Histoire de Flandre (T. 1/4)

Part 18

Chapter 183,538 wordsPublic domain

Peut-être Raoul de Bruges reçut-il en Flandre la visite du célèbre géographe de Ceuta, Mohammed-el-Edrisi, qui avait résolu de parcourir toute l'Europe avant d'écrire sa description du monde. «La Flandre, y dit-il, est bornée à l'orient par le pays de Louvain. Elle compte au nombre de ses villes, Tournay, Gand, Cambray, Bruges et Saint-Omer. Ce pays, couvert de villages, est partout cultivé avec le plus grand soin. La principale de ses villes est celle de Gand, bâtie sur la rive orientale de la Lys. On admire ses vastes habitations et ses beaux édifices; elle est située au milieu des vergers, des vignobles et des champs les plus fertiles. A quinze milles de Gand, vers l'ouest, s'élève la ville de Bruges, qui, bien que moins étendue, possède une nombreuse population. Des vignobles et des campagnes fertiles l'entourent également.»

Un évêque gallois, chassé de son siége par la colère de Henri II comme l'archevêque de Canterbury, a célébré avec le même enthousiasme la puissance du comte de Flandre: «J'étais arrivé à Arras, écrit-il, lorsque tout à coup un grand tumulte s'éleva dans la ville. Le comte Philippe de Flandre, qui est si grand, avait fait exposer au milieu de la place du marché un bouclier solidement fixé à un poteau, et c'était là que les écuyers et les jeunes gens, montés sur leurs chevaux, préludaient à la guerre, et éprouvaient leurs forces en enfonçant leurs lances dans le bouclier. J'y vis le comte lui-même, j'y vis tant de nobles, tant de chevaliers et tant de barons vêtus de soie, j'y vis s'élancer tant de superbes coursiers, j'y vis briser tant de lances, que je ne pouvais assez admirer tout ce qui s'offrait à mes yeux. Cependant lorsque cette enceinte eut été occupée pendant environ une heure par cette nombreuse noblesse, le comte Philippe se retira soudain suivi de tous les siens; à toutes ces pompes avait succédé le silence, et je compris combien promptement s'évanouissent ici-bas les créations de la vanité.»

Ainsi s'évanouirent aussi ces jours heureux où la paix multipliait ses bienfaits. Jeux de la poésie, travaux de la science, brillants tournois de la chevalerie, tout disparut le même jour. La guerre, qui avait cessé le 1er novembre 1179, reprit deux années après, vers le mois de novembre 1181. Louis VII était descendu au tombeau. Philippe-Auguste avait seize ans: il était impatient d'exercer seul cette autorité que la mort de son père semblait remettre tout entière en ses mains. Parmi les barons qui l'environnaient, on en comptait plusieurs que l'ambition et l'envie excitaient sans cesse à entourer le jeune prince de conseils hostiles au comte de Flandre. Les historiens du douzième siècle nous ont conservé les noms des barons de Clermont et de Coucy. Tous deux appartenaient à l'aristocratie féodale du Vermandois, avec laquelle Philippe d'Alsace avait eu de fréquents démêlés. Raoul de Coucy lui avait refusé l'hommage de ses domaines, en même temps que Raoul de Clermont lui disputait la possession du bourg de Breteuil.

Ces mauvaises dispositions éclatèrent plus manifestement en 1182. La comtesse de Flandre était morte à Arras le 27 mars, ne laissant point de postérité. Sa sœur Éléonore, mariée tour à tour au comte de Nevers, à Matthieu et à Pierre d'Alsace, leur avait survécu. Le grand chambellan de France, Matthieu de Beaumont, qu'elle venait d'épouser en quatrièmes noces, ne tarda point à réclamer, à titre héréditaire, les vastes Etats du comte Raoul de Vermandois. Philippe-Auguste appuya ses prétentions, et somma Philippe de lui remettre plusieurs domaines qui, soit au temps de Hugues de Vermandois, frère du roi Philippe Ier, soit à une époque plus récente, avaient été distraits des terres de la couronne. Le comte de Flandre s'appuyait en vain sur les dons solennels confirmés par Louis VII, que Philippe-Auguste lui-même avait renouvelés: le jeune roi prétextait l'ignorance de sa minorité et l'inviolabilité du domaine royal. Il ne pouvait même oublier qu'il avait épousé Elisabeth de Hainaut par les conseils du comte de Flandre; impatient de rompre tous les liens qui lui rappelaient le souvenir de sa tutelle, il avait résolu de répudier cette jeune princesse. Déjà le jour de cette triste cérémonie était fixé. Elisabeth, prosternée au pied des autels, ne cessait de prier Dieu de la défendre contre la malignité de ses ennemis; lorsqu'elle se présenta au palais, suivie d'une multitude de pauvres, sa vertu brillait d'un si grand éclat que ses ennemis eux-mêmes la respectèrent, et le roi, renonçant à son projet, la laissa dans sa retraite de Senlis.

La lutte entre la royauté et l'autorité des grands vassaux signale les premières années du gouvernement de Philippe-Auguste. Cependant ni le roi, ni les grands vassaux, ne sont assez forts pour obtenir une victoire décisive et complète. Ce ne sera qu'à la fin de ce même règne que nous verrons paraître les communes, autre élément de la puissance nationale, jusqu'alors multiple et faible, bientôt remarquable par son influence et son unité.

En 1182, les hauts barons de France comprenaient bien que les prétentions de Philippe-Auguste étaient une menace dirigée contre leur autorité. Au moment où les rois de France et d'Angleterre, guidés par les mêmes motifs, formaient une alliance intime, le comte de Flandre, le duc de Bourgogne, les comtes de Blois et de Sancerre, se confédéraient à leur exemple. Philippe d'Alsace avait même envoyé l'abbé d'Andres à Rome pour demander qu'il lui fût permis d'épouser la comtesse de Champagne. Tandis que le roi exilait la jeune princesse issue de la dynastie karlingienne, ils cherchaient un chef dans l'empereur Frédéric Barberousse, qui se vantait de reconstituer le vaste empire de Karl le Grand. Ces souvenirs, ces traditions, ces espérances leur plaisaient d'autant plus que depuis longtemps le sceptre des Césars germaniques était devenu le jouet des ambitions féodales.

«Le comte de Flandre, dit un chroniqueur, excita contre son seigneur lige tous les adversaires qu'il put découvrir. Il prétendait que les choses en étaient arrivées à ce point que le roi voulait renverser tous les châteaux ou en disposer à son gré.» On avait proclamé en France, en Flandre et en Angleterre, une ordonnance qui obligeait tout homme qui possédait cent livres à entretenir un cheval et une armure complète: ceux qui avaient vingt-cinq livres devaient acheter une cotte de mailles, un casque de fer, une lance et un glaive; il était permis à ceux qui étaient plus pauvres de ne porter qu'un arc et des flèches.

Le chapelain de Philippe-Auguste, dans le poëme qu'il a consacré à la gloire de son maître, nous a laissé un brillant tableau de l'enthousiasme qui animait la Flandre prête à combattre.

«Une ardeur belliqueuse éclate de toutes parts; la commune de Gand, fière de ses maisons ornées de tours, de ses trésors et de ses nombreux bourgeois, donne au comte vingt mille hommes, tous habiles à manier les armes. A son exemple s'empresse celle d'Ypres, célèbre par la teinture des laines. Les habitants de l'antique cité d'Arras se hâtent d'accourir. Bruges, riche de ses moissons et de ses prairies, choisit dans ses murs ses combattants les plus intrépides. Lille, dont les nations étrangères admirent les draps aux couleurs éclatantes, prépare également ses nombreuses phalanges. Le peuple qui révère saint Omer embrasse le parti du comte et lui envoie plusieurs milliers de jeunes gens illustres par leur valeur. Hesdin, Gravelines, Bapaume, Douay arment tour à tour leurs bataillons pour la guerre... La Flandre tout entière appelait aux combats ses nombreux enfants. La Flandre est un pays riche et prospère. Son peuple, aussi sobre que frugal, se distingue par ses vêtements brillants, sa taille élevée, l'élégance de ses traits, la vivacité des couleurs qui rehaussent la blancheur de son teint; ses troupeaux lui prodiguent leur lait et leur beurre. La tourbe sèche, enlevée du fond de ses marais, alimente son foyer, et la mer, qui le nourrit de ses poissons, lui porte des navires chargés de trésors précieux.»

Philippe d'Alsace était le véritable chef de la guerre. Lorsque le comte de Sancerre conquit le château de Saint-Brice, il en fit hommage au comte de Flandre «et devint son homme lige,» dit Roger de Hoveden. Son neveu Henri de Louvain lui amena quarante chevaliers, et le comte de Hainaut conduisit également sous ses bannières les plus vaillants hommes d'armes de ses Etats.

«Les bataillons du comte, poursuit Guillaume le Breton, étincellent sous leurs ornements aux couleurs variées. Le souffle des brises fait ondoyer leurs étendards; leurs armes dorées par le soleil doublent l'éclat de ses rayons. Le comte, plein d'une joie secrète, s'élance aux combats, et se croit déjà vainqueur. Il ne doute point qu'accompagné d'un si grand nombre de guerriers intrépides, il ne lui soit facile de vaincre le roi.»

Cette armée comprend deux cent mille hommes. Philippe d'Alsace la guide d'abord vers Corbie dont il forme le siége. Corbie avait autrefois appartenu à la Flandre, à l'époque où Athèle, fille du roi Robert, l'apporta en dot à Baldwin le Pieux. La première enceinte est livrée aux flammes, mais la seconde résiste, protégée par les eaux de la Somme; de là, Philippe court ravager les bords de l'Oise jusqu'au pied des remparts de Noyon et de Senlis. Le redoutable château de Dammartin tombe en son pouvoir; mais ces succès ne calment point sa colère, et il s'est écrié, raconte l'auteur de _la Philippide_: «Il faut que les guerriers de Flandre brisent les portes de Paris, il faut que mon dragon paraisse sur le Petit-Pont, et que je plante ma bannière dans la rue de la Calandre.» En effet, le comte de Flandre poursuit sa marche vers la Seine: il recueille un butin immense, s'empare du château de Béthisy et s'avance jusqu'à Louvres.

Les rois de France et d'Angleterre n'avaient rien fait pour arrêter l'invasion du comte de Flandre. Ils préféraient réunir toutes leurs forces contre ses alliés, et c'est ainsi qu'ils avaient réduit successivement le duc de Bourgogne, la comtesse de Champagne et le comte de Sancerre à déposer les armes. Le péril qui menaçait Paris rappela enfin Philippe-Auguste au secours de sa capitale; mais les Anglais, soit qu'ils fussent déjà las de la guerre, soit que d'anciennes sympathies de race, fortifiées par les relations commerciales, les rendissent plus favorables aux Flamands, quittèrent le camp français.

Par un mouvement habile, le roi de France dirigeait sa marche vers Senlis et le Valois, afin de séparer le comte de Flandre de ses Etats en interceptant sa retraite. Dans cette situation grave, le sénéchal de Flandre, Hellin de Wavrin, se signala par son courage et arrêta tous les efforts des ennemis. Une troupe de Gantois faillit même enlever le roi de France. L'armée de Philippe Auguste avait formé le siége du château de Boves, lorsque Philippe d'Alsace s'approcha à travers la forêt de Guise, après avoir brûlé Coucy, Pierrefonds et Saint-Just, et vint placer ses tentes vis-à-vis de celles de Philippe-Auguste, qui s'éloigna.

On était arrivé aux fêtes de Noël: une trêve fut conclue jusqu'à l'Épiphanie. Dès qu'elle fut expirée, le comte de Flandre, qui n'avait pas quitté Montdidier, recommença les hostilités. Ses hommes d'armes avaient poussé leurs excursions jusqu'à Compiègne et jusqu'à Beauvais, lorsque de nouvelles trêves furent proclamées: elles devaient se prolonger jusqu'à la Saint-Jean 1183. Le pape Lucius III en profita pour envoyer en France son légat Henri, évêque d'Albano, chargé d'offrir sa médiation. Des conférences s'ouvrirent à Senlis, et bientôt après un traité fut signé. «Jamais, dit un chroniqueur contemporain, nous ne vîmes une plus petite paix éteindre une plus grande guerre.»

Cette paix maintient la situation des choses. Si Philippe d'Alsace restitue le château de Pierrefonds au roi de France, celui-ci le remet à l'évêque de Soissons, qui le rend à Hugues d'Oisy, ami de Philippe d'Alsace. Amiens reste fief épiscopal, mais l'évêque s'engage à faire droit aux prétentions de Philippe. Le fief pécuniaire qu'il a reçu du roi d'Angleterre lui est confirmé; enfin tous les frais et tous les désastres de la guerre sont effacés par une compensation réciproque.

L'année 1183 fut pleine d'intrigues: chacun prévoyait que la guerre ne tarderait point à éclater de nouveau. Le roi de France chercha à séparer le Hainaut de la Flandre, et dans ce but il excita des discordes entre Henri de Louvain, neveu de Philippe d'Alsace, et Baudouin de Hainaut, son beau-frère; puis il rappela la reine Elisabeth de l'exil dans lequel il l'avait reléguée; et lorsque le comte de Hainaut vint à Rouen pour y traiter avec le roi d'Angleterre au nom du comte de Flandre, il l'invita à se rendre à sa cour. Baudouin y trouva sa fille qui le supplia de ne plus porter les armes contre le roi de France, et ne put résister ni à ses prières, ni à ses larmes.

Le bruit de cette réconciliation parvint sans doute aux oreilles du roi d'Angleterre. Henri II, qui avait compris combien elle allait accroître la puissance de Philippe-Auguste, se hâta de conclure la paix avec le comte de Flandre.

Cependant Philippe d'Alsace était allé chercher d'autres alliés aux bords du Rhin. L'empereur Frédéric Barberousse, qui depuis trente-deux ans travaillait sans relâche à reculer les limites de l'empire, l'accueillit avec honneur. Son ambition avait été aisément flattée de l'espoir d'étendre son autorité jusqu'à la mer de Bretagne, et il chargea l'archevêque de Cologne, le belliqueux Philippe de Heinsberg, d'accompagner le comte de Flandre dans ses Etats. Philippe d'Alsace y était à peine arrivé, et vingt jours seulement s'étaient écoulés depuis l'entrevue de Mayence, lorsque le roi Henri II aborda également en Flandre. Philippe d'Alsace et l'archevêque de Cologne le suivirent en Angleterre, sous le prétexte d'un pèlerinage au tombeau de saint Thomas Becket; mais ils s'arrêtèrent peu à Canterbury et se rendirent à Londres. On les reçut solennellement à l'église de Saint-Paul. Toutes les rues retentissaient des manifestations de la joie publique et étaient, ce qu'on n'avait jamais vu auparavant, ornées de feuillages et de fleurs. Le comte et l'archevêque passèrent cinq jours dans le palais du roi; ils n'y signèrent aucun traité d'alliance manifeste qui soit parvenu jusqu'à nous, mais il n'est point douteux que les conventions arrêtées à Mayence n'aient été confirmées à Londres. Henri II, dont la préoccupation constante était d'enlever l'héritage de la Flandre à Baudouin devenu l'allié du roi de France, réussit à persuader à Philippe d'Alsace qu'il ne pouvait mieux punir la trahison du comte de Hainaut que par un second mariage, qui serait peut-être moins stérile que le premier: des ambassadeurs s'embarquèrent aussitôt pour Lisbonne, où ils réclamèrent la main de l'une des filles d'Alphonse Ier, roi de Portugal. Elle se nommait Thérèse et l'on vantait son éclatante beauté.

Ce n'était point assez pour la vengeance du comte de Flandre. Aussitôt qu'il eut appris que le comte Baudouin avait signé, à l'abbaye de Saint-Médard de Soissons, un traité avec le roi de France, il envahit le Hainaut et s'avança jusqu'au Quesnoy. L'armée allemande et brabançonne de Philippe de Heinsberg et de Henri de Louvain, qui s'élevait, dit-on, à dix-sept cents chevaliers et à soixante et dix mille hommes de pied, ne tarda point à le rejoindre devant Maubeuge. Jacques d'Avesnes lui amena ses vassaux, et le comte de Hainaut se vit bientôt réduit à s'enfermer dans le château de Mons, d'où il assista, en pleurant, à l'extermination de ses peuples qu'il ne pouvait secourir.

A cette guerre sanglante succédèrent tout à coup des fêtes resplendissantes de pompe et de magnificence. Le comte de Flandre se rendait, entouré de ses chevaliers, au-devant de sa jeune fiancée. Le roi Alphonse avait fait porter sur sa flotte les trésors les plus précieux de ses Etats, de l'or, des pierres précieuses, de riches habits de soie, des fruits dorés par le soleil dans les heureux climats de la Lusitanie. Le roi d'Angleterre avait également ordonné que des vaisseaux l'accompagnassent pendant son voyage, et Thérèse, en relâchant à la Rochelle, y apprit avec admiration que de là jusqu'aux ports de Flandre tout le rivage de la mer appartenait aux Anglais. La jeune princesse portugaise, appelée et protégée par Henri II, conserva profondément ces premières impressions; et en renonçant à son nom pour en prendre un autre plus connu aux bords de l'Escaut, elle choisit celui de Mathilde, qui n'était pas moins cher aux Anglais qu'aux Flamands.

Dès que Philippe-Auguste avait appris les revers du comte de Hainaut, il avait rompu la paix et réuni une armée; mais il se souvint bientôt du siége de Boves et se retira devant les hommes d'armes que le comte de Flandre lui opposait. D'un autre côté, Henri II, retenu au delà de la mer par une insurrection des Gallois, chercha à cacher ses engagements secrets en proposant une trêve qui fut acceptée. Des conférences s'ouvrirent à Aumale le 7 novembre 1185. Les rois de France et d'Angleterre, le comte de Flandre, les archevêques de Reims et de Cologne, y assistèrent, et on y approuva une paix à peu près semblable à celle de 1183; mais il restait encore plusieurs points à régler, et le comte de Flandre exigeait, comme condition préalable, la ratification du roi des Romains, avec lesquels il venait de conclure une étroite alliance. Il se rendit donc en Italie auprès de lui pour l'obtenir, et à son retour, le 10 mars 1186, les conférences recommencèrent à Gisors: là furent définitivement réglées les contestations qu'avaient fait naître les domaines du Vermandois.

Une année après, le 17 février 1187, le roi d'Angleterre s'embarquait à Douvres pour aller en Flandre. Il passa trois jours à Hesdin, puis continua son voyage vers la Normandie. De nouveaux démêlés, relatifs à la possession du Vexin et à la tutelle d'Arthur de Bretagne, allaient rallumer la guerre entre la France et l'Angleterre. Conformément aux anciens traités, Philippe d'Alsace envoya quelques hommes d'armes au camp français; mais il alla lui-même, avec la plupart de ses chevaliers, rejoindre le roi d'Angleterre, qui se préparait à défendre le Berri. Son zèle parut toutefois se refroidir presque aussitôt. Henri II et Frédéric Barberousse touchaient tous les deux au terme de leur carrière. Philippe d'Alsace était également arrivé au déclin de la vie, et ses longues guerres avaient fatigué son ambition: son second mariage était resté stérile comme le premier, et le roi des Romains l'engageait vivement à se réconcilier avec son seigneur suzerain et le comte de Hainaut, dont la fille devenue mère d'un prince, avait retrouvé toute son influence. A ces causes générales que nous a conservées le récit des historiens, il faut sans doute en ajouter d'autres moins apparentes mais aussi réelles, celles qui reposent sur les passions et l'intérêt, et qui, préparées dans l'ombre, y restent le plus souvent ensevelies. Quoi qu'il en soit, voici le récit d'un historien anglais: «C'était vers le 23 juin, Philippe-Auguste assiégeait Châteauroux, et le roi d'Angleterre allait le combattre, lorsque le comte de Flandre engagea le comte de Poitiers, fils du monarque anglais, à ne point oublier que ses domaines relevaient du roi de France, qui pouvait les étendre par ses bienfaits. Richard, cupide et avare, s'écria que, pour atteindre ce résultat, il irait volontiers pieds nus jusqu'à Jérusalem.--Ce n'est point en te rendant pieds nus à Jérusalem que tu y réussiras, lui répondit Philippe d'Alsace, mais en te dirigeant armé vers le camp du roi de France.--Richard le crut, et Henri II, instruit de la trahison de son fils, réunit les chefs de son armée pour leur annoncer qu'il avait résolu de déposer les armes.--Je suis un grand pécheur, leur dit-il; je veux me réconcilier avec Dieu et combattre les infidèles.» Une trêve de deux ans fut conclue.

Le roi d'Angleterre se souvenait trop tard que le patriarche de Jérusalem et les grands maîtres des hospitaliers et des templiers étaient venus lui remettre, comme au petit-fils de Foulques d'Anjou, les clefs du saint sépulcre et de la tour de David. Chaque jour, les infidèles devenaient plus redoutables. Après une trêve que les chrétiens avaient payée soixante mille besants d'or, Salah-Eddin avait repris les armes. Les mameluks avaient conquis tour à tour Ptolémaïde, Beyruth, Sidon, Césarée, Bethléem où naquit le Sauveur, Nazareth où s'écoula sa jeunesse. La bannière de l'émir flottait sur le Thabor: son camp dominait la montagne de Sion. En vain le pape Urbain III envoyait-il ses légats prêcher la croisade au milieu des discordes des princes qui étouffaient leurs voix. Jérusalem était mal défendue par Gui de Lusignan, et le 2 octobre 1187, moins d'un siècle après la conquête de Godefroi de Bouillon, la croix disparut du Calvaire. A cette nouvelle, une clameur lamentable retentit dans toute l'Europe. Le pape Urbain expira de douleur, et l'archevêque de Tyr, réunissant Philippe-Auguste et Henri II au gué Saint-Remy, le 21 janvier 1188, émut tellement par ses reproches et ses plaintes le cœur des deux rois, qu'ils jurèrent, avec tous les seigneurs qui les entouraient, de délivrer la terre sainte. Afin que rien ne les détournât de leur projet, Philippe d'Alsace proposa à tous les barons de s'engager à ne point tirer l'épée tant que les malheurs de l'Orient n'auraient pas cessé. Le roi d'Angleterre prit la croix blanche; le roi de France, la croix rouge. Le comte de Flandre, aussi puissant que les princes dont il était le rival plutôt que l'homme lige, donna la croix verte pour signe de ralliement à tous les siens. Henri II mourut bientôt après, le 6 juillet 1189; il laissait sa couronne et le soin d'accomplir son vœu à son fils, Richard Cœur de Lion, qui pendant un règne de dix années ne devait point en passer une seule oisif en Angleterre. Cinq mois s'étaient à peine écoulés, lorsque Richard s'embarqua, le 12 décembre, au port de Douvres. Il aborda à Calais, rencontra à Lille Philippe d'Alsace, et se rendit avec lui à Vézelay, où les souvenirs de saint Bernard présidèrent à cette nouvelle assemblée de peuples chrétiens appelés à combattre en Asie.