Part 16
Ce ne fut toutefois que vers le mois de juin 1147 que le roi de France et les autres princes croisés se mirent en marche. Ils se dirigèrent vers la Bavière, passèrent le Danube pour entrer en Autriche, traversèrent la Pannonie, la Bulgarie et la Thrace, et bientôt après ils saluèrent les remparts de Byzance. De terribles revers les attendaient au delà du Bosphore. La trahison de Manuel Comnène fit périr toute l'armée des Allemands, et les mêmes désastres accablèrent les Francks dès qu'ils eurent passé les gués du Méandre. Ils succombèrent en grand nombre dans les défilés du Cadmus; enfin, épuisés de fatigue et décimés par le fer, ils réussirent à atteindre le port de Satalie, situé au fond du golfe de Chypre, où ils espéraient trouver assez de vaisseaux pour continuer leur route par mer; cependant ceux qu'ils parvinrent à rassembler, après cinq semaines d'attente, ne suffisaient point pour les porter tous. Une foule de pèlerins vinrent alors se jeter aux pieds de Louis VII: «Puisque nous ne pouvons point vous suivre en Syrie, lui dirent-ils, veuillez vous souvenir que nous sommes Franks et chrétiens, et donnez-nous des chefs qui puissent réparer les malheurs de votre absence et nous aider à supporter les fatigues, la famine et la mort, qui nous attendent loin de vous.» Le comte de Flandre et Archambaud de Bourbon restèrent à Satalie; mais bientôt on les vit, imitant l'exemple du roi de France, s'embarquer presque seuls au milieu des gémissements et des cris lamentables de leurs compagnons qu'ils ne devaient plus revoir.
Louis VII réunit à Jérusalem les débris de son armée aux milices chargées de la défense de la cité sainte. On résolut d'assiéger Damas, et déjà les croisés s'étaient emparés des jardins qui s'étendent jusqu'à l'Anti-Liban, lorsque la discorde éclata parmi eux. Le comte de Flandre réclamait de la générosité des princes d'Occident la possession de la ville qui allait tomber en leur pouvoir; il s'engageait à la défendre vaillamment contre les infidèles pour l'honneur de Dieu et de la chrétienté; mais la jalousie des barons de Syrie s'éveilla: ils se plaignaient de ce que Thierri, qui était déjà au delà des mers seigneur d'un comté si puissant et si illustre, voulait s'approprier le plus beau domaine du royaume de Jérusalem, et ajoutaient que si le roi Baudouin ne voulait point se le réserver, il valait mieux le donner à l'un de ceux qui avaient complètement renoncé à leur patrie pour combattre sans relâche. Ces dissensions firent suspendre les assauts et permirent aux princes d'Alep et de Mossoul de rassembler toutes leurs forces, et il fallut renoncer à la conquête de l'ancienne capitale de la Syrie. Ainsi se termina la croisade de Louis VII.
Thierri passa encore une année dans la terre sainte, et, avant son départ, il y reçut un don précieux du roi de Jérusalem: c'étaient, selon d'anciennes traditions, quelques gouttes du sang du Sauveur, jadis recueilli par Nicodème et Joseph d'Arimathie. A son retour en Flandre, il déposa solennellement cette vénérable relique dans la chapelle de Saint-Basile de Bruges.
Vers l'époque où Louis VII avait quitté la France pour se rendre en Orient, quelques croisés, partis des rivages de la Flandre, comme Winnemar au onzième siècle, avaient rejoint sur les côtes d'Angleterre d'autres pèlerins animés d'un semblable courage. Deux cents navires mirent à la voile du havre de Darmouth dans les derniers jours du mois de mai 1147; mais une tempête les dispersa, et cinquante navires à peine se retrouvèrent dans un port des Asturies. Les pèlerins s'y arrêtèrent trois jours, puis ils se dirigèrent vers le port de Vivero et la baie de la Tambre, et la veille des fêtes de la Pentecôte ils allèrent visiter le tombeau de saint Jacques de Compostelle. Ils ne tardèrent point à apercevoir les bouches du Douro, et ce fut là que le connétable de l'expédition, Arnould d'Aerschot, les rejoignit avec un grand nombre de leurs compagnons. Les habitants du pays les accueillirent avec joie: Alphonse de Castille, qui fuyait devant les Mores, vint réclamer leur secours, et ils se hâtèrent de le lui promettre. C'est ainsi, disent les poètes portugais, que les Israélites expirant dans le désert virent la manne bienfaisante descendre du ciel pour les sauver.
La flotte des croisés entra le 28 juin dans le Tage pour reconquérir Lisbonne. Ni la position presque inaccessible de cette illustre cité, ni le nombre de ses défenseurs, que des témoins oculaires portent à deux cent mille, n'intimida leur courage. Les faubourgs furent enlevés dès la première tentative, et le siége commença. Les Flamands se placèrent à l'orient, les Anglais à l'occident. On avait établi sur les navires des ponts volants qui devaient s'abaisser sur les murailles: les vents s'opposèrent à ce que l'on en fît usage. On se vit alors réduit à préparer d'autres machines, mais les Sarrasins les incendièrent en y répandant des flots d'huile bouillante. Ces revers ne découragèrent point les assiégeants; ils reconstruisirent leurs machines, et un jour que les Sarrasins avaient fait une sortie, les pèlerins flamands réussirent à leur couper la retraite: le roi Alphonse et les Anglais profitèrent de ce combat pour donner l'assaut; en ce moment, les Flamands accoururent pour les soutenir, et Lisbonne leur ouvrit ses portes (21 octobre 1147). Alméida et d'autres villes se soumirent également aux croisés. La plupart des guerriers de Flandre, animés par ces succès, restèrent en Portugal pour combattre les Mores. Ils obtinrent des lois et des priviléges propres, et s'appliquèrent à faire fleurir l'agriculture et le commerce en même temps qu'ils s'illustraient par les armes. Combien la croisade qui échoua devant Damas et celle que couronna la conquête de Lisbonne se ressemblaient peu! En Syrie, tout était orgueil, envie, corruption; en Portugal, le courage chrétien retrouvait ses prodiges. «Des pèlerins humbles et pauvres, dit Henri de Huntingdon, voyaient la multitude de leurs ennemis se disperser devant eux.»
C'est surtout en Europe qu'il est intéressant d'étudier les résultats de la seconde croisade. Entreprise en expiation d'une guerre injuste dirigée contre les comtes de Champagne et de Flandre, elle accroît leur puissance. Leur alliance consolide la paix, mais on peut prévoir que le jour où ils se sépareront, leurs discordes troubleront toute la monarchie. Les quatre fils de Thibaud le Grand, Henri, Thibaud, Etienne et Guillaume, possèdent les comtés de Champagne, de Blois et de Sancerre et l'archevêché de Reims. Ses filles sont duchesses de Pouille et de Bourgogne, comtesses de Bar et de Pertois. Une autre devint plus tard reine de France. Thibaud et Henri épousèrent les deux filles qu'Aliénor de Guyenne avait eues de son mariage avec Louis VII. Thibaud avait d'abord inutilement cherché à enlever leur mère, pour s'attribuer ses domaines héréditaires.
Le comte de Flandre n'est pas moins redoutable. Une guerre heureuse contre l'évêque de Liége et les comtes de Namur et de Hainaut se termine par un traité que confirmera plus tard le mariage de Baudouin, fils du comte de Hainaut et de Marguerite, fille de Thierri. Le comte de Flandre siége à l'assemblée de Soissons convoquée pour assurer le repos du royaume. Il se réconcilie avec la maison de Vermandois dont il fut l'ennemi, parce qu'il sait que le comte Raoul II est condamné, par une santé débile, à mourir jeune. Il destine à son fils Philippe la main d'Elisabeth de Vermandois, qui sera l'héritière des vastes Etats auxquels son père a ajouté Chauny enlevé aux sires de Coucy, Amiens usurpé sur les sires de Boves, Ribemont, conquis sur les sires de Saint-Obert, Aire, Péronne et Montdidier, devenus également le prix de ses violences ou de ses ruses. Le second de ses fils, Matthieu, s'empare du comté de Boulogne en enlevant l'abbesse de Romsey, fille du roi d'Angleterre; le troisième, quoique élu évêque de Cambray, épouse la comtesse de Nevers, petite-fille du duc de Bourgogne.
Il est permis de croire que ce fut Thierri qui, par haine contre le roi Etienne, engagea le roi de France à le combattre et à lui opposer Henri d'Anjou, neveu de la comtesse de Flandre. Thierri, à la tête de quatorze cents chevaliers, prit la part la plus active à la conquête de la Normandie. «Le roi, dit une ancienne chronique, se confiait principalement dans la nombreuse milice du comte de Flandre.»
Henri d'Anjou, victorieux sur les bords de la Seine, ne tarda point à porter la guerre en Angleterre, et le roi Etienne se vit forcé à reconnaître pour son successeur le fils de l'impératrice Mathilde. Une entrevue solennelle eut lieu à Douvres vers le mois de mars 1153. Henri d'Anjou s'y rendit avec Thierri, et le roi Etienne leur proposa de les conduire à Londres; mais ils n'étaient pas arrivés à Canterbury, lorsqu'une troupe de Flamings tenta de les assassiner: quoique le hasard eût fait échouer leur complot, Henri et Thierri se hâtèrent de quitter l'Angleterre. Ils n'y revinrent qu'au mois d'octobre, peu de jours avant la mort du roi Etienne, et le comte de Flandre se trouva à Westminster le dimanche avant la Noël, lorsque Henri d'Anjou, premier monarque de la dynastie des Plantagenêts, y reçut l'onction royale.
Qu'étaient devenus les Flamings? Les vainqueurs de Stoolebridge, réduits au complot de Canterbury, portaient la peine de leur trahison. «Ces loups avides, dit Guillaume de Neubridge, fuyaient ou devenaient doux comme des brebis; ils affectaient du moins de le paraître.»--«Ils quittaient, ajoute un autre historien anglais, leurs châteaux pour retrouver la charrue, la tente des barons pour rentrer dans l'atelier du tisserand.»
Guillaume de Loo, vieux et aveugle, avait obtenu de Thierri qu'il lui fût permis d'aller finir ses jours dans le château où il était né. La Flandre, qui avait refusé un trône à son ambition, ne réservait à sa gloire qu'un tombeau.
Deux ans après, Henri II se trouvait à Rouen, lorsque le comte de Flandre y arriva pour le prier de protéger ses Etats et son fils pendant un troisième voyage qu'il voulait entreprendre en Orient. En effet, Thierri ne tarda point à s'embarquer, et son arrivée au port de Beyruth ranima de nouveau le zèle des chrétiens de Jérusalem. Thierri et le roi Baudouin, après avoir conquis rapidement les forteresses d'Harenc et de Césarée, allèrent combattre les Sarrasins dans les principautés d'Antioche et de Tripoli. L'émir Nour-Eddin avait profité de leur éloignement pour menacer la cité sainte, quand Baudouin et Thierri parvinrent à l'atteindre dans la plaine de Tibériade, près des lieux où le Jourdain cesse de tracer un sillon limoneux sur le flot immobile de la mer de Galilée. Une éclatante victoire illustra les armes des chrétiens.
A son retour en Flandre, Thierri fut reçu par de nombreuses acclamations. Une lettre du pape Alexandre III, adressée à l'archevêque de Reims, avait rendu un témoignage public de la valeur et de la piété du comte de Flandre. Les infirmités de la vieillesse n'avaient point refroidi son zèle, et en 1163, apprenant la mort de Baudouin III et les périls qui menaçaient son fils Amauri, il résolut aussitôt de tenter une quatrième croisade. La comtesse Sibylle l'accompagna, et un grand nombre de pèlerins, tant de Flandre que de Lorraine, prirent la croix à son exemple. «Le bruit de leur arrivée, dit Guillaume de Tyr, fut pour les chrétiens d'Asie comme un doux zéphyr qui vient calmer les brûlantes ardeurs du soleil.» Pourquoi faut-il ajouter que toutes ces espérances furent déçues, et que bientôt après, selon l'expression de l'historien des croisades, de sombres nuées couvrirent le ciel et ramenèrent les ténèbres! Nour-Eddin livra, dans la principauté d'Antioche, un sanglant combat dans lequel il fit prisonniers le prince d'Antioche, Raimond de Tripoli, Josselin d'Edesse et Gui de Lusignan. Thierri ne put rien pour réparer ces malheurs: il n'y vit sans doute que la révélation de la colère du ciel, et s'éloigna tristement pour retourner en Flandre. Sa femme, Sibylle d'Anjou, unie par les liens du sang à la dynastie des rois de Jérusalem, espéra que ses prières seraient plus puissantes que les armes du comte de Flandre, et n'hésita point à se vouer à la vie religieuse, à Béthanie, sur les ruines de cette maison de Lazare, où Jésus, en ressuscitant le frère de Marthe et de Marie, avait promis la vie à tous ceux qui croiraient en lui.
Le comte de Flandre ne devait survivre que quatre années à ces malheurs. Il mourut à Gravelines le 17 janvier 1168 (v. st.). Déjà depuis longtemps il avait remis à son fils le gouvernement de ses Etats, et le moment est arrivé où, après avoir raconté les luttes que Thierri soutenait sous le ciel brûlant de la Syrie pour élever la gloire de la Flandre, nous devons retracer les efforts que faisait Philippe pour augmenter sa puissance dans les froides régions du Nord.
L'événement le plus remarquable qui eût signalé les commencements de l'administration de Philippe d'Alsace avait été une guerre contre le comte Florent de Hollande. En 1157, pendant l'absence de son père, le jeune comte de Flandre se vit obligé, par les plaintes des marchands flamands, à prendre les armes pour protéger leur commerce sur la Meuse. Une flotte flamande menaça les ports de Hollande, tandis que l'armée de Philippe d'Alsace envahissait le pays de Waes et s'emparait du château de Beveren. Huit ans plus tard, peu après la quatrième croisade de Thierri, la même guerre se renouvela: cette fois, la Flandre avait équipé une flotte qu'un chroniqueur évalue à sept mille navires. Les hommes d'armes de Flandre étaient soutenus par Godefroi de Louvain; ils triomphèrent après une sanglante mêlée, et poursuivirent les Hollandais pendant sept heures. Florent et quatre cents de ses chevaliers tombèrent en leur pouvoir. Le comte de Hollande fut enfermé dans le cloître de Saint-Donat de Bruges, où, après une captivité de près de trois années, il signa, le 27 février 1167 (v. st.), un traité trop important pour qu'il ne soit point utile d'en rappeler les principaux articles.
Florent reconnaissait que, par le jugement des barons de Flandre, il avait perdu toutes les terres tenues en fief de Philippe, et ceci s'appliquait au pays de Waes; il consentait à partager avec le comte de Flandre la souveraineté des îles situées entre l'Escaut et Hedinzee, et accordait aux marchands flamands le droit de trafiquer librement dans tous ses Etats. Les nobles de Hollande se portèrent cautions des serments de leur prince.
«Il avait été convenu également, ajoute une ancienne chronique, que le comte Florent fournirait mille ouvriers instruits dans l'art de construire les digues, afin qu'ils exécutassent tous les travaux nécessaires pour préserver la ville de Bruges et son territoire des invasions de la mer. Le comte de Hollande et les siens acceptèrent toutes ces conditions, heureux d'avoir été traités pendant leur captivité moins comme des ennemis prisonniers, que comme des amis auxquels on donnerait l'hospitalité. Dès que le comte de Hollande fut retourné dans ses Etats, il s'empressa d'envoyer plus de mille ouvriers de Hollande et de Zélande. Ceux-ci construisirent des maisons et d'autres édifices sur une digue qu'on nommait Hontsdamme, puis ils établirent également des digues jusqu'à Lammensvliet et Rodenbourg. D'autres personnes vinrent successivement se fixer à Damme et y firent le commerce; les marchands y affluèrent: en moins de trois ans, on vit s'y élever une ville assez importante. Le comte Philippe de Flandre donna de nombreux priviléges à ses habitants, voulant qu'ils portassent désormais le titre de bourgeois et fussent affranchis, dans toute la Flandre, des droits de passage et de tonlieu. Leur prospérité augmenta de jour en jour...» Telle fut l'origine de ce port célèbre qui devait occuper une si grande place, au treizième siècle, dans l'épopée du chapelain de Philippe-Auguste:
Speciosus erat Dam nomine vicus Lenifluis jucundus aquis atque ubere glebæ, Proximitate maris, portuque, situque superbus.
Vers la même époque, l'empereur Frédéric Ier, près de qui Philippe d'Alsace s'était rendu à Aix pour assister à l'exhumation solennelle des restes de Karl le Grand, lui céda la châtellenie de Cambray, et permit à ses sujets d'étendre leurs relations commerciales dans ses Etats. En 1173, une charte de Frédéric Ier établit, à la demande du comte de Flandre, quatre foires annuelles à Aix-la-Chapelle et deux à Doesburg. L'archevêque de Cologne confirma les priviléges octroyés par l'empereur.
A ces traités conclus avec la Hollande et l'Allemagne, il faut ajouter celui qui, le 19 mars 1163 (v. st.), reçut les sceaux de Thierri et du roi d'Angleterre Henri II. Il ratifiait les conventions arrêtées le 10 mars 1103 entre Robert II et Henri Ier, en portant le fief pécuniaire sur lequel elles reposaient à la somme de cinq cents marcs d'argent.
Henri II ne pouvait oublier qu'il devait sa couronne à l'appui de Thierri d'Alsace; mais dès que celui-ci fut descendu au tombeau, il crut ne plus être ingrat en se montrant hostile à son fils. Henri II se conduisait avec la même déloyauté vis-à-vis des communes qui jadis avaient pris les armes en sa faveur contre Etienne de Boulogne. L'archevêque de Canterbury Thomas Becket, persécuté comme chef de l'Eglise anglo-saxonne, avait envoyé un de ses amis s'assurer des dispositions où se trouvaient le roi de France et le comte de Flandre, et voici en quels termes Jean de Salisbury lui rendait compte de son voyage: «Dès que j'eus passé la mer, je crus être entré dans une atmosphère plus douce; de tristes orages s'étaient apaisés, et j'admirais de toutes parts la paix et le bonheur des nombreuses populations qui m'entouraient. Les serviteurs du comte de Guines m'accueillirent avec honneur, et me conduisirent jusqu'au monastère de Saint-Omer. Je me dirigeai ensuite vers Arras, et j'y appris que le comte de Flandre se trouvait dans le château de l'Ecluse, d'où l'orgueilleux vicomte d'Ypres fut jadis chassé après une longue résistance. A peine y étais-je arrivé que j'aperçus le comte qui, selon la coutume des hommes puissants, se livrait au bord des rivières, des étangs et des marais, au plaisir de la chasse aux oiseaux. Il se réjouit de rencontrer un homme qui pouvait lui dépeindre fidèlement l'état de l'Angleterre, et moi je ne me réjouissais pas moins de ce que Dieu l'avait ainsi offert à mes regards. Il m'adressa de nombreuses questions sur le roi et sur les grands: le récit de vos malheurs excita sa pitié, et il me promit de vous aider et de vous prêter des navires si vous en aviez besoin.»
Thomas Becket ne tarda point à se trouver réduit à recourir aux tristes nécessités de l'exil. Après s'être caché pendant quelques jours dans les marais du comté de Lincoln, il traversa la mer le 2 novembre 1164. Un historien anglais raconte que sa barque glissa au milieu d'une tempête sans en ressentir l'agitation, comme si la vertu d'une âme forte pouvait communiquer à tout ce qui l'entoure le pouvoir de résister à la rage des éléments comme au déchaînement des passions. Le port de Gravelines reçut le primat fugitif, et ce fut de là qu'il se rendit au monastère de Clairmarais.
Dès que Henri II eut appris la fuite de Becket, il fit remettre au comte de Flandre des lettres par lesquelles il l'invitait à se saisir de la personne de «Thomas, ci-devant archevêque de Canterbury.» Becket n'avait pas quitté le monastère de Clairmarais; mais Jean de Salisbury lui écrivait: «Souvenez-vous que les rois ont les mains longues.» Les liens de parenté qui unissaient Philippe à Henri II semblaient justifier ces craintes, et l'archevêque jugea prudent de poursuivre son voyage: ce fut à Soissons qu'il se retira par le conseil de l'évêque de Térouane et de l'abbé de Saint-Bertin.
Cependant le comte de Flandre s'alliait de plus en plus intimement à Louis VII dont il venait de tenir le fils sur les fonds baptismaux. Il se montra le protecteur de Becket et fit même, assure-t-on, quelques démarches auprès du roi d'Angleterre pour amener une réconciliation; ses efforts furent inutiles, et il ne tarda point à joindre ses armes à celles du roi de France, tandis que son frère, Matthieu de Boulogne, réunissait une flotte de six cents navires qui sema la terreur en Angleterre.
Dès ce moment, Becket n'eut plus de motifs pour soupçonner la loyauté de Philippe d'Alsace: il se rendit dans le Vermandois, et les relations qui s'établirent entre le comte de Flandre et l'archevêque exilé devinrent de plus en plus fréquentes. Thomas Becket visita la Flandre, et y bénit de ses mains vénérables la chapelle du château de Male. Un jour que Philippe d'Alsace se trouvait en Vermandois, au bourg de Crépy où il faisait construire une église, l'archevêque de Canterbury lui demanda le nom du saint dont il avait résolu d'invoquer le patronage. «Je veux, répondit le comte, la dédier au premier martyr.--Est-ce au premier de ceux qui sont déjà morts ou au premier de ceux qui mourront?» interrompit l'archevêque. Parole prophétique! l'église était à peine achevée, lorsque Philippe d'Alsace la consacra au martyr saint Thomas de Canterbury.
Henri II, cédant aux remontrances réitérées du roi de France et du comte de Flandre, avait pardonné à Becket. Il l'avait feint du moins; mais ses courtisans comprenaient mieux ses intentions. Ils suivirent l'archevêque de Canterbury en Angleterre, et le 29 décembre 1171, Becket, succombant sous leurs coups, rougit de son sang les marches de l'autel.
Ce crime fut la cause ou le prétexte d'une guerre dirigée contre Henri II. La reine d'Angleterre, jadis répudiée par Louis VII, la célèbre Aliénor de Guyenne, eut horreur de son époux. Ses fils Henri, Richard et Jean appelaient sur leur père les vengeances du ciel. L'aîné de ces princes se réfugia à la cour de Louis VII et s'y fit proclamer roi. Le roi de France, le roi d'Ecosse et le comte de Flandre lui avaient promis de le soutenir, et le premier usage qu'il fit de son nouveau sceau fut de récompenser d'avance leur zèle et leur appui. Il promit au comte de Flandre tout le comté de Kent, avec les châteaux de Douvres et de Rochester; à Matthieu de Boulogne, le comté de Mortain en Normandie et le fief de Kirketone en Angleterre; au comte de Blois, de vastes domaines sur les bords de la Loire; au roi d'Ecosse, le Northumberland; à son frère David, le comté de Huntingdon; à Hugues Bigot, ancien ami de Guillaume de Loo, le château de Norwich. De plus, Philippe d'Alsace lui rendit hommage pour son fief pécuniaire qui fut fixé à mille marcs d'argent. C'étaient, il faut l'avouer, de tristes auspices pour la royauté de Henri III que ces projets de démembrement au début d'une insurrection impie qu'accablaient les malédictions paternelles.
Tandis que Louis VII se préparait à combattre, le comte de Flandre envahissait la Normandie. Le comte d'Aumale se hâta de lui livrer son château. Drincourt capitula après une courte résistance, et le Château d'Arques allait partager le même sort, lorsque, le 25 juillet 1173, le comte Matthieu de Boulogne fut atteint d'une blessure mortelle dans une escarmouche. Dès que Philippe connut la mort de son frère, il ordonna la retraite, et les hommes d'armes de Henri II, délivrés de cette agression menaçante, purent réunir tous leurs efforts contre l'armée du roi de France qui fut mise en déroute près de Verneuil.