Histoire de deux enfants d'ouvrier
Chapter 3
--L'orgueil? s'écria la femme indignée. Crois-tu donc que le bonheur de mes enfants m'effraye? Je ne devrais pas avoir de cœur. Ah! peut-être ne me comprendras-tu pas, mais je te dis, Damhout, que, si plus tard nos enfants pouvaient abaisser leurs regards vers moi, je remercierais Dieu de les avoir élevés dans le monde. Ne secoue pas la tête. Si, au prix de ma vie, je pouvais faire de Bavon un roi ou un empereur, je mourrais de joie devant le trône de mon enfant!
Elle était très-émue et semblait trembler; il y avait quelque chose d'inexprimable dans son maintien et dans son regard; le sentiment maternel avait rendu cette humble femme imposante et belle.
Adrien Damhout subit l'influence de ses paroles enthousiastes; il courba la tête comme vaincu, et se tut un moment. Puis il reprit:
--Au fond, tu as peut-être raison, Christine; mais réfléchis avec calme. Maintenant, cela ne va pas mal, il y a beaucoup d'ouvrage et de bon ouvrage. Nos autres enfants sont encore petits. Plus tard, tu voudras peut-être aussi que les filles aillent également à l'école?
La femme fit un signe affirmatif.
--Pourrons-nous bien continuer, sans aucun secours de nos enfants, à supporter cette charge? Cela me paraît impossible.
--Je travaillerai un peu plus, Adrien.
--Toujours travailler comme des esclaves, se sacrifier entièrement pendant toute sa vie!
--Ah! c'est seulement alors que je sens que je suis mère, quand je sais que je me sacrifie pour le bonheur de mes enfants.
--Bon! mais, si un jour l'ouvrage venait à manquer pour longtemps; si l'un de nous devenait sérieusement malade, que ferions-nous alors?
--Alors, Adrien, nous nous arrangerions suivant la volonté de Dieu. Nous ne pouvons faire l'impossible.
--Et s'il devenait nécessaire que Bavon gagnât quelque argent, le laisserais-tu aller à la fabrique?
--Pourquoi pas si le besoin l'exige?
--Et à quoi lui servirait alors l'instruction?
--À quoi elle lui servirait? Comment peut-tu demander cela, Adrien? Il serait du moins un homme, un excellent ouvrier, propre à tout, et, avec un peu de chance, il serait certain de devenir contre-maître.
--Vois-tu, Christine, dit l'homme avec une certaine satisfaction, dès que tu me dis que tu n'es point opposée à ce que Bavon devienne un artisan, je suis tranquille.
--Jamais, Adrien, je n'ai eu d'autre idée; mais, si c'est son sort de faire son chemin dans le monde, je n'empêcherai pas son bonheur par égoïsme.
Après un moment de silence, elle reprit avec une douce amitié:
--Cher homme, ne nous tourmentons pas de tout cela. Pourquoi nous attristerions-nous par une crainte prématurée, tant que nous nous portons bien et que nous ne manquons de rien? Si l'adversité nous frappe, nous nous arrangerons selon la nécessité. Dans tous les cas, quoi qu'il arrive, si nos enfants savent lire et écrire, nous leur laisserons un précieux héritage, bien que nous ne soyons que de pauvres ouvriers. Ceux qui te blâment ne peuvent pas en dire autant. Mets la main sur ta conscience, Adrien, et sens si tu n'es pas fier et heureux de te dire que, devant Dieu et devant les hommes, tu remplis ton devoir de père. Sois content et n'écoute plus les mauvais conseils de gens ignorants. Viens, mon ami, je prendrai Bavon dans mes bras. Allons nous coucher.
Et Adrien Damhout prit la lampe et éclaira sa femme, qui montait derrière lui l'escalier avec son fils entre ses bras.
IV
Depuis que Bavon avait acquis la conviction qu'il pourrait apprendre à lire à Godelive, il n'avait pas laissé passer un seul jour sans l'exercer à épeler pendant plusieurs heures. Il y avait quelque chose de surprenant dans la persistance et le zèle du jeune garçon. Quelquefois il fatiguait tellement sa petite amie, que sa tête s'embrouillait et qu'elle demandait grâce.
Outre la bonté du cœur qui portait Bavon à faire participer Godelive aux bienfaits de l'instruction que sa mère lui avait fait envisager comme un véritable trésor pour l'enfant d'un ouvrier, il avait une raison spéciale qui le pressait. Il savait que, dès que cela serait possible, sa compagne de jeu serait obligée d'aller à la fabrique; et il craignait qu'alors elle n'eût plus le temps d'apprendre; peut-être même ne pourraient-ils plus jouer que très-rarement ensemble.
En effet, le père Wildenslag était ennemi de l'instruction. Dans son opinion (qui, hélas! est partagée par beaucoup d'ouvriers ignorants), les enfants ne sont mis au monde que pour procurer à leurs parents un avantage pécuniaire, et tout sacrifier pour eux est une sottise, dès qu'il y a moyen de s'y soustraire. Quoiqu'il aimât sa petite Godelive plus que ses autres enfants, il n'aimait pas à la voir assise dans la maison avec un livre sur ses genoux et ressembler à une demoiselle par sa propreté et ses manières choisies. C'était, d'après lui, un mauvais exemple dans un ménage où chacun était destiné à travailler sans relâche depuis le berceau jusqu'à la tombe, sans espoir d'un sort meilleur.
Godelive était trop jeune et trop faible pour aller déjà à la fabrique; mais il y avait dans le voisinage une maison où l'on apprenait aux petites filles à faire de la dentelle. Elle pourrait y gagner chaque jour quelques sous, et ce serait autant de plus dans le ménage. D'ailleurs, elle comprendrait qu'elle était née pour travailler comme les autres, et la paresse, _la demoisellerie_, comme il disait, n'aurait pas le temps de grandir en elle. Plus d'une fois, il avait parlé de ses intentions avec sa femme; mais madame Wildenslag l'avait toujours décidé à en retarder l'exécution en lui faisant comprendre que Godelive était encore faible et souffrante.
Cependant, ce motif lui fit défaut au bout de quelques mois, car Godelive paraissait devenir mieux portante, et elle s'était sensiblement fortifiée en peu de temps.
Une après-midi, la décision lui fut signifiée et on lui dit qu'elle irait le lendemain, à six heures, à la fabrique de dentelles.
La jeune fille s'y serait soumise sans le moindre chagrin, car elle ne savait pas ce qui l'attendait dans cette nouvelle condition; mais le père lui fit comprendre le plus mauvais côté de son sort, lorsqu'il lui dit:
--Alors, Godelive, c'en est fini d'apprendre à lire. Tu en sais déjà trop pour une pauvre fille d'artisan. Tâche de l'oublier; sinon, tu pourrais plus tard concevoir des pensées qui te conduiraient sur une fausse route. Plus de livres dans la maison: ne songe qu'à travailler.
Godelive sortit silencieusement de la maison et resta à la porte la tête courbée. Longtemps elle médita. Elle ne pourrait plus apprendre à lire! Cette pensée lui arracha des larmes et elle se dirigea lentement et comme égarée vers la demeure de madame Damhout.
Elle parut dans la chambre son tablier devant les yeux. Adrien Damhout était déjà parti pour sa fabrique; mais, comme c'était jeudi, jour de congé, Bavon était encore assis à table à côté de sa mère.
Le petit garçon sauta de sa chaise, prit la jeune fille par la main et lui demanda:
--Godelive, tu pleures! Qui t'a fait du mal?
Mais Godelive se mit à pleurer plus fort; elle paraissait inconsolable.
--Eh bien, Godelive, parle, que t'est-il arrivé? Ce ne doit pas être grave, dit madame Damhout.
--Ah! je ne peux plus apprendre à lire! soupira l'enfant.
--Comment? Pourquoi? Ça ne se peut! balbutia Bavon avec une expression d'incrédulité et en même temps de révolte.
--Non, je ne peux plus lire, plus jamais! Bavon, je sais déjà presque lire, et maintenant je dois faire des efforts pour l'oublier!
--Qui dit cela? s'écria le jeune garçon.
--C'est mon père qui le dit, et il n'y a rien à y faire, répondit Godelive avec tristesse.
--Ton père? reprit Bavon avec épouvante.
--Oui, et demain, à six heures, je dois aller à la fabrique de dentelles, et je ne peux plus jamais prendre un livre en main que mon père ne le voie. Dieu, que je suis malheureuse!
Elle recommença à pleurer de plus belle; les larmes ruisselaient entre ses doigts. Bavon, touché de compassion, laissa tomber sa tête sur la table et se mit également à pleurer.
Pendant quelque temps, madame Damhout fit des efforts pour consoler les deux enfants; mais elle n'y réussit pas. Pour leur donner un peu de courage, elle promit d'aller parler à madame Wildenslag, et exprima l'espoir qu'elle pourrait peut-être changer cette triste résolution.
Elle arrangea tout dans la chambre, puis elle dit à la petite fille:
--Es-tu bien sûre, Godelive, que tes parents aient décidé de te placer dans une fabrique de dentelles?
--Certes, madame Damhout, dès demain matin.
--Ils ne savent donc pas ce que c'est qu'une fabrique de dentelles?
--Je crois bien qu'ils le savent. Cela n'est rien, madame Damhout; je veux bien aller à la fabrique de dentelles, j'y ferai mon possible; mais ne plus pouvoir apprendre à lire, voilà ce qui m'attriste.
--Eh bien, reste ici; je vais chez ta mère. Ne pleure plus; peut-être reviendrai-je avec de bonnes nouvelles.
Quelques moments après, madame Damhout entra dans la demeure de Wildenslag.
--Bonjour, Christine; quel bonheur de vous voir ici! dit la mère de Godelive. Êtes-vous à la promenade? Cela ne vous arrive pas souvent. J'ai justement versé le café, parce que le feu était allumé! Nous allons en boire une excellente tasse ensemble... Et vous, là-bas, sales vauriens, hors d'ici jusqu'à ce que je vous appelle; sinon, il tombera des atouts sur vos épaules!... Maintenant, asseyez-vous, Christine, nous sommes seules et nous pouvons causer à notre aise.
--C'est pour causer avec vous que je suis venue, répondit madame Damhout en s'asseyant. Est-ce vrai que vous avez résolu de placer votre Godelive dans une fabrique de dentelles?
--C'est vrai, Christine. Je l'aurais laissée encore quelque temps à la maison: l'enfant n'est pas des plus fortes; mais mon mari ne cesse de gronder, et il a peut-être raison. On n'habitue jamais trop tôt les enfants au travail. Alors, ils apportent bientôt quelque chose dans le ménage. Vous faites une singulière mine, Christine. Cela vous étonne-t-il que nous envoyions notre Godelive à la fabrique de dentelles?
--Cela m'attriste.
--Pourquoi donc?
--Je m'en vais vous le dire, Lina, et, puisque vous êtes mère et que vous avez un bon cœur, vous me comprendrez, je l'espère du moins. Vous ne savez peut-être pas ce que c'est qu'une fabrique de dentelles? Je le sais, moi, j'y ai été une couple d'années clouée sur une chaise, et j'y aurais peut-être trouvé une mort prématurée, si feu mon parrain, que Dieu ait son âme! ne m'en avait fait retirer pour m'envoyer à l'école. Tenez, Hélène, dans une fabrique de dentelles les pauvres petites filles sont courbées, depuis le matin jusqu'au soir, sur un carreau de dentellière. On ne leur permet pas de prendre haleine un moment. Ne jamais lever les yeux, ne jamais bouger, toujours travailler, les membres courbés et la poitrine écrasée, cela rend les enfants pâles et maladifs. Un grand nombre en deviennent contrefaits, quelques-uns même bossus, et le pis, c'est qu'en leur enfonçant la poitrine petit à petit, on leur fait contracter les germes de la phthisie. Oh! si vous saviez, Lina, combien on enterre de jeunes femmes, qui ont reçu le coup de la mort dans les fabriques de dentelles!
--Ciel! vous m'effrayez! soupira madame Wildenslag. Est-ce bien vrai, tout ce que vous dites là?
--Du moins en grande partie, Lina. Je le sais, il y a des enfants robustes qui ne sont pas devenues malades, bien qu'elles aient été à la fabrique de dentelles; mais, si j'avais une enfant aussi faible que Godelive, je ne risquerais pas d'altérer sa santé et d'être peut-être la cause de sa mort. Je suis mère...
--Mais, moi aussi, je suis mère, s'écria madame Wildenslag.
--Je le sais, Lina, répondit l'autre avec douceur. Si j'avais douté de votre amour pour vos enfants, vous ne m'auriez pas vue ici aujourd'hui. Godelive est venue me dire que vous aviez décidé de l'envoyer demain à la fabrique de dentelles. La chose ne me concerne pas personnellernent; mais vous me pardonnerez si j'aime votre enfant. Elle est si aimable et si intelligente, et elle a un cœur si bon et si pur! Cela me fait peine, de penser que le pauvre agneau aura peut-être la poitrine enfoncée, et qu'elle en mourra.
--Mais, Christine, elle n'ira pas à la fabrique de dentelles! dit madame Wildenslag avec une sorte d'indignation. Je suis pauvre et ignorante, je le reconnais; mais j'ai aussi un cœur de mère. Je ne laisserais pas ruiner la santé de mon enfant, quand on me donnerait un monceau d'or.
--Cela vous honore à mes yeux, Lina, dit madame Damhout. Vous aimez véritablement votre pauvre Godelive... Mais votre mari?
--Mon mari? qu'a-t-il à s'en mêler? Godelive est une fille, et, quant aux filles, la mère est seule maîtresse. Qu'il fasse de ses vauriens de garçons ce qu'il voudra. Soyez sans crainte, Christine, quand il remuerait le ciel et la terre, notre Godelive n'irait pas à la fabrique de dentelles. C'est décidé: je ne sais pas si vous avez tout à fait raison; mais, grâce à la peur que vous m'avez inspirée, je ne plierais pas même devant le roi.
Les deux femmes se serrèrent la main; madame Wildenslag paraissait très-flattée des louanges et de l'amitié de sa voisine, et ce fut avec une joie franche qu'elle l'engagea à boire encore une tasse de café.
Enfin elle dit d'un air pensif:
--Certes, Godelive n'ira pas à la fabrique de dentelles; mais elle ne peut pourtant pas courir les rues. Son père gronde tous les jours à cause de cela, et il n'a pas tort. Elle est encore trop jeune pour aller à la fabrique. Que ferais-je de l'enfant, Christine?
--Si je pouvais vous donner un bon conseil...
--C'est un bon conseil que je vous demande.
--A votre place, je laisserais aller Godelive à l'école pendant une couple d'années.
--Aller à l'école? notre Godelive à l'école? Où sont donc vos sens, Christine? s'écria madame Wildenslag comme stupéfaite. Avons-nous, pauvres ouvriers de fabrique, les moyens de faire de notre fille une demoiselle qui ne voudrait ni ne pourrait plus travailler.
--Vous ne me comprenez pas, Lina, repartit madame Damhout. Godelive sait, pour ainsi dire, déjà lire; si elle allait encore pendant deux années à l'école, elle serait instruite et saurait très-bien écrire et calculer. Alors, je la placerais chez une couturière ou chez une modiste. Elle apprendrait, par conséquent, à travailler, mais elle ne serait pas irrévocablement condamnée à rester simple ouvrière et servante des autres. Avec son instruction, elle deviendrait certainement fille de boutique, et, plus tard, elle pourrait peut-être ouvrir une boutique à son compte et devenir maîtresse à son tour. Cela vous étonne? L'instruction, Lina, rend l'homme propre à tout. Pour nous, ouvriers illettrés, il n'y a plus d'amélioration possible; ce que nous sommes, nous devons le rester jusqu'à la mort; mais, si nous donnons l'instruction à nos enfants, nous leur ouvrons le monde entier, et nous écartons de leur tête l'ignorance maudite, qui les condamnait à une vie sans espoir.
Madame Wildenslag écoutait en ouvrant de grands yeux, elle paraissait ne pas bien comprendre ce que sa voisine lui disait.
--Supposez, Lina, reprit celle-ci, que Godelive devienne fille de boutique et plus tard même maîtresse, qu'elle gagne beaucoup d'argent et qu'elle soit habillée comme une demoiselle, est-ce que cela vous ferait de la peine? Est-ce que le bonheur de son enfant n'est pas la plus grande joie d'une mère? Oh! si vous pouvez vous dire, la main sur la conscience, que vous êtes la seule cause de son succès dans le monde, cela ne vous rendrait-il pas fière?
--Oui; mais continuerait-elle à aimer ses parents pauvres?
--Pourquoi pas? La reconnaissance est-elle l'ennemie de l'amour? Au contraire, je suis bien certaine que Godelive n'oublierait jamais ce bienfait, et qu'elle se dirait jusque dans ses vieux jours: «C'est à ma mère que je suis redevable de mon bonheur, de ma prospérité.» Elle bénirait votre nom toute sa vie et prierait Dieu pour qu'il vous donne dans son paradis la récompense de votre bonté.
Madame Wildenslag était touchée; ses yeux étaient humides d'émotion.
--Et alors, voyez-vous, Lina, les gens sensés vous approuveraient et vous estimeraient. Ils diraient: «Cette demoiselle, la maîtresse de ce beau magasin de modes, est la fille de madame Wildenslag. La pauvre femme d'ouvrier a montré du courage; elle a donné de l'instruction à sa fille et assuré son bonheur.»
--C'est bien beau, ce que vous dites là, répondit avec un soupir la mère de Godelive; mais cela ne se passe pas toujours ainsi.
--Eh! quand bien même la chose serait incertaine, condamneriez-vous pour cela Godelive à une pauvreté éternelle, lorsque vous connaissez le moyen de lui procurer un sort meilleur? N'êtes-vous pas mère, et la conviction d'avoir rempli votre devoir ne vous rendrait-elle pas heureuse et fière?
--Aller à l'école, c'est facile à dire, murmura madame Wildenslag en secouant la tête; mais l'argent, les frais?
--Cela ne vous coûtera rien, Lina. Chez les sœurs de Nonnenbosch, derrière l'église Sainte-Anne, on recevra votre enfant avec joie, et on l'instruira gratis aussi longtemps que vous voudrez. Qu'est-ce que ces deux années? Godelive d'ailleurs ne peut encore rien gagner, et, une fois instruite, elle sera d'autant plus capable de gagner un bon salaire. Soyez certaine que, si vous suivez mon conseil, vous m'en remercierez plus tard.
Madame Wildenslag baissa la tête et ne répondit pas.
--Eh bien, que pensez-vous de mon conseil? demanda sa voisine.
--Laissez-moi réfléchir; c'est une affaire importante. Oui, je suis mère, et le bonheur de mon enfant...
Tout à coup, elle se leva, courut à une armoire, mit un bonnet blanc et jeta un manteau sur ses épaules.
--Allons, Christine, dit-elle, venez avec moi.
--Que voulez-vous faire? demanda madame Damhout étonnée.
--Ce que je veux faire? J'ai une bonne pensée maintenant, et j'ai peur qu'elle ne change. Je suis ainsi faite: je dois agir tout de suite, sinon cela ne se fait plus. Nous allons chez les sœurs, pour voir si elles veulent recevoir ma Godelive dans leur école.
--Ne devez-vous pas d'abord consulter votre mari à ce sujet?
--Ne vous inquiétez pas de cela. Un peu de tapage et de reproches ne me rendra pas malade. Godelive est mon enfant, et, une fois la chose terminée, j'aurai plus facilement raison de son père. Venez, venez, ne perdons pas de temps! Vous savez parler poliment, Christine; si vous prenez la parole chez les sœurs, nous réussirons tout de suite, si c'est possible.
Les deux femmes sortirent ensemble et disparurent bientôt derrière l'angle de la ruelle. Sur ces entrefaites, Bavon et Godelive attendaient avec une impatience fiévreuse le retour de madame Damhout. D'abord, ils s'étaient soutenus l'un l'autre par l'espérance d'une bonne nouvelle; mais, comme la mère de Bavon restait longtemps absente, ils commençaient à perdre courage.
Depuis une demi-heure, ils pleuraient en silence lorsque la porte s'ouvrit tout à coup et livra passage aux deux mères. Ils se levèrent tout tremblants. L'espoir et la crainte se lisaient dans leurs yeux.
--Godelive, dit madame Wildenslag avec une grande joie, tu n'iras pas à la fabrique de dentelles. Demain, tu vas à l'école chez les sœurs de Nonnenbosch, et tu apprendras à lire comme Bavon.
L'heureuse Godelive poussa un cri de joie: elle embrassa sa mère et madame Damhout; elle prit Bavon par les mains et se mit à danser avec lui autour de la chambre.
--Je puis aller à l'école et apprendre à lire comme Bavon, s'écriait-elle en battant des mains. Quel bonheur!
Et elle se jeta sur le sein de sa mère, lui caressa les joues des deux mains et murmura avec l'accent de la plus profonde reconnaissance:
--Ah! ma chère mère, ma chère mère, que vous êtes bonne pour votre pauvre Godelive! Oh! que je vous aime et que je vous aimerai toujours!
Madame Wildenslag essuya une larme. Jamais elle n'avait été si fière, jamais elle n'avait ressenti une joie plus sincère et plus pure. Il lui semblait que quelque chose de noble s'était éveillé en elle. Elle avait du moins ce sentiment de satisfaction intérieure qui s'élève en nous comme la première récompense du devoir accompli.
--Viens, Godelive, dit-elle, retournons à la maison. Il faut que j'examine tous tes habillements et que je t'achète une nouvelle paire de souliers. À l'école, tous les enfants sont très-propres, et je ne veux pas qu'il y ait quelque chose à dire sur toi.
En sortant, elle serra avec force la main de madame Damhout en lui disant pour tout salut:
--Merci! merci!
Godelive fut mise à l'école chez les sœurs. Comme la pauvre enfant se sentait heureuse et fière lorsqu'elle traversait la rue avec ses petits livres et son ardoise dans la main! Elle allait recevoir de l'instruction et serait donc une créature privilégiée entre tous les pauvres enfants d'ouvriers qui ne pouvaient pas aller à l'école. La certitude qu'elle était l'objet d'une faveur inattendue et particulière l'animait d'un zèle extraordinaire. Chaque soir, elle répétait ses leçons avec Bavon. Comme elle avait l'esprit vif et la mémoire excellente, elle fit en moins d'un an des progrès si rapides, que ses institutrices mêmes en furent étonnées. En outre, elle était si obéissante, si reconnaissante, si caressante, que les sœurs la traitaient avec une préférence marquée et étaient fières des fruits surprenants que leurs leçons avaient portées chez cette pauvre enfant d'ouvriers.
Le père Wildenslag n'avait jamais franchement consenti à laisser sa fille aller à l'école. Il grondait encore tous les jours contre ce qu'il appelait une dangereuse folie; et, quand il en parlait avec sa femme, il n'épargnait pas les paroles amères. C'était une idée enracinée chez lui que l'instruction doit infailliblement mener à sa perte un enfant d'ouvrier; car, d'après lui, l'instruction engendrait le goût de la toilette, la vanité et beaucoup d'autres mauvaises choses. Le moindre mal était que les enfants, élevés ainsi au-dessus de leur état, regardaient leurs parents de haut en bas. D'ailleurs, pendant qu'on étudie on ne gagne rien, et c'est autant de dérobé aux parents, qui ont droit au salaire de leurs enfants. Il n'était pas seul de cet avis; sa femme pouvait le demander à tous ses voisins, excepté à madame Damhout, tous parleraient comme lui. Dans les premiers temps, à force de répéter la même chose et de faire de sinistres prédictions, il avait jeté le doute dans l'esprit de sa femme; mais, petit à petit, ses paroles étaient devenues impuissantes sur elle.
Godelive assistait souvent aux entretiens où son sort était mis en discussion; elle écoutait et voyait en tremblant comment sa mère la défendait, et comme elle avait à souffrir pour que sa fille pût continuer à aller à l'école. L'enfant savait trouver des paroles si touchantes et de si tendres caresses pour consoler sa mère; elle exprimait sa reconnaissance avec tant de sentiment et de force, que madame Wildenslag pressait souvent contre son cœur sa chère Godelive et l'embrassait avec attendrissement.
Par gratitude pour sa mère, Godelive cherchait tous les moyens de se rendre utile. Elle se levait dès l'aube du jour, arrangeait, nettoyait et récurait si bien, que la maison de Jean Wildenslag avait pris peu à peu un aspect moins repoussant. Elle parlait souvent avec sa mère de ce qu'elle apprenait à l'école et des belles leçons de morale et de bienséance que les sœurs lui donnaient. L'enfant commença ainsi, sans s'en douter, l'éducation de sa mère, et jeta dans son cerveau les premiers rayons de lumière qui y eussent jamais pénétré.
Madame Wildenslag, malgré son ignorance et sa grossièreté, avait un bon cœur et un esprit droit. Quand elle était seule avec Godelive, et qu'elle entendait l'enfant parler si simplement et si bien de choses qui lui étaient absolument étrangères, de piété, de morale, de devoir, elle se sentait comme transportée dans une autre atmosphère, et il lui semblait que son âme s'élevait et s'épurait au contact de son enfant.
Aussi disait-elle souvent à sa voisine: