Histoire de deux enfants d'ouvrier
Chapter 4
--Voyez-vous, voisine Damhout, nous autres pauvres gens, nous croyons que nous sommes bêtes et méchants, cela n'est pourtant pas vrai. Le bien est en nous, mais personne ne l'en a vu sortir. Si mes parents m'avaient mieux élevée et m'avaient envoyée à l'école, je serais devenue une autre femme; car maintenant, je le sens bien, je ne suis pas aussi bouchée que je le croyais moi-même. Ah! si c'était à refaire! Mais il est trop tard, voisine. Du moins, j'ai le bonheur de savoir que ma Godelive sera instruite. C'est un petit ange dans ma maison; et mon mari peut me faire peur tant qu'il voudra, je suis certaine que mon enfant ne me causera que de la joie aussi longtemps que je vivrai. Pour ce qui regarde ses frères et sœurs, grands et petits, il n'y a rien de bon à attendre d'eux: ils se regimbent contre moi, comme si j'étais née pour être leur esclave. J'ai fait tout au monde pour obtenir que les plus petits aillent aussi à l'école; mais Wildenslag saute au plafond de colère dès que j'en parle.
Peut-être la satisfaction de madame Wildenslag avait-elle encore une autre cause. Elle était allée à l'école de Godelive; les sœurs l'avaient reçue avec une grande politesse et avec une joie visible, l'avaient félicitée des progrès surprenants de son enfant et de la résolution qu'elle avait prise, elle, pauvre femme d'ouvrier, d'envoyer son enfant à l'école; mais ce qui la flattait surtout, c'est que les sœurs l'avaient invitée à prendre le café avec elles.
Naturellement un tel honneur et de tels éloges lui avaient tourné la tête, et elle était sortie de chez les sœurs avec le ferme dessein de laisser Godelive chez elles aussi longtemps que possible.
Il s'ensuivit qu'après les deux ans écoulés, elle imagina mille moyens détournés et résista même ouvertement à son mari, pour que Godelive pût aller à l'école quelques mois de plus.
Cependant, tout n'était pas plaisir dans la vie de Godelive. Ses frères et sœurs, dont trois déjà travaillaient dans la fabrique, avaient conçu une espèce de haine contre elle. Cela leur paraissait une criante injustice que Godelive, sans apporter de l'argent dans la maison, pût vivre à ne rien faire. Certes, c'était une injustice des parents de ne pas avoir fait instruire tous leurs enfants; mais ceux-ci ne le comprenaient pas de la sorte. Ils croyaient devoir se venger sur Godelive seule. Ils l'appelaient ironiquement _mamselle_, la traitaient de fainéante et de pique-assiette, la malmenaient, déchiraient ou souillaient ses livres et paraissaient avoir fait un complot pour tourmenter la pauvre enfant.
Godelive supportait tout avec une patience angélique; seulement, quand on salissait ses livres et ses cahiers, elle pleurait en silence, parce qu'elle craignait d'être grondée par les sœurs.
Chaque jour, dès le souper fini, elle allait avec ses livres à la maison de la femme Damhout. Là, elle lisait et écrivait à côté de Bavon, elle recevait ses leçons et ses corrections avec une amitié reconnaissante; puis ils jouaient quelques instants; mais, le plus souvent, elle causait avec son jeune ami de ce qu'ils se proposaient de faire par la suite, et de ce qu'ils attendaient l'un et l'autre de l'avenir.
Madame Damhout travaillait sans relâche à confectionner des blouses ou d'autres vêtements de toile. Comme, depuis peu, sa fille aînée allait également à l'école, elle devait tâcher de gagner un peu plus d'argent, pour que son mari ne s'aperçût pas que l'instruction des enfants, quoique gratuite, exigeait cependant quelques sacrifices.
Souvent, lorsque Adrien Damhout s'était trouvé en compagnie de Jean Wildenslag, il revenait à la maison avec un visage sombre, et alors il lui échappait des remarques peu agréables qui laissaient percer l'inquiétude qu'il conservait touchant l'éducation que sa femme donnait à ses enfants.
Peut-être la pauvre mère, elle-même, n'était-elle pas exempte de crainte ni d'incertitude, car elle ne cessait de louer devant Bavon et Godelive, sous toutes les formes et en toutes circonstances, l'amour et la reconnaissance des enfants envers leurs parents comme le plus saint des devoirs.
Comme si, par une inspiration secrète, elle sentait que l'instruction seule ne suffit point, elle déposait avec la plus touchante et la plus tendre sollicitude, dans les cœurs de Bavon et de Godelive, les germes des plus pures vertus et le plus profond sentiment du devoir.
Depuis des années, elle était habituée à la présence de la petite Godelive; elle trouvait son bonheur dans l'amitié des deux enfants l'un pour l'autre et dans leur application studieuse. Elle considérait, pour ainsi dire, la bonne petite fille comme sa propre enfant. N'était-ce pas grâce à elle que Godelive allait à l'école, et ce bienfait ne lui donnait-il pas le droit de l'aimer comme sa fille?
Godelive la récompensait de son amour, non-seulement par une vive gratitude, mais aussi par un sentiment d'estime et de respect qu'elle reportait même sur Bavon; car, quoiqu'elle vécût à ses côtés comme sa sœur et son égale, il restait à ses yeux un être supérieur, qui lui accordait son amitié et sa noble protection dont elle n'était pas digne.
Enfin, lorsque Godelive eut fréquenté l'école pendant trois ans, sa mère ne put pas résister plus longtemps à son mari, et il fut résolu qu'au commencement de la semaine suivante, la jeune fille quitterait l'institution des sœurs.
Wildenslag avait l'intention de l'envoyer immédiatement à la fabrique, où elle gagnerait tout de suite quelques sous par jour, tandis qu'en lui apprenant un métier, il se passerait au moins deux années avant qu'elle rapportât à la maison plus de deux sous par semaine. Le résultat le plus clair à ses yeux de cette perte d'argent, c'était un verre de bière de moins pour lui et un plat de viande de moins sur la table. Il était blessé d'ailleurs par l'idée de voir sa fille faire un métier de demoiselle et n'être pas ouvrière de fabrique comme ses parents.
Cependant, sur ce point, il ne put avoir raison. Dans l'esprit de sa femme, l'avenir de Godelive était tout tracé, comme la mère de Bavon le lui avait montré; elle deviendrait couturière, fille de boutique et enfin maîtresse. Il n'y avait rien à y faire, et son mari pouvait gronder et pester tant qu'il voudrait.
Lorsque Godelîve apporta à Bavon cette nouvelle inattendue et lui annonça qu'elle allait quitter l'école, la première impression fut la stupeur, suivie d'une douleur muette. Les enfants ne voyaient aucun moyen de s'y opposer, et se résignaient; mais leurs yeux, quand leurs regards se rencontraient, parlaient avec éloquence, et, de temps en temps, un gros soupir soulevait la poitrine de Godelive. Elle était si bien chez les sœurs! On l'aimait tant, et elle portait une si vive affection, à ses maîtresses! Dire un éternel adieu à ses bienfaitrices lui paraissait dur et cruel. Mais il le fallait bien; elle était pauvre et devait apprendre un métier; elle le savait bien.
Madame Damhout dit à sa voisine qu'elle ne pouvait pas se dispenser d'aller prévenir les sœurs de sa résolution, et, par la même occasion, de les remercier mille fois du fond du cœur de leur bonté.
Comme Lina avait été accueillie dans l'institution avec une cordialité toute particulière, elle suivit le conseil de sa voisine.
Celles qui parurent le plus surprises et le plus affligées de cette nouvelle inattendue, ce furent les sœurs.
Godelive était une élève dont elles étaient fières, mais toutes lui portaient une affection particulière à cause de sa bonne conduite et de son zèle, et plus encore, peut-être, à cause de sa touchante reconnaissance. D'ailleurs, depuis quelques mois, Godelive leur avait déjà été utile pour apprendre à lire aux plus petites filles.
Après que les sœurs eurent entendu les raisons de madame Wildenslag, elles rapprochèrent leurs têtes et se parlèrent quelques instants à voix basse.
Alors, la plus âgée dit:
--Madame, cela nous ferait de la peine, de perdre sitôt notre meilleure élève. Nous étions fières d'elle, et nous aurions désiré la garder encore un an, pour montrer de quoi nous sommes capables quand nos leçons tombent sur une terre fertile. Ne pourriez-vous pas la laisser encore un peu dans notre école?
--Impossible, mes sœurs, répondit madame Wildenslag avec un soupir. Je le voudrais bien aussi, puisque je n'ai qu'un seul enfant qui ait pu aller à l'école, je voudrais la laisser s'instruire aussi longtemps qu'elle le pourrait; mais il n'y a pas moyen de persuader mon mari. Nous ne pouvons pas vivre ainsi. Les enfants coûtent de l'argent; je n'en ai pas moins que six, et, croyez-moi, ils nous mangent littéralement la laine sur le dos. Si les enfants ne pouvaient pas gagner leur vie dès qu'ils sont grands, les gens de notre classe seraient tous sur la liste des pauvres.
--Et quand croyez-vous que Godelive, en apprenant l'état de couturière, puisse commencer à gagner sa nourriture?
--Pas bien vite, mes sœurs, je le sais; peut-être dans deux ans, petit à petit.
--Eh bien, nous voulons vous faire une bonne proposition. Laissez Godelive continuer à fréquenter l'école. Elle dînera et elle soupera ici, et même elle y déjeûnera, si vous voulez. Nous mettrons tous nos soins à lui apprendre à bien coudre, et, dès qu'elle aura treize ou quatorze ans et qu'elle sera bien instruite, nous la placerons nous-mêmes dans un atelier, chez une maîtresse qui la protégera et la fera avancer. Elle regagnera ainsi amplement le temps perdu. Cette proposition vous plaît-elle?
--Ah! chères sœurs, que vous êtes bonnes pour ma pauvre enfant! s'écria la mère les larmes aux yeux. Que Dieu vous récompense de votre bienfaisance! Oui, oui, certes, j'accepte de tout mon cœur votre offre généreuse.
C'est ainsi que Godelive, malgré les résistances de son père, resta à l'école des sœurs.
Pour ce qui regarde Bavon, il se distinguait entre tous ses condisciples de l'école communale, il était beaucoup plus avancé que Godelive; il avait une belle écriture, il était très-exercé dans le calcul, et même il avait déjà fait quelques progrès dans la langue française. Ses maîtres prenaient plaisir à voir son application et la vivacité de son intelligence, et étaient fiers de ses progrès rapides.
Comme ses parents le destinaient au métier de mécanicien ou de charpentier, il suivait depuis cinq ou six mois les leçons de l'académie de dessin, et tout faisait supposer qu'il irait également très-loin dans cette nouvelle branche.
Avec toutes ses occupations, et bien qu'il ne rentrât à la maison qu'à huit heures du soir, il trouvait encore le temps d'aider Godelive, en jouant, dans ses premières études de la langue française qu'elle avait commencé à apprendre à l'école.
Une année entière s'écoula ainsi, sans qu'aucune contrariété vînt troubler le bonheur tranquille de madame Damhout et des deux enfants. Un seul événement (si le mot événement peut s'appliquer à si peu de chose) était de nature à se graver dans leur souvenir.
Bavon avait montré depuis quelque temps un singulier penchant à la solitude. Deux fois, quand, le dimanche, ses parents avaient voulu le prendre avec eux à la promenade, comme d'habitude, il était resté seul à la maison, sous prétexte qu'il avait beaucoup de besogne à achever. Sa mère l'avait surpris un jour lui cachant quelque chose avec une précipitation inquiète.
Qu'est-ce donc qui pouvait tant l'occuper? Il ne voulait pas le dire; il évitait toute explication à ce sujet, et madame Damhout n'était pas sans inquiétude, quoiqu'elle ne sût pas au juste ce qu'elle craignait.
Un certain soir, Bavon, revenant de l'école, parut entièrement joyeux. Il courait d'un bout à l'autre de la chambre avec une impatience visible en répétant:
--Godelive n'est-elle pas encore venue? Où donc reste-t-elle? Si elle ne venait pas ce soir!
Et, comme madame Damhout lui demandait ce qui le préoccupait ainsi, il répondit en riant:
--Tu le verras tantôt, chère mère, et tu sauras alors ce que je te cachais. Ah! ah! voilà Godelive! s'écria-t-il.
La jeune fille le considéra avec étonnement et regarda autour d'elle pour deviner ce qui le rendait si joyeux.
--Quel jour du mois sommes-nous? lui demanda-t-il.
--Je n'en sais rien, balbutia-t-elle. Nous sommes dans le mois de juillet.
--Eh bien, consulte cet almanach, le 6 du mois, quelle sainte est-ce?
--Sainte Godelive! dit la jeune fille avec surprise.
--Oui, Godelive, c'est ta fête, dit-il. Je vais te fêter, j'ai un cadeau pour toi. J'y ai travaillé en secret pendant tout un mois. Tu ne dois pas en rire, ni maman non plus. J'ai fait ce que j'ai pu.
Il ouvrit un grand cahier, en tira une feuille de papier, la posa sur la table et dit:
--Tiens, mère! tiens, Godelive! voilà mon cadeau!
Sur le papier, on voyait les figures de deux enfants peintes au lavis, un jeune garçon et une jeune fille, la main dans la main et tenant chacun, dans celle qui restait libre, un livre ouvert. Tout autour on avait peint un bord tricolore, et ces couleurs variées lui donnaient un grand éclat. Sans doute, Bavon s'était efforcé de faire son propre portrait et celui de Godelive. Les vêtements ressemblaient à peu près; mais l'ensemble était une œuvre si grossière et si imparfaite, qu'il eût été difficile de deviner l'intention de l'auteur, s'il n'avait pas écrit au-dessous en grandes lettres: _Bavon et Godelive_. Surpris et presque triste, parce que la petite fille restait immobile et ne donnait pas des signes de joie, il dit d'un ton confus:
--Oui, Godelive, ce n'est pas bien fait, je le sais bien. Je l'ai fait pour rire; c'est un souvenir du temps où nous apprenions à lire ensemble.
Godelive pencha la tête et commença à pleurer en silence; les larmes tombaient de ses yeux comme des perles.
--Qu'est-ce que cela? murmura le jeune garçon avec étonnement. Pourquoi pleures-tu?
--Je n'en sais rien, répondit-elle. Parce que tu es si bon pour moi!
--Allons, allons, ce n'est qu'un jeu, dit Bavon. Si j'avais su que la petite image dût te faire pleurer, je l'aurais déchirée en mille morceaux.
--Oh! la déchirer! s'écria Godelive avec frayeur. Ne fais pas cela! Donne-la-moi, s'il te plaît.
--Mais c'est pour toi que je l'ai faite, Godelive.
--Merci, Bavon; je conserverai précieusement le souvenir de ton amitié.
Elle prit le papier, et, comme si elle craignait encore que l'image ne lui fût enlevée, elle s'élança hors de la maison en disant qu'elle voulait la montrer à sa mère.
V
Enfin le temps était venu où Bavon allait quitter l'école pour être placé comme apprenti dans un atelier de mécanicien. Il avait plus de quatorze ans et son éducation était terminée.
Lorsque l'instituteur en chef fut informé de cette résolution, il vint lui-même dans la demeure de Damhout pour conseiller aux parents de son élève de laisser leur fils aller encore à l'école, du moins jusqu'à la prochaine distribution des prix. Il ne doutait pas que Bavon ne remportât tous les premiers prix de la première division. Sortir premier de l'école serait pour lui un grand honneur, et pourrait être plus tard un titre à la protection. L'instituteur en chef aimait beaucoup Bavon à cause de son bon cœur et de son esprit vif, et il ne cacha pas aux parents qu'il tenait à voir obtenir par son élève préféré l'honneur et la gloire d'un triomphe.
Il fut, par conséquent, décidé que Bavon resterait à l'école.
Depuis un mois, Godelive avait été placée chez une bonne couturière par ses institutrices. Comme protégée des sœurs, elle gagnait dès le commencement un franc par semaine. À cause de l'exiguïté de ce salaire, Wildenslag reprochait souvent à sa femme sa sottise et tâchait d'obtenir d'elle que Godelive allât à la fabrique. Là, les enfants ne doivent pas passer de longues années en apprentissage, et ils y gagnent immédiatement beaucoup plus d'argent que dans tout autre métier. Néanmoins, quoiqu'il ne cessât de manifester son opinion enracinée à ce sujet, sa femme ne voulait pas en entendre parler.
Le soir, après les heures de travail, Godelive venait chez madame Damhout. Elle avait trop à souffrir de ses frères et sœurs à la maison, et sa mère, elle-même, l'engageait à chercher la paix et le plaisir tranquille qu'elle ne pouvait trouver chez elle.
Par habitude et par affection, elle prenait encore part aux leçons de Bavon, en se réjouissant avec lui de l'honneur et du bonheur qui l'attendaient à la prochaine distribution des prix.
Il survint des événements inattendus qui mirent l'industrie gantoise, et par conséquent aussi les ouvriers, à de grandes épreuves. Beaucoup de questions soulevées par la révolution de juillet en France, et par les journées de septembre en Belgique, étaient restées indécises. Les négociations entre les puissances n'ayant pu amener une solution, quelques-unes menacèrent de faire valoir leurs droits par les armes. Tous les peuples, dans la crainte d'une guerre européenne, rassemblèrent avec grande hâte leurs forces militaires. Cela éveilla une panique générale, dont le commerce et l'industrie devinrent, comme d'habitude, les premières victimes. La surabondance des approvisionnements d'étoffe dans les magasins, quelques grandes banqueroutes à Londres et à Paris, l'augmentation du coton brut, résultant de la prévision d'une interruption dans les transports maritimes, tout cela eut pour effet que les fabricants ne pouvaient faire travailler qu'avec perte, et que la plupart fermèrent leur fabrique.
À Gand seul, vingt mille ouvriers furent sans ouvrage. Comme l'artisan, même lorsqu'il gagne beaucoup d'argent et n'a pas d'enfants, ne pense ordinairement pas au lendemain, tous ces malheureux tombèrent tout à coup du bien-être dans la plus profonde misère. Au commencement, ils trouvèrent encore quelque chose à crédit chez les boutiquiers et les boulangers; mais, au bout de quinze jours, cette ressource était épuisée, et alors la faim et la véritable détresse vinrent assaillir ces milliers d'ouvriers avec femme et enfants. On les voyait stationner en groupes nombreux sur les places ou errer dans les rues, le visage pâle et le regard éteint, murmurant et menaçant, et paraissant prêts à sortir de l'extrême misère par la violence.
Émus de pitié ou espérant que cette situation grave ne se prolongerait pas, quelques fabricants offrirent à leurs ouvriers de travailler avec une certaine réduction de salaire, et, de cette façon, plus de moitié des établissements industriels se rouvrirent.
Mais un grand nombre de fileurs et de tisserands rejetèrent avec indignation les conditions posées et reprochèrent aux fabricants de vouloir, par égoïsme, profiter des circonstances pour abaisser le salaire du travail. Après s'être excités pendant deux ou trois jours, égarés par l'ignorance et par la faim, ils coururent en bandes furieuses vers les fabriques ouvertes et essayèrent par la violence de les réduire à l'inactivité. Ils maltraitèrent leurs camarades, qui, pour rapporter du pain à leurs femmes et à leurs enfants, avaient accepté la réduction; ils endommagèrent les bâtiments et les métiers, et se livrèrent à des actes de violence qui nécessitèrent l'intervention de la force armée. Ces scènes de désordre inspirèrent aux fabricants une grande frayeur et un profond regret; les fabriques se fermèrent de nouveau et des milliers de ménages d'ouvriers furent plongés dans une affreuse misère.
C'était surtout dans la demeure de Wildenslag qu'on ressentait le besoin et les privations, car il y avait beaucoup d'enfants, et l'on avait l'habitude de dépenser au jour le jour, sans prévoyance de l'avenir, tout ce que l'on gagnait.
Madame Wildenslag avait une vie amère et cruelle. Tout le chagrin et toute la mauvaise humeur de son mari et de ses enfants retombaient sur elle, et elle n'entendait toute la journée que des reproches et des injures, comme si elle était l'esclave destinée à supporter dans le ménage le mécontentement de tous les autres.
Godelive, qui avait aussi sa part dans les brutalités de ses frères et sœurs, était l'unique consolation qui restât à sa mère; car cette enfant, du moins, la chérissait et versait des larmes d'amour et de pitié sur sa poitrine, lorsque les autres l'avaient injuriée et maltraitée.
Dans la demeure des Damhout, la misère ne se fit pas sentir si vite. Les boutiquiers avaient plus de confiance en eux et leur donnèrent un plus long crédit, parce qu'ils avaient la réputation de gens économes. D'ailleurs, madame Damhout, à qui la couture ne faisait pas défaut, travaillait dès l'aube du jour jusqu'à onze heures du soir sans relâche. Peut-être la vaillante femme avait-elle un petit magot. Son zèle, son désir d'empêcher que son mari eût jamais à se plaindre de l'instruction donnée aux enfants, permettait de supposer qu'elle avait mis quelque chose de côté pour les nécessités imprévues. Au commencement du mois, rien ne manquait dans son ménage; elle invitait même souvent la pauvre Godelive, qui avait peut-être faim, à venir souper chez elle. Mais, chaque fois, la jeune fille rougissait en recevant cette invitation et refusait en tremblant, comme si la pensée de recevoir une aumône dans cette maison, la frappait de honte et d'effroi.
Les ouvriers affamés continuaient à errer dans les rues de Gand. Habitués dès l'enfance à une seule espèce de travail et à un mouvement uniforme et limité, ils étaient incapables de recourir à un autre labeur. L'idée ne leur en vint même pas, et ils se seraient plutôt laissés mourir de faim avec toute leur famille que de chercher une ressource provisoire dans une autre occupation.
La longue durée de l'interruption du travail finit par faire sentir aussi le besoin à la famille Damhout. En effet, ce que la femme pouvait gagner par son travail opiniâtre de couture ne pouvait pas suffire pour payer le loyer et la nourriture de cinq personnes, et dans les boutiques on commençait à faire des difficultés pour accorder un plus long crédit.
Soutenu par le courage de sa femme, qui, comme il le disait lui-même, travaillait à s'user les doigts, Damhout s'efforçait de trouver du travail en ville pour gagner quelque chose. La première semaine, il n'y réussit pas, car la crainte de la guerre avait paralysé plus d'une industrie, et il y avait des centaines de malheureux qui cherchaient de l'ouvrage et du pain. Enfin cependant, et quoiqu'il lui en coûtât, il accepta avec quelques autres de curer et d'approfondir un fossé bourbeux.
Sa femme s'attrista profondément de le voir entreprendre un pareil ouvrage et essaya de lui persuader qu'il devait l'abandonner, en lui disant qu'ils trouveraient bien moyen de vivoter jusqu'à ce qu'il eût trouvé quelque chose de mieux. Mais le mari, qui était désespéré de son oisiveté et ne voulait pas laisser peser plus longtemps sur son excellente femme les charges du ménage, lui résista et commença dès le lendemain l'ouvrage si mauvais pour lui.
Il le soutint pendant la première semaine; à la vérité, il était triste au fond du cœur, et tous ses membres étaient comme rompus; mais il n'en laissait rien voir, et, devant sa femme et ses enfants, il se montrait de bonne humeur.
Une après-midi cependant, il revint au logis, se laissa tomber sans force sur une chaise et dit que la fièvre froide s'était emparée de lui. Il était très-pâle en effet, et, de temps à autre, un frisson violent parcourait ses membres. Une expression de frayeur secrète, une altération de son visage qui ne présageait rien de bon, firent craindre à madame Damhout que son mari ne fût atteint d'une grave et dangereuse maladie. Elle comprima ses larmes pour ne pas l'inquiéter, l'obligea à aller se coucher et lui prépara de la tisane, en le consolant par l'espoir d'une guérison rapide.
Mais l'état d'Adrien Damhout empirait à chaque instant; il avait un grand mal de tête, toussait avec un bruit sourd et se plaignait d'un violent point de côté.