Histoire de Flandre (T. 1/4)

Part 13

Chapter 133,815 wordsPublic domain

Burchard et ses amis attendaient dans le chœur le résultat de ces recherches. «Par Dieu et ses saints! s'écria Isaac de Reninghe, dût Frumold remplir d'or toute l'église, il ne rachètera point sa vie!» Le notaire Frumold, dont la sœur avait épousé Isaac, se méprit toutefois sur ses intentions, car il espérait trouver en lui un protecteur. «Mon ami, lui disait-il, je t'en conjure par l'amitié qui jusqu'à ce moment a existé entre nous, respecte mes jours et conserve-moi à mes enfants qui sont tes neveux, afin que ma mort ne les laisse point sans défense.» Mais Isaac lui répliqua: «Tu seras traité comme tu l'as mérité en nous calomniant auprès du comte.» Un prêtre, s'approchant de Frumold, ouït sa confession et reçut l'anneau d'or qu'il le chargea de remettre à sa fille. Cependant Burchard et Isaac délibéraient s'ils n'épargneraient pas les jours de Frumold et d'Arnould jusqu'à ce qu'ils les eussent contraints à leur livrer tout le trésor du comte. Tandis qu'ils hésitaient, les chanoines de Saint-Donat avaient prévenu Frumold le vieux, oncle du notaire Frumold, des périls qui menaçaient son neveu. Ils l'accompagnèrent près de Bertulf, et unirent leurs prières aux siennes pour que le prévôt interposât sa médiation. Bertulf consentit à envoyer un messager vers Burchard pour l'engager à respecter la vie du notaire; mais Burchard fit répondre que lors même que Bertulf implorerait lui-même sa grâce, il ne pourrait l'accorder. Frumold le vieux et les chanoines se précipitèrent de nouveau aux pieds du prévôt, le suppliant de se rendre à l'église de Saint-Donat. Bertulf se leva; «il marchait d'un pas lent, raconte Galbert, comme s'il se préoccupait peu du sort d'un homme qu'il n'aimait point.» Quand il arriva dans le sanctuaire, la délibération durait encore et Bertulf obtint qu'on lui remettrait les prisonniers jusqu'à ce que Burchard les réclamât. «Apprends, Frumold, dit le prévôt de Saint-Donat au malheureux notaire, que tu ne posséderas point ma prévôté aux prochaines fêtes de Pâques comme tu l'espérais.» Et il l'emmena dans sa maison.

Le corps du comte était resté étendu dans la galerie où il avait péri. Les cérémonies religieuses avaient cessé dans l'église souillée par des attentats sacriléges, et les chanoines avaient à peine osé réciter quelques prières secrètes pour Charles de Danemark. Enfin, Bertulf permit que les nobles restes du bon prince fussent enveloppés dans un linceul et placés au milieu du chœur; puis on alluma quatre cierges autour du cercueil. Bientôt quelques femmes vinrent s'agenouiller auprès de ce modeste cénotaphe. Leurs larmes, touchantes prémices d'un culte pieux, émurent tous ceux qui en furent les témoins; et, à leur exemple, l'on vit, avant le soir, ce même peuple qui, aux premières heures du jour, partageait le ressentiment des meurtriers contre le comte Charles, l'honorer et le vénérer comme un martyr.

«Ce fut alors (je cite Galbert) que les traîtres examinèrent, avec le prévôt Bertulf et le châtelain Hacket, par quel moyen ils pourraient faire enlever le corps du comte, qui ne cesserait, tant qu'il reposerait au milieu d'eux, de les vouer à un opprobre éternel; et, par une résolution digne de leur ruse, ils envoyèrent chercher l'abbé de Saint-Pierre, afin qu'il prît avec lui les restes du comte Charles et les ensevelît à Gand. Ainsi s'acheva cette journée pleine de douleurs et de misères!» Le remords tourmentait ces hommes que le crime n'avait point effrayés; ils ne voyaient dans ce cadavre mutilé qu'un accusateur terrible, et craignaient que la victime ne se levât, voilée de son linceul, pour proclamer leur crime et annoncer leur châtiment.

Pendant la nuit, Bertulf plaça des sentinelles sur la tour et dans les galeries de l'église, afin que, s'il était nécessaire, il pût y trouver un refuge. Il attendait impatiemment l'arrivée de l'abbé de Saint-Pierre. Celui-ci était monté à cheval aussitôt après avoir reçu le message du prévôt et parut à Bruges vers le lever du jour. Il devait attacher le cercueil sur des chevaux et retourner à Gand sans délai; mais une foule de pauvres, qui espéraient qu'on leur distribuerait des aumônes pour le repos de l'âme du comte, s'étaient déjà réunis. Leurs clameurs suivaient le prévôt de Saint-Donat; on répétait de toutes parts qu'on allait enlever le corps du comte, et les bourgeois accouraient en tumulte. Bertulf jugea qu'il n'y avait point de temps à perdre, et tandis qu'on apportait aux portes de l'église un cercueil préparé à la hâte, il ordonna à ses serviteurs de soulever le corps du comte de Flandre et de l'y déposer sans délai. Mais les chanoines s'y opposèrent: «Jamais, disaient-ils à Bertulf, nous ne consentirons à abandonner les restes de Charles, comte très-pieux et martyr; nous mourrons plutôt que de permettre qu'ils soient portés loin de nous.» A ces mots, tous les clercs s'emparèrent des tables, des escabeaux, des candélabres et de tout ce qui dans leurs mains pouvait servir à combattre; en même temps, ils agitaient les cloches. Les bourgeois prenaient les armes et se rangeaient dans l'église, le glaive à la main. Les pauvres et les malades s'élançaient sur le linceul et le couvraient de leurs bras, pour le défendre et le conserver comme un gage de la miséricorde céleste. Tout à coup le tumulte s'arrêta: un enfant paralytique qui avait coutume de mendier aux portes de l'abbaye de Saint-André avait touché les reliques sanglantes du martyr. Il s'était levé et marchait, louant le ciel de ce miracle dont tout le peuple était témoin. On n'entendait plus que des prières et des actions de grâces. Les uns essuyaient les plaies du comte avec des linges; les autres grattaient le marbre rougi par son sang: une sainte terreur avait pénétré tous les esprits.

L'abbé de Saint-Pierre avait fui à Gand, tandis que le prévôt et ses neveux se retiraient dans le palais du comte. Leur ruse n'avait point réussi, et ils se virent réduits à promettre qu'on n'enlèverait point le corps du prince; quoi qu'il en fût, dès que le peuple se fut éloigné, ils firent fermer les portes de l'église: les chanoines, craignant quelque nouvelle perfidie, s'empressèrent de construire avec des pierres et du ciment un tombeau placé dans la galerie de Notre-Dame, aux lieux mêmes où le comte avait été frappé, et ils l'y ensevelirent le lendemain.

Les cérémonies des obsèques furent célébrées le 4 mars dans l'église de Saint-Pierre, située hors des murs de la ville. Le prévôt de Saint-Donat y parut avec les chanoines: il ne cessait de leur répéter qu'il était entièrement étranger à la trahison, et distribua de sa propre main les aumônes funéraires; on le vit même pleurer. De plus, Bertulf adressa, le 6 mars, des lettres aux évêques de Noyon et de Térouane. Il les y suppliait de venir purifier l'église de Saint-Donat, et ajoutait qu'il était prêt à prouver canoniquement son innocence devant le peuple et le clergé.

Si le prévôt de Saint-Donat cherchait dans la religion un prétexte de protestations mensongères, le fils de Lambert Knap, moins astucieux mais plus cruel, conservait une foi aveugle dans les enchantements et les superstitions du paganisme. L'église de Saint-Donat vit, en 1127, sous ses voûtes sacrées, des hommes de race saxonne renouveler le _dadsisa_, qu'en 743 le concile de Leptines avait condamné chez leurs aïeux. Au milieu des ténèbres de la nuit, Burchard et ses complices vinrent s'asseoir autour du tombeau du comte; puis ils placèrent sur la pierre sépulcrale un pain et une coupe remplie de bière, qu'ils se passèrent tour à tour. Ils croyaient apaiser par ces libations l'âme de leur victime et s'assurer l'impunité.

Déjà ils avaient annoncé à Guillaume de Loo qu'ils lui feraient avoir le comté de Flandre, et un agent du vicomte d'Ypres, nommé Godtschalc Tayhals, s'était rendu à Bruges près du prévôt et de Burchard, porteur d'un message ainsi conçu: «Mon maître et votre intime ami, Guillaume d'Ypres, vous salue et vous assure de son amitié: sachez qu'il s'empressera, autant qu'il est en lui, de vous aider et de vous secourir.»

C'était précisément l'époque de l'année où les marchands étrangers s'assemblaient à Ypres. Guillaume de Loo profita de ces circonstances pour les obliger à lui rendre hommage et à le reconnaître comme comte de Flandre. Bertulf lui avait donné ce conseil, et avait en même temps mandé aux karls du pays de Furnes et à ceux des bords de la mer attachés à sa gilde, qu'ils appuyassent les prétentions du vicomte d'Ypres.

Cependant les serviteurs du comte, que l'horreur du crime avait un instant glacés d'effroi, n'avaient point tardé à se rallier, et dès que l'on connut en Flandre la sentence d'excommunication fulminée par l'évêque de Noyon contre les meurtriers et leurs complices, Gervais de Praet, chambellan du comte Charles, s'approcha de l'enceinte palissadée, que les habitants de Bruges avaient, à la prière de Bertulf, construite autour de leurs faubourgs. Le jour baissait, et déjà la fumée qui s'élevait de l'âtre annonçait le repas du soir, lorsque tout à coup on vit s'avancer dans les rues les hommes d'armes de Gervais de Praet, auxquels on avait livré les portes du Sablon: les conjurés eurent à peine le temps de se retirer dans le bourg.

Le siége commença aussitôt. Le 10 mars, Sohier de Gand, Iwan d'Alost, Daniel de Termonde et Hellin de Bouchaute amenèrent à Gervais de Praet de nombreux renforts. Le lendemain parurent Thierri, châtelain de Dixmude, Richard de Woumen et Gauthier de Lillers, ancien boutillier du comte. Les bourgeois de Gand n'arrivèrent que le 13 mars; ils se préoccupaient peu de la lutte de Burchard et de Gervais de Praet, mais ils voulaient conquérir et rapporter dans leur ville les célèbres reliques dont on leur avait raconté les miracles. Se croyant assez puissants et assez instruits dans l'art des siéges pour s'emparer de la forteresse sans l'appui de personne, ils avaient emmené avec eux des archers, des ouvriers et un grand nombre de chariots chargés d'échelles énormes. A leur suite marchaient des troupes de voleurs et de pillards venues du pays de Waes, et recrutées chez ces populations frisonnes auxquelles s'étaient jadis mêlés les Normands qui stationnaient sur l'Escaut. Les bourgeois de Bruges s'effrayèrent, et peu s'en fallut que d'autres combats ne s'engageassent aux portes de la ville. Enfin, il fut convenu que les Gantois entreraient à Bruges, mais qu'ils se sépareraient des hommes de race étrangère, dont on redoutait les fureurs et les déprédations.

Il y avait, parmi les conjurés du bourg, un homme dont le cœur s'ébranla à l'aspect de cette menaçante agression: c'était le prévôt Bertulf. Consterné, et aussi humble qu'à une autre époque il se montrait orgueilleux, il parut en suppliant au haut des murailles. La terreur avait éteint sa voix, et ce fut son frère, le châtelain Hacket, qui prit la parole en son nom: «Seigneurs, daignez nous traiter généreusement en faveur de notre ancienne amitié. Barons de Flandre, nous vous prions, nous vous supplions de ne pas oublier combien vous nous chérissiez autrefois; prenez pitié de nous. Comme vous, nous pleurons et regrettons le comte; comme vous, nous flétrissons les coupables, et nous les chasserions loin de nous, si, malgré nos sentiments, les devoirs qu'imposent les liens du sang ne nous arrêtaient. Nous vous supplions de nous écouter. Pour ce qui concerne nos neveux que vous accusez d'être les auteurs du crime, accordez-leur la permission de sortir librement de la forteresse, et qu'ensuite, condamnés pour un aussi cruel attentat par l'évêque et les magistrats, ils s'exilent à jamais et cherchent, sous le cilice et dans la pénitence, à se réconcilier avec Dieu. Quant à nous, c'est-à-dire quant au prévôt, au jeune Robert, à moi, et à nos hommes, nous établirons, par toute forme de jugement, que nous sommes innocents de fait et d'intention; nous le prouverons selon le droit séculier qui régit les hommes d'armes et selon les divines Ecritures auxquelles les clercs se conforment.» Mais l'un des chevaliers qui avaient pris les armes à l'appel de Gervais de Praet, lui répondit: «Hacket, nous avons oublié vos services et nous ne devons point nous souvenir de l'amitié que nous portions autrefois à des traîtres impies. Tous ceux qui s'honorent du nom de chrétiens se sont réunis pour vous combattre, parce que, violant la justice de Dieu et des hommes, vous avez immolé votre prince pendant un temps de prière, dans un lieu consacré à la prière et tandis qu'il priait! C'est pourquoi, châtelain Hacket, nous renonçons à la foi et à l'hommage qui vous étaient dus; nous vous condamnons, et nous vous rejetons en brisant ce fétu de paille que nous tenons dans nos mains.» Selon les usages de cette époque reculée, la multitude, groupée autour de la forteresse, prit des gerbes de blé et imita son exemple.

Tout espoir de paix s'était évanoui: Bertulf et Hacket avaient échoué dans leur tentative. Lorsque la nuit fut venue, l'un de ces deux hommes réussit, à prix d'argent, à s'évader de la forteresse; l'autre (c'était le moins coupable) ne voulut pas quitter ses amis à l'heure du péril. Le premier était Bertulf, qui gagna le domaine de Burchard à Keyem; le second était le châtelain Hacket.

Quinze jours seulement se sont écoulés depuis le trépas du comte: le siége du bourg va toucher à sa fin. Les conjurés placent au haut de leurs remparts leurs plus habiles archers, et entassent contre les portes à demi consumées par la flamme des masses considérables de pierres et de fumier. Une seule porte est restée libre, afin qu'ils puissent, selon les circonstances, entrer ou sortir. Les assiégeants préparent leurs échelles: elles ont une hauteur de soixante pieds sur une largeur de douze, et atteignent le sommet des murailles du bourg. Des boucliers d'osier, attachés à leur extrémité et sur leurs parois, doivent couvrir les assaillants, et elles serviront de base à d'autres échelles plus étroites et plus légères destinées à s'abaisser sur les créneaux. Déjà le moment de la lutte approche, déjà, aux clameurs qui s'élèvent dans les airs se mêle le sifflement des traits, lorsque tout à coup les combattants laissent retomber leurs armes et courbent leurs fronts dans un respectueux silence. Les chanoines de Saint-Donat viennent de paraître au haut des remparts, les yeux pleins de larmes et poussant de profonds soupirs; ils portent dans leurs mains les vases sacrés, les châsses et les reliquaires, les ornements de l'église et les livres liturgiques. Egalement respectés par les meurtriers de Charles et par ses vengeurs, ils passent lentement à travers les hommes d'armes et vont déposer leur pieux fardeau à la chapelle de Saint-Christophe, au milieu de la place du marché.

Dès que les chanoines se sont éloignés, les tristes images de la guerre se reproduisent. Assiégeants et assiégés, tous ont conservé leurs projets et leurs haines.

Dans l'église de Saint-Donat, de honteuses profanations avaient succédé aux vénérables sacrifices. Ici se voyait un vaste bourbier, réceptacle d'immondices; là s'élevaient des fours et des cuisines; plus loin c'était la scène bruyante des orgies auxquelles présidaient des courtisanes. Toute cette agitation, tous ces désordres heurtaient la tombe entr'ouverte où gisait tout sanglant le cadavre du comte de Flandre. «Il était resté seul dans ce lieu, dit Galbert, seul avec ses meurtriers.»

Autour du bourg, les Gantois dressaient leurs échelles pour monter à l'assaut. Ils essayèrent de s'élancer sur les murailles en même temps qu'ils cherchaient à les miner par leur base; mais, après un combat obstiné qui dura jusqu'au soir, ils se virent repoussés de toutes parts. Telles étaient les fatigues de cette lutte cruelle, que les conjurés, rassurés par l'échec des Gantois, s'éloignèrent pendant quelques heures de leurs murailles. Le temps était froid et le vent soufflait avec force: les sentinelles s'étaient retirées dans le palais du comte où l'on avait fait un grand feu, lorsque vers le lever du jour, quelques assiégeants, ayant escaladé les remparts sur des échelles légères, trouvèrent la cour du bourg abandonnée. Ils y restèrent immobiles et silencieux jusqu'à ce qu'ils eussent pu ouvrir la porte de l'ouest en brisant la serrure qui la fermait: on accourut aussitôt de toutes parts pour les rejoindre, et les traîtres qui dormaient dans le palais du comte eurent à peine le temps d'en défendre l'entrée. Bientôt, accablés par le nombre, ils se réfugièrent dans la galerie voûtée qui servait de communication entre le palais et l'église. Là, la lutte recommença avec plus d'énergie. Burchard y montra un courage qui aurait été digne d'éloge, s'il eût été employé à soutenir une autre cause. Il ne cessa point un instant de combattre au premier rang des siens, semant autour de lui le deuil et la mort. Il parvint enfin à s'enfermer dans l'église, et on ne l'y poursuivit point. Les vainqueurs s'étaient dispersés pour piller: les uns emportaient des coupes, des tapis, des étoffes précieuses; d'autres étaient descendus dans les celliers où le vin et la bière coulaient à longs flots.

Si le zèle des Brugeois s'était ralenti depuis que Sohier de Gand et Iwan d'Alost prétendaient diriger toutes les attaques, les Gantois se montraient de plus en plus impatients d'attaquer l'église, d'où ils espéraient enlever le corps du comte de Flandre. Un jeune homme appartenant à leur troupe brisa avec son épée l'une des fenêtres du sanctuaire et y pénétra, mais il ne revint point. Plusieurs croyaient qu'il avait péri sous les coups de Burchard, mais d'autres racontaient que comme, dans sa coupable avidité, il avait touché à une châsse pour la dépouiller de ses ornements, la porte qu'il avait ouverte s'était refermée avec force et l'avait renversé sans vie. Cette rumeur était propagée par les Brugeois qui accusaient sans cesse les Gantois de ne songer qu'à piller. Les dissensions devinrent si vives que les bourgeois de Bruges et ceux de Gand avaient déjà saisi leurs armes pour se combattre les uns les autres; mais les hommes sages réussirent à les apaiser, et le résultat de cette réconciliation fut la conquête des nefs de l'église, d'où les conjurés se retirèrent dans les galeries supérieures et dans la tour. Là, ils se barricadèrent avec des siéges, des bancs, des planches enlevées des autels, des statues arrachées de leurs niches, qu'ils lièrent avec les cordes suspendues aux cloches; et, saisissant les cloches mêmes, ils les brisaient et les précipitaient sur les assiégeants qui occupaient le bas de l'église.

Pour juger et apprécier les événements qui vont suivre, il est nécessaire d'interrompre notre récit, et de remonter jusqu'aux premiers jours du siége.

Guillaume de Loo avait compromis sa fortune par son inertie. Au moment où toute la Flandre s'armait, il était resté oisif. Il semblait qu'issu de la maison de Flandre par son père, il dût se réunir aux amis du comte Charles; mais, s'il n'écoutait que les sympathies de race que lui avait léguées sa mère, Saxonne des bords de l'Yzer, pourquoi ne s'empressait-il point de secourir Bertulf comme il le lui avait promis? Quel que fût le parti qu'il adoptât, il le faisait triompher, et pouvait à son choix tenir le comté de Flandre de Burchard ou de Gervais de Praet. Guillaume de Loo balançait entre ses remords et ses serments, et il ne se montrait point: seulement, il envoya, le 16 mars, Froolse et Baudouin de Somerghem à Bruges pour faire connaître qu'il avait été créé comte par le roi de France: mensonge fatal à son ambition, parce qu'il lui donnait pour base un appui douteux auquel personne ne voulut croire.

La comtesse de Hollande était arrivée le même jour à Bruges. Elle espérait faire élire son fils comte de Flandre, et cherchait à s'attacher les barons par ses dons et ses promesses. Ils se montraient favorables à ses prétentions, et avaient juré que si Guillaume de Loo était reconnu par le roi de France, ils s'abstiendraient, tant qu'il vivrait, de porter les armes, car ils savaient qu'il n'était pas étranger au complot dirigé contre Charles de Danemark. Plus tard, Guillaume de Loo chargea Walter Crawel de se rendre à Bruges pour y annoncer que le roi d'Angleterre lui avait envoyé trois cents hommes d'armes et des sommes considérables; mais on ne vit dans cette assertion qu'un nouveau mensonge: on prétendait que l'or qu'il possédait était celui qu'il avait reçu des traîtres.

Guillaume de Loo hésitait encore lorsque, le 19 mars, il apprit la prise du bourg. Il considéra dès lors la cause des assiégés comme perdue, et jugea utile aux intérêts de sa politique, de rompre hautement avec eux. Il avait été instruit qu'Isaac de Reninghe s'était retiré à Térouane où il espérait trouver dans le monastère de Saint-Jean, fondé jadis en expiation d'un crime, une asile protecteur pour son propre crime; mais l'avoué Arnould le fit arrêter, et Guillaume de Loo, s'étant rendu lui-même à Térouane, conduisit Isaac dans la cité d'Aire où il fut pendu en présence de tout le peuple.

Isaac de Reninghe périt le 20 mars. Le même jour, on reçut à Bruges des lettres que le roi de France adressait aux chefs des assiégeants. Louis VI craignait que le roi d'Angleterre Henri Ier ne profitât des dissensions de la Flandre pour la détacher de la monarchie française. Il avait convoqué ses feudataires à Arras, et écrivait aux barons de Flandre qu'il avait avec lui trop peu d'hommes d'armes pour qu'il ne fût point imprudent d'aller les rejoindre; car il n'ignorait point que certains hommes plaignaient le sort des traîtres, approuvaient leurs crimes, et travaillaient par tous les moyens à leur délivrance. Il leur retraçait aussi, avec des termes de dédain et de mépris, les prétentions ambitieuses de Guillaume de Loo, dont il rappelait l'origine obscure, et les engageait à envoyer sans délai leurs députés à Arras, pour régler d'un commun accord l'élection d'un prince digne de gouverner la Flandre.

Les lettres du roi de France avaient ranimé le zèle de tous ceux qui assiégeaient le bourg. Quoique le 20 mars fût un dimanche, jour dont jusqu'alors ils avaient respecté le repos solennel, ils se hâtèrent de tenter une nouvelle attaque. On avait répandu le bruit que Burchard avait offert aux Gantois de leur livrer le corps du comte de Flandre. Cette rumeur, soit qu'elle fût conforme à la vérité, soit qu'elle ne fût qu'une invention habile, anima les Brugeois contre les conjurés, et ils reparurent en armes devant la tour de l'église, afin qu'on ne leur enlevât point, pour les porter à Gand, les reliques vénérables du martyr. Ce fut en vain que des lettres par lesquelles Thierri d'Alsace, petit-fils de Robert le Frison, réclamait, à titre héréditaire, le comté de Flandre, leur parvinrent en même temps que celles du roi de France. Thierri d'Alsace était trop loin; le roi de France s'approchait: les assiégeants obéirent à l'appel de Louis VI, et leurs députés partirent pour Arras.

Les bourgeois de Bruges avaient reçu avec d'autant plus de joie les lettres du roi de France qu'il semblait y reconnaître au peuple de Flandre le droit d'élire le nouveau comte. Ils se préparèrent immédiatement à l'exercer. Le 27 mars, ils se réunirent à tous les députés des autres bourgs sur la place du Sablon, et là, le koreman Florbert, après avoir touché les reliques des saints, prononça le serment suivant: «Je jure de ne choisir pour comte de ce pays que celui qui pourra gouverner utilement les Etats des comtes ses prédécesseurs et défendre efficacement nos droits contre les ennemis de la patrie. Qu'il soit doux et généreux à l'égard des pauvres, et plein de respect pour Dieu! Qu'il suive le sentier de la justice; qu'il ait la volonté et le pouvoir de servir les intérêts de son pays!»