Part 17
L'un des plus puissants barons d'Angleterre, le comte de Leicester, releva la bannière des fils de Henri II. Après avoir bravé la colère du roi jusqu'au milieu de sa cour, il alla chercher en Flandre les hommes d'armes que la mort de Matthieu de Boulogne laissait sans chef, et leur persuada aisément de s'associer à sa fortune. Le 29 septembre, il abordait avec eux à Walton, dans le comté de Suffolk. Il fit aussitôt arborer l'étendard de saint Edmond, autrefois si cher aux communes anglo-saxonnes; mais ce fut en vain: instruites par une triste expérience, elles n'osèrent point prendre part au mouvement; cependant le comte de Leicester avait rejoint Hugues Bigot et s'était emparé de Norwich. Repoussé devant Donewich, il effaça ce revers en enlevant en quatre jours le château d'Hageneth. Il marchait vers Leicester, lorsque l'approche de l'armée de Henri II le força à se replier vers Fremingham. Atteint dans les marais de Forneham, il combattit, fut vaincu et rendit son épée (17 octobre 1173). Dix mille Flamands périrent sur le champ de bataille. Un grand nombre furent noyés ou égorgés par les vainqueurs, qui n'épargnèrent que ceux dont ils espéraient obtenir une rançon. Quatorze mille de ces prisonniers, délivrés de leur captivité grâce à une trêve qui fut proclamée, traversèrent pendant l'hiver suivant le comté de Kent pour retourner dans leur patrie. Ils avaient été contraints de jurer qu'ils ne porteraient plus les armes contre Henri II, et tous étaient également pâles de faim et de misère. «Tel fut, s'écrient les historiens anglais, le juste châtiment des loups de Flandre, qui depuis longtemps nous enviaient nos richesses et se vantaient déjà d'avoir conquis l'Angleterre.»
Ainsi s'acheva l'année 1173. Dès que le printemps fut arrivé, le roi de France et le comte de Flandre se préparèrent à venger ces revers. Tandis que les barons français se dirigeaient vers les bords de la Seine, Philippe réunissait à Gravelines une armée «telle, dit un historien, que depuis longtemps on n'en avait point vu d'aussi nombreuse en Europe.» Henri II se trouvait en Normandie, et ses ennemis avaient jugé utile de porter la guerre en Angleterre afin de l'obliger à s'éloigner de ses provinces situées en deçà de la mer. Ce fut le comte de Flandre qui reçut cette mission. Trois cent dix-huit intrépides chevaliers, choisis par Philippe dans la multitude de ses hommes d'armes, abordèrent à Orwell. Ils avaient rallié les amis du comte Hugues Bigot et étaient entrés à Norwich, lorsqu'une autre flotte flamande mit à la voile vers les comtés du Nord pour soutenir l'insurrection de l'évêque de Durham et l'invasion des Ecossais qui avaient formé le siége de Carlisle.
Ce que l'on avait prévu arriva: Henri II se hâta de retourner en Angleterre, emmenant avec lui le comte de Leicester, son illustre captif. Le comte de Flandre, s'avançant aussitôt à travers les provinces conquises l'année précédente par Matthieu de Boulogne, se rendit à marches forcées sous les murs de Rouen où l'attendait Louis VII. Au moment où ces desseins habiles semblaient devoir réussir, ils échouèrent devant la rapidité des succès de Henri II. Le roi d'Angleterre avait débarqué le 10 juillet au port de Southampton, et, dans son désir hypocrite de calmer l'irritation des communes anglo-saxonnes, il avait commencé par aller faire acte de pénitence publique au tombeau de saint Thomas de Canterbury; peu de jours après, on apprit que, dès le lendemain de l'arrivée du roi, une grande bataille avait été livrée à Alnwick dans le Northumberland. Les armes de Henri II étaient victorieuses. Le roi d'Ecosse avait été pris, et avec lui tous les guerriers de Flandre et Jordan leur chef. «Il y eut tant de prisonniers, dit un contemporain, qu'il n'y avait point assez de cordes pour les lier, ni assez de prisons pour les renfermer.»
Cependant le siége de Rouen se prolongeait. Tous les assauts avaient été inutiles, et un armistice d'une seule journée avait été proclamé pour la fête de Saint-Laurent, lorsque le comte de Flandre s'approcha du roi de France: «Voyez, lui dit-il, cette cité qui déjà nous a coûté tant d'efforts; partagée entre les danses et les jeux, elle semble aujourd'hui s'offrir elle-même à nous. Que notre armée prenne les armes en silence, et se hâte de dresser les échelles contre les murailles: nous serons maîtres de la ville avant que ceux qui s'amusent au dehors puissent y rentrer.» Ce projet fut approuvé. «Peu importe, s'étaient écriés les autres chefs, que nous réussissions par notre courage ou par nos ruses. La bonne foi est-elle un devoir vis-à-vis de ses ennemis?» Par hasard, un prêtre se trouvait, à cette heure, au haut du beffroi de Rouen. Il remarqua le mouvement des assiégeants et fit aussitôt sonner le tocsin. La ville fut sauvée, et le lendemain on signala une flotte nombreuse qui s'avançait dans la Seine: c'était celle du roi d'Angleterre qui accourait triomphant, suivi de dix mille mercenaires.
Louis VII s'était éloigné: le comte de Flandre protégea sa retraite. Un mois après, la paix fut conclue à Amboise entre les rois de France et d'Angleterre; le comte de Flandre ne tarda point à y accéder, et il obtint, en restituant ses conquêtes, de pouvoir conserver le fief de mille marcs qui lui avait été promis.
Philippe d'Alsace profita du rétablissement de la paix pour exécuter un pieux projet dont son père lui avait donné l'exemple.
Le 11 avril 1175, il prit la croix avec son frère et les principaux barons de ses Etats, et il avait tout préparé pour son voyage, quand l'archevêque de Canterbury et l'évêque d'Ely vinrent lui annoncer que Henri II voulait, en expiation de la mort de Matthieu de Boulogne, lui accorder un subside important s'il consentait à ajourner son départ jusqu'aux fêtes de Pâques. Henri II avait deux motifs pour agir ainsi: il espérait que le comte de Flandre ne marierait point les filles du comte de Boulogne sans réclamer son assentiment; puis, songeant lui-même à se rendre en Asie et conservant ses vues ambitieuses jusque dans l'accomplissement d'un pèlerinage dicté par la pénitence, il ne voulait point arriver le dernier à Jérusalem.
Toute l'année 1176 s'écoula sans que le roi d'Angleterre eût rempli sa promesse; lorsque l'hiver fut arrivé, Philippe, fatigué de ces retards, chargea l'avoué de Béthune et le châtelain de Tournay d'aller porter ses plaintes à Henri II. Ils ajoutèrent que si le roi d'Angleterre ne remplissait point ses engagements, Philippe marierait ses nièces aux fils de Louis VII. Peut-être cette déclaration n'était-elle qu'un mensonge habile; mais le but que se proposait le comte de Flandre fut atteint. Il feignit de céder aux prières réitérées des ambassadeurs anglais Gauthier de Coutances et Ranulf de Glanville, en faisant épouser à l'une des filles du comte de Boulogne le duc de Louvain, à l'autre le duc de Zæhringen, qui conserva peu de temps le comté de Boulogne, bientôt transféré aux comtes de Saint-Pol et de Dammartin. Henri II remit au comte de Flandre cinq cents marcs d'argent et ne demanda plus à partager ses conquêtes en Asie.
Vingt jours après le dimanche de Pâques fleuries, la flotte flamande mettait à la voile. Elle s'arrêta en Portugal et à l'île de Chypre, et n'aborda que vers le mois d'août à Ptolémaïde. Le roi de Jérusalem, qui l'attendait avec impatience, envoya au devant du comte de Flandre plusieurs princes et plusieurs évêques. Partout il fut reçu avec les plus grands honneurs, et dès qu'il fut arrivé à Jérusalem, les barons et les grands maîtres des hospitaliers et des templiers, prenant en considération les infirmités du roi Baudouin le Lépreux, offrirent à Philippe d'Alsace le gouvernement du royaume. Tous espéraient que les secours et les conseils du comte de Flandre et des siens raffermiraient le trône chancelant de Jérusalem, et permettraient enfin de combattre activement les infidèles. L'admiration qu'inspirait Philippe s'accrut de plus en plus lorsqu'il eut répondu que, profitant des loisirs que lui laissait l'administration de ses Etats héréditaires, il ne s'était point rendu en Asie pour augmenter sa puissance, mais pour servir la cause de Dieu.
Cependant on découvrit bientôt combien d'orgueil se cachait sous cette humilité apparente. Si Philippe refusait la régence, c'est que son ambition s'élevait jusqu'à la royauté. Tels étaient les sinistres desseins qu'il nourrissait contre un prince qui lui était uni par les liens du sang, et qui lui accordait en ce moment même une généreuse hospitalité.
Le comte de Flandre ne fut point secondé dans ses complots, et une autre pensée se présenta à son esprit: Baudouin le Lépreux n'avait point d'enfants; sa sœur, mère de l'héritier du royaume, était veuve du marquis de Montferrat, et il n'était point douteux que le nouvel époux qu'elle accepterait n'obtînt, avec la tutelle du jeune prince, le gouvernement du royaume. Le comte de Flandre, qui avait dédaigné pour lui-même cette haute position, la destinait à un de ses chevaliers. Il voulait donner la main de la reine Sibylle et celle de sa sœur, qui, très-jeune encore, habitait avec sa mère à Naplouse, aux deux fils de l'avoué de Béthune: il espérait que celui-ci, l'un de ses amis les plus dévoués, n'hésiterait point à lui céder, en échange de quelques baronnies en Palestine, les vastes domaines qu'il possédait en Flandre. Un jour que Philippe se trouvait au milieu des conseillers de Baudouin, parmi lesquels siégeait l'archevêque Guillaume de Tyr, il leur demanda pourquoi ils ne le consultaient point sur le mariage de sa parente Sibylle, veuve de Guillaume de Montferrat. Ils répondirent, après avoir pris l'avis du roi, qu'ils ne s'étaient point occupés du mariage de la marquise de Montferrat, parce qu'elle n'était veuve que depuis peu de temps; mais toutefois que, s'il proposait une union convenable, on ferait usage de ses conseils: ils ajoutaient que son choix serait soumis à la délibération commune des barons. «Je ne le ferai point, répliqua Philippe irrité, il faut que les princes du royaume jurent de respecter ma volonté, car ce serait couvrir de honte une personne honnête que la nommer pour l'exposer à un refus.» Ces plaintes et ces menaces n'amenèrent point de résultat. Guillaume de Tyr et ses collègues s'étaient retirés en s'excusant sur leurs devoirs vis-à-vis du roi et vis-à-vis d'eux-mêmes, de ce qu'ils ne pouvaient livrer la sœur du roi de Jérusalem à un chevalier dont le nom leur était inconnu.
Cependant une ambassade solennelle de l'empereur de Constantinople était venue réclamer l'exécution d'un traité autrefois conclu avec le roi Amauri, par lequel les barons grecs et latins avaient pris l'engagement de se réunir pour envahir l'Egypte. On offrit au comte de Flandre le commandement de cette expédition: «Il vaut mieux, répondit-il, que le chef qui sera choisi recueille seul la honte ou la gloire de la guerre, et puisse disposer de l'Egypte s'il parvient à la conquérir.» Comme les envoyés de Baudouin lui représentaient qu'ils n'avaient pas le pouvoir de créer un second roi et un second royaume, il déclara qu'il n'irait point en Egypte, alléguant tour à tour l'approche de l'hiver, les inondations du Nil, la multitude d'ennemis qu'on aurait à combattre, la famine à laquelle l'armée serait exposée pendant sa marche. Vainement lui répliquait-on que des navires devaient transporter les machines de guerre, et que six cents chameaux chargés de vivres suivraient l'armée: il persista dans sa résolution. Déjà soixante et dix galères grecques étaient arrivées au port de Ptolémaïde, avec les trésors que l'empereur Manuel Comnène consacrait aux frais de cette guerre: les barons de Jérusalem crurent qu'il n'était ni prudent, ni honorable de violer sans motifs une promesse formelle, et se préparèrent à remplir leurs engagements. A cette nouvelle, le comte de Flandre, voyant que l'on s'inquiétait peu de ses refus, s'irrita de plus en plus: il répétait qu'on ne cherchait qu'à l'outrager, et sa fureur était si violente que les barons de Jérusalem, effrayés par ces dissensions, supplièrent les Grecs d'ajourner l'expédition d'Egypte jusqu'au printemps.
Philippe, mécontent et jaloux, avait à peine passé quinze jours dans la cité sainte. Emportant avec lui la palme qui était le signe ordinaire de l'accomplissement du pieux pèlerinage, il s'était retiré à Naplouse: il y changea d'avis, et, dans son humeur inconstante, il ne tarda point à envoyer à Jérusalem l'avoué de Béthune pour annoncer qu'il était prêt à combattre, soit en Egypte, soit ailleurs. Agité par de secrets remords, il cherchait à éloigner de lui l'accusation d'avoir compromis la fortune des chrétiens en Asie.
Les barons de Jérusalem s'empressèrent de communiquer ce message de Philippe aux ambassadeurs de Manuel Comnène. Ceux-ci leur répondirent que, bien qu'il fût peu convenable de changer si fréquemment de desseins, ils consentaient à n'écouter que les intérêts de la cause de Dieu et de l'empereur, pourvu que le comte de Flandre et les siens jurassent de prendre part à cette expédition loyalement et de bonne foi, en observant tous les engagements qui existaient entre le roi et l'empereur. De nouvelles difficultés s'élevèrent: le comte voulait mettre des restrictions à son serment et refusait de le prêter lui-même, en offrant celui de l'avoué de Béthune et de quelques autres barons de Flandre. Enfin il arriva que les ambassadeurs impériaux, jugeant inutile d'entamer d'autres négociations, se décidèrent à retourner à Constantinople.
Une si honteuse inertie avait complètement déshonoré la croisade de Philippe d'Alsace, quand, par une résolution inopinée, il prit les armes et se dirigea vers les plaines fertiles qu'arrose l'Oronte. Quelques voix accusaient même le prince d'Antioche et le comte de Tripoli d'avoir détourné le comte de Flandre de la guerre d'Egypte, afin de l'entraîner à la défense de leurs Etats. Il avait reçu du roi cent chevaliers et deux mille fantassins, auxquels s'étaient joints le grand maître des hospitaliers et plusieurs chevaliers de l'ordre du Temple. Ses premiers pas le portèrent dans la principauté de Tripoli; puis, après avoir ravagé le territoire d'Apamée, il mit le siége devant Harenc, château fortifié, au sommet d'une colline presque inaccessible.
Tandis que le comte de Flandre s'enferme sous des tentes de feuillage, dans l'enceinte circulaire d'un rempart destiné à le protéger contre les torrents dont l'hiver doit bientôt enfler les eaux, l'émir Salah-Eddin s'élance hors de l'Egypte. Instruit que le roi de Jérusalem n'a point d'armée autour de lui, il traverse les déserts et paraît inopinément devant Ascalon. Baudouin le Lépreux sort de la cité sainte abandonnée au désespoir, et oppose à l'innombrable cavalerie des infidèles trois cent soixante et quinze combattants. L'évêque de Bethléem les précède, portant le bois de la vraie croix. Une longue mêlée s'engage, lorsque tout à coup un tourbillon impétueux s'élève et enveloppe les escadrons ennemis d'un nuage de poussière. Leurs regards se troublent, et la terreur multiplie à leurs yeux le nombre des héros chrétiens; ils jettent précipitamment leurs armes, et fuient avec Salah-Eddin que son dromadaire emporte au milieu des sables de l'Arabie (25 novembre 1177).
Pendant cette journée glorieuse où les vainqueurs rendirent grâces au Seigneur de ce que, nouvelle troupe de Gédéon opposée aux Madianites, ils ne devaient qu'à sa protection un si merveilleux triomphe, Philippe d'Alsace voyait tous ses efforts échouer sur le territoire d'Artésie, dont le nom rappelait les exploits du comte Robert de Flandre. Le siége d'Harenc languissait; la discipline militaire s'était relâchée. Les chasses des fauconniers, les jeux des baladins, les dés et les chansons, occupaient tous les loisirs, et les chevaliers, loin de combattre, ne songeaient plus qu'à se reposer dans de somptueux banquets. Philippe parlait sans cesse de renoncer à son expédition, et en même temps qu'il décourageait ainsi tous ceux qui se trouvaient avec lui, il faisait renaître la confiance chez les assiégés déjà prêts à capituler. En vain le prince d'Antioche supplia-t-il Philippe de ne pas persister dans une si funeste résolution. Le comte de Flandre fut sourd à toutes les prières et retourna à Jérusalem, où il voulait assister aux fêtes de Pâques. Peu de jours après, il quitta la Palestine. Des vaisseaux grecs le portèrent de Laodicée à Constantinople; puis il continua son voyage par la Thrace, la Pannonie et la Saxe, et vers le mois d'octobre il revint en Flandre.
Le comte de Flandre retrouva ses Etats florissants et l'Europe en paix. La réconciliation de Louis VII et de Henri II paraissait sincère. Philippe d'Alsace était à peine rentré en Flandre, lorsqu'il y vit arriver l'un des fils du roi d'Angleterre, Henri au Court Mantel. L'année suivante, il accompagna à Canterbury le roi de France qui se rendait en pèlerinage au tombeau de saint Thomas Becket, pour implorer du ciel le rétablissement de son fils. Sa prière fut exaucée; mais ce voyage avait épuisé les forces du vieux monarque. Ses infirmités l'accablaient, et réduit à transmettre le sceptre à un jeune prince à peine âgé de quatorze ans, il confia sa tutelle et le gouvernement du royaume au comte de Flandre.
Philippe-Auguste reçut l'onction royale le jour de la Toussaint 1179. Le comte de Flandre porta dans cette cérémonie l'épée du royaume, et dès ce jour son influence ne fut plus douteuse. «Le roi, écrit Roger de Hoveden, suivait en toutes choses les conseils du comte Philippe» et un poëte ajoute:
Lors iert receveur de rentes, Des aventures et des ventes, Par Paris, par Senlis et par Rains Et par autres lieus, ses parrains, Phelippes, li contes de Flandres.
Le comte de Flandre profita de sa position élevée pour se faire confirmer la cession définitive de tous les domaines d'Elisabeth de Vermandois, afin qu'ils restassent désormais attachés au fief des comtes de Flandre. Leur étendue et l'importance des cités d'Amiens, de Nesle et de Péronne, avaient augmenté considérablement sa puissance; mais, par une faute dont l'avenir révélera toute la gravité, en même temps qu'il cherchait à s'assurer la conservation du Vermandois, il préparait le démembrement d'une autre partie de ses Etats. Egaré par son ambition, il voulait unir le jeune roi de France à l'une de ses nièces, fille du comte de Hainaut, et s'était chargé de lui assigner une dot qui fût digne de la couronne qu'elle allait porter: c'était l'Artois, avec les cités d'Arras, d'Aire, de Saint-Omer, d'Hesdin, de Bapaume.
Elisabeth de Hainaut était déjà fiancée à Henri de Champagne. La reine de France, issue de la maison de Thibaud le Grand, se plaignit vivement de la rupture de ce projet. Elle se retira en Normandie auprès du roi Henri II, et de là elle appelait ses amis aux armes.
Cependant le comte de Flandre ne s'effraye point et presse le dénoûment des négociations qu'il a entamées: il amène le jeune roi en Vermandois et, le 28 avril 1180, il lui fait épouser précipitamment, en présence des évêques de Laon et de Senlis, la jeune Elisabeth de Hainaut qui n'a que treize ans; puis il se hâte de se rendre, non à Reims, mais à l'abbaye de Saint-Denis, où l'archevêque de Sens accourt pour poser sur le front de la jeune fiancée la couronne parsemée de fleurs de lis. Au moment où l'arrière-petite-fille de Baldwin Bras de Fer s'agenouille dans la basilique de Dagbert, la baguette d'un héraut d'armes brise l'une des lampes suspendues devant l'autel, et des flots d'huile se répandent sur sa tête, comme si une main céleste eût voulu la bénir.
Elisabeth de Hainaut était reine. Ses ennemis s'inclinèrent devant elle, et l'altière Alice de Champagne s'apaisa en promettant la main d'une de ses nièces, fille du comte de Troyes, à l'héritier des comtes de Hainaut. Dès ce moment, le comte de Flandre ne rencontra plus d'adversaires: il choisissait lui-même les ministres et les conseillers auxquels le soin des affaires était confié. Les populations du Midi gardaient le silence; les hommes de race septentrionale triomphaient, et saluaient dans Elisabeth l'héritière de Karl le Chauve, qui allait rétablir dans sa postérité la dynastie de Karl le Grand. Ils aimaient à raconter que l'épée que le comte de Flandre portait à la cérémonie du sacre était la célèbre Joyeuse que la main de l'empereur des Franks avait touchée; et c'était parmi eux une ancienne tradition que Baldwin Bras de Fer, lors du rapt de Judith, avait enlevé avec elle les restes de Pépin le Bref et de son fils, comme si, par un vague pressentiment de l'usurpation des Capétiens, il en avait voulu conserver le glorieux dépôt pour ses successeurs issus de la dynastie karlingienne.
Cette paix profonde, qui succédait à tant de guerres lointaines et sanglantes, semblait sourire aux délassements littéraires. Philippe d'Alsace s'y était toujours montré favorable, et il n'était point indigne de les protéger s'il écouta les conseils que lui adressait Philippe d'Harveng: «La science n'est pas le privilége exclusif des clercs: il est beau de pouvoir se dérober aux combats ou aux agitations du monde, pour aller s'étudier dans quelque livre comme dans un miroir... Les leçons qu'y trouvent les hommes illustres ajoutent à la noblesse, élèvent le courage, adoucissent les mœurs, aiguillonnent l'esprit et font aimer la vertu. Le prince qui possède une âme aussi haute que sa dignité aime à entendre ces sages préceptes. Combien ne devez-vous point vous applaudir que vos parents aient voulu que, dès votre enfance, vous fussiez instruit dans les lettres!» Saint Thomas Becket parle à peu près dans les mêmes termes que Philippe d'Harveng du comte de Flandre: «Il mérite les plus hautes louanges, car sa prudence est égale à la gloire de sa naissance. S'il frappe les coupables avec toute la rigueur de sa justice, il gouverne ses sujets fidèles avec toute la douceur de sa clémence. Il respecte et protége l'Eglise, et honore Jésus-Christ dans ses ministres; sa bonté touche tous les cœurs, ses bienfaits lui concilient la gratitude publique. Il ne persécute point ses peuples, et ne cherche point de prétexte pour tourmenter les pauvres et dépouiller les riches. Loin d'imiter les monarques dont les Etats touchent aux siens, il retrace la vertu et la générosité de ces empereurs romains qui savaient
«Protéger la faiblesse et réprimer l'orgueil.»
Elisabeth de Vermandois partageait les goûts du comte de Flandre: elle aimait surtout les vers des ménestrels, et présidait même une cour d'amour. C'était à Bruges où sous les frais ombrages de Winendale que les plus célèbres trouvères du douzième siècle venaient lire tour à tour les romans d'Erec et d'Enide, de Cligès, du Chevalier au Lion, d'Yseult, de Tristan de Léonnois ou celui du Graal, qui fut écrit
Por le plus preud'homme. Qui soit en l'empire de Rome: C'est li quens Phelippe de Flandres.
Tandis que Chrétien de Troyes chantait la générosité du comte de Flandre, Colin Muset se plaignait, dans des vers charmants, de la pauvreté, cette compagne des poètes, qui le plus souvent est leur muse.
Il faut rappeler, au milieu de ces créations d'une poésie naïve et gracieuse, les travaux de quelques hommes vénérables par leur science, jurisconsultes ou théologiens, qui allaient s'instruire tour à tour aux écoles de Laon, de Paris ou de Normandie. C'est parmi eux que nous placerons Lambert d'Ardres, historien plein de talent dans l'observation des faits; l'illustre abbé des Dunes, Elie de Coxide, et l'abbé de Marchiennes, André Silvius; Hugues de Saint-Victor, qui fut surnommé le second Augustin, et Raoul de Bruges, qui emprunta à la langue des Arabes, presque ignorée alors en Europe, une traduction du Planisphère de Ptolomée.