Histoire de deux enfants d'ouvrier

Chapter 6

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Certes, dans d'autres circonstances, la pensée de quitter sa ville natale aurait effrayé et attristé madame Wildenslag; mais aujourd'hui elle se réjouissait de ce voyage comme d'un bonheur inattendu! En effet, elle sortait de l'abîme de la plus profonde misère. D'ailleurs, dès que le travail abonderait à Gand, ils reviendraient. Leur absence se prolongerait donc tout au plus pendant quelques mois.

Lina Wildenslag alla annoncer son départ pour la France avec grande joie à toutes ses voisines.

Lorsqu'elle arriva dans la demeure des Damhout, elle était accompagnée de son mari, qui avait retrouvé toute sa bonne humeur, et il se vanta du salaire élevé qu'on gagnait en France.

--Là, disait-il, un ouvrier mange de la viande deux fois par jour et boit de la bière et quelquefois du vin, absolument comme un riche. Ce sera une vie amusante et une éternelle bombance!

Madame Damhout reçut cette nouvelle avec tristesse. La pensée que Godelive suivrait ses parents et qu'elle ne la verrait plus de longtemps l'attristait! mais, comme elle ne pouvait envisager le départ de Wildenslag que comme une chose très-naturelle et comme un moyen d'échapper à la misère, elle ne fit aucune objection; seulement, elle plaignait Godelive d'être obligée de quitter son atelier, où elle était si bien et où elle pouvait espérer un prompt avancement.

Madame Wildenslag le regrettait aussi; mais elle pensait qu'il était possible de trouver en France un autre bon atelier pour Godelive.

Là-dessus, Wildenslag répondit:

--Bah! bah! avec ton atelier! Godelive est devenue assez forte. Lorsqu'elle verra comment ses frères et sœurs gagnent de l'argent, elle voudra d'elle-même travailler dans une fabrique.

Après que ses voisins l'eurent quittée, madame Damhout médita longtemps sur les paroles de Wildenslag. Elle ne savait pas pourquoi l'idée que Godelive irait dans une fabrique l'affligeait. En vérité, elle avait rêvé pour la chère enfant un tout autre avenir, mais son propre fils ne travaillait-il pas dans une fabrique? Ce n'était pourtant pas la même chose: Bavon pouvait devenir contre-maître.

Surmontant sa tristesse, elle se dit que madame Wildenslag s'arrangerait probablement pour que sa Godelive continuât en France l'état de couturière; l'absence de ses voisins ne serait pas longue, puisque tout faisait supposer que le travail reprendrait bien vite à Gand. D'ailleurs, il n'y avait rien à y faire. Les Wildenslag avaient raison d'accepter avec joie la planche de salut qui leur était tendue.

Lorsque, le soir, Bavon revint à la maison, sa mère lui dit que les Wildenslag avaient résolu de partir le surlendemain au point du jour pour la France.

Cette nouvelle émut Bavon d'une étrange façon; il courba la tête, baissa les yeux sans rien dire et ne répondit même pas lorsque sa mère lui demanda pourquoi il s'affligeait de ce qui était, en définitive, un bonheur pour les parents de Godelive. Enfin il dit d'un ton résigné:

--En effet, mère, c'est un bonheur pour eux. J'étais tellement habitué à trouver Godelive ici le soir... Maintenant, je serai seul, toujours seul avec toi; mais je ne suis plus un enfant... Si Godelive réussit et est heureuse en France, je ne m'attristerai pas trop de son absence. Tu as raison, mère, l'homme doit se raidir contre le sort. D'ailleurs, qui sait si nos voisins ne reviendront pas dans quelques mois?

Bavon s'affaisa sur une chaise, resta longtemps plongé dans de profondes réflexions, le regard fixe et poussant de temps en temps un gros soupir, comme si un lourd fardeau pesait sur sa poitrine.

Il était déjà tard lorsque Godelive parut dans la chambre, tenant son tablier sur ses yeux, et annonça avec des pleurs et des sanglots son prochain départ pour la France.

Malgré le chagrin qu'il éprouvait lui-même et qu'il avait toutes les peines du monde à dissimuler, Bavon essaya de consoler la jeune fille. Damhout et sa femme se joignirent à lui, mais Godelive était inconsolable.

Enfin, quand Godelive eut la force d'articuler quelques paroles intelligibles à travers ses sanglots, elle dit pourquoi ce départ l'effrayait et l'affligeait si profondément. Elle se rappelait la bonté infinie que madame Damhout avait toujours eue pour elle, l'amitié que Bavon lui avait vouée; elle parla de bienfaits, de générosité et de pitié pour une pauvre enfant repoussée; elle nommait madame Damhout sa bonne mère et Bavon son professeur et son frère. Tout cela, elle allait le perdre. Le monde deviendrait un désert pour elle; tout ce qu'elle avait aimé le plus, elle allait le quitter, peut-être pour toujours.

La petite fille avait des paroles si douces, si tendres et si attendrissantes; l'amour de son cœur pour ses bienfaiteurs s'épanchait si ingénument et si ardemment, que chacun en fut ému jusque dans l'âme.

Madame Damhout serra l'enfant contre sa poitrine et s'efforça de la consoler par des marques de vive affection.

Bavon avait posé la tête sur la table et pleurait amèrement; sa douleur était muette, aucune plainte ne sortait de sa poitrine, car il savait qu'ici on ne pouvait résister à la nécessité.

On continua à pleurer jusqu'à ce que madame Wildenslag vînt chercher sa fille.

Le lendemain, cela alla un peu mieux. Fatiguée de pleurer, consolée et encouragée par les paroles amicales de madame Damhout et de Bavon, Godelive avait commencé à envisager peu à peu la chose avec moins de désolation, grâce à l'espoir qu'elle avait de revenir bientôt à Gand avec ses parents.

Lorsque le ménage Wildenslag, homme, femme et enfants, tenant chacun un paquet à la main, quitta la ruelle dès l'aube du jour, pour commencer leur voyage vers la France, Bavon accompagna sa jeune amie.

Il marchait à côté de Godelive et portait son paquet. Ils ne pleuraient pas et parlaient peu, ils avaient le cœur gros; ils n'ouvraient la bouche que pour tâcher de se consoler réciproquement; car ils sentaient tous deux que cette séparation, si courte qu'elle fût, leur serait pénible. Et, dans leur naïveté, ils s'engageaient l'un l'autre à ne pas trop penser au plaisir tranquille et au calme bonheur qu'ils avaient goûtés ensemble pendant les beaux jours de leur enfance.

On arriva à la porte de la ville, et, comme il était temps pour Bavon d'aller à sa fabrique, il ne pouvait pas accompagner plus loin les Wildenslag.

Bavon et Godelive, obéissant à un même mouvement, se prirent les mains, échangèrent un long regard dont ils ne comprenaient pas eux-mêmes la signification, et murmurèrent d'une voix étranglée:

--Adieu, Bavon!--Adieu, Godelive!--Au revoir!

Des larmes jaillirent de leurs yeux; mais la jeune fille, sentant faiblir son courage, poussa un cri de douleur, et courut rejoindre ses parents, qui étaient déjà plus avant sur la route.

Bavon resta immobile, il suivait des yeux la pauvre Godelive, qui se traînait derrière ses parents la tête basse et en chancelant. Il espérait qu'elle retournerait encore une fois la tête vers lui; mais les voyageurs arrivèrent au tournant de la route et tous disparurent à la vue de Bavon.

Alors, il lui sembla que quelque chose se déchirait violemment dans son cœur. Le vide affreux qui s'était fait tout à coup en lui et autour de lui le frappait de stupeur, et il secouait la tête comme s'il se demandait l'explication du trouble de ses sens.

Il rebroussa chemin et se dirigea vers la fabrique. L'image de Godelive le suivait partout, avec l'étrange regard qu'il avait vu dans ses yeux. Le mot «adieu!» résonnait sans cesse à ses oreilles; mais le travail est un puissant consolateur, il prête à l'homme une force extraordinaire contre les fantômes qui le poursuivent.

Avant la fin du premier jour, la douleur de Bavon avait déjà diminué, et, quoiqu'il rêvât encore à Godelive et à son départ, le calme et la paix étaient rentrés dans son âme.

Le soir, lorsqu'il revint à la maison, il prit ses livres, comme d'habitude, mais il arriva plus d'une fois qu'il levait tout à coup la tête et regardait sans le savoir autour de lui, comme s'il cherchait quelqu'un des yeux; parfois il se levait au moindre bruit et allait à la porte. Quelque chose lui manquait, et, quoique sa propre distraction le fît rire, sa mère était inquiète de la singulière agitation de son fils.

Aussi elle parlait peu de Godelive avec lui; et, lorsqu'il la forçait de parler de l'amie absente, elle rompait la conversation aussitôt que possible. Son amour maternel lui disait qu'elle ne devait pas donner d'aliment à la profonde tristesse de son fils, bien qu'elle pensât plus à Godelive que son fils lui-même.

Il s'écoula ainsi une quinzaine de jours. Bavon paraissait consolé de l'absence de Godelive, et, s'il en parlait encore, c'était avec calme et avec raison.

Le père Damhout était à peu près guéri. Il s'était déjà rendu à la fabrique de M. Raemdonck pour y être accepté. Encore une semaine et il reprendrait son métier de fileur.

Un jour, un professeur de l'école communale vint chez eux pour les inviter tous, au nom du directeur, à la distribution des prix, qui était fixée au lundi suivant. Il était bien vrai que Bavon, n'ayant pas continué à fréquenter l'école, n'avait pas droit aux prix; mais les instituteurs avaient décidé que son zèle, ses progrès et surtout sa belle conduite, méritaient une récompense publique. Bavon remporterait donc un prix extraordinaire. Lui-même et ses parents ne pouvaient pas négliger d'assister à la solennité de la distribution des prix. Ils reviendraient sans aucun doute contents et fiers à la maison.

VI

La salle où la distribution des prix de l'école communale allait avoir lieu était comble. Les assistants étaient pour la plupart les pères et mères des élèves, et, par conséquent, de très-petits bourgeois et des artisans. Cependant, tout en avant, on remarquait aussi quelques dames et quelques messieurs qui, inspirés par un noble sentiment, venaient honorer par leur présence la distribution des prix de l'école gratuite.

Adrien Damhout et sa femme Christine étaient assis au cinquième ou sixième banc, au milieu du public; leur fils Bavon se trouvait parmi les écoliers, à la place que les instituteurs lui avaient assignée.

Tout était prêt, et les cloches de l'église avaient déjà annoncé l'heure depuis un moment, lorsque la porte s'ouvrit soudain avec bruit. Le bourgmestre de Gand, accompagné de quelques échevins et conseillers, entra et s'avança jusque près de l'estrade, où de grands fauteuils étaient réservés aux autorités.

Adrien Damhout murmura avec un joyeux étonnement à l'oreille de sa femme:

--N'as-tu pas vu, Christine, que M. Raemdonck est entré avec le bourgmestre?

--M. Raemdonck, le maître de la fabrique?

--Oui, regarde, devant nous, sur le deuxième siège, près du bourgmestre, à sa gauche. C'est M. Raemdonck lui-même.

--Cela se comprend, Adrien, puisque M. Raemdonck est depuis un an dans le conseil de la ville.

--Oui, et il doit y avoir beaucoup d'occupation, car maintenant il ne se mêle plus autant de la fabrique; c'est le vieux commis qui dirige presque tout. Ah! je ne sais pas, Christine, mais cela me fait beaucoup de plaisir, de voir M. Raemdonck ici.

--Et à moi aussi, Adrien. Maintenant, ton maître verra que tu es un bon père et que tu as fait instruire tes enfants.

Leur entretien fut interrompu par le bruit de la sonnette qui annonçait le début de la solennité.

Un des conseillers avait gravi l'estrade et prononça un discours d'ouverture. Il parla de la nécessité de l'instruction pour toutes les classes de la société, et engagea surtout les ouvriers à ne pas laisser leurs enfants dans l'impuissance et l'esclavage de l'ignorance.

Il dit en terminant sa harangue:

--Écoutez, mes amis, comment un typographe bruxellois, M. Dauby, parle à ses camarades: «L'instruction, dit-il, est actuellement une nécessité pour chacun, quelle que soit la carrière ou la profession qu'on s'est choisie. N'être pas instruit quand d'autres le sont, place l'homme dans une situation très-inférieure. Les avantages de l'instruction ne consistent pas seulement à savoir lire, écrire et calculer, mais aussi à éclairer l'esprit, développer l'intelligence et former la raison; elle apprend à observer et à comparer; elle donne à l'homme des lumières et de la force pour remplir ses devoirs et défendre ses droits. Vous le savez, camarades, l'industrie se transforme incessamment: chaque jour apporte de nouvelles améliorations. Tout progresse; l'ouvrier doit progresser aussi et suivre le pas des autres, s'il ne veut pas rester en arrière et être écrasé. Si les mécaniques lui enlèvent son travail corporel et matériel pour ne plus lui laisser que le travail de l'esprit, c'est aussi un perfectionnement, mais seulement à condition que l'ouvrier sache s'élever à la hauteur de sa nouvelle tâche. Qui l'aidera à cela? L'instruction, la science, qui développe l'esprit et donne à l'homme de nouvelles forces, des forces bien plus puissantes que celles de son bras, parce qu'elles ne craignent ni la fatigue, ni les années; la science, qui lui ouvre de nouvelles routes, qui lui procure un meilleur salaire avec moins de fatigues physiques; la science, qui diminue l'antique inégalité entre les hommes et peut contribuer beaucoup plus à la faire disparaître entièrement que les rêves insensés de ceux qui voudraient le partage des richesses, dont le résultat le plus sûr serait l'égalité de la pauvreté. Bénissons donc, comme artisans, le progrès des écoles, la diffusion des lumières, comme la plus belle gloire de notre siècle. Quant à nous, nous considérons chaque école comme un temple élevé à la dignité et au bien-être de la classe ouvrière!»--Voilà, mes amis, les nobles paroles qui vous sont adressées par un de vos camarades. Gravez-les dans votre cœur et suivez le sage conseil qu'elles renferment; car il vous montre le moyen de doubler vos forces, d'accroître votre bien-être, et, dans l'avenir, d'élever et d'ennoblir le travail et l'ouvrier.

Ce discours, prononcé avec force et conviction, avait produit une profonde impression sur l'esprit des auditeurs. Ce ne fut qu'après un moment du plus religieux silence que les applaudissements éclatèrent. Parmi ceux qui applaudissaient et criaient bravo avec enthousiasme, on remarquait surtout madame Damhout. La bonne Christine avait entendu justifier éloquemment sa façon de penser, et elle sentait que les paroles du conseiller étaient un éloge de sa propre conduite envers ses enfants.

--Eh bien, Adrien, demanda-t-elle d'un air triomphant, avais-je raison, oui ou non? Ce monsieur en sait plus que Jean Wildenslag, n'est-ce pas? Et tu entends bien qu'il y a des ouvriers intelligents qui pensent comme moi sur l'instruction des enfants?

Damhout fit avec la tête un signe affirmatif; mais il n'avait pas le temps de lui répondre, car les exercices des écoliers commencèrent immédiatement et furent prolongés sans relâche.

On récita quelques vers et des fables, et l'on joua même une amusante comédie, aux applaudissements répétés des spectateurs, qui étaient stupéfaits et fiers de l'instruction de leurs enfants.

Enfin on procéda à la distribution des prix. Un grand nombre de garçons de tout âge, les petits d'abord, furent appelés tour à tour et reçurent un ou plusieurs livres.

Beaucoup de mères versèrent des larmes de bonheur et d'orgueil; quelques-unes serrèrent publiquement leurs enfants sur leur cœur et firent redoubler, par ce naïf épanchement d'amour et de joie, les applaudissements des spectateurs émus.

Lorsqu'on fut venu aux élèves de la première classe et que Bavon vit les livres disparaître un à un de la table, une légère crainte s'empara de lui. S'il avait continué à aller à l'école, il eût remporté assurément la plus grande partie de ces prix. Tout l'honneur qu'on avait fait maintenant à ses anciens camarades lui serait tombé en partage. Comme ce triomphe public, en présence du bourgmestre et des autres magistrats, aurait rendu sa bonne mère et son pauvre père heureux! Maintenant, il ne recevrait qu'un prix, un petit prix, puisqu'il n'y avait plus de grands livres sur la table.

Bavon devint encore plus triste lorsqu'il vit partir également le dernier prix; mais il fut tiré de ses sombres pensées par l'apparition de l'instituteur en chef qui s'avançait sur l'estrade pour parler au public.

L'orateur était un homme à cheveux gris; il y avait dans son beau et imposant visage une expression de bonté, de conviction et d'amour, qui faisait supposer que ce vieillard envisageait l'instruction des enfants comme une sorte de sacerdoce.

Il commença son allocution d'un ton calme, mais profondément senti. Ses premières paroles étonnèrent chacun et attirèrent tout particulièrement l'attention, car il raconta une anecdote d'artisans, un père et une mère qui, au prix de beaucoup de sacrifices, avaient fait instruire leur fils, et qui, même au milieu de la misère, des maladies et de la détresse, avaient préféré souffrir de la faim que de retirer leur enfant de l'école. Il loua beaucoup ces parents, les nomma de nobles et dignes personnes, et les cita comme exemple à tous ceux qui l'écoutaient.

Comme il ne nommait personne, on crut que c'était une invention de sa part; mais le courage et les sacrifices de ces parents imaginaires arrachèrent néanmoins des larmes d'admiration des yeux de tous les assistants.

Christine Damhout tenait la tête baissée pour cacher son émotion. Son cœur battait violemment et elle paraissait honteuse.

--Dieu a récompensé ces bons parents, poursuivit le vieil orateur, et, dans le fait que je vais vous raconter, vous trouverez la preuve que l'instruction, associée à l'éducation morale, ennoblit le cœur de l'homme et lui donne aussi, avec la conscience de son devoir, le courage et la force de le remplir. Le fils de ces parents était un de nos élèves. Il était le plus fort et le plus instruit de la première classe, et il aurait remporté certainement tous les premiers prix. Personne n'en doutait, ni nous, ses professeurs, ni ses condisciples, ni lui-même. Il aspirait après le jour de la distribution des prix, pas pour lui-même, mais pour son père et sa mère, que son beau triomphe devait rendre heureux. Alors, vint la stagnation des fabriques; son père tomba dangereusement malade; la misère et les souffrances accablèrent ses pauvres parents. Que fit le garçon? Il renonça à tous ses prix, à l'honneur longtemps rêvé, pour remplir un devoir impérieux. Il quitta l'école, sans l'oser dire à ses parents, chercha et trouva de l'ouvrage dans une fabrique, mit en secret son salaire dans la commode de sa mère et sauva ainsi ses parents, comme un bienfaiteur invisible, de la plus profonde misère... En quittant l'école avant le temps, le bon fils a perdu son droit aux prix; mais nous, ses professeurs, avec l'assentiment de M. le bourgmestre et le secours d'un généreux protecteur des écoles populaires, nous avons résolu de reconnaître son zèle, son instruction et surtout sa noble conduite par une récompense particulière.

Il prit derrière un rideau un grand livre in-quarto et une couronne de lauriers. Le livre était relié en cuir rouge et doré sur tranche. L'instituteur l'ouvrit, et on vit qu'il était rempli de vignettes. Il portait pour titre: _la Mécanique appliquée à l'industrie_.

Tous les spectateurs s'étaient levés et ouvraient de grands yeux pour deviner à qui ce magnifique livre pouvait être destiné.

L'instituteur en chef se tourna du côté des élèves et dit avec une profonde émotion:

--Venez, Bavon Damhout, mon ami, recevez ce gage de l'estime de vos maîtres; qu'il vous soit un précieux souvenir et un encouragement pour continuer à marcher dans le sentier de la vertu et du devoir. Vous êtes ouvrier; mais, dans cette utile carrière, l'avenir est ouvert pour vous. Soyez un exemple pour vos camarades, et montrez-leur pendant votre vie, dans votre conduite et dans vos succès, les fruits inappréciables de l'instruction!

Bavon était pâle et il tremblait; il semblait ne pas avoir la force de gravir l'estrade, tellement cet honneur inattendu l'émouvait en présence de ses parents. Un des instituteurs lui prit le bras et le conduisit sur l'estrade. Son vieux maître l'embrassa, lui posa la couronne de lauriers sur la tête et lui remit le grand livre.

La salle trembla sous un tonnerre de bravos; beaucoup de spectateurs essuyaient des larmes, les femmes surtout portaient leur mouchoir à leurs yeux.

Devant l'estrade se trouvaient le bourgmestre et les autres magistrats, prêts à féliciter le jeune homme couronné; mais Bavon, sans y prêter attention, dès qu'il se vit en possession de son prix, se retourna, éleva le livre et la couronne des deux mains en l'air, et s'écria avec exaltation:

--Mère! mère! mère!

Puis il s'élança comme un fou ou comme un aveugle entre les bancs et le public, jeta le livre et la couronne sur les genoux de sa mère, lui sauta au cou et l'embrassa avec effusion. Il embrassa aussi longtemps et ardemment son père.

--Vous avez travaillé et souffert pour me faire instruire, dit-il. Père, père, je travaillerai pour vous. Oh! que Dieu me protège! vous le verrez, vous le verrez!

Ces gens simples, dans leur bonheur, dans leur émotion, avaient oublié le monde entier et ne paraissaient pas savoir qu'une foule de personnes, les larmes aux yeux et des paroles d'admiration sur les lèvres les entouraient et contemplaient l'épanchement de leur allégresse.

Damhout se leva le premier et dit à sa femme:

--Viens, Christine, viens, on nous regarde. C'est fini; le bourgmestre est déjà parti. Allons-nous-en à la maison.

À la froideur simulée de ses paroles, on aurait pu supposer que le père Damhout était moins sensible au triomphe de son fils; mais on se serait tout à fait trompé. Son cœur était plein d'orgueil, car, lorsqu'il fut sorti des bancs, il était facile de voir qu'il faisait tous ses efforts pour rester à côté de Bavon, afin que chacun sût bien qu'il était le père de ce jeune homme.

Bavon semblait depuis un moment saisi par un sentiment de confusion; il tenait la tête baissée et marchait en chancelant entre ses parents.

Lorsqu'ils allaient atteindre la porte de la salle, Christine dit à son fils:

--Cher Bavon, tu ne dois pas être confus; au contraire, lève la tête, on voudrait te voir en face, c'est par amitié...

Le jeune garçon, comme s'il se réveillait en sursaut, poussa un soupir et murmura avec une singulière émotion à l'oreille de sa mère:

--Ah! si Godelive avait pu voir cela!

Ils furent poussés hors de la porte par les flots de la foule, et ils se trouvèrent dans la rue.

--Christine, dit le père Damhout, là-bas se trouve M. Raemdonck; il nous regarde et semble vouloir me parler.

--En effet, Adrien, c'est naturel, il te félicitera. Quel honneur, n'est-ce pas? Ton propre maître! Qui se serait attendu à autant de bonheur? Ce bon et cher Bavon!

M. Raemdonck appela Damhout d'un signe. Tandis que Bavon et sa mère restaient au milieu de la rue, entourés d'une foule de curieux, Adrien alla à son maître la tête découverte. Celui-ci lui serra amicalement la main et lui dit:

--Je vous félicite, Damhout. Remettez votre casquette, je vous en prie. Que vous étiez un ouvrier bon et zélé, je le savais depuis longtemps; mais avoir, comme un père sage et éclairé, fait instruire votre fils jusqu'à ce qu'il eût passé toutes les classes de l'instruction primaire, cela vous honore grandement à mes yeux.

--Ah! c'est ma femme, monsieur, répondit l'ouvrier ému.

--Votre femme?

--Oui, monsieur. C'est pourquoi je dois remercier Dieu de m'avoir donné la femme la meilleure et la plus sensée qu'on puisse trouver sur la terre.

--Soit, mon ami; vous y avez néanmoins contribué par votre travail. J'ai promis au bourgmestre de faire quelque chose pour vous récompenser, si c'est possible. Dites-moi, que vous proposez-vous de faire de votre fils?

--Il est à la fabrique de M. Verbeeck.

---Qu'y fait-il?

--La semaine prochaine, il sera placé au premier _diable_, monsieur.