Histoire de Flandre (T. 1/4)

Part 14

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Trois jours après, les barons qui s'étaient rendus près de Louis VI, revinrent d'Arras. Ils annoncèrent que l'armée du roi de France était entrée en Flandre, et apportaient des lettres ainsi conçues: «Le roi de France, à tous les loyaux habitants de la Flandre, salut, amitié et protection, tant par la vertu de Dieu que par la puissance de ses armes invincibles! Prévoyant que la mort du comte Charles entraînerait la ruine de votre pays, et mus par la pitié, nous avons pris les armes pour le venger par les plus terribles supplices; de plus, afin que la Flandre puisse se pacifier et se fortifier sous le comte que nous venons de choisir, écoutez les lettres que nous vous adressons, exécutez-les et obéissez.» Gauthier de Lillers montra alors les lettres revêtues du sceau royal, et ajouta que le prince désigné par Louis VI était Guillaume de Normandie, qui, pendant plusieurs années, avait vécu à la cour de Baudouin VII. Ainsi, à l'élection populaire se substituaient tout à coup les ordres menaçants du roi de France. Une morne stupeur accueillit le discours de Gauthier. Quelles que fussent les sympathies diverses qui portassent les uns vers Thierri d'Alsace, les autres vers le comte de Hollande, ou le comte de Hainaut qui avait conquis Audenarde, le sentiment du droit national était vivement blessé chez tous les bourgeois: ils décidèrent que pendant la nuit on adresserait des messages à tous les bourgs voisins, afin que dès le lendemain ils envoyassent leurs députés à Bruges. Ceux-ci jugèrent convenable de conférer avec les Gantois: les bourgeois de toutes les villes de Flandre avaient formé une étroite alliance, et s'étaient engagés à ne rien conclure relativement à l'élection du comte, si ce n'est d'un commun accord.

Ces dernières journées du mois de mars 1127 resteront à jamais mémorables dans les fastes de notre histoire; la Flandre éprouvait le besoin d'arriver à une organisation régulière par l'unité nationale; cependant la puissance du roi de France était trop grande pour que l'on pût s'opposer à son intervention: on jugea qu'il valait mieux adhérer à ses propositions lorsqu'il eût été dangereux de les repousser, et conserver, même en lui obéissant, l'apparence de la liberté. Guillaume était soutenu par l'armée du roi de France qui avait pris possession de Deinze, et le 5 avril Louis VI entra dans les faubourgs de Bruges, précédé des chanoines de Saint-Donat et entouré d'une pompe toute royale. Le jeune comte Guillaume était avec lui et chevauchait à sa droite. Guillaume, surnommé par les Normands _Longue Epée_, avait vingt-six ans. Il était fils de Robert de Normandie et petit-fils de la reine d'Angleterre, Mathilde de Flandre. Il avait été autrefois fiancé à Sibylle d'Anjou; mais ce mariage avait été rompu pour cause de consanguinité, et il avait épousé depuis une fille du marquis de Montferrat, sœur utérine d'Adélaïde de Savoie, reine de France. Louis VI le protégeait pour l'opposer à Henri Ier, et avait trouvé un double avantage à le créer comte de Flandre; car en même temps qu'il reprenait possession des comtés de Mantes, de Ponthieu et de Vexin qu'il lui avait donnés en dot, il élevait sa puissance à un degré qu'elle n'avait jamais atteint.

Le 6 avril, on apporta sur la place du Sablon les châsses et les reliques des saints. Le roi et le comte y jurèrent d'observer la charte des priviléges de l'église de Saint-Donat et celle par laquelle étaient abolis tous les droits de cens et de tonlieu, afin que les habitants de Bruges pussent jouir d'une liberté perpétuelle. Le nouveau comte ajouta qu'il leur reconnaissait le droit de modifier et de corriger à leur gré et selon les circonstances les lois et les coutumes qui les régissaient. Lorsque le comte se fut engagé par serment vis-à-vis des communes, les feudataires de Charles rendirent hommage à Guillaume. Les plus puissants mettaient leurs mains dans les siennes et recevaient de lui le baiser de vassalité. Les plus obscurs obtenaient leur investiture en se courbant sous la baguette dont Guillaume les touchait.

Cependant Guillaume de Loo n'avait pas reconnu le nouveau comte de Flandre. Ce fut en vain que Louis VI eut avec lui au château de Winendale une entrevue où il lui proposa les conditions de la paix; Guillaume de Loo maintint ses prétentions: il voulait lutter contre son rival et opposer puissance à puissance. Si Guillaume de Normandie devait triompher de Burchard, Guillaume de Loo se réservait la gloire de punir le prévôt Bertulf qui, après s'être caché à Furnes, avait été découvert à Warneton. Le vicomte d'Ypres alla lui-même l'y chercher. Bertulf marchait devant lui les pieds sanglants et meurtris, les yeux baissés, récitant à haute voix des hymnes et des prières au milieu des insultes et des outrages publics. On avait construit à Ypres, sur la place du marché, une potence en forme de croix où Bertulf, suspendu par la tête et les mains, ne trouvait qu'un léger appui pour ses pieds. Selon l'usage observé dans le supplice des traîtres, on plaça un chien affamé à ses côtés et le peuple l'accablait d'une grêle de pierres, lorsque tout à coup un profond silence s'établit; Guillaume de Loo s'approchait de la potence: «Apprends-moi donc, ô prévôt! lui disait-il, je t'en adjure par le salut de ton âme, quels sont, outre les traîtres que nous connaissons, ceux qui ont pris part à la mort de monseigneur le comte Charles?--Ne le sais-tu pas aussi bien que moi?» répondit la victime. A ces mots, le vicomte d'Ypres, transporté de fureur, fit déchirer le prévôt de Saint-Donat avec des crocs de fer: «Un supplice cruel, dit Galbert, le livra aux ténèbres de la mort.» Guillaume de Loo était un ingrat: c'était à Bertulf qu'il devait les châteaux où son autorité avait été reconnue, Furnes, Bergues et Cassel; il ne le faisait périr que parce qu'il n'avait plus besoin de lui.

Lorsque les conjurés assiégés dans l'église de Saint-Donat connurent la terrible fin de Bertulf, ils s'abandonnèrent au désespoir. Le bélier ne cessait de battre leurs murailles; les échelles étaient prêtes pour l'assaut. Combien étaient-ils pour lutter contre deux armées? Aucun secours ne leur parvenait du dehors, et les chefs flamings sur lesquels ils comptaient n'arrivaient point; tous étaient accablés de fatigue et d'inquiétude, et tandis que les uns continuaient à célébrer le _dadsisa_ sur le tombeau du comte, d'autres, qui déjà ne niaient plus la vertu du sang des martyrs, avaient allumé un cierge en l'honneur de Charles de Danemark.

Le 14 avril, le bélier fut placé dans le dortoir des chanoines de Saint-Donat qui se trouvait à la même hauteur que la galerie de Notre-Dame. En vain les assiégés mêlèrent-ils aux pierres qu'ils jetaient des charbons ardents, de la poix et de la cire embrasées afin que les flammes d'un incendie fissent échouer cette attaque: tout fut inutile. Bientôt une clameur prolongée retentit parmi les conjurés qui se réfugiaient à la hâte dans la tour. Le bélier avait fait dans la muraille une large ouverture, par laquelle les assaillants s'élancèrent dans la galerie où le comte avait été enseveli, et Louis VI vint s'y agenouiller.

Déjà le roi de France avait ordonné que l'on minât les bases de la tour où les conjurés avaient trouvé leur dernier asile. A chaque coup de marteau ils sentaient tout l'édifice s'ébranler, et plutôt que de se laisser écraser sous ses ruines, ils crièrent du haut de l'église qu'ils consentaient à se rendre et à être conduits dans une prison, pourvu que le jeune Robert fût excepté de la captivité de ses compagnons. Louis VI accepta ces conditions: les assiégés sortirent de la tour; ils avaient lutté plus de six semaines contre les barons de Flandre et pendant quinze jours contre l'armée du roi de France, et ils n'étaient plus qu'au nombre de vingt-sept, tous pâles, hideux de maigreur, épuisés de lassitude, et portant sur leurs traits livides le sceau de la trahison. Leur chef était Wulfric Knop; Burchard, Disdir Hacket, Lambert de Rodenbourg et quelques autres conjurés, avaient réussi à s'échapper du bourg.

Les bourgeois de Bruges furent tristement émus en voyant ces hommes intrépides entraînés par le crime à de si fatales destinées. Ils gémissaient sur le sort de la famille de leurs châtelains, et plaignaient surtout le jeune Robert. Le roi n'avait pas respecté sa liberté; il avait cru remplir sa promesse en le séparant des traîtres, et l'avait fait charger de chaînes dans le palais du comte où il permit aux bourgeois de Bruges de le garder, ce qu'ils firent avec une grande joie.

Les autres furent conduits dans une prison si étroite qu'ils ne pouvaient point s'y asseoir. Une chaleur étouffante et fétide les tourmentait au milieu des ténèbres et augmentait l'horreur de leurs angoisses. Cette captivité, aussi cruelle que le supplice même, dura quinze jours. L'évêque de Noyon avait réconcilié l'église de Saint-Donat, et le corps de Charles le Bon, déposé depuis le 22 avril à la chapelle de Saint-Christophe, y avait été solennellement rapporté, lorsque le roi et le comte se réunirent le 5 mai pour délibérer sur la manière dont ils feraient périr les traîtres. Il semble qu'en ce moment même, ils redoutassent encore leur formidable énergie, car ils résolurent d'envoyer vers eux des hommes d'armes qui les tromperaient en leur annonçant la clémence du roi, et les engageraient à quitter leur prison l'un après l'autre. Wulfric Knop sortit le premier et on le conduisit par les passages intérieurs de l'église. Il put une dernière fois jeter les yeux sur la galerie, théâtre d'un crime si détestable et si sévèrement vengé; enfin, il arriva au sommet de la tour: les serviteurs du roi qui l'accompagnaient l'en précipitèrent aussitôt. Ainsi périrent après lui, Walter, fils de Lambert de Rodenbourg, qui, avant de mourir, obtint de prier un instant; Éric, dont des femmes voulurent panser les plaies, et vingt-quatre de leurs compagnons, acteurs de ce grand drame, que nous ne connaissons point par leurs noms, mais seulement par leurs passions et leur courage.

Le 6 mai, Louis VI quitta Bruges; il emmenait avec lui le jeune Robert que déjà il avait fait battre de verges, sous prétexte qu'il savait où une partie du trésor du comte avait été cachée. Les Brugeois, qui l'avaient toujours beaucoup aimé, ne purent en le voyant s'éloigner retenir leurs larmes et leurs plaintes. «Mes amis, leur dit Robert, puisque vous ne pouvez sauver ma vie, priez Dieu qu'il sauve mon âme.» A peine était-il arrivé à Cassel qu'il fut décapité par l'ordre du roi de France.

Que devinrent, après le supplice de Wulfric Knop et de ses compagnons, les autres complices de l'assassinat de Charles le Bon que Louis VI n'avait point saisis dans le bourg? Tandis que le châtelain Hacket se réfugiait à Lissewege chez Walter Krommelin, Burchard, livré par Hugues d'Halewyn, expirait à Lille sur la roue, après avoir demandé, comme Gerbald, qu'on tranchât la main qui avait exécuté le crime. Lambert Knap périt à Bruges au milieu des tortures. La fin d'Ingelram d'Eessen et de Guillaume de Wervicq fut la même. Gui de Steenvoorde, mortellement frappé dans un duel judiciaire, avait été suspendu au même gibet que le prévôt Bertulf.

Guillaume de Loo, si puissant et si orgueilleux, fléchissait lui-même sous la vengeance du ciel. Avant que le siége du bourg fût terminé, et quinze jours seulement après cette célèbre journée où le vicomte d'Ypres avait étouffé violemment les reproches du prévôt de Saint-Donat expirant par son ordre, le roi de France s'était avancé jusqu'au pied des remparts de la cité d'Ypres. Guillaume de Loo s'élança avec trois cents hommes d'armes au devant de Louis VI, mais déjà les bourgeois avaient ouvert leurs portes, et il tomba au pouvoir de ses ennemis.

Guillaume de Loo, malgré sa faiblesse et son inertie, était resté le chef des Flamings. Ils avaient continué à lui obéir, quoiqu'ils eussent peut-être secrètement horreur de son ingratitude vis-à-vis des fils d'Erembald. «Les habitants du pays de Fumes, dit Galbert, combattaient avec lui parce qu'ils espéraient que, s'il devenait comte de Flandre, ils pourraient, grâce à son autorité et à son pouvoir, anéantir leurs ennemis; mais leurs desseins funestes ne s'accomplirent point... Dieu poursuivait les traîtres.»

Guillaume Longue-Epée, que Louis VI avait quitté pour rentrer en France, conduisit avec lui à Bruges le vicomte d'Ypres. Il y reparaissait triomphant et entouré de seigneurs dévoués à sa cause, parmi lesquels il faut citer au premier rang Tangmar de Straten. Son premier soin fut de faire arrêter, comme complices de Burchard, cent vingt-cinq des bourgeois de Bruges et trente-sept de Rodenbourg. Ceux-ci réclamaient les formes protectrices d'une procédure légale et le jugement des échevins, mais il ne voulut point les écouter. Ce premier succès l'encouragea. Les barons hostiles aux Brugeois, qui jadis avaient tenu en fief plusieurs des impôts qu'on levait à Bruges, l'engagèrent à les rétablir; Guillaume, oubliant ses serments, les réclama de nouveau. Les bourgeois murmurèrent: ils songeaient peut-être à délivrer le vicomte d'Ypres, car «on jugea convenable, raconte Galbert, de l'entourer de gardiens qui le surveillaient avec le plus grand soin, et il lui fut défendu de se montrer aux fenêtres de sa prison.»

Le comte Guillaume résolut bientôt de transférer son prisonnier dans la forteresse de Lille: il l'y mena avec lui; mais à peine y était-il arrivé qu'un mouvement populaire éclata. Le comte avait voulu faire arrêter un bourgeois par un de ses serviteurs, au milieu de la foire qui se tenait aux fêtes de Saint-Pierre ès Liens. Les habitants de la ville se soulevèrent, chassèrent Guillaume Longue-Epée, et noyèrent dans leurs marais plusieurs Normands de sa suite. Un siége fut nécessaire pour contraindre la cité rebelle à payer une amende de quatorze cents marcs d'argent.

La ville de Saint-Omer n'était pas plus favorable au jeune prince. Ses bourgeois avaient accueilli un de ses rivaux, Arnould de Danemark, neveu du comte Charles, et repoussaient le châtelain qui leur avait été imposé: ils se virent également réduits à payer une amende de six cents marcs d'argent.

A Gand, comme à Saint-Omer, l'autorité despotique du châtelain excita une insurrection générale. Le comte s'était rendu au milieu des bourgeois de Gand pour rétablir l'autorité de son vicomte; mais Iwan d'Alost vint, en leur nom, lui exposer en ces termes les griefs populaires: «Seigneur comte, si vous aviez voulu vous montrer équitable vis-à-vis des habitants de votre cité et vis-à-vis de nous qui sommes leurs amis, loin d'autoriser les plus coupables exactions, vous nous auriez traités avec justice en nous défendant contre nos ennemis. Cependant vous avez violé toutes vos promesses relatives à l'abolition des impôts et aux autres priviléges que vos prédécesseurs, et surtout le comte Charles, nous avaient accordés; vous avez rompu tous les liens qui résultaient de vos serments et des nôtres. Nous connaissons les violences et les pillages que vous avez exercés à Lille. Nous savons de quelles injustes persécutions vous avez accablé les bourgeois de Saint-Omer. Maintenant vous songez à vous conduire de la même manière à l'égard des habitants de Gand, si vous le pouvez. Toutefois, puisque vous êtes notre seigneur et celui de toute la terre de Flandre, il convient que vous agissiez avec nous selon la raison, et non point par injustice ni par violence. Veuillez, si tel est votre avis, placer votre cour à Ypres, ville située au milieu de vos Etats. Que les barons de Flandre, nos pairs, s'y réunissent, paisiblement et sans armes, aux hommes les plus sages du clergé et du peuple, et qu'ils prononcent entre nous. Si vous êtes, tel que nous le disons, sans foi, ni loi, perfide et parjure, renoncez à votre dignité de comte, et nous y appellerons quelque homme qui y ait droit et la mérite mieux que vous.» Guillaume s'indignait: si l'aspect de la multitude qui l'entourait ne l'eût retenu, il eût rompu le brin de paille devant Iwan. «Je consens, lui dit-il enfin, à anéantir l'hommage que tu m'as fait et à t'élever au rang de mes pairs. Je veux te prouver de suite en combat singulier que tout ce que j'ai fait comme comte est juste et raisonnable.» Guillaume ne se préoccupait que des souvenirs de la féodalité: il oubliait qu'il se trouvait en présence des communes. Le duel n'eut pas lieu; mais les bourgeois décidèrent que le 8 mars 1128, leurs députés s'assembleraient à Ypres pour y délibérer des affaires du pays.

Au jour marqué pour cette réunion, un grand nombre d'hommes d'armes avaient pris possession de la ville d'Ypres. Ils étaient prêts à s'emparer des bourgeois qui devaient s'y rendre, et à les combattre s'ils faisaient quelque résistance. Cependant Iwan d'Alost, Daniel de Termonde et les autres députés des communes insurgées apprirent les desseins de Guillaume et s'arrêtèrent à Roulers; ce fut de là qu'ils adressèrent à Guillaume ce message: «Seigneur comte, puisque le jour, que nous avons choisi appartient au saint temps du carême, vous deviez vous présenter pacifiquement, sans ruse et sans armes: vous ne l'avez pas fait; bien plus, vous voulez nous mettre à mort, et vous vous préparez à nous combattre: Iwan, Daniel et les Gantois, qui, jusqu'à ce jour, ont été fidèles à l'hommage qu'ils vous ont rendu, y renoncent désormais.» Puis ils mandèrent aux habitants des bourgs de Flandre: «Si vous voulez vivre avec honneur, il faut que nous nous engagions, les uns vis-à-vis des autres, à nous défendre mutuellement si le comte voulait nous assaillir par violence.» Ceux-ci ne tardèrent point à répondre qu'ils le feraient volontiers, s'ils pouvaient honorablement et sans déloyauté se soustraire à la domintation d'un prince qui ne songeait qu'à persécuter les bourgeois de ses cités, et ils ajoutèrent: «Voici que depuis une année tous les marchands qui avaient coutume de venir en Flandre n'osent plus y paraître; nous avons consommé tous nos approvisionnements, et ce que nous avons pu gagner dans un autre temps nous le perdons aujourd'hui, soit par l'avidité du comte, soit par les nécessités des guerres qu'il soutient contre ses ennemis. Voyons donc par quels moyens nous pourrions, sans blesser notre honneur et celui du pays, éloigner de nous ce prince avare et perfide.»

Il convient maintenant d'approfondir cette situation et de montrer le roi d'Angleterre renversant la puissance que le roi de France avait fondée. Henri Ier n'ignorait point que Louis VI comptait placer tôt ou tard Guillaume à la tête d'un parti nombreux, prêt à l'élever au trône de Guillaume le Conquérant. Le comte de Flandre, dans les chartes qu'il accordait aux bourgeois, mentionnait lui-même ses droits à la couronne d'Angleterre. «Le roi Henri, dit Matthieu Paris, était plein d'inquiétude, parce que ce jeune homme était courageux et entreprenant, et ne cessait de le menacer de lui enlever aussi bien l'Angleterre que la Normandie, qu'il prétendait lui appartenir par droit héréditaire.» Henri Ier avait épousé la fille du duc de Brabant qui, lors de l'avénement du comte Charles, avait pris une part active au mouvement dirigé par la comtesse Clémence. Cette alliance lui rendait plus aisée son intervention dans les affaires de Flandre. En même temps, il continuait la guerre contre Louis VI afin de retenir l'armée française sur les bords de la Seine, et se liguait avec le comte d'Anjou, père de cette princesse, qui avait été répudiée par Guillaume Longue-Epée.

Ce fut Henri Ier qui chargea le comte Etienne de Boulogne d'aller exposer en Flandre les prétentions qu'il fondait sur sa parenté avec Robert le Frison. Ce fut encore Henri Ier qui soutint Arnould de Danemark. Ce jeune prince, qui, depuis la captivité de Guillaume de Loo, était devenu le chef des Flamings, semble avoir été peu digne de figurer dans des luttes si énergiques et si terribles. Rappelé par les bourgeois de Saint-Omer, il se retrancha dans l'abbaye de Saint-Bertin, s'y laissa assiéger par les barons de Guillaume, s'humilia et se retira dans sa patrie après avoir accepté les présents du vainqueur.

Thierri d'Alsace fut, après Arnould de Danemark, le champion auquel le roi d'Angleterre prodigua ses conseils et ses trésors. Iwan d'Alost et Daniel de Termonde se rangèrent sous sa bannière. Gand lui ouvrit ses portes. Les bourgeois de Bruges, s'armant pour la même cause, s'allièrent aux Flamings du rivage de la mer; et l'on vit Walter Krommelin, gendre de Disdir Hacket, et plusieurs autres de leurs chefs entrer à Bruges, après avoir juré de rester fidèles aux intérêts de la commune.

Thierri d'Alsace arriva le 27 mars à Bruges, où il fut reçu par les bourgeois avec un grand enthousiasme. Trois jours après, les pairs du pays et les députés des communes s'assemblèrent sur la place du Sablon pour proclamer le successeur de Guillaume de Normandie. Iwan d'Alost et Daniel de Termonde lui rendirent solennellement hommage, et Thierri fit aussitôt publier une loi qui ordonnait à ceux qu'on accusait de la mort du comte Charles de se justifier, s'ils étaient nobles, devant les princes et les feudataires de Flandre; s'ils ne l'étaient pas, au tribunal des échevins. Puis il confirma et augmenta les priviléges des communes, et leur permit de modifier à leur gré leurs usages et leurs coutumes.

Thierri avait réuni près de lui, en les réconciliant, Gervais de Praet, qui avait assiégé l'église de Saint-Donat, et Lambert de Rodenbourg, qui avait établi son innocence par l'épreuve du fer ardent, les barons amis de Charles de Danemark, et les chefs flamings les plus nobles et les plus généreux. Guillaume de Normandie crut pouvoir troubler cette concorde en rendant la liberté à Guillaume de Loo; mais le vicomte d'Ypres, après être resté quelque temps à Courtray, fut réduit à s'enfermer dans le château de l'Ecluse: ses anciens amis l'avaient abandonné, et il n'avait pu s'assurer que l'appui de quelques-unes de ces populations saxonnes qui, plus barbares que toutes les autres, n'avaient point voulu suivre Walter Krommelin et Lambert de Rodenbourg dans le camp de Thierri d'Alsace.

Guillaume Longue-Epée avait perdu les cités de Gand, de Bruges et de Lille. Un complot devait lui enlever également la ville d'Ypres où il se tenait, et le livrer lui-même à ses ennemis. Un jour qu'assis près d'une jeune fille qu'il aimait tendrement, il laissait flotter entre ses mains les tresses de sa chevelure pour qu'elle les arrosât de parfums, il sentit une larme tomber sur son front. La jeune fille était instruite du complot, et bien qu'elle eût juré de ne point le révéler, son cœur n'avait pu résister à la triste image du sort qui était réservé au petit-fils de Guillaume le Conquérant. A peine le prince normand eut-il le temps de s'élancer, les cheveux épars, sur un rapide coursier et de chercher son salut dans la fuite.

Dans ces circonstances fâcheuses, Guillaume de Normandie adressa à Louis VI des lettres où il le suppliait de le soutenir contre son ancien et redoutable ennemi, le roi d'Angleterre, dont l'ambition convoitait la terre la plus fidèle et la plus puissante du royaume de France.