Part 19
Il appartenait à la Flandre d'occuper le premier rang à chaque page de l'histoire des croisades. Le légat du pape, l'évêque d'Albano, était mort en 1188 dans un bourg d'Artois en prêchant la guerre sainte. Sa voix expirante fut entendue, et sept mois avant que Richard eût traversé la mer, Philippe d'Alsace, qui devait se rendre en France pour accompagner les deux rois, confia à Jacques d'Avesnes «li bons chevalier» le commandement de la flotte des pèlerins flamands: sur cette flotte s'embarquèrent le comte de Dreux et son frère Philippe, évêque de Beauvais; Hellin de Wavrin, sénéchal de Flandre, et son frère Roger, évêque de Cambray, dont les mœurs n'étaient pas moins belliqueuses que celles de l'évêque de Beauvais. Quelques-uns de leurs navires se dirigèrent d'abord vers le port de Darmouth, où d'autres pèlerins anglais les rejoignirent. Jacques d'Avesnes avait déjà franchi le détroit de Gades, lorsque le reste de la flotte jeta l'ancre, dans les premiers jours de juillet 1188, au pied des remparts de Lisbonne. Le roi don Sanche de Portugal, dont Philippe d'Alsace avait épousé la sœur, engagea vivement les pèlerins flamands à s'arrêter quelques jours dans ses Etats pour faire le siége de la ville de Sylva, dont l'antique origine remontait, disait-on, à Sylvius, fils d'Enée. Il jura solennellement, et trois évêques répétèrent son serment, que tout l'or, l'argent et les vivres dont les croisés pourraient s'emparer, leur appartiendraient sans partage. Les historiens du douzième siècle racontent avec admiration que trois mille cinq cents chrétiens n'hésitèrent point à attaquer une ville bâtie sur un rocher inaccessible et dix fois plus considérable que Lisbonne. Dès le troisième jour de leur arrivée, ils enlevèrent le faubourg où se trouvait la seule fontaine que possédassent les assiégés. Les Mores, quel que fût leur nombre, se virent réduits à capituler, et la mosquée devint une église où l'un des pèlerins de Flandre fut consacré évêque. L'armée portugaise avait assisté, silencieuse et immobile, à ces merveilleux succès.
Le bruit de cette victoire retentit jusque dans l'Afrique. L'empereur de Maroc réunit une armée l'année suivante et débarqua dans les Algarves. Un de ses émirs menaçait Sylva, lorsque des vaisseaux anglais et flamands cinglèrent vers le rivage. Ils portaient quelques croisés, qui s'empressèrent d'aborder et de briser leurs navires pour en former des palissades devant lesquelles échouèrent tous les efforts des infidèles. A la même époque, comme si le ciel avait guidé leur marche, d'autres croisés arrivaient à l'embouchure du Tage et rejoignaient le roi don Sanche à Santarem. L'empereur de Maroc avait conquis Torres-Novas et assiégeait le château de Thomar qui appartenait aux templiers. Les Sarrasins apprirent avec effroi l'arrivée des pèlerins septentrionaux, et se montrèrent aussitôt disposés à la paix. Ils demandaient qu'on leur restituât Sylva, et promettaient en échange d'évacuer le bourg de Torres-Novas et de conclure une trêve de sept années: leurs propositions avaient été rejetées, et déjà les chrétiens se rangeaient sous les bannières de la croix pour marcher au combat, lorsqu'on leur annonça que le prince africain était mort: toute son armée s'était dispersée.
Une année s'écoula avant que les rois de France et d'Angleterre eussent terminé leurs préparatifs. Enfin, le 15 septembre 1190, la flotte de Philippe-Auguste entra dans le port de Messine, et, cinq jours après, Richard le rejoignit dans le royaume de Tancrède. Le comte de Flandre s'était arrêté à Rome où Henri VI, héritier de Frédéric Barberousse, allait ceindre la couronne impériale. Dans les derniers jours de février, il accompagna Aliénor de Guyenne et Bérengère de Navarre jusqu'au port de Naples, où il trouva des galères anglaises qui le portèrent en Sicile.
De violentes discordes avaient éclaté entre les deux rois. En vain avait-on appelé, des montagnes de la Calabre, un célèbre ermite pour qu'il interposât sa médiation. C'était un pieux vieillard qui avait annoncé au prince anglais que Salah-Eddin était l'une des sept têtes du dragon de l'Apocalypse, et qu'il faudrait sept années pour le vaincre, mais que cette guerre rendrait le nom de Richard Cœur de Lion plus glorieux que celui de tous les rois de la terre. Ces prédictions avaient été écoutées avec respect: on repoussa ses conseils dès qu'il prêcha la concorde et l'union.
Les deux rois cherchaient à s'attacher le comte de Flandre; Philippe d'Alsace semblait toutefois plus favorable à Richard. Ajoutons, à son honneur, qu'il parvint à apaiser ces démêlés funestes qui enchaînaient dans un port de la Sicile toutes les espérances et tout l'avenir de la croisade. Une des conditions de la réconciliation des deux monarques était de partager toutes les conquêtes qu'ils pourraient faire en Asie.
Vers les premiers jours du printemps, les flots de la mer qui baigne Paros et la Crète se couvrirent de nombreux vaisseaux. C'était la flotte des princes chrétiens. Tandis que Richard s'arrêtait à l'île de Chypre pour y renverser un tyran de la maison des Comnène, Philippe-Auguste abordait, le 29 mars 1191, sur le rivage de Ptolémaïde.
Déjà depuis deux années durait ce siége fameux que Gauthier Vinesauf a comparé au siége de Troie. Comme au siècle de Priam, c'était la lutte de l'Europe et de l'Asie, de l'Orient et de l'Occident, non plus divisés par le rapt d'une femme, mais appelés à se disputer un tombeau, le seul que la mort eût laissé vide. Du reste, ce siége ne devait pas être moins sanglant que celui de Pergame. D'après le récit des historiens chrétiens, les croisés y perdirent cent vingt mille hommes, et les chroniques arabes ajoutent que cent quatre-vingt mille Sarrasins y succombèrent. Si Richard y renouvela les exploits d'Achille, Philippe-Auguste n'y montra pas moins d'habileté dans ses ruses que le prudent Ulysse. Enfin, pour compléter ce rapprochement que nous empruntons à un historien contemporain, nous rappellerons une peste aussi terrible que celle qui autrefois, sous les flèches d'Apollon irrité, avait livré tant d'illustres victimes à la faim des chiens et des oiseaux. Lorsque le roi de France débarqua en Asie, le sol que ses pas allaient fouler avait déjà reçu les tristes restes de dix-huit évêques, de quarante-quatre comtes et d'une multitude innombrable de barons et de chevaliers. Il faut nommer le duc de Souabe, les comtes de Pouille, de Blois et de Sancerre, l'évêque de Cambray, Robert de Béthune, Guillaume de Saint-Omer, Athelstan d'Ypres, Eudes de Trazegnies, Ywan de Valenciennes. Plus heureux que leurs compagnons, Louis Herzeele d'Herzeele et Eudes de Guines avaient péri par le fer des infidèles.
Aliénor de Guyenne et la jeune reine d'Angleterre, Bérengère de Navarre, précédant de peu de jours le vainqueur d'Isaac Comnène, arrivèrent à Ptolémaïde le 1er juin. Tandis que les navires anglais, ornés de pampres et de roses, fendaient lentement le flot azuré, de nombreux signes de deuil attristaient le rivage. Au pied de la Tour-Maudite, les chevaliers chrétiens, dont les larmes avaient déjà tant de fois coulé pendant le siége de Ptolémaïde, gémissaient sur un cercueil. La croisade comptait un martyr de plus. C'était le comte de Flandre. Selon quelques historiens, il avait été atteint de la peste; selon d'autres, il avait succombé à la douleur qu'il ressentit en voyant toutes les machines des assiégeants consumées par le feu grégeois.
Jacques d'Avesnes, qui n'avait cessé de se signaler par son courage, survécut peu à Philippe d'Alsace. A la mémorable bataille d'Arsur, dont le nom lui rappelait la gloire d'un autre sire d'Avesnes, il perdit un bras et continua à combattre, jusqu'à ce qu'il tombât en s'écriant: «O bon roi Richard, venge ma mort!» La chronique du monastère d'Andres le compare aux Macchabées, et le roi d'Angleterre mêla au récit de sa victoire l'hommage de ses regrets. «Nous avons perdu, écrivait-il, un brave et pieux chevalier qui était la colonne de l'armée.»
A cette même époque, un chevalier de la maison de Saint-Omer, Hugues, prince de Tabarie, prisonnier des infidèles, exposait à Salah-Eddin les maximes et les devoirs de la chevalerie, nobles enseignements où le chrétien captif triomphait encore.
Salehadins molt l'onora. Por chou que preudom le trova.
Ptolémaïde avait été conquise: Jérusalem resta au pouvoir des infidèles. Le roi d'Angleterre aperçut ses remparts du haut des collines d'Emmaüs, où s'étaient jadis agenouillés les croisés de Godefroi de Bouillon. Il ne lui fut point donné d'aller plus loin, et c'est l'historien de saint Louis qui raconte qu'on entendit alors Richard Cœur de Lion s'écrier en pleurant: «Biau sire Diex, je te prie que tu ne seuffres que je voie ta sainte cité, puisque je ne la puis délivrer des mains de tes ennemis.»
Telle fut la fin de la troisième croisade.
LIVRE SEPTIÈME.
1191-1205.
Avénement de la dynastie de Hainaut. Baudouin VIII.--Baudouin IX. Croisade.--Conquête de Constantinople.
Lorsque Philippe-Auguste demanda à Richard que, conformément au traité de Messine, il lui cédât la moitié de ses conquêtes dans l'île de Chypre, le monarque anglais se contenta de lui répondre: «J'y consens, pourvu que tu partages aussi avec moi les dépouilles du comte de Flandre.»
Le roi de France ne voulait partager avec personne les dépouilles qu'il convoitait. «Il cherchait, dit Roger de Hoveden, à trouver une occasion de s'éloigner du siége de Ptolémaïde pour s'emparer du comté de Flandre.» A peine quelques semaines s'étaient-elles écoulées, que Philippe-Auguste déclara qu'il abandonnait les croisés pour retourner en Europe.
Cependant, quelle qu'eût été la célérité du départ de Philippe-Auguste, il arriva trop tard pour réaliser complètement ses desseins. Le chancelier de Hainaut, Gilbert, prévôt de Mons, se trouvait en Italie lorsque des pèlerins lui annoncèrent la mort du comte de Flandre: le messager qu'il se hâta d'envoyer à son maître voyagea si rapidement, que Baudouin le Magnanime fit reconnaître son autorité dans les provinces flamandes avant que l'on y eût appris que la dynastie d'Alsace s'était éteinte au siége de Ptolémaïde. L'archevêque de Reims, Guillaume aux Blanches Mains, qui gouvernait la France pendant l'absence du roi, n'avait point tardé, à son exemple, de prendre possession de l'Artois, jadis donné en dot à la reine Elisabeth, qui était morte l'année précédente: la veuve de Philippe d'Alsace avait jugé également l'occasion favorable pour demander que les villes de Gand, de Bruges, de Grammont, d'Ypres, de Courtray, d'Audenarde, fussent réunies à son douaire qui comprenait déjà toute la West-Flandre. Mathilde, qui selon l'usage de cette époque, portait le titre de reine parce qu'elle était fille de roi, s'était alliée secrètement à l'archevêque de Reims: son ambition, qui devait appeler tant de malheurs sur la Flandre, s'applaudissait de ces divisions; mais la plupart des villes lui fermèrent leurs portes: on vit même en Artois les habitants de Saint-Omer prendre les armes pour protester des sympathies qui les attachaient à la Flandre. La reine Mathilde et l'archevêque de Reims s'effrayèrent: ils virent avec joie des conférences s'ouvrir à Arras, et l'on y conclut un traité qui laissait l'Artois au pouvoir de la France, mais qui contraignit du moins la reine Mathilde à se contenter des cités de Lille, de Cassel, de Furnes, de Bergues et de Bourbourg, qui formaient primitivement son douaire.
La paix d'Arras fut faite au mois d'octobre: Philippe-Auguste ne revint à Paris que le 27 décembre: sa colère fut extrême en apprenant ce qui avait eu lieu; et lorsque le comte de Hainaut se rendit auprès de lui pour remplir ses devoirs de feudataire, il ne se contenta point de refuser l'hommage du comté de Flandre, il voulut le faire arrêter et le garder dans quelque château, comme depuis Philippe le Bel retint Gui de Dampierre. Baudouin, averti par ses amis, parvint à fuir dans ses Etats: ses vassaux accoururent à sa voix, et déjà tout semblait annoncer la guerre, quand on sut que des négociations avaient été entamées à Péronne. Le roi de France exigea une somme de cinq mille marcs d'argent, comme droit de relief féodal, et peu après la cérémonie de l'hommage s'accomplit solennellement à Arras.
D'autres soins occupèrent désormais exclusivement l'ambition de Philippe-Auguste. Richard Cœur de Lion avait quitté Ptolémaïde le 7 octobre 1192, et après une navigation assez lente jusqu'à Corfou, il s'était séparé à Raguse de la reine Bérengère qu'Etienne de Tournehem devait conduire à Rome. Les soupçons que lui inspirait la déloyauté des princes allemands l'avaient engagé à s'habiller en marchand et à ne conserver avec lui qu'un petit nombre de compagnons. L'un de ceux-ci était Baudouin de Béthune, qui, par dévouement pour Richard, cherchait, en s'entourant d'une pompe toute royale, à faire croire qu'il était lui-même le monarque anglais. Toutes ces ruses furent inutiles: Richard, arrêté près de Vienne, fut livré par le duc d'Autriche à l'empereur, et bientôt après enfermé dans une prison.
Si Philippe-Auguste n'avait point préparé cette trahison, il s'en applaudit comme d'une victoire et voulut en profiter. Le comte de Mortain, Jean sans terre, frère de Richard, accepta avec empressement le rôle d'usurpateur qu'un prince étranger lui proposait, et rendit hommage au roi de France de tous les fiefs situés en deçà de la mer. On vit s'assembler sur les rivages de la Flandre, épuisée et affaiblie, une foule d'aventuriers qui s'armaient au nom du roi Jean, mais par l'ordre du roi de France. Tandis que Philippe-Auguste épousait à Arras Ingelburge, fille du roi Waldemar, pour obtenir l'appui des vaisseaux danois, une autre flotte se réunissait à Witsand pour menacer le rivage anglais: mais la vieille Aliénor de Guyenne l'avait fait garder avec soin, et le roi de France préféra entraîner cette armée avide de pillage et le comte Baudouin lui-même sous les remparts de Rouen: il y rencontra de nouveau une résistance à laquelle il ne s'attendait point, et fut réduit à lever le siége.
Le roi de France espérait un succès plus complet de l'ambassade qu'il avait envoyée à l'empereur Henri VI, pour le prier de lui remettre Richard qu'il accusait d'avoir forfait à ses devoirs de vassal. Pour réussir dans cette démarche, il fallait répandre beaucoup d'or; mais le roi de France négligea ce moyen infaillible de succès: Richard, plus habile, opposa à l'avarice de Philippe-Auguste une prodigalité qui le sauva. Les barons allemands, comblés de ses largesses, se ressouvinrent des priviléges des croisés, et l'empereur s'associa à leurs sentiments lorsqu'on lui offrit une rançon de cent cinquante mille marcs d'argent: il voulut même, pour lutter de générosité, abandonner à son prisonnier toutes ses prétentions sur le royaume d'Arles et la province. C'est ainsi qu'en Orient Salah-Eddin, réclamant l'amitié de son illustre adversaire, avait voulu partager toutes ses conquêtes avec lui.
Deux noms que la Flandre a le droit de revendiquer se rattachent à la délivrance de Richard Cœur de Lion: l'un, tout populaire, est celui du ménestrel Blondel, né au bourg de Nesle, sur la frontière des Etats de Philippe d'Alsace; l'autre est celui d'Elie de Coxide, abbé des Dunes, qui fut l'un des ambassadeurs envoyés par la reine Aliénor à la cour de l'empereur d'Allemagne. Elie de Coxide, l'un des hommes les plus éloquents de son temps, obtint, pour son abbaye, des dîmes, des immunités et des possessions territoriales, qui lui donnaient le droit d'élire un député au parlement d'Angleterre. A ces noms, il faut joindre celui de Baudouin de Béthune. Après le départ du roi d'Angleterre, il était resté comme otage dans les prisons de Léopold d'Autriche. Ce prince cruel avait résolu de le faire périr si le roi d'Angleterre ne lui livrait deux princesses, l'une sœur d'Arthur de Bretagne, l'autre fille de l'empereur de Chypre. Richard, pour sauver son ami, lui remit les deux jeunes filles; mais il parut que le ciel ne voulait point permettre ce sacrifice. A des incendies affreux succédèrent de désastreuses inondations; enfin une épidémie vint qui frappa le duc Léopold et rendit la liberté aux infortunées captives. A son retour, Baudouin de Béthune reçut du roi Richard le comté d'Aumale.
Partout où le roi d'Angleterre avait passé en quittant l'Allemagne, il laissait des amis et des alliés. Les ducs de Limbourg et de Brabant, l'évêque de Liége, le comte de Hollande, étaient prêts à le soutenir. L'archevêque de Cologne l'accompagna jusqu'au port d'Anvers, formé, dit Roger de Hoveden, par la réunion des eaux de l'Escaut à celles de la mer. Il n'osait point traverser la Flandre, où dominait l'autorité de Philippe-Auguste, et préféra les périls que présentait la navigation au milieu des îles et des bancs de sable dont étaient parsemées les bouches du fleuve. Pendant le jour, il se rendait à bord de la galère du Normand Alain Tranchemer; mais dès que la nuit était venue, il se retirait sur un grand navire anglais: il lui fallut quatre jours pour arriver d'Anvers au havre du Zwyn; enfin, le 10 mars 1194, il aborda à Sandwich.
En 1184, Philippe-Auguste, irrité contre Philippe d'Alsace, avait exilé Elisabeth de Hainaut; en 1193, moins de trois mois après son mariage avec la fille du roi Waldemar, apprenant la délivrance prochaine de Richard et mécontent de ce que les flottes danoises avaient tardé trop longtemps à cingler vers l'Angleterre, il répudia également la malheureuse Ingelburge, et ce fut dans les domaines qui avaient appartenu à Philippe d'Alsace qu'elle trouva un asile. L'évêque de Tournay la vit au monastère de Cysoing, cherchant la résignation dans la piété et l'oubli du monde dans le sein de Dieu.
«Qui pourrait avoir le cœur assez dur, s'écriait-il, pour ne pas s'émouvoir des malheurs qui accablent une jeune et illustre princesse, issue de tant de rois, vénérable dans ses mœurs, modeste dans ses paroles et pure dans ses œuvres? Si sa figure est belle, sa foi ajoute encore à sa beauté; elle est jeune, mais elle est prudente comme si elle avait beaucoup vécu. Si Assuérus connaissait ses vertus, il étendrait son sceptre généreux sur cette nouvelle Esther et la rappellerait dans ses bras. Il lui adresserait ces paroles d'amour dont s'est servi Salomon: Revenez, revenez, pour que je sois avec vous. Il lui dirait: Revenez, vous qui êtes pleine de noblesse; revenez, vous qui charmez par votre bonté; revenez, vous qui brillez par vos vertus et la chasteté de vos mœurs! Et cependant cette princesse, si illustre et si sainte, est réduite à tendre la main aux aumônes! Souvent je l'ai vue pleurer, et j'ai pleuré avec elle!»
Philippe-Auguste resta insensible à ces cris de douleur: il avait fait établir par l'archevêque de Reims de douteuses relations de consanguinité, dans lesquelles figurait le comte de Flandre Charles le Bon.
Ce fut Richard qui vengea Ingelburge. Deux mois après son retour en Angleterre, il abordait en Normandie pour combattre le roi de France. Jean de Mortain s'était réconcilié avec son frère, et de nombreuses victoires suivirent la soumission des rebelles.
Le règne de Baudouin le Magnanime et de Marguerite d'Alsace s'achevait au milieu des combats. Tandis que le sang rougissait les plaines du Maine et du Poitou, la Flandre était pleine de trouble et d'agitation. La reine Mathilde y avait formé un complot dans lequel était entré Roger de Courtray. Thierri de Beveren réclamait le comté d'Alost et avait réussi à s'emparer de Rupelmonde. Le duc de Brabant, qui, comme neveu de Philippe d'Alsace, était naturellement l'ennemi et le rival de Baudouin, le marquis de Namur, qui voulait révoquer la donation de ses Etats qu'il lui avait faite précédemment, l'évêque de Liége, leur constant allié, soutinrent sa rébellion. Les plus fiers barons des marches de la Meuse avaient réuni leurs vassaux sous leurs bannières. Le roi de France s'alarma de cette vaste confédération féodale, et ordonna à ses hommes d'armes d'envahir le Brabant avec les milices de Flandre et de Hainaut. Une bataille décisive se livra, le 1er août 1194, près de Noville, sur les bords de la Méhaigne. Le triomphe de Baudouin fut complet: quatre cents chevaliers et vingt mille fantassins périrent en cherchant à l'arrêter. Le marquis de Namur fut fait prisonnier et perdit ses Etats. Le duc de Brabant demanda aussitôt la paix, et la reine Mathilde suivit leur exemple; mais son humiliation fut plus profonde, car ce ne fut point assez qu'elle se soumît au jugement du roi et renonçât à toutes ses prétentions et à tous les accroissements qu'avait subis son domaine: Philippe-Auguste, qui craignait peut-être qu'elle n'offrît sa main à quelque haut baron de France, dans lequel elle trouverait un vengeur, la força d'épouser l'un des princes qui lui étaient les plus dévoués, le duc Eudes de Bourgogne. A peine ce mariage avait-il été célébré qu'il fut rompu par l'autorité ecclésiastique pour des motifs de consanguinité, et la fière princesse portugaise se vit de nouveau réduite à promettre au roi qu'elle ne chercherait point à contracter un autre mariage sans avoir obtenu son assentiment préalable.
A cette guerre succéda une expédition dirigée contre le comte de Hollande, qui voulait opposer ses entraves à l'activité de la navigation flamande. Il ne put défendre l'île de Walcheren et se hâta de redresser les griefs de la Flandre.
Marguerite avait rendu le dernier soupir le 15 novembre 1194: Baudouin le Magnanime ne lui survécut qu'une année. L'héritier des comtés de Flandre et de Hainaut portait le même nom que son père, et il lui était réservé de l'illustrer plus qu'aucun de ses aïeux.
Lorsque Baudouin, fils de Marguerite, arriva à Compiègne pour y rendre hommage des terres qu'il tenait en fief, Philippe-Auguste célébrait ses noces avec Agnès de Méranie. La présence du neveu d'Elisabeth au milieu de ces fêtes rappela-t-elle à Agnès de Méranie les infortunes de deux autres reines? Baudouin put-il oublier, en assistant à ces pompeuses cérémonies, qu'une princesse de la maison de Hainaut avait occupé ce même trône et en était descendue pour vivre dans l'exil? Philippe-Auguste n'était point devenu plus généreux: il voyait dans le comte de Flandre un jeune homme de vingt-trois ans, qui ne pouvait posséder ni l'expérience, ni l'influence nécessaires pour consolider sa puissance récente. Soit qu'il surprît sa bonne foi, soit qu'il employât les moyens d'intimidation que donne une autorité supérieure, il réussit à modifier complètement l'acte d'hommage tel qu'il avait eu lieu jusqu'à cette époque; et Baudouin s'engagea non-seulement à obliger quarante barons de Flandre et de Hainaut à répéter le même serment, mais de plus il abandonna au roi les fiefs de Boulogne, de Guines et d'Oisy, et déclara solennellement requérir les évêques de Reims, de Cambray, de Tournay et de Térouane, de l'excommunier s'il manquait en quelque chose à ses devoirs de vassal. Les lettres patentes qu'il scella à cet égard furent remises au roi, et il fut expressément convenu que l'excommunication ne pourrait être levée tant que le roi de France n'aurait pas obtenu réparation de ses griefs. Le pape Innocent III confirma cet engagement.
Cependant Baudouin, en rentrant dans ses Etats, entendit s'élever autour de lui les murmures de ceux qui lui reprochaient de subir, comme son père, le joug odieux de Philippe-Auguste, et dès ce moment il rechercha l'amitié du roi d'Angleterre.