Histoire de deux enfants d'ouvrier
Chapter 8
--C'est-à-dire, répondit l'autre, ils y ont demeuré quelque temps, d'après ce que j'ai appris des amis; mais ils sont partis de là pour Douai. Je les ai vus pendant huit ou dix jours, car j'ai travaillé pendant six mois à Douai. Mais, la semaine après mon arrivée, les Wildenslag en sont partis subitement. Les amis disent qu'ils ont accepté du travail pour une ville du milieu de la France, pour Rouen, peut-être; mais je ne le sais pas bien.
--Et les Wildenslag étaient toujours bien?
--Bien? Oui, beaucoup trop bien. Il vaudrait mieux pour eux souffrir un peu de misère. Il n'y a pas de plus grands vauriens au monde que ces Wildenslag. Si vous pouviez les voir maintenant, Adrien! Il ne font que boire et bambocher pendant la moitié de la semaine, et en outre les amis les évitent, car ils sont d'un caractère très-brutal et ne font que chercher noise à tout le monde.
Adrien et sa femme secouèrent la tête avec tristesse et sans rien dire. Voyant que Geerts prenait la main de son mari pour lui dire adieu, madame Damhout demanda:
--Ne pourriez-vous pas nous dire, Étienne, comment va Godelive Wildenslag? Vous ne la connaissez peut-être pas?
--N'est-ce pas une fille maigre et délicate, avec des cheveux blonds et des yeux bleus vifs?
--Oui.
--Ah! je la connais bien; du moins, je ne l'ai que trop bien vue! Elle est encore pire que les autres. Tous les Wildenslag, grands et petits, sont des gens grossiers.
--Que voulez-vous dire, ô ciel?
--Figurez-vous, je viens dans la ruelle où demeurent les Wildenslag, pas pour eux, mais pour un ami, car je ne voulais pas avoir affaire à ces brutes. Savez-vous ce que je vois? Un tas de femmes, au milieu desquelles se trouvait la mère Wildenslag, en train de se disputer avec fureur. Tout à coup Godelive, le sabot à la main, s'élance hors de la maison et se met à frapper à droite et à gauche avec tant de violence, qu'il fallut la saisir à quatre pour s'en rendre maître. Les vilaines paroles qu'elle prononçait me rendirent honteux, quoique je n'aie pas peur d'une petite querelle. J'étais révolté de voir cette faible et délicate jeune fille, au visage frais et joli, parler un langage si grossier, et j'avais envie de donner quelques taloches à cette fille mal embouchée.
--Godelive? Mais cela n'est pas possible! dit madame Damhout avec un profond soupir. L'avez-vous vue réellement?
--De mes propres yeux. Peut-être était-elle hors d'elle-même parce qu'on attaquait sa mère... Maintenant, Adrien, portez-vous bien, et vous aussi, madame Damhout, jusqu'à ce que je revienne encore à Gand.
L'ouvrier sortit. Son départ fut suivi d'un moment de profond silence; les Damhout se regardaient, puis regardaient leur fils avec une douloureuse stupéfaction. Bavon paraissait irrité. Un feu sombre étincelait dans ses yeux et ses lèvres tremblaient.
Comme sa mère se disposait à lui adresser quelques paroles pour le consoler et disculper Godelive, le jeune homme se leva et dit avec force:
--Ma mère, mon père, ne me parlez plus jamais de Godelive. Je veux l'oublier, oublier toute mon enfance, pour ne plus penser à elle. Qu'une personne ignorante perde à ce point le respect d'elle-même, cela peut se comprendre; mais elle sait lire, elle est instruite, elle n'a reçu de vous, mère, que des leçons de vertu et de morale. Votre bonté, nos bienfaits, notre amitié, elle a tout oublié. Elle est doublement coupable. Oh! j'étoufferai avec effort son souvenir dans mon cœur. Mère, fais venir des ouvriers tout de suite, que tout soit porté dans notre nouvelle demeure. Je ne veux plus coucher ici, je ne veux plus mettre le pied dans la ruelle. Je t'en prie, que je trouve tout prêt quand je reviendrai à la maison; tu me rendras heureux. Adieu; je vais à mon bureau, je ne puis plus rester ici. Ce soir, je sonnerai à la porte de la maison de l'autre rue.
Il allait partir; mais, comme il remarqua que sa mère était inquiète et voulait le retenir, il lui dit d'une voix moins émue:
--Sois tranquille, mère, ce n'est que pour un moment; demain, je ne penserai plus à rien. C'est fini: j'avais du chagrin, mais maintenant je suis guéri, guéri pour toujours.
Il serra tendrement les mains de sa mère et sortit de la maison.
Ces fâcheuses nouvelles de Godelive parurent avoir délivré Bavon d'une préoccupation secrète, et, sous ce rapport, elles lui avaient réellement fait du bien. Comme si cet événement avait fait disparaître tout ce qu'il y avait encore en lui d'enfantin, son esprit devint plus sérieux, et il prit plus qu'auparavant la physionomie d'une personne posée, qui ne s'occupe que de choses utiles.
Dès ce jour, il travailla avec plus de zèle dans son bureau, et tous ses efforts tendaient à se rendre familières l'industrie et la direction de la fabrique.
M. Raemdonck et le vieux premier commis prenaient plaisir à le faire avancer. Le dernier surtout l'aimait beaucoup et se déchargeait sur lui d'une grande partie de sa besogne, afin de lui donner l'expérience de tout. Il ne lui cachait même pas qu'il le faisait avec une intention particulière.
--Je puis devenir malade, disait le premier commis; je puis avoir une autre place; mon oncle le tanneur peut mourir. Alors, j'hérite une fortune, et je vais vivre dans mon village natal. Je veux vous rendre capable de me remplacer au besoin dans mes travaux, s'il arrive que vous soyez assez âgé pour obtenir ma place chez M. Raemdonck.
Cette perspective fut un nouvel aiguillon pour Bavon. Avec le consentement de son maître, il emporta chez lui des livres de la bibliothèque, étudia la mécanique, suivit les inventions nouvelles, dessina, médita, et il avait déjà contribué à introduire dans les instruments de travail de la fabrique une amélioration qui rapportait de beaux bénéfices.
Ses appointements s'élevaient au chiffre de mille francs lorsqu'il atteignit sa dix-neuvième année.
Il ne parlait plus de Godelive ni de son enfance, et paraissait ne plus attacher de prix à ces souvenirs. Cependant, il y avait encore des moments où l'image de Godelive se dressait devant ses yeux, et où il pensait avec plaisir à la compagne de ses premières années. Non pas à Godelive, l'ouvrière de fabrique, qui s'était laissé entraîner à la grossièreté et à l'abaissement moral par les mauvais exemples; non, mais à la gentille petite Godelive, à la pure et naïve enfant qui avait grandi avec lui et qui avait partagé tous ses plaisirs et toutes ses espérances. Dans son travail opiniâtre, dans ses études constantes, il entendait parfois encore une petite voix argentine murmurer son nom; et son doux visage avec des yeux bleus brillants lui apparaissait encore de temps en temps, tel qu'il l'avait vue pour la dernière fois à la porte de la ville. Ce n'était là que des rêves qui n'avaient plus rien de commun avec la réalité, il le savait bien.
Le père Damhout avait plus d'une fois engagé son fils à faire prendre des renseignements sur les Wildenslag par M. Raemdonck ou par son premier commis, mais Bavon avait repoussé ces tentatives avec effroi, et sa mère lui avait donné raison.
En effet, que pouvait-il y avoir désormais de commun entre lui et Godelive? Il se sentait appelé à s'élever jusqu'à la bourgeoisie et à vivre parmi les gens comme il faut. Si les Wildenslag revenaient à Gand, ne serait-il pas honteux d'avoir vécu en ami et en frère avec des gens qui méritaient plutôt le mépris que l'estime du monde? Non, non, on ne pouvait plus lui parler des Wildenslag; ils l'avaient blessé dans sa sensibilité et il était aigri contre eux.
C'étaient pour ainsi dire les mêmes réflexions qui engageaient sa mère à étouffer ses propres souvenirs. Cinq ou six ans auparavant, elle avait bien pensé quelquefois que Bavon et Godelive étaient peut-être destinés à être unis par le mariage. Ce rêve lui avait même souri comme une chose possible; mais maintenant il y avait tant de distance entre Bavon et Godelive, qu'on ne pouvait plus penser, sans un secret sentiment de honte, à l'intimité passée avec les Wildenslag.
On finit donc par ne plus parler du tout de Godelive, quoique dans le cœur de Bavon et dans celui de sa mère s'éveillât un sentiment sans cesse renaissant de tristesse et de pitié pour la malheureuse enfant.
Bavon, qui approchait de sa majorité, se familiarisait sans relâche avec tout ce qui concerne le commerce et la fabrication du coton. Avec le consentement du premier commis, il passait une partie de la journée dans la fabrique même, non-seulement pour connaître la pratique du travail, mais aussi pour surveiller les ouvriers et soigner les intérêts de M. Raemdonck. Il remplissait ce dernier devoir avec tant de zèle et d'intelligence, que le premier commis, qui était fier de son élève, disait parfois à M. Raemdonck:
--Soyez certain que Bavon Damhout vous fait faire chaque année pour plusieurs milliers de francs de bénéfice. Les ouvriers l'aiment et l'estiment, et ils ont soin que rien ne soit brisé ou perdu, uniquement pour lui faire plaisir.
En effet, Bavon était très-affable et très-doux envers tout le monde, et son savoir et ses progrès étonnants étaient de nature à lui assurer la considération des ouvriers; mais ce n'était pas là la principale raison de leur affection pour lui.
Son propre père, leur vieux et brave camarade, était employé à filer, et le jeune homme devait souvent lui donner, comme à eux-mêmes, des ordres ou des indications. Cela eût pu avoir quelque chose de pénible, un vieux tisserand qui se voit donner des ordres, dans sa propre fabrique, par son jeune fils. Mais Bavon ne s'approchait de son père que la tête découverte, lui adressait la parole avec le plus grand respect, lui souriait et lui serrait si tendrement la main, que tous les ouvriers se sentaient touchés. Il ne leur en coûtait donc pas d'obéir à un fils d'ouvrier qui avait acquis le droit de commander par son expérience, et qui gagnait la respectueuse affection de chacun par sa douceur et par son respect pour son vieux père.
Bavon ne se contentait pas de ce qu'il y avait à apprendre pour lui dans la fabrique de M. Raemdonck. Il avait obtenu de son maître qu'il s'abonnât aux publications les plus nouvelles sur la fabrication et l'industrie; il suivait les cours publics du soir que de savants professeurs donnaient sur cette matière. Il visitait, chaque fois qu'il en avait l'occasion, les meilleures fabriques de Gand.
Il acquit ainsi insensiblement une profonde connaissance de tout ce qui concerne l'industrie du coton et ses perfectionnements.
Il était heureux, car tout le monde autour de lui l'appréciait et le chérissait... Cependant, son ciel n'était pas tout à fait sans nuages. Son père travaillait toujours à la fabrique! Le rêve du jeune homme n'était donc pas encore réalisé, le but de sa vie était encore loin de se trouver atteint. Il aurait bien voulu que son père cessât de travailler; mais ses parents et lui étaient habitués maintenant dans leur nouvelle demeure à un certain bien-être. On ne pouvait pas abandonner cette position pour reprendre un genre de vie moins aisé, et ses appointements seuls n'étaient pas suffisants pour subvenir aux frais de ménage. Ces réflexions étaient quelquefois pour lui les causes d'un chagrin passager... et, en outre, lorsqu'il était seul et se laissait aller à ses rêveries, ses pensées le ramenaient souvent aux beaux jours de son enfance. Alors, il sentait dans son cœur un vide, une insurmontable tristesse, un ver qui le rongeait doucement, il est vrai, mais qui ne voulait pas mourir.
Un matin que Bavon était entré dans son bureau et s'était mis à écrire en l'absence du premier commis, une servante vint l'avertir que M. Raemdonck désirait lui parler et l'attendait au salon.
Lorsqu'il se présenta devant le propriétaire de la fabrique, celui-ci le fit asseoir et lui dit:
--Monsieur Damhout, lorsque, sur la recommandation de M. le bourgmestre et d'après mon propre mouvement, je vous ai reçu dans mon bureau, j'espérais que vous vous montreriez reconnaissant de ma protection par votre application et votre zèle. Je ne me suis pas trompé; au contraire, vous m'avez pleinement satisfait et vous m'avez même procuré de grands avantages dans mes affaires. Votre amour pour vos parents m'a inspiré, en outre, une profonde estime et une véritable amitié pour vous. En un mot, vous êtes un brave jeune homme, et je suis extrêmement content de vous. Je sais que votre plus beau rêve, le but de tous vos efforts, est de délivrer votre père du travail et de récompenser votre mère de ses sacrifices passés par le bien-être et l'aisance. Le moyen de vous faire toucher ce but se présente en ce moment, et, quoique vous soyez très-jeune encore, je veux cependant vous prouver que j'ai confiance en votre expérience. L'oncle de mon premier commis est mort hier. M. Vremans donne sa démission et va demeurer dans son village natal. Vous sentez-vous capable d'être mon premier commis?
--Oh! monsieur, balbutia Bavon, si je n'en étais pas capable, je le deviendrais par reconnaissance pour votre extrême bonté.
--C'est que, mon ami, il y a des appointements de plus de trois mille cinq cents francs qui sont attachés à cette place; oui, de quatre mille francs avec quelques profits. C'est beaucoup pour un jeune homme de vingt-deux ans. Cette augmentation considérable ne vous sera-t-elle pas funeste? Vous êtes dans l'âge le plus dangereux.
--Éprouvez-moi, je vous en prie, monsieur, fût-ce durant une année entière, dit Bavon. Ce que vous m'offrez, c'est le bonheur que j'ai rêvé pour mes parents. Oh! si je me montre jamais indigne de cette générosité, chassez-moi, méprisez-moi: mais non, non, je ferai tous mes efforts et, si c'est possible, je vous prouverai que votre bienfait a doublé mes forces.
--Je vous crois, mon ami, l'amour filial sera votre ange gardien. Soyez donc mon premier commis, et que le noble but de votre vie soit atteint. Vous pouvez prendre quelqu'un du petit bureau pour écrire les lettres jusqu'à ce que nous ayons trouvé quelqu'un pour vous remplacer.
M. Raemdonck se leva et serra la main du jeune homme en lui disant:
--Je vous félicite, monsieur le premier commis; allez à la fabrique, maintenant, car vous brûlez sans doute d'impatience d'apprendre cette bonne nouvelle à votre père.
Bavon ne s'en allait pas: il restait debout et pensif devant son maître.
--Eh bien, avez-vous encore quelque chose à me dire? demanda celui-ci.
--Monsieur, je voudrais vous adresser une prière.
--Parlez, mon ami.
--Elle est assez singulière; mais vous êtes si bon pour moi!... Je désire que, pendant quelques mois, personne ne sache rien de ma position, pas même mes parents. Que l'on suppose du moins que mon traitement courant n'est pas augmenté.
--Quelle singulière idée est cela? s'écria M. Raemdonck avec étonnement. Pourquoi ce mystère?
--C'est, monsieur, parce que je veux faire une surprise à mes parents, et, pour cela, il faut que je puisse épargner pendant quelque temps sans qu'ils le sachent.
--Quelle surprise?
--Je ne le sais pas encore, monsieur; un cadeau, quelque chose qui les rendrait heureux tout d'une fois. Je vous le dirai et vous demanderai votre bon conseil dès que j'aurai pris une décision à ce sujet... Et, si j'étais obligé de vous demander une avance sur mes appointements...?
--Ah! pour atteindre un si noble but, il ne faut pas m'épargner: ma caisse vous est ouverte, du moins tant que vous resterez dans des limites raisonnables.
Bavon, après avoir chaleureusement exprimé sa reconnaissance, sortit du salon et se rendit à son bureau. Il fit venir un aide du petit bureau et le mit immédiatement à l'œuvre. Il se prit à penser à ce qu'il avait dit à M. Raemdonck et à la surprise qu'il avait l'intention de faire à ses parents. Son projet était arrêté dans sa tête depuis bien des années; mais il n'avait pas osé le dire à son maître, dans la crainte qu'il ne vînt encore lui-même à changer d'idée. Après de longues réflexions, il persista cependant dans sa première résolution.
Au dîner, lorsqu'il se mit à table avec ses parents et ses sœurs, il raconta que le vieux premier commis avait donné sa démission parce que son oncle, qui venait de mourir, lui avait laissé une riche succession. M. Raemdonck était tout disposé à donner sa place à Bavon; mais, à cause de sa jeunesse, il voulait d'abord le mettre à l'épreuve pendant quelques mois.
Il fit briller ainsi aux yeux de ses parents l'espoir de le voir obtenir bientôt une augmentation considérable; et il ne leur cacha pas que, si ce bonheur lui arrivait, il ne souffrirait pas un instant que son père continuât à travailler. Il trouverait alors, dans l'élévation de ses appointements, les moyens de procurer à sa mère tout le bien-être possible et de lui permettre de vivre comme une véritable rentière. Il était si content et si joyeux, qu'il associa tout le monde à son bonheur.
Enfin il raconta que le neveu de M. Raemdonck, qui avait séjourné longtemps à Paris et qui s'y était marié depuis peu, allait venir demeurer à Gand. M. Raemdonck cherchait une maison pour son neveu. La maison ne devrait pas être grande, mais jolie et commode: il voulait la garnir de beaux meubles et l'approprier entièrement pour l'arrivée de son neveu et de sa jeune femme. Bavon en parlait parce que son maître l'avait prié de chercher, parmi les maisons à louer, celles qui pourraient convenir à son neveu, et le jeune homme, qui n'avait pas beaucoup de temps, engagea sa mère à aller se promener un peu dans les plus belles rues, pas loin de la fabrique, pour voir s'il n'y avait pas de maisons convenables à louer.
Le soir même, en revenant de la fabrique, sa mère lui apprit qu'il y avait de jolies maisons bourgeoises à louer dans la rue Maguelonne, dans la rue Lange-Meere et dans la rue de la Croix, près de l'église Saint-Bavon. Cette dernière était peut-être un peu petite, mais elle était de construction moderne, et l'écriteau annonçait qu'il y avait un jardin.
Deux jours après, Bavon apporta à sa mère les remercîments de M. Raemdonck, qui avait trouvé à son gré la maison située dans la rue de la Croix, près de l'église Saint-Bavon, et l'avait immédiatement louée.
Depuis lors, Bavon parla souvent encore de cette maison; il vantait le luxe des meubles que son maître y faisait placer et l'arrangement plein de goût de toute la maison. M. Raemdonck l'y avait déjà mené deux fois et lui faisait l'honneur de le consulter sur l'ameublement et sur la disposition du jardin.
Les descriptions répétées du jeune homme éveillèrent la curiosité de sa mère à tel point, qu'elle exprima le désir de voir la belle maison à l'intérieur. Bavon promit d'en demander la permission à son maître; mais il fallait encore attendre quelques semaines, jusqu'à ce que la demeure des nouveaux mariés fût entièrement en ordre.
Enfin, un samedi soir, il montra tout joyeux une grande clef et annonça que M. Raemdonck leur permettait de visiter la maison du haut en bas, et même de passer l'après-dînée entière dans le beau jardin: il y apprêterait une bonne bouteille de vin et il invitait Bavon à la vider avec ses parents à sa santé. C'était le lendemain dimanche: dès qu'on aurait dîné, on se rendrait dans la maison de la rue de la Croix pour y passer une heure ou deux. Ce serait une véritable fête.
En effet, le lendemain, à peine se donna-t-on le temps de dîner, tellement les sœurs étaient impatientes. On se dirigea en causant gaiement de ce qu'on allait voir du côté de Saint-Bavon. Quand on fut arrivé dans la rue de la Croix, on s'arrêta devant la maison pour contempler la façade. Il y avait un petit balcon où des fleurs de différentes couleurs s'entrelaçaient en guirlandes. Il y avait aussi des fleurs devant les fenêtres, ce qui fit faire à la mère Damhout la remarque qu'elle avait toujours eu une sorte de prédilection pour ces clochettes d'un rouge de corail.
Lorsque la porte fut ouverte, Bavon dit à ses sœurs, qui voulaient ouvrir tout de suite les portes des chambres:
--Non, non, pas ainsi! le plus beau pour la fin, sinon nous n'aurions pas grand plaisir de notre visite. Allons d'abord au jardin; notre mère aime tant les fleurs!
--Et moi donc! interrompit Adrien Damhout; lorsque j'étais plus jeune, mes parents demeuraient à Ludeberg. Nous avions un petit jardin pour lequel j'oubliais le boire et le manger. Pendant toute l'après-midi, le dimanche, j'étais à l'œuvre et j'avais les plus belles giroflées et les plus beaux œillets de tout le voisinage.
Ils entrèrent dans le jardin: il n'était pas très-étendu, mais les sentiers y serpentaient gracieusement; le soleil versait ses rayons caressants sur une partie du sol, et il y avait une telle abondance de fleurs, que les petites filles s'élancèrent en avant, les mains étendues, et se mirent à crier:
--Ah! qu'il fait beau et frais ici, et quelle bonne odeur!
Bavon, plus calme en apparence, se promenait avec ses parents dans les sentiers, leur montrait les fleurs, cueillait pour eux celles qui répandaient le meilleur parfum, et les conduisit ainsi sous un berceau de verdure, où ils s'assirent en riant pour jouir un moment à leur aise de la vue du jardin.
Là, il y avait sur la table un pot en porcelaine avec du tabac, et à côté quatre ou cinq longues pipes hollandaises.
--Tiens! murmura Adrien étonné, je savais que M. Raemdonck fume quelquefois un cigare; mais il est vrai que, comme on le dit, beaucoup de messieurs fument la pipe chez eux.
--Vous ne comprenez pas, père, remarqua Bavon; M. Raemdonck a fait mettre là le tabac et les pipes pour que vous puissiez y fumer à votre gré.
--Impossible, Bavon.
--Il me l'a dit lui-même, père. Vous devez fumer pour lui faire plaisir.
--Quelle bonté! Alors, je me risque; car le tabac paraît très-bon. Deux ou trois bouffées... rien que pour contenter notre généreux maître.
Il alluma sa pipe, fit monter la fumée en petits nuages jusqu'à la verdure de la voûte et dit alors en souriant, et d'un air joyeux:
--Excellent tabac! Que les gens riches sont heureux! Tenez, comme cela, sur ce banc, le visage tourné vers ce beau jardin et la pipe à la bouche, je voudrais passer ma vie.
--Vous vous trompez, cher père, repartit Bavon. Il y a encore quelque chose que vous feriez.
--Oui, aller à la pêche, n'est-ce pas? J'aime beaucoup cela, en effet; cela me servirait à varier un peu mes amusements.
Pendant ce temps, les petites filles se plaisaient à comparer les fleurs entre elles, et discutaient sur leur beauté et leur parfum.
Le père Damhout déposa sa pipe en disant qu'il la reprendrait plus tard; car sa femme était impatiente de visiter la maison.
Bavon les conduisit d'abord dans une couple de chambres qui étaient très-bien ornées, mais qui n'offraient rien de particulier. Dans la cuisine, la femme Damhout admira le beau fourneau luisant et les chaudrons étincelants, les pots et les poêles à frire, qui s'étalaient le long des murs.
Dans la cave, il y avait un tonneau de bière sur son chantier; un bac maçonné contenait un certain nombre de bouteilles de vin, et il s'y trouvait même un grand pot de grès, qui contenait assurément une provision de beurre.
Cela fit dire aux Damhout que M. Raemdonck n'avait rien oublié, et que son neveu trouverait tout prêt, absolument comme s'il avait lui-même occupé la maison depuis longtemps.
Au grenier, sur des cordes à sécher, on avait étendu quelques filets de pêche de formes diverses, tout neufs et fabriqués avec beaucoup de soin. Le père Damhout, qui était connaisseur, les prit en main, essaya la solidité du fil et murmura en lui-même:
--Heureuses gens, ils ont tout ce que leur cœur peut désirer!
--Maintenant, au salon, à la plus belle chambre! cria Bavon. Là, vous verrez des choses autrement belles; et nous allons y boire, à la santé de M. Raemdonck, l'excellente bouteille de vin qu'il a donnée pour nous.