Histoire de deux enfants d'ouvrier
Chapter 7
--Oui, cela n'est pas mauvais; avec le temps, il pourra devenir maître ouvrier. Voulez-vous me faire un plaisir, Damhout? continua M. Raemdonck. Envoyez-moi votre fils; je veux aussi lui donner un prix, un cadeau. Retournez chez vous avec votre fils, et, dès qu'il aura déposé son livre et sa couronne et qu'il se sera un peu reposé, faites-le venir chez moi, je l'attendrai.
Damhout retourna vers sa femme et lui raconta avec un joyeux étonnement ce que son maître lui avait dit. Il lui avait parlé si amicalement et même serré la main!
Les Damhout, regardés, loués et enviés par tout le monde, arrivèrent enfin à leur petite ruelle, devant la maison où les Wildenslag avaient demeuré. Bavon parut vouloir s'arrêter, et éleva même, par un mouvement involontaire, son prix et sa couronne, comme pour les montrer à une créature invisible; mais il poussa un soupir et suivit ses parents dans leur demeure.
Après les avoir embrassés de nouveau, Bavon sortit de la ruelle pour se diriger en toute hâte vers la maison de M. Raemdonck, où l'attendait un nouveau présent. Quel serait ce présent? Un livre, peut-être autre chose!
Bavon sonna chez M. Raemdonck. La servante le conduisit dans le bureau. Un homme déjà âgé, le premier commis sans doute, vint à lui en souriant amicalement.
--Je vous félicite, mon garçon, dit-il en lui prenant la main. On vous a fait un honneur que vous méritez bien. J'étais présent et je me suis senti profondément ému. Cela vous portera bonheur, d'aimer ainsi vos parents.
Bavon prononça le nom de M. Raemdonck.
--Oui, je le sais, dit le commis, monsieur vous a fait venir; mais il est dans la fabrique avec un marchand et il vous prie de l'attendre un peu. Asseyez-vous, mon ami, M. Raemdonck voudrait vous faire du bien, si c'est possible. Il voudrait connaître ce que vous savez et jusqu'à quel point vous êtes instruit, et il m'a chargé de vous mettre à l'épreuve, si vous y consentez.
--Je lui en suis bien reconnaissant et ferai tout ce qui vous plaira, répondit Bavon.
--Eh bien, placez-vous devant ce pupitre; voici la minute d'une lettre, écrivez-la au net, de votre mieux et sans faute. Ne soyez pas intimidé. Vous avez là un modèle pour la forme de la lettre. Commencez, pendant ce temps, je continuerai mon propre travail.
Un silence complet régna dans le bureau jusqu'au moment où Bavon, en levant la tête et en se retournant, fit comprendre que la lettre était écrite.
Le commis s'approcha, regarda le papier un instant et dit avec étonnement:
--Oh! oh! mon garçon, quelle main ferme! quelle belle écriture!... et pas de faute! Bavon! je ne m'y serais pas attendu. Cela fera plaisir à M. Raemdonck, car il vous porte un véritable intérêt, parce que vous êtes le fils d'un de nos plus anciens et de nos meilleurs ouvriers. Savez-vous bien calculer aussi?
--J'étais le plus fort de toute la classe pour le calcul, monsieur, du moins au dire de mes maîtres.
--Eh bien, voici une colonne de chiffres: additionnez-les d'abord, multipliez le total par 365 et divisez le tout par 514.
En quelques minutes, Bavon avait fait le calcul, et le commis vit avec une satisfaction sincère qu'il ne s'était pas trompé.
--Attendez encore un instant ici, mon ami, dit-il; je vais avertir M. Raemdonck de votre arrivée.
Il laissa Bavon seul dans le bureau, ouvrit une porte et entra, au bout d'un corridor, dans une salle où le propriétaire de la fabrique était assis devant une table et feuilletait des papiers.
--Eh bien, Vremans, quelle est l'instruction du jeune homme? demanda-t-il. Pourriez-vous l'employer?
--C'est un phénomène, répondit le commis. Il a à peine quinze ans, et il a une écriture aussi ferme et aussi jolie que celle d'un vieux commis. Il sait bien calculer, il a une intelligence prompte et il est capable de tout, du moins de tout ce qu'il peut avoir à faire dans le bureau sous ma surveillance.
--Vous ne prétendez pas, n'est-ce pas, qu'il pourrait remplacer le commis que vous avez renvoyé avant-hier?
--Non, monsieur, je n'oserais l'affirmer, quoique je sois convaincu que cet élève de l'école communale me rendrait plus de services; mais il est trop jeune et on ne doit pas le gâter dès le commencement par des appointements trop élevés.
--En effet, l'autre commis avait mille francs. Que pourrions-nous donner au fils de Damhout? Vous savez que je veux récompenser ses parents.
--Le tiers, monsieur; trois cents francs, par exemple. Ce serait suffisant pour commencer. J'aiderai le jeune homme et le mettrai au courant. S'il reste zélé et fidèle, nous pourrons augmenter successivement ses appointements.
--C'est bien, Vremans, je vous remercie. Envoyez-moi le jeune homme, mais ne lui dites rien.
Quelques minutes après, Bavon entra et se tint debout, la casquette, à la main, devant M. Raemdonck.
Celui-ci, après l'avoir considéré quelques instants avec bienveillance, lui dit:
--Ç'a été un beau jour pour vous, mon ami! vous vous êtes acquis beaucoup de protecteurs, et, si vous continuez comme vous avez fait jusqu'à présent, vous ferez probablement votre chemin; mais, quoi qu'il vous arrive, n'oubliez jamais que vos parents, pauvres ouvriers de fabrique, se sont sacrifiés pour vous donner de l'éducation.
--Je ne l'oublierai pas, monsieur, répondit Bavon d'une voix émue, mais avec un sourire plein de volonté dont l'expression étonna M. Raemdonck.
--Ah! c'est bien, dit-il, que vous soyez pénétré de tout ce que vos parents ont fait pour vous, votre père surtout, n'est-ce pas?
--Oui, monsieur, mon père a travaillé pour moi; c'est pour moi qu'il s'est rendu malade. Ma mère a passé des nuits sans dormir pour me laisser aller à l'école.
--Et vous les chérirez, et, si vous le pouvez, vous les récompenserez dans leurs vieux jours?
--Oui, monsieur, aussi longtemps que je vivrai.
--Vous êtes maintenant dans la fabrique de M. Verbeeck, et, la semaine prochaine, on vous placera au _diable_ en qualité d'aide. C'est un bon moyen d'arriver à quelque chose. Mais cela va bien lentement, mon garçon. Avec votre instruction, on peut trouver peut-être un chemin plus court.
--Je deviendrai contre-maître, monsieur.
--Et alors?
--Alors, monsieur, mon père ne travaillera plus, ni ma mère non plus.
--Vous êtes un brave garçon, dit M. Raemdonck touché. Que gagnez-vous, à présent? Quatre ou cinq francs par semaine, n'est-ce pas? Ce n'est pas assez. Je veux vous aider à atteindre le noble but que votre cœur vous montre, en vous ouvrant une carrière où, avec votre instruction et votre bonne volonté, on peut avancer beaucoup plus vite. J'avais l'intention de vous donner un livre; mais tous les livres de ma bibliothèque seront à votre disposition. Je veux vous faire un autre cadeau. Voulez-vous être commis dans mon bureau? Si vous restez dans les bonnes idées où vous êtes, je vous pousserai et je vous traiterai comme mon fils.
--Ô monsieur! tant de bontés! s'écria Bavon en levant les mains vers lui. Que ma mère sera contente!
--Vous acceptez donc la place?
--Je puis à peine parler... Oh! oui, oui, je ferai de mon mieux.
--Mais vous ne demandez pas ce que vous gagnerez. Si vous vous rendez utile et travaillez avec zèle, j'augmenterai bientôt vos appointements, cela dépend de vous. Maintenant, et pour le moment, vous toucherez quatre cents francs; c'est au moins deux fois autant que votre salaire actuel.
Bavon fondit en larmes; il bégaya quelques paroles entrecoupées, bénit son bienfaiteur, et parla de son père et de sa mère; mais il était trop ému pour prononcer des phrases suivies.
M. Raemdonck ouvrit un tiroir de son pupitre, y prit quelque chose, s'approcha de Bavon tout étourdi, et lui dit:
--Venez demain dans le grand bureau; le premier commis est un brave homme et un noble cœur, il aura de l'amitié pour vous et vous poussera. Je veux vous donner un denier à Dieu. Tenez, prenez ceci, portez-le à votre père avec la bonne nouvelle, et tâchez de rester digne de ma protection, vous assurerez votre propre bonheur et le bonheur de vos bons parents. Adieu, mon garçon, et à demain.
Bavon n'y voyait plus; la tête lui tournait; il se trouva dans la rue sans le savoir. Quatre cents francs! Il allait gagner quatre cents francs! Quelle richesse! et comme sa mère allait être stupéfaite et heureuse à cette nouvelle! Il ne pouvait pas y croire; il rêvait peut-être? Non, non, c'était bien vrai!
Alors seulement, il sentit quelque chose dans sa main et l'ouvrit. Deux pièces d'or de vingt francs étincelèrent à ses yeux.
Il poussa un cri de joie, et, sans faire attention aux passants qui le regardaient avec étonnement, il se mit à courir de toutes ses forces jusqu'à la maison de ses parents, en levant la main au-dessus de sa tête.
--Mère, père, s'écria-t-il, je deviens commis dans le bureau de M. Raemdonck. Je gagne quatre cents francs, bientôt je gagnerai davantage. Voilà mon denier à Dieu. Père, père! nous serons riches; vous vivrez sans travailler; ma mère ne sera plus obligée de coudre la nuit. Pas tout de suite, mais cela viendra; oui, oui, avec le temps cela viendra, dussé-je succomber à la peine.
Et, épuisé d'émotions, il se laissa tomber sur une chaise, riant et pleurant à la fois.
Les parents contemplaient avec stupéfaction les deux pièces d'or que leur fils avait jetées sur la table; eux aussi semblaient ne pouvoir y croire.
Tout à coup Damhout se jeta au cou de sa femme, la serra sur son cœur et bégaya les larmes aux yeux:
--Ô chère Christine! que Dieu te bénisse! C'est à toi, à toi seule que nous sommes redevables de ce bonheur. Tu es plus qu'une mère pour tes enfants, plus qu'une femme pour moi: tu es notre ange gardien.
Bavon se leva soudain et se mit à crier, en courant vers la porte:
--Ô Godelive, Godelive!
Sa mère courut derrière lui en poussant un cri d'angoisse.
--Ciel! mon pauvre fils, que t'arrive-t-il? dit-elle.
Mais Bavon, rouge de confusion, se jeta dans ses bras et répondit:
--Ce n'est rien, ma chère mère, je rêve; la joie me fait perdre la tête.
VII
Le lendemain, Bavon se rendit à son bureau; il était si joyeux et si plein d'enthousiasme, qu'il était entièrement absorbé par son nouveau travail. Le soir, il apporta des écritures avec lui et resta assis, la plume à la main, jusqu'au moment où ses parents lui rappelèrent qu'il était temps d'aller se coucher. Il ne parla même plus de Godelive ni des regrets qu'il avait parce qu'elle n'avait pu voir son triomphe.
Mais, après quelques jours d'exaltation, le calme rentra dans son esprit. Le souvenir de son amie absente lui revint avec autant de force qu'auparavant, et il pria instamment sa mère d'écrire à Godelive. La pauvre fille se réjouirait de son bonheur, et ce serait sans doute une consolation à ses chagrins.
Une soirée entière fut consacrée à la rédaction de la lettre; car, quoique Bavon tînt la plume pour sa mère, il y épancha toute la joie de son propre cœur, et décrivit complaisamment la distribution des prix et la visite à M. Raemdonck. Godelive devait tout savoir, absolument comme si elle avait été présente. Il n'oublia pas non plus de se féliciter du bel avenir qui l'attendait et de la protection divine qui, si elle ne le quittait pas, lui permettrait de rendre ses parents riches et heureux. Elle devait répondre tout de suite et dire quand son père reviendrait à Gand; toutes les fabriques s'étaient rouvertes, et le travail ne manquait pas; car elle devait bien penser que, malgré leur joie, ses parents et lui étaient désolés de ne plus la voir.
La lettre fut mise à la poste, et dès ce moment Bavon attendit la réponse avec une fièvre d'impatience. Une semaine se passa, deux semaines, un mois entier. Chaque midi et chaque soir, quand Bavon quittait son bureau, il courait en grande hâte à sa maison et sa première parole était:
--Eh bien, eh bien, mère, n'est-il rien arrivé?
--Rien, rien encore, mon fils, répondait la femme Damhout avec un soupir.
Bavon devint peu à peu triste et découragé et souvent il restait assis le soir pendant de longues heures, la tête appuyée sur sa main, ou il causait avec sa mère des raisons probables du silence de Godelive. Était-elle malade? Lui était-il arrivé malheur? S'étaient-ils trompés en écrivant l'adresse de la lettre? Mais cela n'était pas possible, puisque Godelive elle-même, avant son départ, leur avait donné cette adresse.
Heureusement, Bavon trouvait dans le travail une distraction à ses tristes pensées. En effet, le sentiment du devoir était très-puissant en lui. Tant qu'il était dans son bureau, il tendait toutes les forces de sa volonté et luttait victorieusement contre le chagrin qui assombrissait son esprit, et l'on ne pouvait deviner d'après son travail que des soucis cuisants le tourmentaient sans cesse.
Un soir, le vieux commis lui dit avec une douceur toute paternelle:
--Bavon, mon garçon, vous ne devez pas travailler avec tant d'efforts; vous finirez par vous rendre malade. Je vois depuis plusieurs jours que vous êtes triste et mélancolique. Ne craignez rien, vous faites mieux et plus qu'on ne pouvait attendre de vous. M. Raemdonck est très-content, vous le savez bien. Allons, allons, quand on remplit consciencieusement son devoir, on doit avoir le cœur léger et joyeux; sans cela, le travail devient ennuyeux et pénible.
Le pauvre garçon retourna fort contrit à la maison; il considérait cette exhortation amicale comme un reproche indirect, car elle prouvait que le premier commis avait remarqué les sombres dispositions de son esprit, et peut-être y avait-il eu une faute dans ses écritures. D'ailleurs, Godelive ne répondait pas... Déjà six longues semaines s'étaient écoulées. Aurait-il jamais de ses nouvelles?... Peut-être était-elle dangereusement malade! peut-être était-elle morte! car, après une si courte absence, il n'osait pas douter de sa reconnaissance, de son fidèle souvenir.
Lorsque, triste et soupirant, il entra dans la ruelle, il poussa tout à coup un cri de surprise et de joie. Il vit de loin, sur le seuil de la porte, sa mère tenant à la main un papier qu'elle avait l'air de lui montrer.
Il bondit en avant, entraîna sa mère dans la maison et s'écria:
--Une lettre de Godelive?
--Oui, de Godelive ou de ses parents. Elle vient de France.
--Et que renferme-t-elle, mère?
--Tu sais, Bavon, que je ne sais pas lire l'écriture.
--Donne, donne, je la lirai pour toi... Elle est de Godelive même. Écoute, mère. Ah! je tremble d'impatience.
«Bonne madame Damhout...»
--Tiens, pourquoi m'appelle-t-elle madame, maintenant? s'écria Christine étonnée.
--Eh bien, c'est par respect, mère. D'ailleurs, en France, on appelle toutes les femmes «madame». Mais laisse-moi lire, ne m'interromps pas, je te prie.
«Bonne madame Damhout,
»Pardonnez-moi si je n'ai pas répondu plus tôt à votre lettre. Mon père l'avait reçue à la fabrique; et oubliée dans sa poche. Lorsque ma mère voulut raccommoder sa veste, elle l'a trouvée... Je vous remercie, ainsi que Bavon et M. Damhout, du plus profond de mon cœur, pour l'amitié que vous continuez à porter à la pauvre Godelive. Votre lettre nous a rendus si heureux, que, ma mère et moi, nous avons pleuré de joie, et béni Dieu de sa bonté envers vous. Pour ce qui me concerne, j'ai beaucoup de chagrin, car je pense sans cesse à vous tous; je pleure parce que je ne vous vois plus, et que je ne sais même pas si je vous reverrai jamais de ma vie. Mon père dit souvent qu'il ne retournera plus jamais au pays; car il y a ici du travail en abondance et le salaire est très-élevé. Ma mère n'a pas encore pu trouver d'atelier pour moi. Je travaille dans une fabrique et gagne six francs par semaine. Ah! si ma mère pouvait me trouver un atelier! Les gens qui travaillent dans la fabrique sont si grossiers et si mal élevés! Ils jurent et s'injurient, et, comme ces grossièretés me répugnent, ils se moquent de moi et me font souffrir. J'en suis devenue presque malade; mais maintenant cela va un peu mieux. Mon frère Baptiste a perdu l'œil gauche dans une rixe entre des ouvriers flamands et des ouvriers français. On se bat ici presque tous les jours. Que Bavon fera son chemin dans le monde et que vous deviendrez tous riches, c'est ce dont j'étais déjà convaincue quand j'étais encore tout enfant; mais, dans votre bonheur, vous penserez quelquefois à la pauvre Godelive, n'est-ce pas? Quoi que je devienne, ouvrière de fabrique ou couturière, je me rappellerai votre bonté pour moi avec une reconnaissance mêlée de respect. Mais soyez certains que, si Godelive vivait cent ans, elle prononcerait encore sur son lit de mort le nom de celui qui a appris à lire à la pauvre enfant malade, et de celle qui, comme une seconde mère, l'a conduite à l'école.
»Votre humble servante,
»GODELIVE WILDENSLAG.»
Bavon laissa tomber sa tête sur la table et se mit à pleurer; madame Damhout avait également les larmes aux yeux. Cependant, elle essaya de faire comprendre à son fils qu'il avait tort de s'affliger si fort. Qu'y avait-il donc de si malheureux dans le sort de Godelive? Elle était triste parce qu'elle devait vivre loin de son pays natal et loin de ses amis. Cela n'était-il pas naturel? D'ailleurs, Bavon pouvait être bien certain que les Wildenslag reviendraient un jour à Gand.
Mais telle n'était pas la raison de la tristesse du jeune garçon. Ce qui l'effrayait, c'était de savoir que Godelive travaillait dans une fabrique, au milieu de gens grossiers et brutaux, et c'était pour cela qu'il était inconsolable. Il craignait que Godelive, par le contact de ces gens ignorants, ne perdît sa modestie et la pureté de son cœur; ce qui serait, d'après lui, le plus grand malheur qui pût lui arriver. Sa désolation renfermait peut-être un sentiment d'égoïsme; mais il le cachait sous la compassion pour la compagne de sa jeunesse et soupira plusieurs fois avec un profond désespoir:
--Pauvre Godelive! pauvre Godelive!
Adrien Damhout revint à la maison. Bavon comprima son chagrin; car, en présence de son père, il n'osait pas épancher si librement les émotions de son cœur.
Après avoir causé pendant quelque temps de la lettre de Godelive, on résolut de lui écrire encore le même soir, pour la consoler et lui donner du courage. En outre, on mettrait, dans la lettre à elle adressée, une autre lettre pour sa mère, où l'on engagerait celle-ci à se hâter de chercher un atelier pour sa fille.
Lorsque ces deux lettres furent écrites, Bavon devint un peu plus tranquille. Il avait maintenant trouvé un moyen de parler avec Godelive; c'était en quelque sorte, comme si elle était encore présente; la preuve de sa reconnaissance, la certitude qu'elle pensait encore à leur douce amitié, lui faisait du bien au cœur. Avec ces pensées consolantes, le jeune homme se mit au lit, et son sommeil ne fut pas troublé.
Il attendit pendant des mois entiers une deuxième réponse de Godelive, mais il ne vint pas de nouvelles. On écrivit une autre lettre et même une troisième, mais ce fut en vain.
Bavon en conclut que le père Wildenslag détruisait les lettres. Comme on les adressait à la fabrique, attendu qu'on ne connaissait pas l'adresse des Wildenslag, il les recevait toujours à son ouvrage. La lettre dans laquelle Damhout pressait Godelive de quitter la fabrique avait probablement décidé Wildenslag à rompre toute relation entre son ménage et les Damhout. Peut-être les gens mal élevés au milieu desquels Godelive était condamnée à vivre avaient-ils déjà exercé sur elle une influence pernicieuse! peut-être sa mémoire s'était-elle obscurcie et avait-elle oublié ses anciens amis! Mais cela ne se pouvait, du moins pas si vite!
Un soir que Bavon causait avec sa mère, il lui échappa quelques paroles tristes, qui parurent surprendre madame Damhout. Ce qu'elle lui répondit pour le consoler fit monter le rouge de la honte au front de Bavon. Il balbutia quelques excuses et continua à réfléchir en silence; puis il prit un livre et évita ainsi la conversation, aussitôt qu'il remarqua que sa mère le regardait avec attention.
De l'amour?... Sa pitié serait de l'amour?... Il aimerait Godelive, autrement que comme une compagne de jeu, comme une sœur? Sa mère ne l'avait pas dit; mais pourquoi alors avait-elle parlé d'un secret penchant du cœur, d'un sentiment qu'il devait tâcher de dominer et de vaincre?
Dès ce moment, Bavon devint discret avec sa mère pour tout ce qui concernait Godelive. Chaque fois qu'elle prononçait le nom de la jeune fille, et cela n'arrivait plus souvent, il détournait la conversation. Cela n'empêchait pas qu'il ne fût triste au fond de l'âme et ne regrettât son amie absente.
Chaque fois qu'il rentrait à la maison, il espérait que sa mère lui montrerait une lettre; mais les mois s'écoulaient et l'on n'entendait plus parler de Godelive.
Le père Damhout avait bien rencontré un jour un ouvrier qui venait de France et qui lui avait donné des nouvelles des Wildenslag. Mais ses paroles n'étaient pas de nature à réjouir Bavon ni sa mère. D'après son dire, les Wildenslag gagnaient beaucoup d'argent, beaucoup trop d'argent même, car ils étaient connus pour les plus grands buveurs et les plus grands dépensiers de toute la ville. Ils étaient toujours en dispute avec tout le monde, et paraissaient trouver leur plaisir dans les rixes et les querelles. Revenir à Gand, c'est ce qu'ils ne feraient assurément pas, ils avaient pour cela beaucoup trop bonne vie en France. Quant à Godelive, il ne la connaissait pas; mais il savait que tous les Wildenslag, parents et enfants, travaillaient à la fabrique.
Malgré la tristesse constante qui pesait sur son esprit, Bavon accomplissait si bien ses devoirs dans son bureau, qu'il obtenait de plus en plus la faveur de M. Raemdonck et du premier commis. On avait déjà élevé ses appointements à six cents francs, et, comme son père continuait à travailler et que sa mère n'avait pas cessé de confectionner des blouses, il y eut bientôt tant d'aisance dans la maison, qu'on résolut de quitter la ruelle et d'aller demeurer dans une rue moins obscure.
Ils auraient déménagé beaucoup plus tôt si Bavon ne s'était efforcé de retarder cette résolution. Il ne cachait pas qu'il s'éloignerait avec regret des lieux où avait été son berceau, et où s'étaient passés les beaux jours de son enfance. Ne lui disaient-ils pas et ne lui répétaient-ils pas chaque jour combien sa mère l'avait aimé, et combien elle l'avait encouragé de ses efforts pour apprendre à lire? Tous les souvenirs de sa vie n'étaient-ils pas attachés à cette humble chambre?
Cependant, à la fin, il ne put plus résister à sa mère. On loua une jolie petite maison et l'on avait déjà commencé à y transporter les meubles.
On dîna pour la dernière fois dans l'ancienne demeure. Bavon était assis à table entre ses deux petites sœurs, en face de ses parents. Il ne parlait pas, il était très-mélancolique; ses yeux erraient parfois autour de la chambre comme pour dire adieu à ces murs qui avaient si souvent entendu les voix joyeuses des enfants.
Tout à coup un homme entra dans la chambre et cria à quelqu'un qui se trouvait au dehors:
--Oui, oui, je viens! Quelques minutes seulement. Va à la _Chèvre bleue_, chez Pierre Lambin. Je te retrouverai là.
Et, s'approchant de la table, l'homme saisit la main de Damhout et dit:
--Bonjour, Adrien. Je ne voulais pas être venu à Gand sans t'avoir vu. Tu as du bonheur, je le sais, et je m'en réjouis, car tu es un brave homme.
--Tiens, Étienne Geerts! s'écria Damhout, Il y a au moins quatre ans que je t'ai vu pour la dernière fois. Où es-tu resté?
--Je viens de France. On y trouve toujours beaucoup de travail.
--De France?
--Oui, de Wazemmes, près de Lille.
--De Wazemmes? s'écrièrent les parents et Bavon avec une joyeuse surprise.
--Pourquoi cela vous étonne-t-il? demanda Étienne.
--Et comment vont les Wildenslag? Ils demeurent aussi à Wazemmes, n'est-ce pas? demanda madame Damhout.