Histoire de Flandre (T. 1/4)

Part 12

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«Les kolve-kerli, dit-il, se trouvaient retenus, depuis le temps du comte Raoul, dans un état voisin de la servitude, car chaque année ils devaient payer un denier aux seigneurs de Hamme, et de plus quatre deniers au jour de leur mariage et quatre deniers en cas de décès.» Or, un d'eux, nommé Guillaume de Bocherdes, épousa une femme libre de Fiennes, nommée Hawide. Hawide s'était rendue à Bocherdes, et elle avait à peine touché le seuil du toit conjugal, lorsque les seigneurs de Hamme vinrent réclamer le tribut connu sous le nom de _kolve-kerlie_. Hawide soutenait en vain que, née libre et issue de parents libres, elle ignorait ce qu'était la _kolve-kerlie_. Tout ce qu'elle obtint fut un délai de quinze jours: au jour fixé, elle se présenta avec ses parents et ses amis devant les seigneurs de Hamme, et protesta de nouveau qu'elle était libre. Tous ses efforts furent inutiles; on refusa de l'écouter, et Hawide fut réduite à se retirer, chargée d'opprobre. Enfin elle s'adressa à la comtesse de Guines, Emma, qui fut touchée de ses plaintes. Grâce aux larmes et aux prières d'Emma de Tancarville, le comte Robert de Guines supprima la _kolve-kerlie_: Hawide reparut triomphante à Bocherdes, et tous les kolve-kerli furent affranchis et déclarés libres à jamais.

Le comte de Flandre semble avoir été moins favorable aux Flamings. Tant que la croisade s'était prolongée, Robert II avait pu protéger les compagnons intrépides de ses guerres d'Orient: Baudouin VII, régnant en Flandre, ne vit en eux que les constants perturbateurs de la paix publique. En irritant leurs passions, en bravant leurs colères, il ne songeait point que si sa vie devait être trop courte pour qu'il eût à les craindre, elles ne tarderaient point à frapper son successeur.

«Baudouyn, fils de Robert le Jeune, dit Oudegherst, fust appelé Hapkin ou Hapieule, à raison de sa grande justice; car en son temps, et plusieurs ans après, les exécutions de justice qui de présent se font de l'espée, se faisoyent de douloires ou hapkins.» «Le comte Baudouin, ajoute une chronique flamande, portait toujours une petite hache à la main, et quand il voyait un beau chêne, il le marquait de sa hache en disant: Voilà un bel arbre pour construire une forte potence.» On raconte qu'il parcourait ainsi ses États, punissant le coupable et écoutant les plaintes de l'opprimé.

Le comte de Flandre ne montra pas moins d'énergie vis-à-vis des barons féodaux. Gauthier d'Hesdin et Hugues de Saint-Pol perdirent leurs châteaux et se virent réduits à fléchir sous sa puissance.

Suger a vanté le courage de Baudouin: il se souvenait des exploits de son père et cherchait à les égaler. Comme Robert II, il soutint Louis VI qui fit un voyage en Flandre pour réclamer ses conseils. Ses hommes d'armes envahirent la Normandie, et comme Henri Ier le menaçait d'aller se venger dans les remparts mêmes de Bruges, il se contenta de répondre qu'il irait au devant de lui jusqu'aux bords de la Seine. Fidèle à sa promesse, il s'avance bientôt, suivi de cinq cents hommes d'armes, devant la cité de Rouen, enfonce sa hache dans ses portes et défie en vain le monarque anglais qui ne paraît point.

Baudouin assiégeait le château d'Eu, lorsqu'un chevalier breton, nommé Hugues Boterel, le blessa légèrement au front d'un coup de lance. La fatigue et l'ardeur d'un soleil brûlant aggravèrent la plaie: Henri Ier, affectant une noble générosité, s'empressa d'envoyer ses médecins près du comte de Flandre; mais, selon l'opinion commune, loin de chercher à guérir sa blessure, ils y répandirent un poison dont l'action, quoique lente, était terrible. Dès ce moment, Baudouin VII comprit que la tombe qu'il avait choisie à l'abbaye de Saint-Bertin ne tarderait pas à s'ouvrir pour lui; ses forces s'épuisaient de jour en jour, et le 17 juin 1119 il rendit le dernier soupir à Roulers.

LIVRE CINQUIÈME.

1119-1128.

Charles le Bon. Conjuration des Flamings. Attentat du 2 mars 1127. Guillaume de Normandie.

Charles de Danemark, parent au second degré du comte Baudouin VII qui l'avait désigné pour son successeur, était fils du roi Knuut ou Canut, selon la prononciation romane. Saint Canut avait péri martyr dans une église où des conspirateurs l'avaient frappé. Charles de Danemark était encore enfant lorsque sa mère, fille de Robert le Frison, le conduisit en Flandre, et la triste image de la fin de son père l'y suivit comme un souvenir prophétique. Le comte Charles possédait les mêmes vertus: si sa mort fut également pieuse, sa vie ne fut pas moins héroïque.

Charles de Danemark avait fait un pèlerinage en Asie pour combattre les Sarrasins, mais il n'avait quitté la Palestine qu'après avoir reçu le dernier soupir de Godefroi de Bouillon. Robert II l'accueillit avec honneur à son retour, et son influence s'accrut de jour en jour sous le règne de son successeur. Baudouin VII lui fit épouser Marguerite de Clermont et lui donna le comté d'Amiens et le domaine d'Ancre, qu'il avait enlevés aux seigneurs de Coucy et de Saint-Pol. On ajoute que, peu de mois avant sa mort, il lui confia le gouvernement de ses Etats. Quoi qu'il en soit, la transmission de l'autorité souveraine ne s'exécuta point sans opposition, et le règne du comte Charles, qu'un complot devait achever, s'ouvrit au milieu des complots excités à la fois par la comtesse Clémence de Bourgogne, veuve de Robert II, qui venait d'épouser le duc de Brabant, et par son gendre Guillaume de Loo, fils de Philippe, vicomte d'Ypres, que soutenaient les comtes de Hainaut et de Boulogne, Hugues de Saint-Pol et Gauthier d'Hesdin.

Clémence s'était emparée d'Audenarde et le comte Hugues de Saint-Pol envahissait la West-Flandre, lorsque Charles de Danemark rassembla son armée. Dès ce moment, il marcha de victoire en victoire. Guillaume de Loo se soumit; Clémence, vaincue, se vit réduite à demander la paix en cédant quatre des principales cités qui formaient son douaire, Dixmude, Aire, Bergues et Saint-Venant. Gauthier d'Hesdin fut chassé de ses domaines: Hugues de Saint-Pol perdit son château.

Charles avait apaisé toutes les discordes intérieures; il retrouva auprès du roi de France, qui un instant avait semblé favoriser la comtesse Clémence, l'autorité et l'influence de Robert II et de Baudouin VII. Suger, en rappelant les guerres de Louis VI en Normandie et dans les Etats du comte Thibaud, attribue au comte de Flandre l'honneur de la conquête de Chartres, et il ajoute qu'en 1124, lors de l'invasion de l'empereur Henri V, il conduisit dix mille guerriers intrépides dans le camp du roi de France. N'oublions point que ces expéditions, auxquelles la Flandre prit la plus grande part, furent les premières où les bourgeoisies marchèrent contre les ennemis sous les bannières de leurs paroisses. La défense du territoire n'était plus exclusivement confiée aux hommes de fief: elle devenait la tâche et le devoir de toute la nation.

Henri V s'était retiré à Utrecht, couvert de honte et méprisé de ses sujets. A sa mort, une ambassade solennelle, composée du comte de Namur et de l'archevêque de Cologne, vint offrir la pourpre impériale au comte de Flandre; mais il ne crut point pouvoir l'accepter. Les devoirs de son gouvernement le retenaient en Flandre, et lorsque, après la captivité de Baudouin du Bourg, les chrétiens d'Asie lui proposèrent le trône de Jérusalem, il persista dans les mêmes sentiments, et refusa le sceptre de Godefroi de Bouillon comme la couronne de Karl le Grand.

Charles ne songea plus qu'à consolider la paix intérieure, en s'efforçant de dompter les mœurs féroces des Flamings. Retirés aux bords de la mer, ils ne cessaient de répandre le sang, et chaque jour on les voyait agiter dans les airs leurs longues torches pour appeler leurs gildes aux combats. «Afin d'assurer le repos public, le comte de Flandre décida, dit Galbert, qu'à l'avenir il serait défendu de marcher armé, et que quiconque ne se confierait point dans la sécurité générale serait puni par ses propres armes.» Gualter ajoute, ce qui paraît peu probable, que les Flamings respectèrent ces défenses dont Robert II et Baudouin VII avaient donné l'exemple.

Le comte de Flandre mérita, par ses vertus et son pieux dévouement pendant la désastreuse famine de 1126, l'affection des clercs et la reconnaissance des pauvres; mais on ne peut douter que ses réformes n'aient excité la colère des Flamings. «Autant les hommes sages, dit Gualter, applaudissaient à son zèle, autant les hommes pervers le supportaient impatiemment, parce qu'ils voyaient que sa justice protégeait la vie de ceux qu'ils haïssaient et s'opposait à toutes leurs tentatives: il leur semblait qu'aussi longtemps qu'on ne leur permettrait point d'exercer librement leurs fureurs, le salut du comte et leur propre salut ne pouvaient point s'accorder.»

Parmi les hommes de race saxonne qui repoussaient un joug odieux, il n'en était point dont l'élévation eût été plus rapide que celle d'Erembald, père de Lambert Knap et de Bertulf. Simple karl de Furnes et confondu parmi les serfs du comte, il servait comme homme d'armes sous les ordres de Baudrand, châtelain de Bruges, lorsque, dans une guerre contre les Allemands, il profita d'une nuit obscure pour le précipiter dans les eaux de l'Escaut. La femme de Baudrand, Dedda, surnommée Duva, était la complice de ce crime. Elle se hâta de donner sa main et ses trésors au meurtrier, qui acquit la châtellenie de Bruges et la laissa à son fils Disdir, surnommé Hacket. Bertulf avait eu également recours à la simonie pour s'emparer de la dignité de prévôt de Saint-Donat, dont il avait dépossédé le vertueux Liedbert. Les autres fils d'Erembald avaient acheté de vastes domaines. Cependant, quelles que fussent leurs richesses, les barons et les officiers du comte n'oubliaient point leur origine, et il arriva que Charles de Danemark ayant ordonné une enquête sur les droits douteux des Flamings dont la position était la même, Bertulf et sa famille mirent tout en œuvre pour se placer au-dessus de ces recherches. Bertulf protestait que ses aïeux avaient toujours été libres. «Nous le sommes, nous le serons toujours, ajoutait-il; il n'est personne sur la terre qui puisse nous rendre serfs: si je l'avais voulu, ce Charles de Danemark n'aurait jamais été comte.» Selon la vieille coutume du Fleanderland, la haine dont Bertulf était animé devint commune à ses frères et à ses parents, que les historiens de ce temps nous dépeignent d'une stature élevée, et d'un aspect si terrible qu'on ne pouvait les regarder sans trembler.

Le comte de Flandre s'était rendu en France pour prendre part à une expédition dirigée contre l'Auvergne et le duc d'Aquitaine. Les fils d'Erembald voulurent profiter de son absence pour commencer à mettre à exécution leurs perfides desseins, en ravageant le domaine de Tangmar de Straten, l'un des nobles que Charles chérissait le plus. Burchard, fils de Lambert Knap, dirigea ces dévastations, et tandis que Bertulf présidait à des orgies dans le cloître de Saint-Donat, les laboureurs qui cultivaient les terres de Tangmar, poursuivis par le fer et la flamme, invoquaient en vain la trêve du Seigneur. A peine le comte Charles était-il arrivé à Lille, qu'il y apprit les désordres qui régnaient en Flandre. Deux cents laboureurs chassés de leurs demeures l'attendaient à Ypres pour implorer sa protection. Ce fut dans cette ville que Charles convoqua les barons pour juger les coupables. Burchard fut condamné à rétablir le château, le verger et l'enclos de Tangmar: de plus, conformément aux peines portées par les usages germaniques contre les violateurs de la paix publique, sa demeure fut livrée aux flammes.

Charles revint le 28 février à Bruges. Il employa toute la journée du lendemain à rendre la justice; mais vers le soir, Gui de Steenvoorde et d'autres amis des traîtres parurent dans son palais et cherchèrent à exciter sa clémence. Ils lui représentèrent longuement que la faute de Burchard était déjà assez expiée par la destruction de son château; ils ajoutaient qu'il serait injuste d'en faire peser la responsabilité sur toute sa famille. Parfois seulement, le comte, encore ému du triste spectacle des ruines qui, la veille, lui avaient retracé sur son passage les dévastations de Burchard, répondait à leurs mensongères apologies par quelques plaintes énergiques. Les amis de Burchard gardaient alors le silence, et lorsque les serviteurs du comte remplissaient leurs coupes, ils demandaient qu'il y fît verser les vins les plus précieux. Dès que les coupes étaient vides ils les faisaient remplir de nouveau, et c'est ainsi que, par la violation des saintes lois de l'hospitalité, ils se préparaient aux attentats les plus criminels.

Le comte leur avait accordé la permission de se retirer, et ils en profitèrent pour se rendre immédiatement à la demeure de Bertulf où ils racontèrent les paroles de Charles, telles que leur imagination troublée par les vapeurs du vin les avait conservées. «Jamais, dirent-ils, le comte de Flandre ne nous pardonnera, à moins que nous ne reconnaissions que nous sommes ses serfs.» Près de Bertulf, se trouvaient rassemblés Guelrik son frère, Burchard son neveu, Isaac de Reninghe, Guillaume de Wervicq, Engelram d'Eessen. Ils joignirent leurs mains en signe d'alliance, et résolurent de faire périr le comte dès qu'une occasion favorable se présenterait. Tandis que le prévôt de Saint-Donat gardait la porte de la salle où ils étaient réunis, ils continuèrent à délibérer, et jugèrent qu'il était important d'associer à leur entreprise Robert, neveu de Bertulf, jeune homme paisible et vertueux, qui avait succédé à toute l'influence dont jouissait son père, longtemps châtelain sous le règne de Robert II. Ils l'appelèrent donc et lui dirent: «Donne-nous ta main afin que tu prennes part à nos projets, comme nous-mêmes, en joignant nos mains, nous nous sommes déjà engagés les uns vis-à-vis des autres.» Robert, soupçonnant quelque intention sinistre, refusait de les écouter et voulait quitter la salle: «Qu'il ne sorte point,» s'écrient Isaac et Guillaume en s'adressant au prévôt. Bertulf le retient et emploie tour à tour les menaces et la persuasion. Le jeune homme cède enfin, donne sa main et demande ce qu'il doit faire. On lui répond: «Charles veut nous perdre et nous réduire à devenir ses serfs, nous avons juré sa mort: aide-nous de ton bras et de tes conseils.» Robert, éperdu de terreur, laissait couler ses larmes: «Il ne faut pas, disait-il, que nous trahissions notre seigneur et le chef de notre pays. Si vous persistez à le vouloir faire, j'irai moi-même révéler votre complot au comte, et jamais, si Dieu le permet, on ne me verra prêter mon aide, ni mes conseils à de pareils desseins.» Il fuyait hors de la salle: on le retint de nouveau. «Ecoute, mon ami, répliquèrent Bertulf et ses complices, si nos paroles semblaient annoncer que nous songeons sérieusement à cette trahison, c'était seulement afin de voir si nous pourrions compter sur toi dans quelque affaire grave. Nous ne t'avons point encore appris pourquoi tu nous as engagé ta foi, nous te le dirons un autre jour.» Et ils cherchèrent à cacher par des plaisanteries et sous de légers propos le but de leur réunion; ensuite ils se séparèrent, mécontents de ce qui avait eu lieu et agités par une secrète inquiétude.

Isaac de Reninghe était à peine revenu dans sa demeure lorsque, s'étant assuré que le silence de la nuit était complet, il remonta à cheval et rentra dans le bourg où se trouvaient l'église de Saint-Donat et le palais du comte. Il y appela tour à tour Bertulf et les autres conjurés, et les conduisit dans la maison de Walter, fils de Lambert de Rodenbourg. Là ils éteignirent tous les feux afin qu'on ne remarquât point au dehors qu'ils veillaient, et poursuivirent leur complot, protégés par les ténèbres. Afin que leur projet ne fût point révélé, ils décidèrent qu'on l'exécuterait dès le lever de l'aurore, et choisirent, dans la maison de Burchard, les karls qui seraient chargés d'accomplir le crime. Quiconque frapperait le comte devait recevoir quatre marcs d'argent; ceux qui aideraient à le tuer, seulement la moitié. Ces résolutions prises, Isaac retourna chez lui: le jour n'avait pas encore paru.

Depuis son retour, Charles s'abandonnait à de tristes pressentiments, et semblait avoir reçu la révélation de sa fin prochaine. A Ypres, on lui avait exposé toute la férocité des mœurs de Burchard. «Dieu me protégera, avait-il répondu, et si je meurs pour la cause de la justice, ma gloire sera supérieure à mon malheur.» Quelques clercs étant venus se plaindre des dangers qui les menaçaient: «Si vous mouriez pour la vérité, leur avait-il dit, quelle mort serait plus honorable que la vôtre? Est-il quelque chose au-dessus des palmes du martyre?»

Cette même nuit, pendant laquelle on aiguisait le fer qui devait trancher sa vie, Charles avait peu dormi et ses chapelains remarquèrent qu'il paraissait souffrant et agité. Il se leva un peu plus tard que de coutume et se dirigea aussitôt vers l'église de Saint-Donat. Le ciel était sombre et chargé de brouillard. De vagues rumeurs arrivèrent jusqu'au comte de Flandre et l'avertirent que ses jours étaient en péril; mais il ne voulut point y ajouter foi, et ne prit avec lui qu'un petit nombre de serviteurs qui se dispersèrent dès que Charles fut entré dans la galerie supérieure de l'église qui communiquait avec son palais. Le clergé avait déjà chanté les hymnes que la religion consacre aux premières heures du jour; Charles unissait sa voix à leurs prières et récitait les psaumes de David; il avait commencé le quatrième psaume de la pénitence et avait achevé le verset: «Vous jetterez sur moi de l'eau avec l'hysope et je serai purifié; vous me laverez et je deviendrai plus blanc que la neige,» lorsque, comme le dit Galbert, ses péchés furent lavés dans son sang.

Burchard, prévenu par ses espions de l'arrivée du comte, n'avait pas tardé à le suivre dans l'église, caché sous un large manteau: il avait chargé ses amis de garder les deux côtés de la galerie où priait le prince, et était arrivé près de lui sans que sa présence eût été remarquée. Charles avait pris un des treize deniers posés sur son psautier pour le donner à une vieille femme. Celle-ci aperçut Burchard: «Sire comte, prenez garde,» lui dit-elle. Charles tourna la tête et au même instant l'épée de Burchard, s'abaissant, effleura son noble front et mutila le bras déjà prêt à remettre cette dernière aumône. Le fils de Lambert Knap se hâta de relever son épée, et d'un second coup plus vigoureux et plus terrible il renversa sans vie à ses pieds l'infortuné comte de Flandre. (2 mars 1127, v. s.)

La pauvre femme qui avait reçu les derniers bienfaits du prince s'était précipitée sur la place du Bourg en criant: _Wacharm! Wacharm!_ mais aucune voix ne répondit à la sienne, soit que parmi les habitants de Bruges, il y eût beaucoup d'hommes que leur origine attachait à la faction de Bertulf, soit que la terreur que fait toujours naître un crime inopiné eût glacé tous les cœurs.

Cependant la mort du comte n'avait point satisfait la colère de ses ennemis: ils n'avaient pas quitté l'église de Saint-Donat, et leur fureur sacrilége méditait de nouveaux crimes. Thémard, châtelain de Bourbourg, priait non loin de Charles de Danemark, dans la même galerie: il ne put fuir et tomba couvert d'affreuses blessures. Enfin, les meurtriers s'élancèrent hors de l'église: les uns voulaient envahir le palais du comte, ou bien aller à Straten piller le domaine de Tangmar; les autres se dispersèrent dans la ville, et les fils du châtelain de Bourbourg, atteints au moment où ils fuyaient, périrent également sous leurs coups.

Gauthier de Locre, sénéchal du comte de Flandre, avait disparu: il avait été l'un des principaux conseillers de Charles de Danemark, et l'on prétendait que, plus que personne, il n'avait cessé de l'engager à faire rentrer les fils d'Erembald dans la condition des serfs. Burchard et ses amis étaient impatients d'assouvir sur lui leur haine et leur vengeance: ils le cherchaient inutilement, lorsqu'on vint leur apprendre que le châtelain de Bourbourg respirait encore. Les chanoines de Saint-Donat entouraient sa douloureuse agonie des consolations de la religion, quand Burchard parut. A sa voix, on précipita le vieillard mourant du haut de la galerie sur les degrés de marbre de l'escalier, d'où on le traîna devant les portes de l'église pour l'y frapper de nouveau.

Pendant cette scène d'horreur, un enfant accourt et annonce qu'il connaît la retraite de Gauthier de Locre: il ajoute qu'il n'est pas loin et qu'on le trouvera dans cette même église où déjà tant de sang a coulé, et cet enfant conduit Burchard, tandis que la joie féroce des meurtriers se révèle par de bruyantes acclamations. Le sénéchal de Flandre, se voyant trahi, s'élance de la tribune occupée par les orgues où l'un des gardiens de l'église l'avait couvert de son manteau; éperdu de terreur, il fuit précipitamment vers l'autel de Saint-Donat, et s'y réfugie sous le voile que les prêtres avaient étendu sur le crucifix. C'est en vain qu'il invoque Dieu et tous les saints. Burchard le suit, le saisit par les cheveux et lève son épée: mais les chanoines s'interposent et demandent qu'il leur soit au moins permis d'entendre sa confession. Prière inutile! Burchard les repousse. «Gauthier, dit-il au sénéchal, nous ne te devons pas d'autre pitié que celle que tu as méritée par ta conduite vis-à-vis de nous.» Puis il ordonne à ses sicaires de le porter sur le corps inanimé du châtelain de Bourbourg, où ils l'immolent à coups d'épée et de massue.

Burchard résolut alors de faire visiter toute l'église, afin de reconnaître s'il ne s'y trouvait point quelques autres de ceux dont il avait juré la perte. Ses serviteurs soulevèrent les bancs, les pupitres, les rideaux et tous les ornements qui pouvaient servir d'abri. Dans le premier sanctuaire, ils aperçurent les chapelains du comte qui s'étaient placés sous la protection des autels. Plus loin, ils découvrirent le clerc Odger, le chambellan Arnould et le notaire Frumold le jeune, que Charles de Danemark chérissait beaucoup. Arnould et Odger s'étaient retirés sous une vaste tapisserie. Frumold le jeune avait cru pouvoir plus aisément se dérober aux regards, en se cachant sous des rameaux verts qu'on avait cueillis pour l'une des solennités du carême.