Histoire de deux enfants d'ouvrier
Chapter 5
La femme, inquiète, ne savait que faire; elle n'osait pas laisser son mari seul, et cependant il fallait en toute hâte chercher le médecin. En allant et venant, elle dit tout bas à sa petits fille d'aller appeler madame Wildenslag. Lorsque, quelques instants après, elle entendit ouvrir la porte, elle descendit l'escalier, raconta à sa voisine que son mari était rentré malade et la pria de veiller auprès de son lit jusqu'à ce qu'elle eût prévenu le médecin.
Par bonheur, madame Damhout trouva le docteur chez lui et prêt à sortir; elle n'eut pas besoin de le prier pour le décider à venir promptement. Il jugea, d'après ses explications, qu'il s'agissait probablement d'une pleurésie aiguë, maladie souvent mortelle lorsqu'on ne la combat pas immédiatement.
Son pressentiment était fondé; arrivé auprès du malade, il reconnut une inflammation de la plèvre, et, en conséquence, son premier soin fut d'ouvrir une veine du malade, et de lui tirer du sang en si grande quantité qu'il tomba en défaillance.
À la vue du sang de son mari, madame Damhout ne put retenir sa douleur; elle fondit en larmes et continua à pleurer en se cachant la figure dans les mains, pendant que madame Wildenslag aidait le docteur dans son ministère.
Lorsque le médecin vit que le malade revenait à lui il écrivit une ordonnance et dit:
--Qu'on aille chercher cela chez le pharmacien, et qu'on lui en donne toutes les heures une cuiller à café. Il ne faut pas vous désespérer ainsi, femme; la maladie est grave lorsqu'on ne la prend pas à temps; mais vous avez bien fait de venir m'appeler tout de suite. Maintenant, je suis presque certain que je guérirai votre mari. Mais il peut se passer des semaines avant qu'il soit tout à fait rétabli. Il aura probablement envie de dormir, ne le dérangez pas et ne lui adressez point la parole, il a besoin de repos. Descendez, vous entendrez bien s'il désire quelque chose. Surtout qu'on ne lui donne aucune nourriture, cela pourrait être mortel pour lui.
Et, lorsqu'il fut descendu avec les deux femmes, il dit encore avant de partir:
--Ayez bon courage; je reviendrai ce soir voir comment va le malade.
Madame Damhout se laissa tomber sur une chaise et recommença à pleurer à chaudes larmes. On ne distinguait à travers ses sanglots que ces mots:
--Mon malheureux mari! mes pauvres enfants!
Sa voisine essaya de la consoler et de lui donner du courage. Soit qu'elle y réussît, soit que la conscience de ses devoirs de mère et d'épouse rendît des forces à madame Damhout, toujours est-il que celle-ci cessa de pleurer.
--Oui, Lina, dit-elle, vous avez raison; je ne dois pas me laisser aller à la tristesse et à l'inquiétude. Je suis seule, seule pour tout. Ah! mon pauvre Bavon! comment lui dire que l'on a tiré tant de sang à son père? Mais je ne dois pas parler ainsi; je tâcherai de le lui cacher. Voilà l'ordonnance, Lina; je ne puis pas quitter mon mari. Auriez-vous la bonté d'aller chercher la petite bouteille?
--Quelle demande! répondit madame Wildenslag. Sans doute on murmure et on gronde en ce moment contre moi, parce que je suis sortie; mais, pour vous rendre service, j'en supporterais bien d'autres. Vous ne pouvez pas demeurer ainsi seule; je vous enverrai quelqu'un qui vous sera peut-être plus utile qu'une servante à gages.
Madame Damhout, restée seule, écouta, le cœur palpitant, au bas de l'escalier, et monta même jusqu'à l'étage pour apaiser son inquiétude. Elle entendit respirer son mari, fit à dessein quelque bruit; mais le malade ne remuait pas et paraissait dormir.
Cela lui donna un peu de courage; elle redescendit, s'assit sur une chaise, joignit les mains, et commença à prier en levant les mains au ciel.
Godelive entra dans la chambre, tenant à la main une petite bouteille qu'elle posa sur la table; puis elle s'approcha de madame Damhout, l'embrassa affectueusement et se mit à pleurer en silence sur sa poitrine.
La tendre compassion de la petite fille arracha de nouvelles larmes à madame Damhout; mais, après s'être apitoyée pendant quelques instants sur le malheur de son mari, elle devint maîtresse d'elle-même et demanda:
--Godelive, tu ne vas donc pas à ton atelier, puisque tu es allée chercher la bouteille?
--Ma mère y est allée; elle est venue à notre magasin et a causé avec mademoiselle. Je puis rester à la maison aussi longtemps que je voudrai, fût-ce pendant plus d'une semaine.
--Pourquoi rester à la maison? murmura madame Damhout, qui commençait à soupçonner la vérité.
--Vous êtes si seule! pour vous aider à soigner maître Damhout, et pour faire vos commissions.
--Non, non, mon enfant; c'est trop de bonté à toutes deux; je ferai rester Bavon à la maison. Tu ne peux pas interrompre ton apprentissage; cela pourrait te faire du tort.
La jeune fille joignit les mains en suppliant, et dit:
--Vous avez toujours été si bonne et si affectueuse pour moi! C'est à vous que je dois d'avoir pu apprendre à lire. Je vous en prie, ne refusez pas mes petits services. Ma mère et ma maîtresse m'ont permis de rester près de vous aussi longtemps que je puis vous être utile. Laissez Bavon à son école, sinon il ne pourra pas remporter des prix. Ce serait pour lui, pour vous et pour son père un nouveau et grand chagrin.
Et, sans attendre une réponse, elle remit les chaises à leur place et prit un balai pour nettoyer la chambre.
Madame Damhout la regarda un moment le cœur battant, alla à elle et l'embrassa en murmurant:
--Eh bien, ma pauvre Godelive, j'accepte ton aide pendant une couple de jours, jusqu'à ce que mon mari aille un peu mieux. Dieu te récompensera pour ta gratitude et ton bon cœur.
Le soir, lorsque Bavon et sa sœur Amélie revinrent à la maison, on leur dit que leur père avait la fièvre et qu'on ne pouvait pas troubler son repos. Le jeune garçon voyait bien, à la tristesse de sa mère et au silence de Godelive, que la maladie de son père était grave. Il versa des larmes silencieuses jusqu'à ce que le docteur, qui était venu pour visiter encore une fois le malade, descendît l'escalier et dît d'un ton joyeux:
--Soyez tranquille, femme, la maladie n'aura pas de suites fâcheuses; mais, pour le moment, pas la moindre nourriture et le repos le plus absolu. --Ne pleure pas, mon garçon, ton père guérira, n'en doute pas.
Cette certitude leur donna à tous du courage et de l'espoir; et dès lors leur chagrin et leur anxiété diminuèrent.
Bavon et sa petite sœur allaient à l'école, comme par le passé. Godelive travaillait comme une véritable servante; elle arrivait chez madame Damhout de très-bon matin, balayait et arrangeait la chambre, allait chercher l'eau, versait le café et faisait toutes les commissions, de telle sorte que la pauvre femme pouvait consacrer à la couture, son seul gagne-pain, les heures qu'elle ne passait pas auprès du lit de son mari.
En cela surtout la présence de Godelive était un bienfait pour les Damhout; mais, malgré le salaire de l'aiguille, les privations se faisaient vivement sentir, et la pauvre Christine luttait contre une misère croissante. La maladie de son mari lui occasionnait des dépenses extraordinaires; elle avait déjà même en secret engagé ses boucles d'oreilles et autres petits bijoux. Que serait-il arrivé si elle n'avait pas eu le temps de travailler du tout!
Godelive comprenait comment elle pouvait se rendre le plus utile. Elle travaillait avec une persévérance étonnante, et, lorsqu'elle ne savait plus que faire, elle prenait le fil et l'aiguille et aidait à coudre le plus gros ouvrage.
En quelques jours, l'état d'Adrien Damhout s'était sensiblement amélioré, mais sa guérison complète avançait très-lentement. En effet, après le premier jour, le docteur l'avait saigné deux fois; en outre, il lui avait défendu de prendre la moindre nourriture. Rien d'étonnant donc que le pauvre homme devînt bientôt aussi maigre qu'un squelette, et si faible qu'il pouvait à peine parler.
Aussitôt que son état permit qu'on lui tînt compagnie, madame Damhout et Godelive allèrent coudre auprès de son lit, l'encouragèrent et le consolèrent par toutes sortes de tendres paroles. C'était aussi auprès du lit de son père que Bavon restait une partie de la soirée.
Il se passait quelque chose d'étrange dans le jeune garçon. Il était sombre et découragé; les autres, certains que le malade guérirait, montraient de la joie et souriaient à des temps meilleurs; mais aucun sourire n'entrouvrit plus les lèvres de Bavon. On eût dit que quelque chose lui pesait sur le cœur.
Cette disposition d'esprit ne faisait qu'augmenter et se changeait en une sorte de dépit secret, quand sa mère, au lieu d'aller se coucher, continuait à travailler seule jusque très-avant dans la nuit.
Souvent elle lui disait qu'elle ne pouvait faire autrement; que, puisque le père ne pouvait pas travailler, elle devait tâcher de gagner quelque chose pour lutter contre le besoin.
Le jeune garçon ne répondait pas, mais allait se coucher mécontent et murmurant.
Quelques jours plus tard, Bavon avait retrouvé sa gaieté. C'était lui, maintenant, qui donnait du courage aux autres. Comme depuis peu il allait à l'école beaucoup plus tôt que de coutume, on supposait qu'il avait réussi dans les concours pour les prix, et il ne démentait pas ces suppositions. Chacun se réjouissait donc avec lui de son triomphe probable.
Lorsque Adrien Damhout fut tout à fait hors de danger, le docteur jugea qu'il était temps de restaurer graduellement ses forces. Un lundi donc, il dit à madame Damhout qu'elle devait préparer un bon bouillon de bœuf, et en faire boire de temps en temps une tasse à son mari.
Grands furent le chagrin et la honte de la bonne femme. Elle était en arrière de deux mois de loyer; elle avait donné tout entier au boulanger son salaire de la semaine, pour obtenir encore un peu de crédit. Il n'y avait plus rien dans la maison qui eût assez de valeur pour être mis en gage. Et voilà qu'il fallait de la viande, de bonne viande de bœuf, pour rendre des forces à son mari. Comment se procurer cette viande sans argent? Elle pensa au bureau de bienfaisance; elle songea à implorer la charité de quelque personne riche; mais ces moyens lui inspiraient de l'effroi, et la seule pensée d'aller demander une aumône la faisait trembler.
En faisant ces tristes réflexions, elle ouvrit machinalement le tiroir de la commode, où elle enfermait son argent au temps où elle avait de l'argent. Elle poussa un cri de surprise: depuis quinze jours, le tiroir était vide... et maintenant une pièce de cinq francs y étincelait à ses yeux.
Comment cette pièce était-elle venue là? Était-ce Dieu lui-même qui avait eu pitié de sa détresse?
Mais non, il ne pouvait pas être question de miracle.
Godelive? Mais Godelive n'avait pas d'argent, et ses parents étaient dans le plus affreux dénûment. On pouvait lire sur leur visage pâle et sur leurs joues creuses que la faim les rongeait. D'ailleurs, Lina Wildenslag ne cachait pas qu'ils restaient souvent des journées entières sans manger. Et madame Damhout lui avait même fait accepter quelques sous pour le salaire de la petite Godelive. Sans doute, en toute autre circonstance, Lina eût refusé; mais elle avait dit, les larmes aux yeux, que la misère la forçait d'oublier qu'elle avait un cœur.
D'où pouvait donc venir cette pièce de cinq francs?
Madame Damhout, sans chercher plus longtemps une explication qu'elle ne pouvait trouver, se dit à elle-même:
--Quel que soit notre bienfaiteur inconnu, que Dieu le bénisse! Ah! quelle bonne soupe je vais pouvoir faire! Et, si quelque chose peut guérir mon pauvre mari, ce sera bien certainement ce secours, qui nous arrive d'une façon si généreuse et si mystérieuse à la fois.
Bientôt après, le bouillon chauffait sur le poêle; toute la maison était remplie d'une odeur appétissante, et le malade, dans son lit, se réjouissait du régal qui lui était annoncé.
Madame Damhout raconta à son mari et à Godelive l'apparition de cette pièce de cinq francs qui n'avait jamais été dans sa commode, et qui y était sans doute tombée du ciel. On ne parla que de cela toute la soirée; personne ne put rien lui apprendre qui l'aidât à découvrir quel était le bienfaiteur inconnu. Bavon se creusa également la cervelle; il ne trouva rien.
Cependant, on reçut des nouvelles plus favorables concernant l'état politique de l'Europe; on disait que la paix ne serait pas troublée, et l'on annonçait que plusieurs fabriques allaient recommencer à travailler.
Le dimanche suivant, de très-bonne heure, pendant que Bavon était allé à la première messe, madame Damhout, voulant prendre quelques sous dans son tiroir pour acheter du café, vit dans un coin, rangées les unes à côté des autres en évidence, quatre pièces d'un franc.
Sa stupéfaction fut grande; elle considéra l'argent pendant quelques instants, ferma le tiroir et sortit lentement en secouant la tête.
Dans la boutique, pendant qu'on lui servait le café, l'épicier lui dit:
--Les temps sont durs, n'est-ce pas, madame Damhout? Espérons que cela changera bientôt. On dit qu'il y a de bonnes nouvelles de Paris et qu'on ne fera pas la guerre. Votre mari est bien, maintenant; Dieu soit loué! il sera guéri quand l'ouvrage reprendra. Mais je vous plains pour une chose, c'est que la nécessité vous ait obligée de retirer Bavon de l'école avant la distribution des prix. C'est dommage: le brave garçon aurait eu beaucoup d'honneur.
--Vous vous trompez: notre Bavon va toujours à l'école.
--Pas du tout; il a quitté l'école depuis plus de deux semaines.
--Mais vous vous trompez; ce n'est pas possible, s'écria madame Damhout avec un grand étonnement.
--Quoi! a-t-il cessé d'aller à l'école à votre insu? dit la boutiquière. Je l'ai appris d'un sous-maître qui était hier dans la boutique de mon frère le tailleur. Depuis quinze jours, on n'a plus vu votre Bavon à son école. Ces garçons, ces garçons! lors même qu'on leur mettrait une bride, ils s'écarteraient encore du bon chemin!
Madame Damhout quitta la boutique, elle avait le cœur brisé et devait se faire violence pour comprimer les larmes qui gonflaient sa poitrine oppressée. Bavon avait quitté l'école depuis si longtemps à l'insu de ses parents! Le pauvre garçon avait-il été en mauvaise compagnie? Était-il engagé dans une voie qui devait le conduire au mal et au vice? Mais cela lui paraissait impossible. Quel mystère y avait-il donc dans cette inexplicable conduite de son enfant? Un second malheur la frapperait-elle? L'instruction aurait-elle produit en lui de si mauvais fruits? Quelle désillusion! Quelle lourde responsabilité pour elle envers son mari!
Tandis qu'elle était en proie à cette cruelle incertitude, Godelive entra. La mère comprit qu'elle ne pouvait pas accuser son fils en présence de cette jeune fille; elle ne voulait pas non plus inquiéter son mari avant d'avoir reçu de Bavon lui-même l'explication de sa conduite.
Godelive remarqua bien que madame Damhout était triste et agitée, et, lorsqu'elle eut appris que le malade continuait à aller bien, elle ne sut plus que penser et n'osa pas s'informer davantage.
Il en fut de même de Bavon, qui, en revenant de l'église, trouva quelque chose de dur dans le regard de sa mère et voulut savoir d'elle ce qui l'attristait.
Sa mère ne fit que des réponses brèves et évasives jusqu'au moment où Godelive sortit à son tour pour aller à l'église. Alors, elle prit la main de son fils, le regarda d'un air sévère et solennel, le conduisit dans un coin de la chambre, loin de l'escalier, et lui demanda d'une voix tremblante:
--Bavon, est-il vrai que, depuis quinze jours, tu n'as plus été à l'école?
L'enfant rougit jusque derrière les oreilles et courba la tête.
--Parle, Bavon, ne me laisse pas dans un doute pénible. Est-ce vrai?
--C'est vrai, ma chère mère, répondit Bavon.
--Malheureux garçon! s'écria la mère; tu as quitté ton école depuis deux semaines. Je tremble, je n'ose pas te demander en quelle compagnie tu as passé ces dix jours. Ah! Bavon, moi qui croyais que tu m'aimais! Mon Dieu! il faut pourtant bien que je le sache, si terrible que ce soit. Parle, mon fils, dis, qu'as-tu fait pendant tout ce temps?
Bavon la regarda hardiment en face et répondit avec une sorte d'orgueil:
--Mère, je travaille dans une fabrique.
--Tu travailles dans une fabrique?
--Dans une fabrique de bougies, depuis quinze jours.
Une clarté soudaine se fit dans l'esprit de madame Damhout; ses yeux étincelèrent; elle étendit sa main tremblante vers la commode, et demanda:
--Cet argent, cette pièce de cinq francs, ces quatre francs?...
--C'est mon salaire, balbutia-t-il.
Christine, avec un cri de joie, jeta les bras autour du cou de son fils, le serra sur sa poitrine et mouilla son front de ses larmes.
L'enfant essaya de lui faire comprendre qu'il ne méritait pas une si grande récompense et qu'il n'avait fait que son devoir. Son seul regret était de n'avoir pas trouvé moyen de gagner davantage et d'épargner à sa pauvre mère la fatigue de travailler la nuit.
Lorsque l'émotion de la mère fut un peu calmée, elle attira son fils sur une chaise à côté d'elle, et lui demanda de raconter tout.
--Je vous voyais toujours, toujours travailler, toi et Godelive, répondit-il. Lorsque j'allais me coucher après avoir veillé avec toi jusque passé minuit, tu restais encore assise et tu continuais à coudre. Mon père était malade, le besoin se faisait sentir dans la maison. Moi seul, je ne faisais rien pour t'assister; ma conscience n'était pas tranquille, mon cœur me reprochait ma lâche oisiveté. Après quelques jours de honte et de désespoir, j'allai trouver l'instituteur en chef, mon maître, et lui dis, sans rien cacher, ce qui se passait dans notre maison, et comment j'avais résolu de quitter l'école pour chercher un peu d'ouvrage et pour aider dans leur misère mon pauvre père et ma bonne mère. Je lui dis également que, pendant quelque temps, je te cacherais ma résolution parce que j'étais convaincu que, si tu la connaissais, tu m'empêcherais de la mettre à exécution. Je croyais qu'il désapprouverait mon projet; mais non, il me serra les mains et loua beaucoup ce qu'il appelait mon courage et mon sentiment du devoir. Lorsqu'il comprit que je ne savais pas où chercher de l'ouvrage, il me promit d'en parler lui-même à quelques-unes de ses connaissances; et, dès l'après-midi, il m'avait trouvé une place dans une fabrique de bougies. Je n'avais pas autre chose à y faire qu'à lier les bougies en paquets, à les arranger dans des caisses de bois, et enfin à marquer quelques lettres et quelques chiffres sur ces caisses. Je gagnais soixante centimes par jour, et, à la fin de la semaine, on me donna encore une gratification parce qu'on était satisfait de mon travail. Oh! mère, cette pièce de cinq francs, premier fruit de mon travail, m'a rendu si heureux! Elle devait vous secourir et vous consoler dans votre détresse. Vous ne vous en êtes pas aperçue, mais, lorsque je vis mon pauvre père manger en souriant le bouillon fortifiant, et que je l'entendis prédire que cela le guérirait certainement, je suis descendu et je sais allé me cacher au bout de la ruelle, derrière un mur, pour laisser couler les larmes de joie qui gonflaient mon cœur. Le premier argent que j'avais gagné en travaillant allait aider à rendre la santé à mon père! Cette idée me comblait de bonheur... Ne me loue donc pas, mère chérie, je suis assez récompensé...
Madame Damhout, émue jusqu'au fond de l'âme, se leva et monta précipitamment à l'étage sans faire attention aux prières de Bavon, qui étendait les mains pour la retenir.
Peu après, la voix du père Damhout résonna avec force jusqu'au bas de l'escalier.
--Bavon! Bavon! criait-il; viens, viens.
Le jeune garçon ne pouvait résister à l'appel de son père; il monta en hésitant, et, comme il voyait deux bras tremblants étendus vers lui, il embrassa son père avec une joyeuse effusion.
Damhout remercia et loua son fils pour sa belle et courageuse action; sa plus grande joie était que Bavon fût devenu ouvrier de son propre mouvement. À la fin cependant, il exprima quelque regret, parce que son fils travaillait dans une fabrique de bougies; cela ne lui paraissait pas précisément le meilleur état.
À cette remarque, le jeune garçon répondit qu'avec l'intervention de l'instituteur en chef, il avait obtenu de l'ouvrage dans la filature de M. Verbeeck. Là, il éplucherait pendant quelque temps le coton et en séparerait les différentes qualités; puis il serait placé à la première machine, et ainsi de suite, pour s'exercer et avancer petit à petit.
Tout cela remplit de joie le père Damhout, car c'était en effet le meilleur moyen de faire son chemin dans une fabrique de coton. Bavon deviendrait un jour contre-maître, l'heureux père n'en doutait pas.
Lorsqu'on eut repris assez de calme pour parler de choses moins émouvantes, on décida que, dès le lendemain, Godelive retournerait à son atelier. En effet, Damhout n'avait plus besoin d'être gardé constamment, car, ce jour-là même, il pouvait se lever pendant quelques heures. Avec les quatre ou cinq francs par semaine que Bavon gagnait maintenant, il devenait possible d'attendre des jours meilleurs.
L'après-midi, pendant que Bavon était occupé à apprendre quelque chose à Godelive dans un livre, madame Damhout monta, s'assit auprès du lit de son mari, et dit d'un air triomphant:
--Eh bien, Damhout, crois-tu encore que l'instruction conduit les enfants d'ouvriers à l'orgueil et à la fainéantise? Quels enfants dans toute notre ruelle sont aussi aimants, aussi raisonnables et aussi bons que Bavon et Godelive? Et tout cela, c'est parce qu'ils sont instruits et qu'ils savent discerner ce qui est bon de ce qui est mauvais.
Les yeux de l'artisan se mouillèrent de larmes.
--Non, non, Christine, dit-il en saisissant la main de sa femme, ce n'est pas là la seule cause de leur bon caractère; c'est ton cœur, ton bon et noble cœur qui bat dans leur poitrine. Une mère comme toi, c'est la bénédiction de Dieu dans un ménage.
Au commencement de la semaine suivante, quelques fabriques se rouvrirent; mais, en attendant des nouvelles certaines touchant la paix européenne, elles ne reçurent qu'un nombre limité d'ouvriers.
Bavon travaillait dans la filature de M. Verbeeck; il portait maintenant ses plus mauvais habits, et, comme, à cause de la nature de son travail, il était constamment couvert de flocons de coton, il ne paraissait plus à beaucoup près aussi bien soigné que d'habitude. Cela donnait souvent sujet de rire à Godelive, quand elle revenait le soir de son ouvrage, et elle se moquait de lui en l'appelant arbre à coton. Mais lui, au lieu de s'en fâcher, ne faisait qu'en rire, et il était fier de servir à quelque chose et de pouvoir venir en aide à ses parents.
Malgré le besoin et la lente convalescence du père Damhout, tout le monde était heureux dans cette maison. Le cœur de la mère surtout était rempli d'un sentiment d'orgueil et de béatitude.
Le père Wildenslag et ses fils, quoiqu'ils allassent frapper à la porte de toutes les fabriques pour trouver de l'ouvrage, n'avaient pas réussi à en trouver. Ils s'étaient fait remarquer dans la dernière émeute par leur violence et leur fureur; et, comme maintenant les fabricants ne choisissaient que les meilleurs ouvriers, aucun d'eux ne voulut recevoir dans son établissement les fauteurs de la coalition contre les fabriques.
Il paraît qu'en France l'industrie avait repris plus vite et avec plus de puissance; car on vit arriver à Gand quelques envoyés chargés d'embaucher de bons ouvriers pour les villes du département du Nord.
Wildenslag et ses fils accueillirent avec joie cette occasion favorable d'échapper à la détresse et acceptèrent leurs conditions. On leur payerait leurs frais de voyage et ils gagneraient en France un salaire plus élevé qu'en Belgique.