Histoire de deux enfants d'ouvrier

Chapter 9

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Lorsque Bavon ouvrit le salon en question, tous poussèrent un cri d'admiration. Tous les meubles étaient en bois de mahoni massif; les gravures dans des cadres dorés, suspendus aux murs; un mœlleux tapis à fleurs rouges sur le parquet; une pendule dorée et des candélabres assortis sur la cheminée; des chaises rembourrées et des fauteuils à dossier qui tendaient leurs bras capitonnés et semblaient dire: «Je suis si commode, venez, reposez-vous sur moi.» C'est ce que firent les petites filles d'abord et les parents ensuite; mais Bavon prit sa mère par le bras et lui montra une petite table dont la tablette, pouvait se lever. Sous cette tablette, dans un petit coffre, on voyait briller une quantité d'objets en acier destinés à la couture et à la broderie, qui éblouirent les yeux de madame Damhout et de ses petites filles.

--Maintenant, le verre de vin à la santé de... de... nous allons voir... À table!

Il ouvrit une armoire, y prit une bouteille et des verres et versa le vin. Chacun voulut saisir son verre pour boire en l'honneur de M. Raemdonck; mais Bavon les retint.

--Attendez un moment, dit-il, il y a aussi quelque chose à manger. Voilà un gâteau d'amandes que M. Raemdonck n'a pas donné, et ce n'est pas non plus à sa santé que nous allons boire d'abord...

--Qu'est-ce que cela? s'écria Amélie, la fille aînée; ces lettres en sucre sur le gâteau? Sais-tu, mère, ce qu'on y lit?

--Ah! ah! vive Christine, notre bonne mère! s'écria Bavon en levant son verre. C'est aujourd'hui sa fête! Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps!

Et tous les autres répétèrent en chœur:

--Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps!

--Quelle singulière idée de Bavon de te fêter dans cette maison, s'écria Amélie. C'est bien drôle!

--Et maintenant, mère, dit le jeune homme d'un ton solennel et les yeux pleins de larmes d'attendrissement, maintenant, celui qui te doit tout, son instruction, son bonheur, son avenir, va te faire un cadeau, auquel il a rêvé depuis son enfance, à toi et au pauvre ouvrier de fabrique, qui a souffert et qui s'est épuisé pour son fils! Tu as vu cette maison, ce jardin, ces fleurs, ces filets? Tout cela t'appartient. J'ai loué la maison, j'ai acheté les meubles. Tu demeureras ici; mon père ne travaillera plus; il fumera sa pipe, soignera les fleurs et ira pêcher. Nous sommes riches, je suis premier commis, je gagne quatre mille francs! Dieu soit béni de m'avoir permis de récompenser ton amour. Père, mère, mettez-vous à votre aise, vous êtes chez vous!

Madame Damhout était si profondément touchée, qu'elle s'appuya sur la table pour ne pas tomber; mais elle se releva, sauta au cou de son fils et le pressa sur son cœur maternel avec une tendresse fiévreuse. Damhout, muet de stupeur, versait des larmes de joie; les petites filles battaient des mains et dansaient avec ivresse.

Le soir, Bavon, assis à côté de sa mère, était silencieux et triste. Il lui dit qu'il était très-fatigué; mais madame Damhout voyait bien qu'il avait autre chose dans l'esprit.

Elle murmura enfin d'une voix contenue:

--Bavon, tu songes à quelqu'un. Moi aussi, mon fils. Lorsqu'on est heureux, n'est-ce pas, on voudrait que tous ceux qu'on a aimés le fussent aussi?

--Oui, mère, répondit-il, l'homme n'est pas toujours maître de ses pensées; mais ce n'est rien. C'est un souvenir de mon enfance qui surgit dans mon cœur malgré moi.

Un dimanche, à la nuit tombante, une femme déjà âgée et une jeune fille sortirent de l'étroite ruelle où les Damhout avaient demeuré jadis. Leurs vêtements déguenillés, leur pas incertain et leur appréhension visible, tout en elles témoignait non-seulement d'une grande misère, mais aussi d'un profond découragement. Elles marchaient lentement, silencieuses et la tête baissée, le long des maisons, comme écrasées sous un sentiment de honte ou de frayeur secrète.

Il y avait, cependant une différence remarquable dans leur aspect. Tandis que la femme, comme une personne depuis longtemps habituée à la pauvreté, était, pour ainsi dire, couverte de haillons, la fille avait probablement fait tous ses efforts pour cacher, autant que possible, les signes extérieurs de la misère. Ses vêtements, bien que très-usés, étaient d'une extrême propreté; et son bonnet, quoique rapiécé et recousu, était aussi blanc que la neige.

Lorsqu'elle levait par hasard la tête pour éviter un passant, on la regardait avec surprise, comme si l'on était étonné de trouver de pareils traits sous ces misérables habillements.

En effet, la pauvre fille était très-jolie; dans ses yeux bleus, quoique maintenant obscurcis par le chagrin, brillait une étincelle d'intelligence et de sensibilité; ses joues étaient fraîches et son front d'un blanc de lis. En outre, il y avait dans la coupe de ses habillements, dans l'élégance de ses formes et dans la modestie de son allure, quelque chose de particulier qui ne permettait pas de douter que la jeune fille n'eût reçu une bonne éducation.

Quelque douloureux événement avait précipité cette malheureuse d'une position plus élevée dans une misère si profonde, qu'on devait la prendre, elle et sa compagne, pour des femmes qui demandent leur pain à l'aumône.

Sans échanger une parole, elles avaient atteint le bas Escaut et s'approchaient du pont de la Vigne. La femme dit d'une voix altérée:

--Aie bon courage, mon enfant. Tu vas si lentement, as-tu peur?

--Oui, mère, je ne sais pas, mon cœur bat avec angoisse, soupira la jeune fille.

--Ô ciel! crains-tu que les Damhout ne repoussent notre prière? Cela me fait trembler. Hélas! qu'adviendrait-il donc de nous?

--Madame Damhout nous aidera, mère; il ne faut pas en douter. Un cœur comme le sien ne peut pas rester insensible à notre malheur; et, lorsque, les larmes aux yeux, j'invoquerai son affection d'autrefois pour la pauvre Godelive...

--Sans doute; et, puisqu'ils sont encore plus riches qu'on ne nous l'avait dit à Lille... Ah! Godelive, la tentative que nous allons faire est bien pénible, surtout pour toi, je le sais; mais la faim est une impitoyable nécessité.

--Les Damhout sont riches, très-riches! répéta la jeune fille d'une voix sourde, dont le tremblement étrange surprit sa mère.

--Mais c'est tant mieux, Godelive, dit-elle. Dieu soit loué de leur avoir donné les moyens de nous venir en aide!

--Aller demander l'aumône, mère! aux Damhout! moi, la petite Godelive qu'ils ont aimée si tendrement, qui osait faire avec eux des rêves d'avenir! Ô ma belle enfance, avec quels reproches vous vous dressez devant mes yeux! Mendiante! Godelive une mendiante!

--Non, mon enfant, ne sois pas si sévère pour toi-même. Nous venons demander assistance, c'est vrai; mais nous ne sommes pourtant pas des mendiantes.

Elles passèrent devant l'église Saint-Bavon. La jeune fille paraissait poussée par une force secrète vers la petite porte du temple, et s'était retournée à moitié, peut-être sans le savoir.

La femme la retint et dit:

--Mais, Godelive, que fais-tu? Nous devons aller tout droit; la rue de la Croix est là-bas.

--La honte, l'effroi, mère; mon âme veut prier et demander des forces; car, maintenant que nous approchons de l'endroit où je tendrai ma main suppliante à... à madame Damhout, tout mon courage m'abandonne.

--La nuit tombe, Godelive; nous ne pouvons pas attendre jusqu'à ce qu'il fasse tout à fait noir. Viens, mon enfant, c'est un moment pénible, en effet; mais il sera bientôt passé. Nous viendrons ici, près du saint sépulcre remercier Dieu de sa miséricorde, ou... ou verser des larmes de désespoir sur le même banc où nous nous sommes agenouillées tant de fois. Viens maintenant, cela ne durera pas longtemps.

Elles poursuivirent leur chemin jusque dans la rue de la Croix, où elles se mirent à regarder autour d'elles pour reconnaître la maison qu'on leur avait décrite dans la ruelle. Comme il faisait à moitié obscur, elles ne parvinrent pas à trouver tout de suite ce qu'elles cherchaient. Enfin, la femme dit:

--C'est là, Godelive. Cette jolie porte ronde, ce balcon! Quelle belle maison! Que les Damhout doivent être heureux! Ils le méritent aussi, n'est-ce pas? Ah! puissent-ils exaucer notre prière! Il y a déjà de la lumière dans la chambre du rez-de-chaussée. Godelive, prends courage, mon enfant; jette-toi aux pieds de madame Damhout, conjure-la par les bontés qu'elle a eues pour toi; elle nous sauvera, sois-en sûre.

--Oui, mère, la lutte est finie, je sens que j'ai repris un peu de force.

Comme elles approchaient de la maison, Godelive vit, à travers les carreaux, qu'un homme, un monsieur, se tenait dans l'appartement éclairé. Quoiqu'il tournât le dos vers la rue, cette vue la frappa d'une incompréhensible frayeur; mais, au même instant, le monsieur fit un mouvement et se tourna vers la fenêtre, de façon que la jeune fille put reconnaître son visage.

Elle poussa un cri étouffé, se mit à trembler sur ses jambes et s'appuya contre la muraille pour ne point tomber.

Elle vit sa mère étendre la main vers la sonnette. Elle s'élança en avant, écarta de la porte sa mère stupéfaite, la conduisit, par une sorte de violence fiévreuse, du côté sombre de la rue, et cacha en pleurant son visage dans la poitrine de madame Wildenslag, tandis qu'elle s'écriait:

--Mère, mère, il est là!

--Qui?

--Bavon.

--Eh bien, Dieu soit loué! il exhortera sa mère à la miséricorde envers nous. Viens, surmonte la honte...

--Impossible, ma mère, sanglota la jeune fille. Oh! épargne-moi cette souffrance, cette humiliation, ce désespoir; demander l'aumône en sa présence, à lui, hélas! mon cœur se brise, je m'évanouirais à ses pieds, peut-être j'en mourrais!

--Veux-tu donc que j'aille seule?

--Je te bénirai et je t'en serai reconnaissante toute ma vie, chère mère. L'idée seule de lui tendre la main me remplit d'une angoisse mortelle.

--Mais ils t'aiment plus que moi; et s'ils repoussent ma prière parce que tu n'es plus avec moi?

--Alors, répondit la jeune fille avec une agitation extrême, alors, j'étoufferai toute honte et toute sensibilité dans mon cœur. J'irai à lui, je me prosternerai à ses pieds, j'embrasserai ses genoux, je les arroserai de mes larmes. Oh! il nous donnera plus que ce qu'il nous faut, mais quelque chose sera mort en moi! C'est égal, je me soumettrai, je me sacrifierai, pour racheter la honte et sauver notre honneur.

--Eh bien, je suis plus endurcie que toi contre la honte; j'essayerai.

Godelive joignit les mains et dit d'un ton suppliant:

--Ô ma mère! aie pitié de moi. Ne prononce pas mon nom en sa présence, cache-lui que je suis venue avec toi, ne lui parle pas du tout de moi. Je vais m'agenouiller devant le saint sépulcre dans l'église Saint-Bavon. Avec quelle ferveur je prierai! Dieu te protégera! Dans sa grâce infinie, il m'épargnera peut-être le fatal sacrifice de ma dignité, l'unique bien dont la conservation me donnait des forces et me permettait de lutter contre l'affreuse amertume de ma vie. Va, mère, j'attendrai avec angoisse devant le saint sépulcre. Ne me nomme pas, ne me nomme pas!

En murmurant ces dernières paroles, elle s'éloigna rapidement dans la direction de Saint-Bavon.

La femme la suivit un instant des yeux, secoua la tête et se dit à voix basse, en traversant la rue:

--Je le craignais. Pauvre Godelive! Elle est doublement malheureuse. Je comprends que son cœur saigne cruellement... Sans cela, elle ne me laisserait pas aller seule, elle qui, par amour, par bonté, sacrifierait sa vie pour détourner de moi la douleur d'une humiliation. Eh bien, j'aurai du courage pour deux. Affront, honte, salut ou joie, qu'est-ce qui m'attend là dedans, ô ciel?

Elle sonna, et dit à la servante qui vint lui ouvrir qu'elle désirait parler à M. Damhout.

La servante, qui était dans la demi-obscurité, ne remarqua sans doute pas ses mauvais habits, car elle ouvrit la porte de la chambre vers la rue, et l'introduisit auprès d'un jeune monsieur qui lisait, assis devant une table.

Il leva la tête et considéra avec une surprise désagréable cette femme mal vêtue. Il lui dit sans se lever:

--Vous venez demander de l'ouvrage dans la fabrique, madame? Présentez-vous demain matin au bureau, je verrai s'il y a de la place pour vous. Maintenant, je ne puis pas vous l'assurer.

--Je voudrais parler à M. Damhout, balbutia la femme.

--M. Damhout, c'est moi-même.

--Non, à votre père ou à votre mère, monsieur.

--Ils sont allés passer la soirée chez des amis, à l'autre bout de la ville. Vous ne pourrez pas les voir aujourd'hui; revenez demain avant midi.

--Hélas! soupira la femme, moi qui arrive de France et qui dois partir demain de bon matin!

--De France? vous venez de France? murmura Bavon en regardant la femme en plein visage avec une agitation croissante.

--Vous ne me reconnaissez pas, monsieur? En effet, vous étiez encore jeune, et la longue adversité vieillit les gens avant le temps.

--Madame Wildenslag! Vous seriez la mère de...? la femme de Jean...? Lina Wildenslag? Impossible! Vous avez donc été malade?

--Malade et malheureuse, monsieur.

Le jeune homme avait peine à se contenir; il s'était levé et avait fait un mouvement pour lui tendre la main; mais un nouveau regard jeté sur ses misérables vêtements, le souvenir de la conduite des Wildenslag, le retinrent, et il se laissa retomber sur sa chaise.

--Vous devrez attendre jusqu'à demain, à moins que vous ne vouliez me confier à moi-même ce que vous avez à leur dire, répondit-il.

--Je venais me jeter à leurs pieds et implorer leur secours, monsieur. Nous sommes dans une terrible détresse; nous n'avons plus d'autre ressource que la générosité de vos parents. Sans doute, dans notre misère, nous n'avons pas le droit de nous souvenir de l'amitié qu'ils nous ont accordée autrefois, et que nous ne méritions pas; mais ils pardonneront à des gens profondément malheureux d'oser encore espérer en la charité de votre bonne mère.

--Une aumône! s'écria Bavon comme terrifié.

--Plus qu'une aumône, monsieur, nous sauver de la honte.

--Je ne vous comprends pas, dit-il avec méfiance. Où sont donc vos fils, vos filles, votre mari? Ils gagnaient beaucoup d'argent.

--Mon mari est mort, monsieur. Mes fils... l'un est soldat en Afrique, un autre demeure à Rouen, un troisième à Mulhouse. Ils ont des enfants et ne pensent plus à leur pauvre mère. Un seul, le plus jeune, est avec nous... avec moi, à Lille. C'est pour lui, monsieur, que je viens implorer le secours de vos parents. Il avait obtenu du travail dans le magasin d'une fabrique. Hier, on l'a envoyé porter un paquet au chemin de fer. Le malheureux s'est arrêté en route dans un cabaret; il s'y est oublié avec des camarades, et a perdu le paquet qu'on lui avait confié. Le maître de la fabrique prétend que mon fils a volé le paquet et l'a vendu. Il veut le faire arrêter par les gendarmes, et condamner comme voleur à cinq années de galères. Ah! monsieur, nous avons peut-être mérité notre misère par une vie de désordre et de dissipation. Le malheur me le dit; cependant, nous restons honnêtes, et mon pauvre fils n'est pas coupable d'autre chose que d'une grande négligence. Au fond, c'est un bon garçon; il a un cœur sensible, il respecte sa mère. Que la pauvreté reste notre lot, je la supporterai patiemment comme une juste punition; mais le déshonneur d'une condamnation! mon fils aux galères! Je suis mère et je ne survivrais pas à un pareil coup, et mon.... Oh! monsieur, vous pouvez nous sauver avec si peu de chose, du moins avec si peu de chose pour vous qui êtes riche! Le maître de la fabrique veut bien tout oublier et accepter sa justification, si demain avant midi nous lui rendons le paquet ou cent francs! Pour vous, ce n'est presque rien; pour nous, c'est plus que la vie. Laissez-vous toucher par mes larmes, ayez pitié de gens qui, malgré l'éloignement et l'adversité, n'ont pas passé un seul jour sans songer avec reconnaissance à vos parents.

Elle tomba à genoux au milieu de la chambre et tendit vers le jeune homme ses mains tremblantes.

Celui-ci ne pouvait rester maître de son émotion, quelques efforts qu'il fît pour y parvenir. Il alla à elle et la releva en disant:

--Calmez-vous, madame; je comprends votre anxiété et votre malheur. Cent francs peuvent vous sauver, dites-vous? Consolez-vous, je vous les donnerai. Asseyez-vous sur cette chaise, j'ai quelque chose à vous demander. Vous parliez de vos fils... mais vos filles?

--Mes filles? bulbutia la femme Wildenslag avec embarras.

--Oui, vos filles, que leur est-il arrivé?

--Monsieur, elles demeurent bien loin en France. Elles sont mariées.

--Mariées! s'écria Bavon avec une profonde angoisse dans le regard.

Il regarda pendant quelque temps avec un mécontentement visible la femme effrayée, qui courbait la tête sur sa poitrine et demeurait sans parole.

--Oui, je vous aiderai, ne craignez rien, répéta-t-il; mais, si ma compassion pour votre douleur maternelle ne m'avait pas vaincu, je serais resté insensible à vos supplications. Bien plus, je me serais vengé sur vous, et vous aurais fermé impitoyablement la porte; car vous, madame, vous avez, sans le savoir, empoisonné ma vie et troublé mon bonheur.

--Moi, monsieur? Vous vous trompez assurément.

--Non, je ne me trompe pas. Ma mère avait déposé dans le cœur de votre Godelive les germes de la vertu et du sentiment du devoir. Moi, enfant encore innocent, j'avais partagé avec elle les premières notions de l'instruction; de l'instruction qui devait la préserver de l'abaissement moral et de la perversité du cœur. Vous, sa mère, qu'avez-vous fait de votre bonne et pure Godelive? Vous l'avez envoyée dans une fabrique, pour qu'elle vous rapportât de l'argent; vous avez exposé cette tendre fleur au rude contact de gens grossiers...

--Monsieur, monsieur, ce n'est pas vrai! s'écria madame Wildenslag en frémissant.

Mais Bavon, tout hors de lui, l'interrompit et continua:

--Laissez-moi parler jusqu'au bout; c'est la dernière fois que son nom sortira de ma bouche. Je le répète avec indignation, qu'avez-vous fait de votre pauvre Godelive? Ah! il est inutile de répondre, puisque, au bout de deux ans, on la surprend dans une ruelle de Douai, le sabot à la main, se battant, injuriant et prononçant des paroles qui firent reculer de dégoût un simple ouvrier de fabrique. Voilà ce que vous avez fait de votre pauvre Godelive. Maintenant, elle est égoïste, insensible, et il n'y a plus en elle aucune délicatesse; maintenant, elle hait sans doute la mère qui a vendu pour un peu d'argent la pureté de son âme.

--Oh! non, non, monsieur, ayez pitié de moi. Godelive est la seule de mes enfants qui m'aime encore véritablement, mon seul soutien dans le malheur!

--Soit, madame; peut-être un bon sentiment a-t-il survécu en elle; peut-être vous a-t-elle pardonné le mal que vous lui avez fait; mais, moi, je ne vous le pardonne pas, je ne puis pas vous le pardonner... Tenez, voici les cent francs que vous demandez. Allez maintenant, et puisse Dieu ne pas vous punir plus longtemps de votre fatale erreur à l'égard de votre enfant.

En prononçant ces mots, il avait plongé la main dans un tiroir de son pupitre et compté cinq pièces d'or sur la table.

Madame Wildenslag contempla l'argent avec des yeux hagards, et ses lèvres tremblantes murmurèrent:

--Oh! Dieu! si je pouvais repousser ce secours! Mais non, l'honneur de mon fils, l'honneur de ma pauvre Godelive... Je dois courber le front comme une esclave sous une criante injustice, entendre accuser de bassesse, de perversité du cœur, mon angélique enfant... Ah! le courage me manque. Je succombe...

Elle se laissa tomber sur une chaise et se mit à pleurer amèrement.

--Une criante injustice? répéta Bavon étonné de ces exclamations. Mes reproches, si sévères qu'ils soient, ne sont-ils pas fondés?

--Ils sont faux, entièrement faux! s'écria madame Wildenslag à travers ses larmes. Qui a été assez lâche pour venir vous dire qu'il a vu ma Godelive se battre et proférer de grossières injures?

--C'est Étienne Geerts, qui l'a vue à Douai frapper avec ses sabots qu'elle tenait à la main.

--Ah! je me souviens de cette triste affaire; ce n'était pas Godelive, c'était sa sœur Thérèse, qui lui ressemble en effet, du moins par les traits du visage. Godelive, monsieur! jamais une vilaine parole n'est tombée de ses lèvres; elle a été maîtresse d'école; elle a de l'esprit, elle est bonne comme un ange, et son cœur est encore aussi pur que lorsque vous lui appreniez à lire.

--Ciel! que dites-vous, madame! balbutia Bavon saisi par le doute. Et elle est mariée?

--Et elle n'a jamais permis, monsieur, qu'un homme la regardât sans respect. Et elle n'est pas mariée.

--Mais expliquez-vous, vous me faites mourir d'impatience. Dites-moi, je vous en supplie, quel a donc été le sort de la pauvre Godelive pendant ces huit longues années?

--Eh bien, je comprimerai ma douleur, dit madame Wildenslag en levant la tête. Pour défendre ma noble enfant, ma bonne Godelive, je trouverai du courage et des forces. Écoutez, monsieur, vous apprendrez quel a été notre sort et le sien depuis que vous nous avez dit un douloureux adieu à la porte de la ville. Nous allâmes à Wazemmes, près de Lille, et y trouvâmes beaucoup de travail et un bon salaire. Comme mes efforts pour faire recevoir Godelive dans un atelier de couture ne réussirent pas, son père la fit aller à la fabrique. La pauvre enfant ne put pas s'y habituer et tomba malade de chagrin. Elle fut longtemps avant de reprendre quelques forces; alors, pour gagner quelque chose, elle commença chez nous une petite école pour apprendre à lire aux enfants des Flamands nos voisins.

--Et nos lettres, pourquoi les avez-vous laissées sans réponse?

--Vos lettres? Nous n'en avons reçu qu'une, et Godelive y a répondu.

--Nous en avons encore écrit trois autres.

--Je ne sais rien de cela, monsieur.

--Votre mari les recevait à la fabrique. Les aurait-il gardées ou détruites?

--C'est possible, monsieur; il croyait qu'il valait mieux pour Godelive n'avoir plus de relations avec des gens beaucoup au-dessus de notre état; car nous savions par une personne de Gand que vous étiez devenu commis chez M. Raemdonck, et Godelive disait toujours que vous ne manqueriez pas de devenir riche.

--Et pourquoi Godelive ne nous écrivait-elle pas pour avoir de nos nouvelles?

--Nous, pauvres et humbles ouvriers de fabrique? Et cependant, j'ai souvent engagé Godelive à vous écrire. Mais elle n'osait pas, il y avait trop de distance entre vos parents et nous.

--Continuez, madame, je ne vous interromprai plus.