Histoire de Flandre (T. 1/4)

Part 11

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Robert de Normandie et Etienne de Chartres joignirent leurs armées à celles du comte de Flandre et se dirigèrent avec lui vers l'Italie. Ils rencontrèrent à Lucques le pape Urbain II, que l'anti-pape Guibert s'était efforcé de renverser de son siége au moment où toute l'Europe s'agitait à sa voix. De Lucques, ils marchèrent vers Rome, et le spectacle de cette célèbre cité, ornée d'un si grand nombre de monuments magnifiques et dépositaire des vénérables reliques des martyrs, remplit les croisés d'admiration. Ils saluèrent avec respect les quatorze portes de l'enceinte de la ville éternelle, et visitèrent tour à tour le tombeau de Festus à la voie Flaminienne, l'église de Saint-Laurent sur la route de Tibur, les autels de Saint-Boniface et de Saint-Etienne sur l'Aventin et le mont Cœlius, ainsi que les nombreuses chapelles qui s'élevaient sur la voie Appienne.

Bientôt ils s'éloignèrent de la cité pontificale en déplorant les tristes dissensions qui l'agitaient, et traversèrent la Campanie et la Pouille, où la duchesse Adèle, veuve du roi de Danemark Knuut et épouse de Roger, fils de Robert Wiscard, voulut engager son frère le comte de Flandre à passer l'hiver; mais il était impatient d'arriver en Asie. Laissant Etienne de Chartres et Robert de Normandie en Calabre, il s'embarqua à Bari, aborda à Dyrrachium et poursuivit sa marche vers Constantinople. Les ambassadeurs d'Alexis obtinrent que les guerriers de Flandre s'arrêteraient aux portes de la cité impériale, et en même temps ils s'adressèrent au comte Robert, comme au plus puissant des chefs croisés, pour qu'il cherchât à calmer les fureurs de Tancrède, neveu de Bohémond, qui accusait hautement la perfidie des Grecs. Robert ne leur refusa point sa médiation; mais lorsque Alexis voulut lui persuader de lui rendre hommage, il se contenta de répondre qu'il était né et avait toujours vécu libre.

Au mois de mai 1097, l'armée des croisés descendit dans les plaines de la Bithynie et s'empara de Nicée. Là périrent Baudouin de Gand et Gallon de Lille: une flèche les renversa tandis qu'ils montaient à l'assaut, et, devenus l'objet de la vénération publique, ils reçurent une sépulture digne de leur courage et de leurs vertus.

Lorsque l'armée chrétienne quitta Nicée, elle comptait six cent mille hommes, divisés en deux corps dont le plus considérable obéissait à Godefroi de Bouillon et à Robert de Flandre. Ils se rallièrent à la bataille de Dorylée. La troupe de Bohémond, surprise par trois cent mille musulmans, allait périr, lorsque le duc de Bouillon et le comte de Flandre parurent et dispersèrent les infidèles. «Robert de Flandre, également redoutable par sa hache et son épée, dit Raoul de Caen dans son poëme, se précipite avec ardeur au milieu des combats. Le premier entre tous, il veut que le sang arrose la plaine. Il vole partout où il voit les bataillons épais des infidèles lancer leurs flèches et résister. Les Turcs se pressent autour du comte, et l'intrépide Robert s'élance dans leurs rangs. Les guerriers de Flandre, presque égaux en nombre et enflammés d'un courage égal à celui de Robert, le suivent rapidement, poussant de grands cris et multipliant le carnage. Les infidèles fuient devant eux... O ciel! quelle terreur répandait la vaillance des guerriers de Flandre!»

Les croisés se séparèrent de nouveau après leur victoire: des dissensions avaient éclaté entre ceux de Flandre et de Normandie. Baudouin de Boulogne disputait à Tancrède la possession de Tarse, ville importante de la Cilicie, située sur le Cydnus, à trois lieues de la mer. A peine les compagnons de Baudouin s'y étaient-ils établis qu'ils aperçurent une flotte nombreuse qui s'avançait à pleines voiles dans le port; ils sommaient les hommes d'armes qu'elle portait de s'expliquer sur leurs intentions, quand ceux-ci répondirent en langue flamande qu'ils étaient des pèlerins allant à Jérusalem. Leur chef était un Flaming de Boulogne, nommé Winnemar; pendant huit années il avait vécu en pirate, jusqu'à ce que, renonçant à sa vie aventureuse et agitée, il se fût dirigé vers l'Orient avec ses riches navires équipés dans les ports de la Flandre et de la Frise. Baudouin de Boulogne accueillit avec joie ces pèlerins et les engagea à l'accompagner; mais il se sépara bientôt lui-même de l'armée des croisés, pour aller fonder à Edesse une principauté qui se maintint pendant plusieurs siècles.

Les croisés, traversant les défilés du Taurus, envahissaient la Syrie. Le comte de Flandre avait planté le premier l'étendard de la croix sur les remparts d'Artésie. Bientôt ils campèrent sous les murs d'Antioche: mais, au milieu de ces conquêtes mêmes, d'affreux désordres régnaient dans leurs armées: les chefs se haïssaient les uns les autres; leurs hommes d'armes, témoins de leurs discordes, ne les respectaient plus: peu de jours suffirent pour dissiper les approvisionnements qui devaient assurer leur subsistance pendant tout l'hiver. Le comte de Flandre, témoin de ces calamités, appela ses chevaliers: «Mes intrépides compagnons, leur dit-il, le Christ nous aidera; mais c'est avec le fer que nous devons nous ouvrir un chemin, c'est à notre bras qu'il faut demander ce dont nous avons besoin, c'est notre courage qui doit nous délivrer de la famine. Nous avons résolu, au mépris de tout danger et comme dernière espérance, d'aller chercher des vivres dans les contrées occupées par nos ennemis, ou de mourir noblement dans cette glorieuse entreprise. Je suis votre chef et votre prince; nous avons quitté ensemble notre patrie commune; vous m'avez obéi jusqu'à ce jour: je suis prêt à braver tous les périls pour vous.» Tous les guerriers flamands répondirent à ce discours par de longues acclamations. Robert choisit douze mille hommes parmi eux: Bohémond l'accompagna avec un nombre égal de combattants.

Ecoutons le récit que nous a laissé un témoin oculaire, Raymond d'Agiles: «Bohémond assiégeait je ne sais quelle ville, lorsque soudain il vit plusieurs croisés fuir en poussant des cris. Les hommes de guerre qu'il envoya de ce côté aperçurent de près l'armée des Turcs et des Arabes. Parmi ceux qui étaient allés reconnaître les causes de ce désordre se trouvait le comte de Flandre. Jugeant honteux de se retirer pour annoncer l'approche des ennemis lorsqu'il pouvait les repousser, il s'élança impétueusement dans les rangs des Turcs, qui, peu habitués à combattre avec le glaive, se dispersaient devant lui, et il ne remit point l'épée dans le fourreau avant d'avoir frappé cent de ses ennemis... Le comte de Flandre revenait vainqueur vers le champ de Bohémond, lorsqu'il se vit suivi par douze mille Turcs, tandis qu'une innombrable armée de fantassins paraissait à sa gauche sur les collines. Après avoir délibéré pendant quelques moments avec les guerriers qui l'environnaient, Robert attaqua intrépidement les ennemis. Plus loin, Bohémond s'avançait avec le reste de l'armée et arrêtait les Turcs les plus éloignés, car la coutume des Turcs est de toujours chercher à entourer leurs adversaires; mais dès qu'ils virent qu'au lieu de combattre de loin avec leurs flèches, ils devaient lutter de près avec le fer, ils prirent la fuite. Le comte de Flandre les poursuivit pendant deux lieues: tels que des gerbes de blé touchées par la faux du moissonneur s'amoncelaient dans ces plaines les cadavres des vaincus. Si je ne craignais de paraître trop téméraire, je placerais ce combat au-dessus des combats des Macchabées; si Macchabée, avec trois mille hommes, vainquit quarante-huit mille ennemis, le comte de Flandre, avec quatre cents guerriers, défit plus de soixante mille Turcs.»

Le 3 juin 1098, Antioche fut livrée aux croisés. Foulcher de Chartres y entra le premier, le comte de Flandre le second. Les Franks les suivirent en répétant leur cri de guerre: «Dieu le veut! Dieu le veut!»

Cependant la conquête d'Antioche ne devait point mettre un terme aux épreuves des chrétiens. Le sultan de Perse Kerbogha parut sur les bords de l'Oronte avec une formidable armée. Les croisés, enfermés dans la stérile enceinte de ces murailles qu'ils avaient naguère remplies de carnage et d'incendies, ne recevaient plus de vivres. Bientôt la famine exerça d'affreux ravages. De longs gémissements retentissaient dans la cité conquise. Les chevaliers mangèrent leurs chevaux, leurs chameaux et leurs mulets: les croisés les plus pauvres dévoraient le cuir de leurs chaussures, et faisaient bouillir les herbes sauvages et les orties. Les princes eux-mêmes souffraient les mêmes privations. Godefroi de Bouillon avait payé quinze marcs d'argent la chair d'un chameau: il rencontra Henri d'Assche expirant de faim, et partagea tout ce qu'il avait avec lui. On vit le comte de Flandre, «ce prince si puissant et si riche d'une des contrées les plus fertiles de l'univers,» implorer la générosité de ses compagnons. En vain Godefroi et Robert essayaient-ils de ranimer le zèle des croisés en invoquant le nom du Seigneur: leur désespoir égalait leur misère. Au milieu de cette désolation universelle, le bruit se répand tout à coup parmi les croisés que le Seigneur vient de leur envoyer un signe certain de délivrance. Un prêtre de Marseille, nommé Pierre Barthélemy, leur raconte que pendant la nuit l'apôtre saint André lui est apparu, et lui a révélé que la lance du centurion Longin est cachée à Antioche, dans l'église de Saint-Pierre, et qu'elle sera pour les croisés le gage de la protection céleste. On se hâte d'aller creuser la terre à l'endroit indiqué, et, après plusieurs heures d'un travail assidu, on y découvre un fer de lance. Le comte de Flandre, qui avait eu la même vision que le prêtre de Marseille, jura aussitôt qu'à son retour en Flandre il fonderait un monastère en l'honneur de saint André. Un inexprimable enthousiasme se réveilla de toutes parts. Pierre l'Ermite courut défier Kerbogha, et cent mille croisés quittèrent Antioche pour combattre les Turcs: la plupart marchaient à pied, quelques-uns étaient montés sur des bêtes de somme. On porta dans tout le camp chrétien un large bassin, afin de réunir l'or nécessaire pour que le comte de Flandre pût acheter un cheval de bataille pour remplacer celui qu'il avait perdu dans la famine. Malgré leur dénûment, tous les guerriers chrétiens se pressaient avec joie autour de la lance miraculeuse qui avait été confiée au chroniqueur Raymond d'Agiles: elle les conduisit à la victoire.

Plusieurs mois s'écoulèrent avant que les croisés se fussent éloignés d'Antioche. Godefroi et Robert délivrèrent Winnemar, retenu prisonnier par les Grecs à Laodicée, et le chargèrent de suivre le rivage avec sa flotte. Dans une autre expédition, les comtes de Flandre, de Normandie et de Toulouse s'emparèrent de la ville de Marra, située près d'Alep. Là mourut, à la fleur de l'âge, l'intrépide Engelram de Saint-Pol. Quelques jours après, au siége du château d'Archas, Ansel de Ribemont crut, pendant la nuit, le voir entrer dans sa tente: «Qu'est ceci? s'écria-t-il, vous étiez mort et voici que maintenant vous vivez!» Engelram de Saint-Pol lui répondit: «Ceux qui finissent leur vie au service du Seigneur ne meurent point.» Comme Ansel de Ribemont admirait la beauté éclatante de son visage, Engelram ajouta: «Ne t'étonne point si les splendeurs du séjour que j'habite se reproduisent sur mes traits.» En achevant ces mots, il lui montrait dans le ciel un palais d'ivoire et de diamant. «Une autre demeure plus belle t'est préparée, continua Engelram. Je t'y attends demain.» Et il disparut. Le lendemain, Ansel de Ribemont mérita dans un combat la palme du martyre.

Vers les premiers jours du printemps, les croisés saluèrent les cimes du Liban et visitèrent tour à tour Beyruth, Sarepte et les ruines de Tyr. Le comte de Flandre planta le premier sa bannière dans la ville de Ramla, à dix lieues de Jérusalem. Enfin le 10 juin, du haut des collines d'Emmaüs, ils découvrirent la cité sainte. «Jérusalem! Jérusalem!» répéta toute l'armée agenouillée. Là était le but de ses efforts, le prix de ses fatigues. Le sol que les croisés allaient désormais fouler était la terre des mystères et des miracles de la foi. Chaque montagne portait un nom sacré, chaque vallée rappelait de divins souvenirs. Godefroi et Robert de Flandre établirent leurs tentes près des sépulcres des rois; Tancrède campa dans le vallon de Rephaïm et Raymond de Toulouse occupa la montagne de Sion.

Une dernière épreuve était réservée aux croisés. Les chaleurs extrêmes de l'été les accablèrent dans une contrée dépouillée de forêts et ouverte à tous les feux du soleil. La poussière brûlante des déserts avait succédé à la fraîche rosée. Les eaux du torrent de Cédron s'étaient taries: les Turcs avaient empoisonné toutes les citernes; la poétique fontaine de Siloé ne pouvait suffire à calmer la soif qui tourmentait les chrétiens, et cependant, malgré toutes leurs souffrances, ils étaient pleins d'espérance et de zèle. Le comte de Flandre dirigeait la construction des machines de guerre, et dans les premiers jours de juillet tout fut prêt pour l'assaut.

Les guerriers franks, rangés sous les bannières de la croix, s'avancèrent lentement, en ordre de bataille, dans la vallée de Josaphat. Dans ce moment solennel, les croisés placés au septentrion sous les ordres de Robert de Normandie s'écrièrent d'une voix retentissante: «Lève tes yeux, Jérusalem, et admire la puissance de ton roi. Voici ton Sauveur qui vient te délivrer de tes fers.» Et du haut de la montagne de Sion, les guerriers du comte de Saint-Gilles leur répondirent: «Lève tes yeux, Jérusalem, réveille-toi et brise les chaînes qui te retiennent.»

Tandis qu'on combattait sur les murailles, une procession pieuse fit le tour de la cité sainte pour invoquer la protection divine. La voix du prêtre se mêlait aux cris des chevaliers, et les hymnes de la religion aux chants de guerre. Déjà les croisés sont épuisés de fatigue, et ils dirigent leurs regards vers le ciel comme pour implorer son secours, lorsqu'ils croient apercevoir, au sommet de la montagne des Oliviers, un guerrier revêtu d'armes resplendissantes qui agite son bouclier et les exhorte au combat. Devant eux, sur les tours de Jérusalem, une main invisible semble arborer l'étendard de la croix. A ce signe d'heureux présage, ils saisissent leurs armes avec une irrésistible ardeur. Les Sarrasins se voient réduits à leur abandonner la victoire, et bientôt on apprend que vis-à-vis de la grotte de Jérémie, dans le quartier du comte Robert, deux chevaliers de Flandre, Léthold et Engelbert de Tournay, ont touché les premiers les remparts de la cité sainte. Aussitôt Godefroi de Bouillon, Robert de Flandre, Tancrède les suivent. Les Sarrasins fuient précipitamment vers la mosquée d'Omar, où leur sang rougit le portique de Salomon; puis, tout à coup, le carnage s'arrête: Godefroi de Bouillon et Pierre l'Ermite se rendent, désarmés et pieds nus, dans l'église du Saint-Sépulcre, où ils déposent la croix sur ce divin tombeau qu'avait ouvert, onze siècles auparavant, la croix du Calvaire.

Jérusalem avait été conquise par les chrétiens le vendredi 15 juillet 1099, vers trois heures du soir: à pareil jour et à pareille heure, le Christ avait consommé sa mission. Ce même jour était celui de la fête de la Dispersion des apôtres: le christianisme reparaissait, précédé de l'armée triomphante des princes de l'Occident, dans ces lieux que les premiers prédicateurs de la foi avaient quitté, pauvres et un bâton à la main, pour aller convertir les barbares et les païens.

Il ne s'agissait plus que d'assurer la conservation de cette conquête, qui avait coûté tant de sang et de fatigues. Lorsque le moment fut arrivé de choisir parmi les princes chrétiens celui d'entre eux qui serait chargé de la défense du saint sépulcre, le comte de Flandre les réunit autour de lui et leur exposa, dans un discours plein de sagesse, quels étaient les devoirs et quelles devaient être les vertus du monarque qui régnerait à Jérusalem. Ses avis étaient d'autant plus généreux qu'il avait déclaré que le gouvernement de ses Etats le rappelait en Europe, et qu'il n'accepterait point un trône qu'il avait mérité par sa valeur.

Deux partis se formèrent; mais ce fut en vain que les Provençaux appuyèrent la candidature du comte de Toulouse: Godefroi de Bouillon lui fut préféré; on admirait également en lui les talents belliqueux du guerrier et la sévérité des mœurs d'un cénobite, et, dans son élévation même, il donna à tous les princes croisés l'exemple de la modération, en refusant de revêtir les insignes de la royauté dans ces lieux où le Christ n'avait porté qu'une couronne d'épines. Un siècle s'était écoulé depuis que la dynastie karlingienne était descendue du trône de l'empire d'Occident lorsqu'elle monta sur celui de Jérusalem.

Evermar et Arnulf de Coyecques furent les premiers patriarches du Saint-Sépulcre: en 1130, un autre prêtre de Flandre, nommé Guillaume de Messines, fut leur successeur. Hugues de Saint-Omer reçut la seigneurie de Galilée; Abel de Ram fut prince de Césarée; Hugues de Fauquemberg, sire de Tibériade; Foulques de Guines, sire de Beyruth. Hugues de Rebecq prit possession du château d'Abraham.

La célèbre bataille d'Ascalon inaugura le règne du duc de Bouillon. Le comte de Flandre y combattit pour la dernière fois sous la bannière des croisés. Il avait glorieusement rempli sa tâche, et l'histoire a enregistré ce témoignage d'un historien anglais, Henri de Huntingdon: «De tous les princes qui prirent part à l'expédition de Jérusalem, il fut le plus intrépide, et le souvenir de ses exploits ne s'éteindra jamais.»

Ce fut l'an 1100 que le comte Robert rentra dans ses Etats. Il y fut reçu avec joie, et les peuples qui avaient écouté avec admiration le récit des merveilleux succès de la croisade saluèrent dans leur prince celui qui en avait été le héros. Sa gloire avait porté à l'apogée sa grandeur et sa puissance, et lorsque le roi d'Angleterre, Guillaume le Roux, refusa de lui payer les trois cents marcs d'argent qui étaient le prix de la coopération de Baudouin le Pieux dans la victoire d'Hastings, il les réclama avec autant de fierté que s'il se fût adressé à l'un de ses vassaux. Par un traité signé à Douvres en 1103, Henri, successeur de Guillaume le Roux, promit de payer annuellement quatre cents marcs d'argent au comte de Flandre, et celui-ci s'engagea à envoyer mille chevaliers aider le roi d'Angleterre dans ses guerres contre la France, tandis qu'il n'en amènerait que dix au camp de Philippe Ier, s'il y était appelé à raison de son fief du comté de Flandre.

Le comte de Flandre ne haïssait pas moins l'empereur d'Allemagne que le roi de France. Henri IV vivait encore. Comme Philippe, il avait été excommunié par les pontifes romains; comme Philippe, il était resté étranger aux pèlerinages de la terre sainte. Henri IV, repoussé par les hommes d'armes flamands dans une expédition qu'il avait conduite jusqu'à Cambray, se vit réduit à conclure, à Liége, un traité par lequel il assurait à Robert la possession de Douay, et ce traité fut confirmé, après une autre guerre non moins glorieuse pour la Flandre, par son successeur, l'empereur Henri V.

La Flandre était en paix avec l'Allemagne, mais le roi d'Angleterre lui devenait hostile; d'autres événements la rapprochèrent du roi de France.

Tandis que Henri Ier reléguait les Flamings, que des inondations avaient conduits en Angleterre, vers les frontières d'Ecosse sur les rives de la Tweed, ou dans le comté de Ross aux frontières du pays de Galles, Philippe Ier disparaissait, faible et méprisé, dans le silence de la tombe, où l'oubli de ses contemporains le précédait; mais son successeur Louis VI était né de cette princesse de Frise dont le comte de Flandre Robert Ier avait épousé la mère. Son premier soin avait été de conclure un traité avec le comte Robert II. Tout révélait chez lui l'influence du sang maternel; tout rappelait les traditions d'une alliance que la Flandre avait formée. «Il fut, dit Suger, ce que les rois de France n'étaient plus depuis longtemps, l'illustre et courageux défenseur du royaume, le protecteur de l'Eglise, l'ami des pauvres et des malheureux.» Déjà Louis VI luttait contre les barons féodaux: il avait porté contre Bouchard de Montmorency l'étendard de l'abbaye de Saint-Denis, la célèbre oriflamme qui resta la bannière des rois ses successeurs, et qui, alors protégée par les peuples de la Flandre, devait un jour présider à leur extermination. C'est ainsi que le jeune monarque combattra tour à tour les seigneurs de Coucy, du Puiset, de Rochefort, de Clermont. Les milices des bourgeoisies l'accompagnent au siége des châteaux, qui ne menacent pas moins l'industrie et le repos des hommes faibles que la puissance du roi de France.

Ce fut le comte Robert qui alla, au nom de Louis VI, défier les Anglais, et il l'aida avec le même zèle à étouffer les complots des barons qui voulaient dominer le jeune monarque. La guerre devint plus sanglante lorsque la belliqueuse Champagne s'insurgea.

Le comte Thibaud était, par sa mère, neveu de Henri Ier. Les barons, vaincus par Louis VI, l'avaient élu leur chef et se rangeaient sous ses bannières. Robert se hâta d'accourir pour anéantir cette ligue formidable: déjà il avait envahi la Champagne et il attaquait la ville de Meaux, lorsque, dans une mêlée, au moment où il ralliait les combattants et les conduisait à la victoire, il tomba dans un étroit sentier et y fut foulé sous les pieds des chevaux. Ainsi périt cet illustre prince que les rois et les peuples regrettèrent également, et qui, jusqu'aux frontières de l'Arabie, fut pleuré par les chrétiens et les païens.

Peu de mois avant le siége de Meaux, Robert II, à l'exemple du comte Baudouin le Bon, avait exigé de nombreux serments pour garantir la paix publique. Le premier soin de Baudouin VII, fils et successeur de Robert II, fut de la proclamer de nouveau dans une assemblée solennelle tenue à Arras:

«Que personne n'aille pendant la nuit assaillir les demeures. Que personne n'y porte l'incendie: sinon, le coupable sera puni de mort. Pour les meurtres et les blessures, on admettra la compensation par la peine du talion, à moins que l'accusé n'établisse, soit par le duel judiciaire, soit par l'épreuve de l'eau et du fer ardent, la nécessité d'une juste défense.

«Que chacun s'abstienne de porter des armes, s'il n'est bailli, châtelain ou officier du prince.»

En 1109, les karls du territoire de Furnes avaient reçu une keure qui n'existe plus, mais qui fut confirmée et peut-être reproduite en 1240 par une charte de Thomas de Savoie, où il leur est expressément défendu de s'armer de leurs redoutables massues.

A cette même époque, une révolution semblable à celle qui avait amené la bataille de Bavichove s'accomplissait silencieusement dans le comté de Guines, où les Flamings n'étaient pas moins nombreux que sur nos rivages. Le récit de Lambert d'Ardres est l'un des documents les plus importants de l'histoire des races saxonnes du Fleanderland.