Part 10
Le successeur de Baudouin le Pieux mérita d'être surnommé Baudouin le Bon. «Jamais il ne s'arma pendant toute la durée de son règne. On le voyait parcourir la Flandre, un faucon ou un épervier sur le poing, et il ordonna que ses baillis portassent dans ses seigneuries une verge blanche, longue et droite, en signe de justice et de clémence. Son gouvernement fut tellement pacifique qu'il n'était permis à personne de se montrer avec des armes. Les portes des maisons n'étaient plus fermées pendant la nuit, par crainte des voleurs, et le laboureur abandonnait dans les champs le soc de sa charrue: c'est pourquoi tout le peuple, d'une voix unanime, le nommait le bon comte de Flandre!»
Baudouin le Bon ne régna que trois années. Ses peuples le pleurèrent longtemps, et leurs regrets furent d'autant plus vifs que Richilde de Hainaut lui survécut. Lorsque Baudouin le Pieux avait recherché pour son fils la main de la veuve d'Hériman, il espérait élever de plus en plus la puissance de sa postérité; mais la comtesse de Hainaut ne devait apporter dans sa maison que des guerres désastreuses et de longs déchirements. Richilde régna sous le nom d'un enfant de quinze ans, que ses contemporains nommèrent Arnould le Simple. Appelée à continuer l'œuvre de conciliation qui marque les commencements de l'histoire chez tous les peuples, elle n'écouta que l'orgueil et les haines qui les divisent et précipitent leur ruine; le gouvernement de Richilde ne fut qu'une réaction contre l'unité que les efforts des comtes et les relations bienfaisantes du commerce tendaient à établir: si quelquefois elle se montra clémente et généreuse à l'égard des monastères du sud de l'Escaut, elle ne cessa point d'être impitoyable envers les tumultueuses colonies du Fleanderland; et Lambert d'Ardres nous apprend qu'elle n'écoutait que sa haine en réclamant injustement des Flamings des impôts auxquels ils n'avaient jamais été soumis et qu'ils ne connaissaient point.
La comtesse de Flandre avait placé toute sa confiance dans les barons de Vermandois, entre lesquels il faut citer Albéric de Coucy; elle s'était également assuré, au prix de quatre mille livres d'or, l'appui du roi de France, Philippe Ier, qui, impatient de secouer la tutelle de la Flandre, favorisait toutes les discordes qui devaient l'affaiblir. C'est en vain que les Flamands regrettent la paix qui, selon l'expression d'un historien, avait fait un paradis de leurs campagnes; c'est en vain qu'ils invoquent dans leur douleur la belliqueuse renommée de Robert le Frison, frère du bon comte Baudouin: Richilde dédaigne leurs plaintes et leurs secrètes espérances; elle envahit le comté d'Alost que Robert a recueilli avec la partie méridionale de la Frise dans l'héritage paternel, et fait décapiter tour à tour un illustre chevalier, nommé Jean de Gavre, et soixante-trois bourgeois de la cité d'Ypres.
Richilde, bientôt repoussée par Robert qui était accouru de Hollande, s'était retirée à Amiens: en même temps qu'elle pressait les armements du roi de France, elle fit entrer dans sa faction le comte Eustache de Boulogne et donna sa main à un prince normand, Guillaume Fitz-Osbern, comte de Breteuil en Normandie et d'Hereford en Angleterre. Guillaume Fitz-Osbern avait plus que personne contribué par ses conseils à la conquête de l'Angleterre, et le premier, à la bataille d'Hastings, il avait lancé son coursier bardé de fer au milieu des ennemis. Parmi les vainqueurs des Saxons, il n'en était point qui fût plus cruel et plus redouté. Sa puissance était supérieure à celle de tous les autres barons normands, et la deuxième année de la conquête, le roi Guillaume lui avait confié pendant son voyage à Rouen la vice-royauté sur toutes les terres subjuguées. Il avait autrefois épousé, en Normandie, Adélise de Toény; parvenu à une plus haute fortune et appelé à partager le rang élevé de l'héritière du Hainaut, veuve du comte de Flandre, il embrassa avec enthousiasme une cause qui flattait à la fois son ambition et son amour, et on le vit mêler ses cohortes normandes aux hommes d'armes du roi de France et du comte de Boulogne.
Robert occupait le Mont-Cassel, qui devait son nom à un ancien château romain: les Flamands accouraient de toutes parts auprès de lui, les uns de Furnes et d'Aldenbourg, les autres d'Ypres ou de Bruges; par leurs soins, des retranchements et des palissades fortifièrent la position redoutable qu'il avait choisie.
L'armée qui obéissait au roi de France était nombreuse. Les barons, ducs, comtes et châtelains, s'étaient empressés de se ranger sous ses bannières. Ce n'étaient pas seulement les Français du nord de la Seine qui s'étaient rendus à l'appel de Philippe Ier; les Gallo-Romains de l'Anjou, du Poitou, du Berry avaient pris part avec joie à cette expédition qui remontait du Midi vers le Nord pour ruiner la puissance des comtes de Flandre. Toutes ces milices s'avançaient en désordre, réunies par un but commun, mais animées de passions diverses, et après une longue marche retardée par les glaces de l'hiver, elles s'arrêtèrent, le 21 février 1071 (v. s.), à Bavichove, au pied du Mont-Cassel.
Le lendemain, avant les premières clartés du jour, Robert se précipite, suivi des siens, avec une irrésistible ardeur, du sommet de la montagne. Il pénètre dans le camp des Français, qui surpris à demi armés résistent à peine. «Pourquoi prolonger mon récit? ajoute un chroniqueur: l'armée du roi est immolée, le sang rougit le sol et les cadavres s'amoncellent dans la plaine.» Le roi de France se dérobe à la mort par une fuite rapide. Richilde, un instant prisonnière, profite de la confusion de la mêlée pour le suivre dans sa retraite; mais Guillaume Fitz-Osbern a succombé. «En vérité, s'écrie le moine saxon Orderic Vital, la gloire du monde passe comme l'herbe des champs et s'évanouit comme une fumée. Qu'est devenu Guillaume Fitz-Osbern, comte d'Hereford, vice-roi, sénéchal de Normandie, et le plus intrépide des chefs à la guerre? Il avait été le plus terrible oppresseur des Anglo-Saxons, et son orgueil avait été la cause de la mort misérable de plusieurs milliers d'hommes. Hélas! le juge suprême voit tout et attribue à chacun la juste récompense de ses actions: Guillaume est tombé, cet audacieux athlète a été puni comme il le méritait. De même que beaucoup de victimes ont péri par son glaive, voici que soudain il est lui-même frappé par le fer.» A une lieue de Cassel, les Français essayèrent de se rallier et furent de nouveau dispersés. Robert triomphait lorsque entraîné trop loin dans sa poursuite, il se vit entouré d'hommes d'armes du comte de Boulogne et réduit à leur remettre son épée. Conduit au château de Saint-Omer, il y fut confié à la garde du châtelain Waleric; mais les habitants de Saint-Omer, plus favorables à la race des Flamings qu'aux Wallons, ne tardèrent point à courir aux armes pour le délivrer; grâce à leurs efforts, Robert recouvra la liberté.
Les amis d'Arnould le Simple pleuraient leur jeune comte, atteint d'un coup mortel au moment où il quittait le champ de bataille. Robert le Frison fit rendre à son infortuné neveu les honneurs de la sépulture dans l'abbaye de Saint-Bertin. Pendant longtemps on avait ignoré les circonstances de sa mort, mais on raconta plus tard qu'un Flaming nommé Gerbald, troublé par les remords qui lui reprochaient d'avoir répandu le sang du légitime héritier de la Flandre, alla à Rome supplier le pape Grégoire VII de faire trancher la main qui avait commis le crime; mais le pape lui répondit: «Votre main n'est pas à moi, elle appartient à Dieu;» et par ses conseils, Gerbald se retira à l'abbaye de Cluny.
Le roi de France, après avoir reçu l'hommage de Baudouin, frère d'Arnould, avait rassemblé une nouvelle armée à Vitry. Le châtelain Waleric lui livra les portes de la cité de Saint-Omer: sa vengeance y fut terrible et il se préparait à d'autres combats, lorsque le comte Eustache de Boulogne et son frère, Geoffroi, évêque de Paris, se laissèrent séduire par la proposition que le comte de Flandre leur adressait de réunir à leur domaine d'Eperlecques la forêt voisine de Bethloo. Cette double défection remplit l'esprit de Philippe Ier de terreur, et il se hâta de s'éloigner de Saint-Omer, de peur de tomber au pouvoir de Robert le Frison.
Tandis que Godefroi de Lorraine recevait de l'empereur Henri IV l'ordre d'envahir la Frise, Richilde, soutenue par l'évêque de Liége, se disposait à recommencer la guerre; mais Robert, prévenant ses projets, traversa l'Escaut pour la combattre, et le champ des Mortes-Hayes, près de Broqueroie, fut le théâtre d'un triomphe non moins sanglant que celui de Bavichove. Enfin, en 1076, la victoire de Denain renversa les dernières espérances de la comtesse de Hainaut.
Godefroi de Lorraine conservait seul sa puissance et ses conquêtes en Frise. Des meurtriers envoyés par le comte Robert le rencontrèrent à Anvers et profitèrent d'un moment favorable pour le mettre à mort.
L'empereur Henri IV ne lutta pas plus longtemps contre l'ascendant de Robert: il reçut ses députés à Mayence et y conclut la paix. Richilde se soumit au droit que le nouveau comte de Flandre tenait de son épée, et accepta comme douaire la châtellenie d'Audenarde: dès ce jour, sa vie ne fut plus qu'une sévère expiation des fautes qui avaient engendré ces longues et désastreuses guerres; ce fut en se consacrant aux jeûnes et aux prières et en soignant les pauvres et les lépreux que l'orgueilleuse Richilde mérita de partager, au monastère d'Hasnon, la tombe de son époux, Baudouin le Bon.
Le roi de France ne tarda point à adhérer à la paix conclue à Mayence: ce fut par le conseil de Robert, racontent les chroniques contemporaines, qu'il épousa Berthe de Frise, fille de la comtesse de Flandre.
Baudouin le Pieux avait soutenu les Normands. Robert leur était profondément hostile. Guillaume le Conquérant, impatient de venger la mort du comte d'Hereford, ne haïssait pas moins Robert. L'heureux triomphateur d'Hastings contestait la légitimité des droits du vainqueur de Bavichove, et lui refusait le payement annuel des trois cents marcs d'argent promis aux successeurs de Baudouin le Pieux. En 1073, le roi anglo-saxon Edgar Etheling se rendit en Flandre et y conclut un traité avec le comte Robert. Le roi de France Philippe Ier l'approuva, et Robert crut devoir associer également à ses projets Knuut, fils du roi Zwan de Danemark. Deux cents navires danois se rendirent dans les ports de Flandre, prêts à appuyer la tentative de Waltheof, fils de Siward; mais l'habileté des Normands étouffa promptement ces complots. Waltheof périt: ses amis, qui avaient admiré en lui le courage d'un martyr, honorèrent longtemps sa sépulture, placée dans la monastère de Croyland près de celle de la Flamande Torfriede, cette illustre veuve de l'intrépide Hereward.
Cependant le comte de Flandre ne renonçait point à ses desseins hostiles contre les Normands. En 1080, il accorda un refuge à l'aîné des fils du roi Guillaume, Robert Courte-Heuse, qui fuyait la colère de son père. Neuf années s'étaient écoulées depuis le supplice de Waltheof, lorsque le bruit se répandit dans toutes les provinces occupées par les Normands que le roi Knuut, fils de Zwan, allait conquérir l'Angleterre avec le secours du comte Robert de Flandre dont il venait d'épouser la fille. Une flotte danoise de mille navires était réunie: les intrigues de Guillaume y excitèrent une sédition où le roi Knuut trouva la mort, et bientôt après une tempête dispersa la flotte flamande qui comptait six cents vaisseaux.
C'est surtout en opposant ses passions à l'influence civilisatrice du christianisme que Robert rappelle les mœurs de ses premiers aïeux, pirates et conquérants comme lui. L'évêque de Térouane avait lancé une sentence d'excommunication contre le comte de Flandre; mais Robert envoya à Térouane des hommes d'armes qui blessèrent l'évêque, et l'eussent mis à mort s'il n'eût réussi à trouver un asile dans le monastère de Saint-Bertin. Robert se montrait implacable dans ses vengeances, et de la même main qui semait la terreur par les supplices et les tortures, il installa sur le siége épiscopal de Térouane un de ses amis, nommé Lambert de Bailleul. Robert le protégeait de toute son autorité, et sa colère fut extrême quand il apprit que le concile de Meaux avait prononcé l'excommunication solennelle du prélat simoniaque, et que déjà tous les prêtres du diocèse des Morins, abandonnant Lambert, avaient fermé l'église épiscopale: sans hésiter plus longtemps, il accourut lui-même à Térouane et fit briser les portes de l'église, après avoir mutilé et jeté à terre l'image du Sauveur à laquelle était suspendue la sentence d'anathème.
Grégoire VII occupait à cette époque le siége pontifical: sa voix, qui n'avait jamais manqué à la défense de la cause de l'Eglise, ne pouvait rester silencieuse en présence de semblables attentats: il adressa au comte de Flandre de nouvelles lettres plus vives et plus véhémentes, mais personna n'osa se charger de les remettre à Robert le Frison. Enfin on se souvint à Rome que sur les bords de l'Aisne vivait un prêtre intrépide dont le zèle et le courage n'avaient jamais fléchi. C'était l'évêque de Soissons Arnould, fils de Fulbert et de Mainsende, né à Tydeghem, près d'Audenarde, dans le domaine du comte de Flandre. Arnould, obéissant aux ordres qu'il avait reçus, se rendit à Lille auprès de Robert, et l'inspiration divine qui rayonnait sur le front du saint missionnaire confondit si manifestement l'orgueil du prince, qu'il s'humilia pour la première fois en déclarant qu'il cédait aux volontés du ciel. «Telle fut, écrit Hariulf abbé de Saint-Riquier, la source du salut de tout un peuple.»
«A cette époque, continue l'abbé de Saint-Riquier, les homicides et l'effusion continuelle du sang humain troublaient le repos public dans la plupart, je dirai mieux, dans tous les bourgs du Fleanderland; les nobles engagèrent donc Arnould à parcourir les contrées où dominaient le plus ces mœurs barbares, et à faire connaître les bienfaits de la paix et de la concorde à l'esprit indocile et cruel des Flamings.» Arnould visita tour à tour Bruges, Thorout, Ghistelles et Furnes. Partout sa pieuse éloquence accomplit les mêmes miracles, et on le vit enfin s'arrêter à Aldenbourg où une abbaye s'éleva pour retracer son apostolat et perpétuer ses efforts.
Arnould était retourné dans la cité épiscopale de Soissons, mais il y crut entendre une voix secrète qui le rappelait au milieu des races barbares du Fleanderland. «C'est moins votre prière que la volonté de Dieu, disait-il aux moines d'Aldenbourg, qui me ramène près de vous.» Le 15 août 1087, Arnould rendit le dernier soupir dans l'abbaye qu'il avait fondée.
La mission de saint Arnould est l'un des événements les plus importants de l'histoire de la Flandre. Les travaux apostoliques de l'évêque de Soissons furent la base d'une réconciliation profonde et sincère. Adoucissant tour à tour l'esprit orgueilleux du comte de Flandre, les passions des nobles et les mœurs cruelles des Flamings, ils préparèrent la fusion de tous les éléments de la nationalité flamande. Si les flambeaux de la divine parole avaient fréquemment brillé dans les ténèbres du Fleanderland, le moment était arrivé où la lumière qu'ils y avaient répandue ne devait plus s'éteindre. Il fallait qu'une grande consécration des idées religieuses agît puissamment sur les populations les plus féroces et les plus barbares de nos rivages. Une expédition, plus mémorable que celle qui porta Alarik des limites de la Scythie sous les murs du Capitole, devait les conduire non plus vers les vils trésors de Rome, mais à Jérusalem, au pied d'une tombe creusée dans le rocher, terribles encore par le fer qu'elles agitent dans leurs mains, mais déjà humbles sous la croix qui est marquée sur leurs épaules. Si la croisade est l'œuvre commune des races frankes, la Flandre les y précédera toutes, parce que les Flamings, plus complètement séparés des Gallo-Romains, ont le plus énergiquement conservé les héroïques traditions de leur origine. Tel est le caractère de la position que la Flandre occupe au onzième siècle; telle sera la source de ses triomphes et de sa gloire.
Robert le Frison résume en lui-même les caractères de cette grande révolution. Ce n'est plus le cruel vainqueur de Bavichove, l'auteur perfide du meurtre du duc de Lorraine, le complice de l'impiété de Lambert de Bailleul: c'est l'ami de saint Arnould, le prince chrétien protecteur des lettres. La hache qui naguère frappa, à Térouane, l'effigie du Christ, est devenue dans ses mains le glaive du défenseur de la justice et de la foi.
Ce fut l'an 1085 que le comte Robert le Frison, après avoir confié le gouvernement de la Flandre à son fils Robert, se dirigea vers la Syrie avec Baudouin de Gand, Walner de Courtray, Burchard de Commines, Gratien d'Eecloo, Heremar de Somerghem et d'autres chefs intrépides. Robert le Frison pria à l'église du Saint-Sépulcre; mais il vit d'abord, disent quelques historiens, les portes se fermer devant lui, et il ne parvint à y pénétrer, ajoutent-ils, que lorsqu'il eut juré de restituer la Flandre à son légitime seigneur; anecdote douteuse, qui ne révèle que les sympathies de l'annaliste pour Baudouin de Hainaut: Robert le Frison, loin de renoncer à la Flandre, allait par son pèlerinage lui avoir toute l'Asie.
A son retour de Jérusalem, Robert le Frison s'était arrêté à Constantinople: l'empereur grec, Alexis Comnène, après l'avoir comblé d'honneurs et de présents, lui exposa les périls de ses États, menacés par les Sarrasins et les Bulgares, et le comte de Flandre lui promit un secours de cinq cents chevaliers.
Ces cinq cents chevaliers de Flandre furent la première milice chrétienne qui combattit les infidèles. Ils défendirent Nicomédie, et firent échouer les efforts du sultan de Nicée.
Le voyage du comte de Flandre avait duré quatre années. Lorsqu'en 1090 il traversa la France, avec sa sœur Adèle qui allait épouser le comte Roger de Pouille, il fut accueilli avec de vifs transports d'enthousiasme par tous les hommes de race franke. Les abbés le recevaient bannières déployées; des tapis précieux ornaient les salles des monastères où il se reposait: toutes les routes où il devait passer étaient jonchées de fleurs.
Des ambassadeurs grecs ne tardèrent point à apporter d'Orient des lettres où Alexis Comnène s'adressait au comte de Flandre comme au véritable chef des races frankes, pour le supplier de lui envoyer de nouveaux secours. Dans ces lettres, où l'empereur prodiguait à Robert le Frison les titres de comte très-illustre et très-glorieux et de puissant défenseur de la foi, il racontait longuement les affreuses dévastations des Sarrasins et leurs rapides succès. Déjà maîtres de la Cappadoce, de la Phrygie où fut Troie, du Pont, de la Lycie, ils menaçaient Constantinople. «Ecoutez notre prière au nom de Dieu, ajoutait Alexis Comnène, réunissez dans votre terre le nombre le plus considérable de vos fidèles que vous le pourrez, et conduisez-les au secours des chrétiens grecs; et de même que, l'année précédente, ils ont réussi à affranchir du joug des païens une partie de la Galatie et des régions voisines, qu'ils cherchent à délivrer tout notre empire... Il vaut mieux que nous soyons soumis à vos Latins, que livrés aux persécutions des païens: il vaut mieux que ce soit vous plutôt qu'eux qui possédiez Constantinople... Accourez donc avec votre peuple.»
Robert le Frison mourut au château de Winendale, le 12 octobre 1092. Il laissait à son fils Robert II le soin de poursuivre la tâche qu'il avait commencée.
Cette même année 1092, un homme de race franke, né à Achères près d'Amiens, et nommé Pierre l'Ermite, visita la terre sainte. Le déchirant tableau qu'il traça, à son retour, des persécutions des chrétiens à Jérusalem, engagea le pape Urbain II à convoquer un concile à Clermont, illustre cité de l'Auvergne, située à la limite méridionale des races frankes, au nord des pays qui portaient encore le nom gallo-romain de Provincia ou Provence. Dans ce concile, Urbain II excommunia solennellement le roi Philippe Ier, qui, se dérobant à l'influence de la Flandre, avait répudié Berthe de Frise pour épouser une comtesse d'Anjou; puis, en présence de la honteuse faiblesse des Capétiens, il prêcha la croisade en invoquant les nobles souvenirs des empereurs franks de la dynastie karlingienne. Ceux qui accoururent pour l'entendre étaient en nombre immense et l'enthousiasme de la croisade se propagea rapidement jusque dans les pays les plus éloignés. Vers la fin de l'hiver qui suivit l'assemblée de Clermont, une multitude d'hommes de tout âge et de tout rang se mit en marche. Les uns, barbares des contrées du Nord, montraient qu'ils étaient chrétiens en plaçant un de leurs doigts sur l'autre, en forme de croix; les autres, dépourvus d'armes et de vivres, connaissaient à peine la route qui s'ouvrait devant eux; tous étaient pleins de confiance dans le succès de leurs efforts. Beaucoup de Flamands faisaient partie de cette milice indisciplinée, qui traversa l'Allemagne, guidée par Pierre l'Ermite.
Les princes les plus illustres s'étaient hâtés de prendre la croix. Parmi ceux-ci, il faut citer le duc normand Robert Court-Heuse, les comtes de Hainaut, de Vermandois, de Blois, et, au premier rang, Robert, qui gouvernait la Flandre, «cette contrée riche en coursiers, fertile par ses moissons, célèbre par la beauté de ses jeunes filles et l'aventureuse intrépidité de ses chevaliers.»
Tandis que l'héritier de Hugues Capet cherchait un honteux repos près de Bertrade d'Anjou, Godefroi de Bouillon, fils du comte Eustache de Boulogne, s'armait pour la guerre sainte. Sa mère avait rêvé, avant sa naissance, qu'elle portait dans son sein un astre lumineux; on racontait aussi qu'un de ses serviteurs l'avait vu, également dans un songe, s'élever sur une échelle d'or qui reposait sur la terre et s'arrêtait dans les cieux: mystérieux symbole de la voie du Seigneur. Godefroi de Bouillon était arrière-petit-fils de Gerberge de Hainaut, fille de Karl de Lotharingie, dernier roi de la dynastie karlingienne.
Godefroi de Bouillon, Baudouin de Hainaut, Hugues et Engelram de Saint-Pol, Henri et Godefroi d'Assche, et Werner de Grez, suivirent, au mois d'août 1096, la route que Pierre l'Ermite leur avait tracée depuis le Rhin jusqu'aux rives du Bosphore; mais déjà on accusait la perfidie d'Alexis Comnène, et les croisés se virent réduits à recourir à la force des armes pour obliger les Grecs à les accueillir comme des alliés et des libérateurs. Dans une pompeuse mais confuse cérémonie, Godefroi rendit hommage à l'empereur, et Alexis plaça l'empire sous la protection du duc de Bouillon.
Bohémond, fils de Robert Wiscard, suivit de près Godefroi de Bouillon à Constantinople.
Robert, comte de Flandre, y arriva le troisième. Une innombrable armée obéissait à sa voix. Les hommes les plus puissants s'étaient empressés de se ranger sous ses bannières. Là brillaient Philippe, vicomte d'Ypres, frère de Robert; Charles de Danemark, son neveu; les sires de Commines, de Wavrin, de Nevel, de Sotteghem, d'Haveskerke, de Knesselaere, de Gavre, d'Herzeele, d'Eyne, de Boulers, de Crombeke, de Maldeghem. Les chefs féodaux des bords de la Lys et de l'Escaut étaient accourus, avides de conquêtes et de guerres: tels étaient Jean, avoué d'Arras; Robert, avoué de Béthune; Gérard de Lille, Guillaume de Saint-Omer, Gauthier de Douay, Gérard d'Avesnes, qui, depuis, captif chez les Sarrasins et exposé par les infidèles sur les remparts d'Arsur aux traits de ses compagnons, émut si vivement l'esprit de ses bourreaux par son courage qu'ils brisèrent ses chaînes. Les Flamings eux-mêmes s'étaient montrés pleins de zèle pour prendre la croix. Parmi ceux-ci il faut citer Siger de Ghistelles, Walner d'Aldenbourg, Engelram de Lillers et Erembald, qui, comme châtelain de Bruges, étendait son autorité sur les populations libres du Fleanderland.