Histoire de Flandre (T. 1/4)

Part 15

Chapter 153,636 wordsPublic domain

Louis VI s'avança jusqu'à Arras et y manda les députés des communes. «Je veux, écrivait-il aux bourgeois de Bruges, que vous envoyiez près de moi, le dimanche des Rameaux, huit hommes sages, choisis parmi vous; j'en convoquerai un pareil nombre de tous les bourgs de Flandre. Je veux, en leur présence et devant mes barons, examiner quels sont vos discussions avec le comte Guillaume, et je m'efforcerai de rétablir la paix entre vous et lui.» Les Brugeois n'envoyèrent point de députés à Arras; mais dans la réponse qu'ils firent au roi, ils racontèrent toutes les fautes du comte, ses parjures, ses ruses, ses perfidies, et protestèrent fièrement contre l'intervention du roi de France: «Qu'il soit connu du roi et de tous les princes, de nos contemporains et de notre postérité, que le roi de France n'a point à s'occuper de l'élection des comtes de Flandre; les pairs et les bourgeois du pays peuvent seuls désigner l'héritier du comte et lui remettre l'autorité suprême. Pour ce qui concerne les terres tenues en fief du roi de France, celui qui recueille la succession de nos comtes ne doit que fournir un certain nombre d'hommes d'armes. Voilà à quoi se bornent les devoirs du comte de Flandre, et le roi de France n'a aucun droit de nous imposer un seigneur, soit par la force, soit par la corruption.»

Louis VI, cédant aux prières de Guillaume de Normandie, consentit à mettre le siége devant Lille; mais Thierri d'Alsace le repoussa et le contraignit à se retirer. La guerre que poursuivait Henri Ier absorbait toutes les forces de la France, et peu après, s'il est permis d'ajouter foi au témoignage des historiens anglais, Henri Ier obligea le roi Louis VI à refuser tout secours au fils de Robert de Normandie.

Les populations d'Axel, de Bouchaute et de Waes s'étaient empressées d'accourir à l'appel de Thierri. Les Brugeois et quelques Flamings l'avaient rejoint. Il assiégeait à Thielt le château de Folket, lorsqu'il apprit que son compétiteur s'avançait avec une nombreuse armée. Guillaume de Normandie avait résolu de mourir plutôt que d'être le témoin de son déshonneur. Après avoir confessé ses fautes à l'abbé d'Aldenbourg, il avait coupé ses longs cheveux et pris de nouvelles armes en signe du vœu qu'il adressait au ciel; ses plus braves chevaliers avaient imité leur chef.

La bruyère d'Axpoele, près de Ruisselede, fut le théâtre du combat. L'armée de Guillaume campait sur une colline d'où l'on apercevait celle de Thierri. Des deux côtés, trois corps de bataille se formèrent: chacun des deux rivaux s'était réservé le commandement du bataillon qui devait lutter le premier, et tous deux avaient également juré de succomber plutôt que de renoncer à leurs prétentions au comté de Flandre. Partout, on raccourcissait les haches et l'on cherchait à s'attaquer de près. Daniel de Termonde s'élance bientôt au milieu des hommes d'armes de Guillaume. Une affreuse mêlée s'engage: Frédéric, frère de Thierri, est renversé de son cheval; Richard de Woumen rend son épée. Mais Daniel rétablit le combat, et déjà ses ennemis ploient, lorsque le second bataillon de Guillaume, jusque-là immobile, se met en mouvement et s'avance au devant des vainqueurs. La victoire échappait à Thierri, et il rentra vers le soir, presque seul, à Bruges, où, pendant toute la nuit, on n'entendit que les gémissements de ceux qui avaient perdu un père, un frère ou un ami. Thierri, dans son malheur, suivit l'exemple que son adversaire lui avait donné: il coupa ses cheveux et ordonna un jeûne général pour fléchir la colère du ciel.

Rien ne prouve mieux l'impopularité de Guillaume de Normandie que la stérilité des résultats de son triomphe. Aucune cité ne lui ouvre ses portes. Ce n'est que treize jours après la défaite de Thierri qu'on voit le vainqueur assiéger le château d'Oostcamp, aussitôt secouru par les Brugeois; puis il se dirige vers Alost, où il joint son armée à celle du duc de Brabant, que l'issue de la bataille d'Axpoele ou d'anciennes contestations relatives à la dot de Gertrude d'Alsace, veuve de Henri de Bruxelles, éloignaient de Thierri. Iwan et Daniel occupent la cité d'Alost. Thierri s'y est enfermé avec eux.

Peu après, dans un combat sur les bords de la Dendre, Guillaume de Normandie, voulant rallier les siens, se précipite témérairement au milieu des ennemis. Il saisit la lance d'un bourgeois nommé Nicaise Borluut; mais celui-ci, en se défendant, la lui enfonce dans le bras depuis la main jusqu'au coude. Bientôt la plaie s'envenime et s'ulcère, et, après cinq jours de douleurs pendant lesquels il se revêt de l'habit de moine, il expire le 27 juillet 1128. Guillaume de Normandie était à peine âgé de vingt-sept ans, lorsqu'une mort cruelle termina ses aventures et ses malheurs.

Les assiégeants avaient réussi à cacher la perte de leur chef. Godefroi de Brabant s'empressa d'adresser des propositions de paix aux défenseurs d'Alost: «Apprenez, dit-il enfin à Thierri lorsqu'une trêve eut été conclue, apprenez que le comte Guillaume, que vous avez si énergiquement combattu, a succombé à une blessure mortelle.» Godefroi et Thierri avaient accepté l'arbitrage du roi d'Angleterre. Henri Ier l'emportait sur Louis VI, et c'est ici qu'il faut rapporter ces paroles de Siméon de Durham qui prouvent combien il prit part à l'élévation de Thierri: «Henri Ier succéda à Guillaume, comme son plus proche héritier, avec l'assentiment du roi de France; mais il remit le comté à Thierri pourqu'il le gouvernât sous lui.»

Lorsque Henri Ier descendit dans le tombeau, il eut pour successeur Etienne de Boulogne, qu'il avait contraint à rendre hommage au comte de Flandre. Etienne était moins favorable à Thierri que Henri Ier: il accueillit dans son royaume Guillaume de Loo, et l'on vit, à son exemple, quelques-unes des tribus les plus indomptables du Fleanderland émigrer en Angleterre, où elles ne tardèrent point, selon l'expression d'un historien anglais, à rentrer dans la condition des serfs.

LIVRE SIXIÈME.

1128-1191.

Thierri et Philippe d'Alsace. Les gildes.--Les communes.--Guerres et croisades.

Lorsque le comte Charles annonçait à ses amis que sa mort serait éclatante et glorieuse, il prédisait à la fois le culte religieux qui honorerait ses vertus et l'extinction des haines auxquelles il offrait son sang. En effet, à peine a-t-il succombé pour la cause de la justice, que l'accomplissement de sa mission se manifeste à tous les esprits: ses meurtriers eux-mêmes respectent ses restes mutilés; les cités de la Flandre se les disputent; les princes étrangers accourent pour les protéger. Barons et chevaliers, bourgeois et hommes des communes, tous semblent avoir eu la révélation que, sur son tombeau, reposeront trois siècles de puissance et de grandeur.

A la dynastie d'Alsace appartient l'honneur de compléter l'œuvre de saint Charles de Flandre, en asseyant sur des bases solides les institutions qui assureront la paix du pays.

Galbert nous apprend que Thierri affranchit à jamais les bourgeois de Bruges du _census mansionum_ (le _census mansorum_ des lois karlingiennes), et sa réconciliation avec Hacket, qui rentra en possession de la châtellenie, mit en même temps à l'abri des tributs et de l'opprobre de la servitude les Flamings soumis à son autorité, désormais désignés par le nom d'hommes libres, d'hommes francs de la châtellenie de Bruges, d'habitants du pays libre, de Francqs-hostes ou Francons, comme on disait encore au dix-huitième siècle. Thierri, en proclamant leurs droits, sanctionna la législation qui leur était propre, et cette loi du pays franc est restée le monument le plus important de l'existence d'une législation toute empreinte encore de la rudesse des mœurs primitives du Fleanderland.

De même que la loi salique fixait la composition du meurtre du Romain propriétaire à la moitié de celle du meurtre du Frank, la loi de la châtellenie de Bruges n'évalue que la moitié d'un homme libre le clerc qu'elle considère comme Romain, conformément aux usages des temps barbares.

Toutes les autres dispositions de la loi du pays franc rappellent également les coutumes des nations germaniques.

Celui qui tue un homme ou lui mutile un membre donnera tête pour tête ou membre pour membre.

Celui qui rompt la digue de la mer perdra la main droite.

Au plaid, on juge d'abord les questions de ban, puis on s'occupe des duels et des jugements par l'eau et le fer.

Plus loin apparaît le _wehrgeld_ que, pendant tout le moyen-âge, nous retrouverons dans les mœurs de la Flandre.

Lorsqu'un meurtre aura été commis, le prix de la réconciliation sera levé sur les biens du meurtrier; puis les otages de la paix seront donnés des deux parts, et tous ceux qui appartiennent à leur _minne_, c'est-à-dire à leur gilde, payeront les frais de leur séjour.

Cette mention de la gilde est remarquable. Placée à côté de dispositions plus modernes, où l'on voit se dessiner peu à peu l'intervention des baillis, des écoutètes et des autres officiers du comte, elle nous ramène à la forme primitive de l'organisation politique. Longtemps les gildes des Flamings n'avaient présenté qu'un caractère mobile, inconstant et vague: cependant, à mesure que les progrès de l'agriculture groupèrent les bourgs et les villages, à mesure que le développement du commerce créa des marchés d'où sortirent des villes florissantes, elles devinrent, en s'attachant au sol, plus stables et plus fixes; et bientôt on les vit s'élever rapidement au-dessus de toutes les gildes qui les entouraient, comme une gilde supérieure régie par des lois que chacun était libre d'adopter, mais qui imposaient à tous ceux qui y adhéraient un serment solennel d'obéissance. La base de ces associations était l'élection des juges chargés d'y maintenir l'ordre et d'y punir les délits (_selecti judices_). De là le nom que portaient leurs règlements, _cyr_, _cyre_ (dont on fit plus tard _keure_ et _chora_), élection, choix libre; on donnait celui de _cyre-ath_ (_keure-eed_, _choram jurare_) au serment sur lequel reposait l'observation de la _cyre_. Les juges de la _cyre_ s'appelaient _cyre-mannen_ (_keurmannen_, _choremanni_); les membres de la _cyre_, _cyre-broeders_ (_keure-broeders_).

Un de ces règlements nous a été conservé, c'est la charte de la gilde ou minne d'Aire, qui semble avoir été rédigée pour la première fois peu d'années après la victoire de Bavichove «pour arrêter les mauvais desseins des hommes pervers.»

Il y est formellement fait mention du marché commercial, où tous les marchands étrangers pouvaient se rendre protégés par un sauf-conduit.

«Dans la gilde se trouvent douze juges élus (_selecti judices_, _choremanni_) qui ont juré que dans leurs jugements ils ne distingueront point entre le pauvre et le riche, celui qui est noble ou celui qui ne l'est point, leur parent ou l'étranger. Tous ceux qui appartiennent à la gilde ont juré également que chacun d'eux aidera son gilde en ce qui est utile et honnête.

«Si quelqu'un s'est rendu coupable d'injure ou de dommage, que celui qui a souffert ne se venge ni par lui-même, ni par les siens, mais qu'il se plaigne au _rewart_ de la gilde, et que le coupable amende son délit, selon l'arbitrage des douze juges élus.

«Celui qui se sera rendu coupable d'injure payera cinq sous au rewart de la gilde et à son ami outragé; s'il néglige de payer ces cinq sous pendant la première semaine, l'amende sera doublée la seconde semaine et triplée la troisième; s'il néglige entièrement de la payer, qu'il soit chassé de la gilde comme coupable de parjure.

«Si l'un des membres de la gilde a tué son conjuré, aucun des amis du mort, à moins qu'il n'ait été présent au meurtre, ne pourra le venger pendant quarante jours; mais si le meurtrier n'amende point la mort de son frère dans le délai de quarante jours selon le jugement des juges élus, et s'il n'a point satisfait aux poursuites des parents du mort, qu'il soit chassé de la gilde comme coupable et parjure, et de plus, si les douze juges élus l'ordonnent, que sa maison soit détruite; si les amis du coupable refusent de payer l'amende fixée, qu'ils encourent la même peine.

«Si la maison de l'un des conjurés a été brûlée, ou bien si la rançon qu'il a dû payer pour sortir de captivité a diminué ses ressources, que chacun donne un écu pour aider son ami appauvri.»

A Aire, le chef de la gilde municipale portait le nom saxon de _rewart_; ceux qui en faisaient partie, celui de _minnebroeders_, frères de la minne, amis ou conjurés.

Ce tableau de la transformation de la gilde, qui peu à peu devint la cité, se retrouve dans toute la Flandre. Un historien du douzième siècle a soin de nous apprendre que sa ville natale dut son origine à une gilde de marchands, _ghilleola mercatorum_. A Saint-Omer, de même qu'à Ardres, la gilde fut la base de l'administration municipale. Bruges ne devint une ville puissante que parce qu'une association de marchands s'était formée au pied du château bâti par Baudouin Bras de Fer, et d'anciennes traditions y faisaient remonter jusqu'au dixième siècle l'élection du bourgmestre par les treize échevins. La mention des _choremanni_ ou des échevins, en nombre déterminé, paraît partout le signe d'une organisation régulière, qui reçoit dans les documents rédigés en langue latine ou en langue française, le nom de _communia_ ou celui de commune. Ce nom rappelait les liens d'alliance fraternelle dont il était issu, la jouissance des mêmes biens et des mêmes droits garantie par les mêmes devoirs; et tandis que le nom de gilde restait spécialement propre aux corporations commerciales, celui de commune s'appliquait sans distinction à l'assemblée de tous ceux qui, aux jours d'émeute ou de guerre, s'armaient au son de la cloche du beffroi. La dynastie d'Alsace sanctionna cette organisation dans la plupart de nos villes. C'est dans les chartes qu'elle nous a laissées qu'il faut chercher ses titres de gloire; c'est là que se retrouvent les caractères de sa mission: elle proclama solennellement les droits des _communes_ de Flandre, puis elle disparut, leur laissant à elles-mêmes le soin de les maintenir et de les défendre.

Deux hommes illustres par leur génie et leurs vertus présidèrent aux mémorables événements que la Flandre vit s'accomplir sous Robert le Frison et sous Thierri d'Alsace. Le premier avait été l'évêque de Soissons saint Arnould, le second fut l'abbé de Clairvaux saint Bernard.

Bernard parcourait l'Allemagne, la France, la Belgique en prêchant la paix chrétienne, l'amour des choses intellectuelles, le bonheur de la solitude monastique. Il vint en Flandre, et telle était la puissance de sa parole qu'elle transportait irrésistiblement toutes les âmes. Le 9 avril 1138 (v. st.), il parut dans la chaire de l'église de Sainte-Walburge à Furnes, au milieu de ces populations cruelles que saint Arnould avait visitées moins d'un siècle auparavant. Son éloquence y accomplit les mêmes prodiges; barons et karls, vieillards et jeunes gens, tous s'émurent, et tandis qu'un noble méditait en silence ces sublimes enseignements, un laboureur s'approcha et lui dit: «Le Seigneur m'ordonne d'aller vers toi; dirigeons-nous ensemble vers le monastère de Clairvaux.»

Dernier et remarquable rapprochement! la mission de l'évêque de Soissons avait préparé la croisade de Robert le Frison, et il n'est point douteux que la prédication de l'abbé de Clairvaux n'ait également préparé la croisade de Thierri d'Alsace. Foulques d'Anjou, dont la fille avait épousé Thierri après avoir été fiancée à son rival Guillaume de Normandie, portait le sceptre des rois de Jérusalem; mais les périls qui l'entouraient le réduisirent bientôt à implorer le secours des peuples chrétiens. Le comte de Flandre répondit le premier à cet appel. On ignore quelle fut la date précise de son départ, et quels événements signalèrent son voyage; mais les historiens des croisades nous apprennent que les nombreux et intrépides chevaliers qu'il conduisit avec lui firent renaître la confiance et l'espoir chez les barons de Syrie. Ils ne tardèrent point à se diriger vers le mont Galaad, aux frontières des pays d'Ammon et de Moab, où ils assiégèrent une troupe redoutable de brigands qui s'étaient réfugiés dans des cavernes environnées de rochers et d'abîmes. Thierri prit part ensuite à la conquête de Césarée et d'Arcas, et là s'arrêta son pèlerinage.

Des événements d'une haute gravité rappelaient le comte de Flandre dans ses Etats. Louis VII avait succédé en France à Louis VI, qu'avait poursuivi, dans les derniers jours de sa vie, le ressentiment des plus puissants barons. Le comte de Hainaut s'était allié au comte de Saint-Pol, et leur confédération semblait menacer la Flandre. Les mêmes symptômes d'hostilité se manifestaient en Angleterre. Le roi Etienne n'écoutait plus que des conseils dirigés contre Thierri. Guillaume de Loo avait été chargé en 1138 du soin d'aller étouffer une insurrection en Normandie, et ce succès flattait son orgueil et ses espérances. Cependant le comte de Flandre triomphe de toutes ces menaces. Le comte de Hainaut dépose les armes. Une armée flamande protége contre les barons de Grimberghe le jeune duc de Brabant Godefroi, qui cède Termonde à Thierri et promet de le reconnaître pour suzerain.

Le comte de Flandre soutient également l'impératrice Mathilde qui porte la guerre en Angleterre, et bientôt après les partisans d'Etienne et ceux de la fille de Henri Ier se rencontrent sur les bords de la Trent. Tous les Flamings qui se sont associés à la fortune de Guillaume de Loo ont obéi à la voix de leur chef. Baudouin de Gand, petit-fils de l'un des compagnons de Guillaume le Conquérant, les harangue. Ils s'élancent impétueusement au combat, et déjà ils ont chassé devant eux les archers gallois, lorsque les hommes d'armes du comte de Chester parviennent à semer le désordre dans leurs rangs. Dès ce moment, ils ne se rallient plus. Le roi Etienne tombe au pouvoir de ses ennemis, et Baudouin de Gand partage son sort, après avoir mérité, par sa vaillante résistance, une gloire immortelle (2 février 1140).

Guillaume de Loo s'est réservé pour des temps meilleurs. Il ne tarde point à apprendre que l'impératrice Mathilde déplaît au peuple par son orgueil et que la commune de Londres, jadis pleine de zèle pour sa cause, s'insurge contre elle. Ralliant aussitôt ses Flamings, il relève la bannière d'Etienne de Boulogne dans le comté de Kent. De rapides succès effacent le souvenir de sa défaite. Il poursuit l'impératrice jusqu'au pied des murailles de Winchester, la réduit à fuir de nouveau, et l'atteint au pont de Stoolebridge (14 septembre 1141). Le roi d'Ecosse, qui soutient Mathilde, cherche son salut dans une retraite précipitée. Robert de Glocester, frère de l'impératrice, est pris, puis échangé contre le roi Etienne. A peine Mathilde réussit-elle à se retirer dans le château d'Oxford. Guillaume l'y assiége; mais elle se fait descendre du haut des murailles, et traverse la Tamise dont les glaces et neiges cachent sa robe blanche aux regards de ses ennemis. Un triomphe si éclatant engagea le roi Etienne à placer toute sa confiance dans les vainqueurs. Guillaume de Loo reçut le comté de Kent, théâtre de ses premières victoires. Robert de Gand fut chancelier; son neveu Gilbert obtint le titre de comte de Lincoln. Un chef flamand nommé Robert, fils d'Hubert, prit possession du manoir de Devizes, et lorsque le comte de Glocester lui offrit sa protection, il répondit qu'il était assez puissant pour soumettre tout le pays depuis Winchester jusqu'à Londres, et du reste que s'il avait besoin d'appui, il manderait des hommes d'armes de Flandre. Ainsi s'était formée, au sein des bannis flamands, une aristocratie orgueilleuse haïe des Normands, et devenue complètement étrangère aux hommes de même race qui formaient les communes anglo-saxonnes. «C'était, écrit Guillaume de Malmesbury, une race d'hommes avides et violents qui ne respectaient rien, et ne craignaient même point de retenir les religieux captifs et de piller les églises et les cimetières.»

La France présentait le même spectacle de désorganisation et d'anarchie. Le jeune roi Louis VII avait épousé une princesse inconstante et légère, et Raoul de Vermandois, petit-fils du roi Henri Ier, n'écoutant que sa passion pour Alix de Guyenne, sœur de la reine, avait répudié sa femme, princesse de la maison de Champagne. Le comte Thibaud le Grand se plaignit au pape: Raoul de Vermandois, excommunié au concile de Lagny, promit de se soumettre; mais il oublia presque aussitôt ses engagements, et lorsqu'une seconde sentence d'anathème fut venue le frapper, il chercha un protecteur dans Louis VII. Le roi de France prétendait que, dans un traité récemment conclu, Thibaud s'était engagé à faire lever l'excommunication et qu'il n'avait pas le droit de recourir de nouveau aux foudres ecclésiastiques; sa colère s'accrut quand il apprit que Thibaud s'était allié au comte de Flandre et au comte de Soissons. Ce fut en vain que l'abbé de Clairvaux interposa sa médiation. «Le roi, écrivait-il aux ministres de Louis VII, reproche à Thibaud de chercher à s'attacher par des mariages le comte de Flandre et le comte de Soissons. Avez-vous quelque raison certaine de douter de leur fidélité? Est-il équitable de n'ajouter foi qu'aux soupçons les plus vagues? Les hommes dont Thibaud a réclamé l'alliance, loin d'être les ennemis du roi, ne sont-ils pas ses vassaux et ses amis? Le comte de Flandre n'est-il pas le cousin du roi, et le roi lui-même n'avoue-t-il point qu'il est le soutien du royaume?» On connaît la réponse de Louis VII: ce fut le massacre de Vitry. «Je ne puis le taire, s'écria alors Bernard, vous soutenez des hommes frappés d'excommunication; vous guidez des ravisseurs et des brigands fameux par les incendies, les sacriléges, le meurtre et le pillage. De quel droit vous préoccupez-vous à ce point des relations de consanguinité des autres, lorsque vous-même, personne ne l'ignore, vous habitez avec une femme qui est à peine votre parente au troisième degré? J'ignore s'il y a consanguinité entre le fils du comte Thibaud et la fille du comte de Flandre, entre le comte de Soissons et la fille du comte Thibaud; mais je crois que les hommes qui s'opposent à ces alliances n'agissent ainsi que pour enlever à ceux qui luttent contre le schisme le refuge que ces princes pourraient leur offrir. Si vous persévérez dans de semblables desseins, la vengeance du ciel ne sera pas lente: hâtez-vous donc, s'il en est temps encore, de prévenir par votre pénitence la main qui est prête à vous frapper.»

Louis VII se repentit, et quatre années après, en expiation de sa faute, il recevait à Vézelay la croix des mains de l'abbé de Clairvaux. Parmi les comtes qui le suivront se trouvent Thierri de Flandre et Henri, fils de Thibaud de Champagne. Il a choisi pour régent du royaume Suger, abbé de Saint-Denis, né dans les domaines du comte de Flandre, qui mérita, en protégeant les opprimés, les orphelins et les veuves, le surnom de Père de la patrie.