais inaccessibles, menaçaient les frontières de l'empire et se préparaient à de formidables invasions.»

Vers la fin du quatrième siècle, un autre Carausius s'élève au nord de l'empire: c'est Maxime, soldat dont la naissance est inconnue, mais qu'Orose appelle un homme intrépide et digne d'être auguste. Proclamé empereur en Bretagne, il aborde aux bouches du Rhin. Les Franks le soutiennent. Deux chefs de cette nation, Rikomir et Baudo, sont ses consuls. Mellobald, autre Frank, naguère créé _comes domesticorum_ par Valentinien, le fait reconnaître à Paris. Maxime conserva l'empire pendant cinq années. Son ambition le perdit: il voulut envahir l'Italie et périt à la bataille d'Aquilée. La trahison du Frank Arbogast avait hâté sa chute. Arbogast, redoutable par son audace, son courage et sa puissance, tint l'empereur Valentinien II enfermé dans Vienne jusqu'à ce qu'il l'eût réduit à se tuer; puis il lui donna pour successeur le rhéteur Eugène, qu'il arracha aux jeux de l'école pour lui ordonner de relever l'autel antique de la Victoire Romaine, naguère vainement défendu par l'éloquence de Symmaque: autres jeux, tels qu'ils convenaient à un barbare devenu l'arbitre du monde, et plein de mépris pour la pourpre qu'il dédaignait.

Le chrétien Théodose, issu d'une famille espagnole, venge Valentinien II. «Où est le Dieu de Théodose?» s'écrie-t-il en menant ses troupes au combat contre celles d'Arbogast, dans une vallée des Alpes. A sa voix s'élève une effroyable tempête qui engloutit la fortune des Franks. N'oublions pas toutefois que, dans cette célèbre journée, les soldats de Théodose étaient des Goths, parmi lesquels il s'en trouvait un nommé Alarik. Les barbares, vainqueurs ou vaincus, avaient déjà tout envahi.

Pendant ces guerres sanglantes, le christianisme continuait à se propager vers le Nord. Victricius, soldat romain devenu évêque de Rouen, fut le plus illustre de ses apôtres. «Tyticus nous a appris, lui écrit saint Paulin de Nôle, quelle clarté brillante le Seigneur a répandue sur des régions jusqu'à ce jour livrées aux ténèbres. Le pays des Morins, placé aux limites du monde, que l'Océan frappe en grondant de ses flots barbares, voit aujourd'hui les peuples relégués sur ses côtes sablonneuses se réjouir de la lumière que tu leur as portée et soumettre au Christ leurs cœurs féroces. Là où il n'y avait que des forêts et des plages désertes, dévastées par les pirates qui y abordaient ou s'y étaient établis, les chœurs vénérables et angéliques des fidèles s'élèvent pacifiquement des églises et des monastères, dans les villes et dans les bourgs, au milieu des îles et des bois. Le Christ a fait de toi son vase d'élection dans les lointaines contrées du rivage nervien que la foi avait à peine effleuré de son souffle. Il t'a choisi pour que sa gloire retentît jusqu'aux bords des mers où se couche le soleil.»

Après la mort de Théodose, Stilicon gouverna la Gaule au nom d'Honorius. Stilicon, objet des poétiques adulations de Claudien, était un Vandale qui trahissait les Romains. Il voulait élever son fils à l'empire, et appela les barbares. «Il croyait, dit Orose, qu'il serait aussi facile de les arrêter que de les mettre en mouvement et sacrifiait le salut du monde pour donner la pourpre à un enfant.» Tous les peuples germaniques s'élancèrent au delà du Rhin. Les Quades, les Vandales, les Sarmates, les Alains, les Gépides, les Saxons, les Burgundes, les Allemans, ravagèrent tous les pays qui s'étendent entre les Alpes, les Pyrénées, le Rhin et l'Océan. Mayence, ville illustre autrefois, fut conquise et détruite. Les puissants habitants de Reims, ceux d'Amiens, d'Arras et de Tournay, les Morins, les plus éloignés des hommes, subirent le même sort. Dans l'Aquitaine, dans la Novempopulanie, dans la Lyonnaise et la Narbonnaise, rien n'échappa à la dévastation. Enfin Alarik assiégea la cité impériale du Tibre avec une armée de Goths, s'en empara et la pilla pendant six jours; tandis que saint Jérôme répétait aux descendants des Gracques et des Scipions, réfugiés à Bethléem, les vers où la muse désolée de Virgile raconta la ruine d'Ilion, les appliquant aux malheurs de Rome, fille de Pergame:

Quis cladem illius noctis, quis funera fando Explicet, aut possit lacrymis æquare labores? Urbs antiqua ruit, multos dominata per annos.

Cependant les habitants du rivage armorique et ceux d'autres provinces des Gaules avaient pris les armes pour se défendre, et leur premier soin avait été de remplacer les magistrats romains par une administration indépendante. «Les Franks, qui étaient voisins du pays des Armoriques, dit Procope, remarquèrent qu'ils s'étaient donné une nouvelle forme de gouvernement et voulurent leur imposer leur joug et leurs lois. Ils commencèrent par piller leurs biens, puis les attaquèrent ouvertement. Les Armoriques se conduisirent vaillamment dans cette guerre, et les Franks, ne pouvant les soumettre par la force, leur proposèrent leur alliance et s'unirent à eux par des mariages.» Quels étaient ces Armoriques? les Ménapiens, derniers représentants des nations gauloises vers le nord.

Ainsi les Saliens s'établirent en amis et en alliés sur les rives de l'Escaut. Il appartenait à ces contrées, illustre asile des fières et tumultueuses libertés du moyen âge, d'être le berceau de la grandeur des Franks.

La royauté des Franks, qui, soumis à l'autorité romaine, n'avaient eu longtemps que des chefs de guerre (_unterkonings_, _duces_, _subreguli_), s'était reconstituée. Vers l'an 426, Hlodi, fils de Teutmir et petit-fils de Rikomir, si puissant au temps de Maxime, fut élu roi des Franks.

Hlodi, après s'être emparé de Tournay et de Cambray, étendit ses expéditions jusqu'à la Somme. Le chef des Romains, le Scythe Aétius, qui avait recueilli le génie et l'ambition du Vandale Stilicon, marcha au devant des Franks, accompagné du jeune césar Majorien, et les rencontra près du bourg d'Helena. «Au sommet d'une colline, dit Sidoine Apollinaire dans le _Panégyrique de Majorien_, les Franks célébraient un bruyant hyménée. Au milieu de leurs danses barbares, une blonde fiancée acceptait un blond époux. On raconte que Majorien vainquit les Franks. Les casques retentissaient sous les coups, et la cuirasse repoussait, de ses écailles, les atteintes redoublées de la hache. Enfin les ennemis lâchèrent pied. On voyait briller sur leurs chars fugitifs les ornements épars de cet étrange hyménée, les vases et les mets du festin, les marmites couronnées de fleurs où trempait le poisson. Le vainqueur s'empara des chars et de la fiancée. Moins digne de mémoire fut la lutte où le fils de Sémélé entraîna les Lapythes et les monstres de Pholoé, lorsqu'au milieu des brûlantes orgies des bacchantes, ils invoquaient Mars et Vénus et, prenant leurs coupes pour traits, rougissaient de leur sang les sommets de l'Othrys. Qu'on ne célèbre plus les querelles des enfants des nuages... Majorien dompte aussi des monstres qui relèvent, au haut de leur front, leurs cheveux d'un roux ardent, afin que leur tête, privée de chevelure, paraisse plus hideuse. Leur œil bleu lance un humide et pâle regard. Leur figure est rasée de toutes parts, et le peigne, au lieu de barbe, ne rencontre que de longues moustaches. C'est pour eux un jeu que de lancer les framées rapides à travers les airs, de chercher l'endroit où ils vont frapper, d'agiter leurs boucliers, de se précipiter au-dessus des haches croisées, et de se hâter d'accourir vers l'ennemi.»

Aétius, vainqueur de Hlodi, voulant châtier les peuples armoriques qui avaient refusé d'obéir au lieutenant romain Littorius, les livra à Eochar, roi des Alains. Ils ne pouvaient plus rien espérer des Franks: aux vengeances d'Aétius, à la fureur avide des Alains, ils opposèrent le pieux zèle d'un prêtre chrétien. Dans les murs d'Auxerre vivait l'évêque Germanus, vénérable ami de la vierge Genowèfe, qui fut plus tard la protectrice des _Parisii_ menacés. Germanus, cédant aux prières des députés de l'Armorique, se rend au-devant des Alains qui s'avançaient déjà, et saisit par la bride le coursier d'Eochar. Le chef barbare recule devant la parole de ce vieillard désarmé; et l'évêque d'Auxerre, voulant consolider son triomphe, va mourir à Ravenne en plaidant, auprès de Valentinien et de Placidie, la cause de l'Armorique, effrayée par la colère d'Aétius.

Après la défaite et la mort de Hlodi, la plus grande partie des Franks avaient reconnu l'autorité romaine, et, sous les auspices d'Aétius, ils avaient élevé à la royauté un de leurs chefs qui lui était dévoué, Merwig, fils de Merwig, de la tribu des Merwings, qui, originaire des bords de l'Elbe, s'était mêlée aux Marcomans et aux Sicambres avant d'occuper dans la Batavie l'une des rives du Wahal qui conserva son nom.

Cependant le plus jeune des fils de Hlodi, adolescent à la blonde chevelure, se rendit à Rome pour réclamer l'héritage de son père. Quelques présents et le vain titre d'_ami du peuple romain_ furent tout ce qu'il obtint. L'autre, Hlodibald, alla trouver Attila, chef terrible de la grande et féroce nation des Huns, et réclama l'appui de ses armées.

Attila réunit cinq cent mille barbares. L'Occident entier frémit d'épouvante. Aravatius, évêque de Tongres, était à Rome. Saint Pierre lui apparut et lui dit: «Il a été arrêté dans les desseins de Dieu que les Huns ravageront la Gaule. Hâte-toi d'aller mettre l'ordre dans ta maison; prends un blanc linceul et prépare ton tombeau.» A Troyes, une autre vision annonce l'arrivée des barbares à l'évêque Lupus.

Armé du glaive de Mars et de l'anneau d'Honoria, le roi des Huns, tel qu'une sombre tempête portée par l'aquilon, s'avance dans la Belgique; les Gépides, les Hérules, les Bructères, les Thorings et quelques autres peuples franks ripewares, le suivent. Aétius, qui trouve dans cette invasion le moyen d'affaiblir les barbares déjà établis dans la Gaule, oppose à la nation des Huns les Westgoths de la Septimanie, les Franks Saliens de Merwig et quelques Allemans, débris d'anciennes cohortes auxiliaires. Les innombrables armées d'Aétius et d'Attila se rencontrèrent dans les plaines Catalauniques, arène immense, longue de cent lieues et large de soixante et dix. Trois cent mille cadavres jonchèrent le champ de bataille, et l'on vit un faible ruisseau qui traversait le théâtre de cette lutte gigantesque devenir un torrent de sang. Impuissant à s'ouvrir un passage à travers les soldats d'Aétius, Attila se retira dans son camp où il resta toute la journée du lendemain, faisant sonner ses trompettes et prêt à se précipiter, si sa retraite était forcée, dans un bûcher formé des selles de ses chevaux. Le rugissement du lion dans son antre effraya le vainqueur.

Attila s'éloigna sans être poursuivi; mais l'année suivante, comme il avait envahi l'Italie, il périt d'une mort soudaine, digne des récits qui entourèrent sa vie de terreur. Sa monarchie s'éteignit avec lui. Valentinien, ne redoutant plus qu'Aétius, fit assassiner le vainqueur des Huns. A la mort d'Aétius, dit la chronique de Marcellin, finit l'empire d'Occident.

Hildrik, fils de Hlodibald, avait profité de l'abaissement de l'autorité romaine pour rétablir la domination de son aïeul. Repoussé par le _magister militum_ Egidius, qui prend le titre de _princeps Romanorum_, il se réfugie chez les Thorings, reparaît, étend ses conquêtes jusqu'à la Loire, et revient mourir à Tournay.

L'an 476, un chef des Hérules, trouvant le titre d'empereur trop vil, l'abolit, et relègue Augustule, dernier successeur d'Auguste, dans une villa habitée autrefois par Marius et Lucullus, et située sur le promontoire Misène qui avait reçu son nom d'Enée, illustre aïeul des Césars.

L'an 481, Hlodwig, fils de Hildrik, est élevé à la royauté des Franks. Il inaugure son règne en dispersant l'armée du _rex Romanorum_ Syagrius, fils d'Egidius; puis, impatient de profiter des discordes des Burgundes, il épouse Hlotilde, nièce de l'usurpateur Gundbald. Hlotilde était chrétienne; et bientôt le farouche Hlodwig, cédant à ses prières, demanda à Remigius, évêque de Reims, de répandre les ondes sacrées du baptême sur sa longue chevelure. A son exemple, trois mille Franks consentent à renoncer solennellement au culte des idoles. Les chrétiens saluent dès ce moment avec enthousiasme la monarchie de Hlodwig qui, telle que la basilique dont sa frankiske a marqué la place dans la cité des _Parisii_, porte une croix à son sommet, mais ne repose à sa base que sur le fer d'un barbare. Le christianisme, que n'a pu ébranler la redoutable invasion des peuples septentrionaux, est appelé à recueillir désormais le fruit de leurs triomphes.

Vers cette époque, l'évêque Vedastus releva l'église d'Arras dont les ruines, cachées sous les ronces, servaient de retraite aux bêtes sauvages.

Dans une cabane située près de Reims vivait un solitaire nommé Antimund. Remigius lui ordonna, au nom des devoirs de la charité, de se dévouer à la rude et active carrière de l'apostolat. «Ceux que tu dois convertir au culte du Christ, ajoutait l'évêque de Reims, sont les Morins qui, bien que les plus reculés des hommes, ne seront bientôt plus éloignés de Dieu. C'est une nation dure et obstinée; mais souviens-toi que ceux qui résistent au glaive se soumettent à la parole du Seigneur.» Plusieurs années s'écoulèrent toutefois avant qu'Antimund parvînt à établir au milieu de ces peuples barbares le siége de son épiscopat.

Depuis les persécutions de Maximien, les chrétiens de Tournay avaient cherché un refuge hors de leur cité. Eleuthère était leur évêque au temps de la conversion de Hlodwig, et son hagiographe raconte que onze mille Franks reçurent de lui le baptême.

Les Franks ne renoncèrent toutefois que lentement à leurs superstitions et à leurs usages. Chrétiens humbles et dociles au pied des autels, ils retrouvaient dans leurs banquets les mœurs féroces de leurs pères. Nous savons d'ailleurs qu'une grande partie des Franks qui suivaient Hlodwig refusèrent d'abandonner leurs idoles, et allèrent rejoindre sur les bords de l'Escaut et de la Lys Raganher et Riker, autres rois franks issus, comme Hlodwig, de la race de Hlodi.

La victoire de Voglé, où les Westgoths et les Arvernes succombèrent, avait affermi la domination des Franks. Hlodwig reçut de l'empereur d'Orient Anastase les insignes du consulat, la chlamyde et la robe de pourpre; ensuite il alla à cheval, distribuant au peuple des pièces d'or et d'argent, se faire couronner dans la basilique de Tours.

Hlodwig, auguste, consul et chrétien, oublia les liens étroits qui l'unissaient autrefois aux Franks idolâtres du Nord, et ne se souvint plus que de la nécessité de préserver de nouvelles invasions la monarchie qu'il avait fondée. Il commença par la ruse l'œuvre que la violence devait achever. Il fit d'abord assassiner Sigbert, roi des Franks de Cologne, par son fils Hloderik lui-même; puis il adressa ce discours aux Franks de Sigbert: «Apprenez ce qui est arrivé: tandis que je naviguais sur l'Escaut, Hloderik, fils de mon parent Sigbert, attentait aux jours de son père, prétendant que c'était moi qui voulais sa mort. Hloderik a péri également, frappé par je ne sais quelle main; mais je suis complètement étranger à ces événements, car je ne puis répandre le sang de mes parents, ce qui serait un crime. Cependant, puisqu'il en est ainsi, je vous donnerai un conseil: si vous le trouvez bon, tournez-vous vers moi, afin que vous soyez sous ma protection.» Ainsi dit Hlodwig, et la royauté de Sigbert fut à lui.

Khararik, autre prince frank, fut livré avec son fils à Hlodwig, qui les dégrada en faisant raser leur chevelure pour les reléguer ensuite dans un cloître. Khararik pleurait de honte. Son fils lui dit: «C'est sur une tige verte que le feuillage a été coupé; mais il ne tardera pas à reparaître et à croître de nouveau. Puisse celui qui l'a fait tomber périr aussi promptement!» Ces paroles arrivèrent aux oreilles de Hlodwig. Il ne respecta plus la tige vigoureuse, impatiente de porter au loin ses altiers rameaux.

Le roi Raganher régnait à Cambray, et son domaine s'étendait vers le _Littus Saxonicum_. Hlodwig corrompit ses leudes en leur donnant des pièces de monnaie, des bracelets et des baudriers en airain recouvert d'or. Raganher, trahi par son armée, voulait fuir; mais il fut arrêté par les siens et conduit avec son frère Riker devant Hlodwig. «Pourquoi, dit Hlodwig à Raganher, as-tu déshonoré notre race en te laissant enchaîner? Il eût mieux valu mourir.» Et il abaissa sa hache sur sa tête. Puis s'adressant à Riker, il ajouta: «Si tu avais porté secours à ton frère, il n'aurait pas été enchaîné.» Et il frappa Riker d'un coup de hache. Les leudes de Raganher se plaignaient d'avoir été payés en fausse monnaie: «Ceux qui trahissent leurs maîtres n'en méritent point d'autre,» leur répondit le vainqueur, plein de mépris pour ceux dont il n'avait plus besoin. «Malheur à moi! s'écria Hlodwig lorsque l'œuvre de destruction fut achevée; tel qu'un voyageur dans des régions étrangères, je n'ai plus de parents qui puissent m'aider si les jours d'adversité arrivaient.» Il parlait ainsi, dit Grégoire de Tours, non qu'il regrettât ses crimes, mais par ruse, afin de découvrir s'il ne lui restait pas quelque parent qu'il eût oublié de faire périr. La mort exauça la plainte hypocrite du roi frank, et le réunit dans la tombe aux princes de sa race qu'avait immolés sa main.

Les amis de Raganher avaient cherché un refuge dans les colonies saxonnes établies au bord de la mer, et réclamèrent leur appui. Peu d'années après, sur une flotte qui cinglait du rivage des Danes vers les limites de l'empire des fils de Hlodwig, se trouvait un guerrier frank qui se disait issu de la race de Hlodi. C'était un fils de Raganher. Il tenta de reconquérir par les armes l'autorité de son père, fut défait et ne reparut plus.

Les Saxons repoussés par les successeurs de Hlodwig se consolèrent par d'autres conquêtes. Vers le milieu du cinquième siècle, deux de leurs chefs, Hengst et Horsa, avaient abordé en Bretagne. Lorsque l'expédition du fils de Raganher échoua, leurs colonies, mêlées à celles des Angles, autre peuple dane, dominaient déjà sur les rivages de l'Angleterre.

Après la mort de Hlodwig ses Etats avaient été partagés entre ses fils. L'un d'eux, Hlother, règne à Soissons et sur les pays situés au nord et à l'ouest; mais il recueille plus tard tout l'empire frank des Gaules. Soutenu par les populations idolâtres et féroces qui avaient obéi à Raganher, il fait périr son fils Chram et livre aux flammes la célèbre basilique de Tours. Puis, se croyant poursuivi par la colère du Dieu des chrétiens, il expire à Compiègne en disant: «Quelle est donc la puissance de ce roi du ciel qui tient dans sa main la vie des plus grands princes?»

Sous le règne de Hlother, l'évêque de Tournay Eleuthère mourut frappé par ceux que la sainte éloquence de sa parole n'avait pu désarmer. Son ami Médard, évêque de Noyon, lui donna la sépulture et fut son successeur. Médard joignit à l'évêché de Noyon celui de Tournay; mais il n'oublia point quels soins et quel zèle réclamaient les pays jadis confiés à l'apostolat d'Eleuthère.