Histoire de deux enfants d'ouvrier
Chapter 10
--Ah! notre histoire est courte, monsieur, reprit madame Wildenslag. Mon mari et mes fils menaient une vie de désordre. Ils restaient souvent la moitié de la semaine sans travailler, de sorte qu'ils se virent interdire l'accès de beaucoup de fabriques. Nous partîmes tous ensemble pour Rouen. Là, Godelive tint encore une école chez nous et y instruisit les enfants des ouvriers français; car, à force d'entendre parler le français, elle avait fait des progrès rapides dans cette langue. Elle avait beaucoup à souffrir de la brutalité de ses frères et de la jalousie de ses sœurs, parce qu'elle était toujours convenablement habillée, que tout le monde l'estimait, et qu'on la citait comme un modèle de politesse et de bonnes manières. Une dame de la ville lui procura enfin une bonne place de sous-institutrice dans un pensionnat de jeunes demoiselles. Elle y resta deux années entières, ne retenant de son traitement que ce qui lui était absolument nécessaire pour s'acheter les vêtements dont elle avait besoin pour être habillée à peu près comme les autres institutrices. Elle nous donnait tout le surplus pour nous venir en aide, car son père était devenu malade, et la plupart de mes autres enfants, mariés ou non mariés, étaient allés demeurer séparément, et les deux garçons qui restaient avec nous nous donnaient moins de leur salaire que le coût de leur nourriture et de leur entretien. Le mal de mon mari empirait insensiblement; c'était une maladie de langueur qui épuisait chaque jour ses forces et nous faisait craindre qu'il ne guérît plus. Alors, il arriva un événement qui devait nous plonger dans la plus affreuse misère. Un de mes fils, qui depuis s'est engagé et est parti pour l'Afrique, un brutal, un bambocheur fini, avait été déjà plusieurs fois, à la honte de la pauvre Godelive, sonner à la porte de son pensionnat pour lui demander de l'argent. Cela déplaisait fort à la directrice de l'établissement; cependant, par affection pour Godelive, on avait pris patience. Mais, un jour, mon mauvais sujet de fils, aveuglé par la boisson, pénètre violemment dans le pensionnat, et, là, à force d'injures et de menaces, veut contraindre sa sœur à lui donner une grosse somme d'argent. Il effraya si fort les institutrices et inspira aux élèves une si profonde terreur, que Godelive perdit sa place, et revint à la maison à demi-morte de honte et de désespoir. Son frère, qui sentait bien qu'il nous avait rendus tous malheureux, partit le lendemain pour prendre du service dans la légion étrangère en Afrique. Godelive, dont le courage et le dévouement sont inépuisables, commença immédiatement à chercher quelques nouvelles élèves et de l'ouvrage de couture, mais elle n'y parvint pas assez vite. La pauvreté était devant notre porte, et nous étions épouvantés du triste avenir qui nous menaçait. Peut-être mon pauvre mari avait-il un pressentiment secret qu'il ne vivrait plus longtemps; car un désir irrésistible de retourner en Flandre s'alluma tout à coup en lui. Nous essayâmes de le détourner de ce projet; Godelive surtout tremblait, je ne sais pourquoi, à la seule idée que nous reverrions la ville de Gand. Il n'y avait rien à y faire, car il nous suppliait en pleurant à chaudes larmes de ne pas le laisser mourir sur la terre étrangère. L'air de la Flandre devait le guérir, il en était convaincu. Nous vendîmes nos meubles et tout ce que nous possédions, et nous partîmes un beau matin pour notre pays natal. De tous nos enfants, aucun ne voulait nous suivre, excepté la seule Godelive. Mon mari avait trop espéré de ses forces. Quoiqu'il menaçât de succomber en route, il ne voulut pas s'arrêter; mais, lorsque nous atteignîmes le faubourg de Lille, il ne pouvait pas aller plus loin et tomba sans connaissance dans une auberge, où nous nous étions fait déposer. Il revint un peu à lui après quelques heures de repos. Nous restâmes deux jours dans cette auberge; mais nos faibles ressources tiraient à leur fin. Nous trouvâmes, pas loin de là, une petite maison d'ouvriers qui était vide, nous la louâmes et nous y transportâmes notre pauvre malade. Un mauvais lit, une couple de chaises, un vieux poêle et deux ou trois pièces de batterie de cuisine absorbèrent, jusqu'au dernier franc, tout ce que nous possédions.... Écoutez maintenant, monsieur, je vous en prie, et puissiez-vous admirer comme elle le mérite la force d'âme et la bonté de mon enfant! Une cruelle misère pesa sur nous; je devins presque folle de désespoir et de chagrin. Pas de vivres, pas de secours pour mon mari mourant; pour toute perspective, la faim pour nous et une mort affreuse pour lui. Comment décrirai-je la conduite angélique de Godelive? Elle apporta de l'argent dans la maison, fit venir le médecin et paya les médicaments. Je n'osais pas lui demander où elle en cherchait les moyens; mais je remarquai bien que ses boucles d'oreilles d'abord, puis sa croix d'or, puis les uns après les autres ses meilleurs vêtements disparaissaient; si bien qu'il ne lui resta plus que des objets sans valeur. Enfin il fallut sacrifier aussi mes habits des dimanches. Je parlai de demander qu'on reçût mon mari à l'hôpital; mais il demanda grâce en pleurant, et Godelive ne voulut pas en entendre parler. Alors, nous écrivîmes à Rouen pour demander des secours à nos enfants. Mon plus jeune fils seul répondit qu'il viendrait travailler pour nous; mais il s'était grièvement blessé au bras dans sa fabrique, et nous fit attendre jusqu'à ce qu'il fût trop tard. Cela dura presque tout un mois, monsieur, un mois durant lequel Godelive passa presque toutes les nuits assise au chevet du lit de son père, le consolant, lui parlant de guérison, de la miséricorde de Dieu, et de la vie meilleure qui nous attend au ciel. Jamais une plainte ne sortait de sa bouche; elle riait, elle était gaie, pour nous donner du courage. Oh! monsieur, les paroles me manquent pour vous dire tout ce que Godelive a fait pour nous dans ces jours terribles. Jugez-en. Pendant la dernière semaine de sa vie, mon pauvre mari, abusé par les tendres soins, par les douces consolations de son enfant, la prit pour un ange, et ne lui parla plus que comme à une créature envoyée par Dieu pour adoucir son agonie et lui montrer le ciel. Et, monsieur, ce n'était pas parce que l'esprit de son père était affaibli par la maladie; non, moi, sa mère, j'étais près de partager la même erreur. Il vint un moment où ses sacrifices me firent tomber à ses pieds et où, folle de reconnaissance et d'admiration, je m'agenouillai devant mon enfant, comme devant l'image la plus pure de la bonté divine. Ah! si vous aviez vu mourir mon mari, contemplant sa fille d'un regard bienheureux, et embrassant encore, en signe d'adieu, la main de son ange de consolation!
Elle fondit en larmes et laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
Le jeune homme avait écouté ce récit avec une émotion croissante; l'expression de son visage était un singulier mélange de compassion et de fierté secrète, de douleur et de joie. À la fin cependant, la pitié pour le triste sort des Wildenslag l'emporta. Depuis un instant, de silencieuses larmes coulaient sur ses joues.
Il se leva, alla à madame Wildenslag, lui prit la main et dit:
--Pauvre femme, que vous avez souffert! Je vous accusais cruellement, oh! pardonnez-le-moi!... Soyez remerciée; car je comprends, à vos paroles, à votre émotion maternelle, que vous avez contribué à maintenir votre Godelive dans la voie que sa vertu et son instruction lui montraient. Allons, consolez-vous, je parlerai de vous à mes parents; nous vous aiderons, la misère du moins ne vous visitera plus.
--Soyez béni! murmura la femme en sanglotant; votre bonté m'arrache de nouvelles larmes. Ah! vous avez le cœur de votre mère... un cœur généreux comme celui de Godelive!
Bavon fit un pas vers son pupitre et y prit un peu d'argent.
--Avec les cent francs qui sont là, dit-il, vous pouvez payer le prix du paquet perdu. Cette triste affaire ne doit donc plus vous inquiéter. Voici encore cent francs, afin de pourvoir à vos premiers besoins. Je chercherai avec ma mère les moyens de vous assurer un sort moins pénible. Si nous pouvions procurer à Godelive une place d'institutrice à Gand! Pour votre fils, j'ai un ouvrage avantageux. Puisqu'il a un cœur sensible, je le ramènerai dans le bon chemin. Tenez, prenez l'argent, madame; ne soyez pas honteuse pour cela. Je vous dois de la reconnaissance; vous m'avez délivré aujourd'hui d'un grand chagrin et d'une profonde tristesse qui me rongeaient le cœur depuis des années. Oui, c'est ainsi. La pensée que la bonne et douce Godelive, l'amie de mon enfance, l'ange qui a veillé au lit de mon père malade, s'était perdue, cette pensée m'était pénible, et ma compassion devenait petit à petit une douleur amère. Maintenant, je suis tranquille là-dessus. Je suis heureux de savoir qu'elle a conservé, outre la pureté, la noblesse et la bonté de son cœur.
Madame Wildenslag, ayant ramassé l'argent sur la table, joignit les mains et dit au jeune homme, les yeux humides de pleurs:
--Oh! monsieur, votre bonté, votre générosité me confond. Je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance. Demain matin, avant notre départ, nous reviendrons. Godelive vous remerciera à genoux.
--Godelive! demain? s'écria le jeune homme hors de lui. Où est donc Godelive?
--Je n'ose pas vous tromper plus longtemps, monsieur: elle est dans l'église Saint-Bavon, à prier devant le saint sépulcre.
--Et pourquoi n'est-elle pas avec vous?
--La pauvre fille a eu peur, monsieur,
--Peur? de moi?
--Elle est honteuse, monsieur. Pour payer les frais de notre voyage à Gand, nous avons été obligées de vendre les seuls vêtements qui avaient encore quelque valeur. Godelive craignait de se présenter devant vous...
--Et pourtant, je voudrais la voir! s'écria Bavon avec agitation. Après huit années d'absence! Que font les habits? Ne témoignent-ils pas de son dévouement, de son amour pour ses parents! Ah! si je pouvais souhaiter une récompense, ce serait de la consoler et de lui donner du courage.
--J'irai la chercher, monsieur... Moi aussi, j'étais honteuse de la tentative que j'avais à faire auprès de vous; mais les bienfaits des nobles cœurs tels que vous n'humilient pas, au contraire. Je le ferai comprendre à Godelive, monsieur. Elle viendra vous remercier.
À ces mots, madame Wildenslag sortit.
Bavon succombant sous le poids de ses émotions, se laissa tomber sur une chaise et cacha son visage dans ses mains. L'expression de sa physionomie trahissait une lutte intérieure contre des pensées qui le troublaient malgré lui. Cependant, après quelques minutes, il parut avoir triomphé de la révolte secrète d'un sentiment qu'il croyait dompté, car il releva la tête et se dit avec un sourire un peu ironique:
--Ce sont des songes que la réalité dissipe. Pas de rêves impossibles! Oui, c'est notre devoir de reconnaître et de récompenser ce que la bonne petite Godelive a fait autrefois pour mon père malade. Si nous la laissions dans le malheur, ce serait une cruelle ingratitude; notre devoir est très-simple et facile à remplir. Nous les aiderons et nous les protégerons, jusqu'à ce que Godelive ait trouvé à se placer avantageusement dans un établissement d'instruction, jusqu'à ce qu'elle ait les moyens de vivre tranquillement et à son aise. Nous veillerons sur eux de manière à les préserver du malheur.
Il courba de nouveau la tête et fixa ses regards sur le parquet. Après un moment d'immobilité, il reprit avec un soupir:
--C'est étrange. On dirait que l'homme renferme en lui une double créature... Mais non; son cœur et sa volonté ne sont pas toujours d'accord. Et cependant, je dois chasser cette pensée, puisque entre elle et moi s'est élevée une impossibilité sociale, je dois oublier mon enfance. Son malheur me prescrit le respect: ne blessons pas son cœur sensible. Ah! l'on sonne. La voilà! Comme mon cœur bat! Il faut que je reste maître de moi... Pauvre petite Godelive, était-ce ainsi que je devais te revoir!
Madame Wildenslag entra dans la chambre, suivie de sa fille.
Godelive, confuse, tenait la tête baissée comme une condamnée, et n'osait pas lever les yeux. Elle tremblait visiblement et ce n'est que lorsque sa mère la prit par le bras qu'elle s'avança jusqu'au milieu de la chambre.
Bavon avait laissé échapper un cri étouffé et il avait fait un pas pour s'approcher de la jeune fille et lui prendre la main. Mais il se retint et dit:
--Godelive, pardonnez-moi. Je souhaitais si ardemment vous revoir! Ne soyez pas honteuse; je sais ce que vous avez souffert et ce que vous avez fait pour vos parents. Ces mauvais vêtements vous rehaussent à mes yeux, et le seul effet qu'ils produisent sur moi, c'est de m'inspirer un sentiment de profond respect pour le noble cœur qu'ils couvrent.
La jeune fille leva la tête et dit d'une voix calme, mais avec un accent solennel:
--Monsieur, je vous remercie du fond de mon âme, plus encore de vos bonnes paroles que de vos bienfaits. Vous ne nous délivrez pas seulement d'une crainte affreuse, vous nous sauvez de la misère. Soyez béni! À toutes mes prières je mêlerai votre nom et le nom de vos parents, afin que Dieu vous rende aussi heureux que vous le méritez.
Bavon paraissait interdit, un éclat étrange brillait dans son regard. Sa main tremblante s'appuyait sur la table comme s'il avait eu besoin d'un soutien. Ces grands yeux bleus si languissants et si pleins de reconnaissance, qui se fixaient sur lui; ce joli visage, ce front pur, où la pudeur et la confusion répandaient un nuage rosé!... oh! elle était plus belle encore que l'angélique Godelive de ses rêves. Quel combat violent il livrait contre son cœur! Mais il fallait maîtriser ses sens égarés; le respect de lui-même, le respect de la malheureuse Godelive le lui commandaient. Un soupir étouffé souleva sa poitrine oppressée; il se laissa choir sur une chaise et dit avec un calme apparent:
--Vous revoir après huit années d'absence, Godelive, est pour moi une grande joie. Cela me remue. C'est naturel, n'est-ce pas? Les souvenirs de l'enfance vivent dans le cœur de l'homme et s'y réveillent toujours avec une nouvelle force!... Ah! je vous laisse là debout au milieu de la chambre. Excusez-moi; prenez un siège.
--Monsieur, balbutia-t-elle, ayez compassion d'une malheureuse jeune fille. Votre bonté est infinie. Je suis émue, je me sens malade, et mes forces m'abandonnent... Accordez-moi comme une grâce de quitter cette maison aujourd'hui. Demain matin, je serai plus calme et je pourrai exprimer à madame votre mère ma reconnaissance sans bornes.
--Vous voulez partir, Godelive? s'écria le jeune homme avec chagrin. Oh! non, je vous en prie, encore un instant.
Poussée par sa mère et pour déférer à ce vœu, la jeune fille s'assit et baissa de nouveau la tête. On eût dit que le regard de Bavon lui inspirait de l'effroi, et, en effet, chaque fois qu'elle l'avait rencontré, elle avait tressailli.
--Dites-moi, Godelive, dans votre pénible existence, avez-vous quelquefois pensé à notre heureuse enfance? demanda Bavon.
--Ma seule consolation en ce monde, soupira la jeune fille, était le souvenir de votre bonté pour la pauvre enfant malade.
--Et pour moi, Godelive, l'unique mais amère douleur de ma vie, c'était de penser que la douce compagne des années de mon enfance errait perdue et malheureuse par le monde.
Il y eut un court silence.
--Godelive, demanda tout à coup le jeune homme comme poussé par une émotion violente, Godelive, je vous ai donné un souvenir. L'avez-vous conservé?
Il n'obtint pas de réponse.
--L'image de Bavon et de Godelive avec leur livre à la main, dit-il; naïf dessin qui a coûté au petit Bavon au moins un mois de travail. Vous m'aviez promis de le conserver.
--Mais, Godelive, comment peux-tu laisser ainsi M. Damhout sans réponse? s'écria la mère Wildenslag. Oui, oui, monsieur, elle l'a conservé... Ne me retiens pas, Godelive... Si bien conservé, monsieur, que, depuis des années, ce dessin se trouve sous le crucifix devant lequel Godelive a l'habitude de prier.
--Ah! merci, merci de votre fidèle souvenir! dit Bavon.
--Pourquoi cela vous étonne-t-il, monsieur? dit la jeune fille avec dignité. Si je voulais prier toute ma vie pour le bonheur de celui qui m'a appris à lire, pouvais-je faire mieux que de placer son image à l'endroit où je m'agenouille chaque soir pour élever mon âme à Dieu?
Bavon lui prit les mains, et, d'une voix profondément émue:
--Toujours le même ange!... Venez, Godelive, consolez-vous et prenez courage, vous ne serez plus malheureuse; nous vous protégerons. Nous chercherons pour vous une bonne place d'institutrice. Ma mère vous chérira de nouveau et vous assistera. Je serai votre ami, comme lorsque nous étions encore enfants... c'est-à-dire, je ne sais pas, mon agitation me trouble l'esprit; mes sens sont égarés...
La jeune fille, effrayée, lui arracha sa main avec une vivacité si fiévreuse, qu'il se sentit blessé au fond du cœur de ce mouvement, et qu'il recula d'un pas avec stupeur.
Godelive releva lentement la tête; quoiqu'on vît briller des larmes dans ses yeux, il y avait dans son regard tant de fierté virginale, et dans l'expression de son beau visage tant de noblesse que Bavon la considéra avec respect.
--Je vous en supplie, monsieur, dit-elle, ayez pitié de moi. La mort même ne saurait me faire oublier ce que vous avez fait pour moi lorsque j'étais enfant, et ce que vous faites aujourd'hui pour nous tirer de l'abîme; car, dans le sein de Dieu même, mon âme se souviendra encore de votre bonté. Mais ne cherchez pas de place pour moi à Gand. Après la journée de demain, je ne foulerai plus le pavé de ma ville natale. Je connais la noblesse de votre cœur. Vous me comprenez, j'en suis sûre.
--Mais non, je ne vous comprends pas, murmura Bavon.
--Vous ne comprenez pas l'inexorable devoir qui m'oblige à chercher une position en France?... reprit Godelive. Ah! s'il n'y avait pas entre vous et moi de profonds, d'ineffaçables souvenirs, je voudrais par reconnaissance devenir la servante de votre mère et votre propre esclave. Maintenant, il ne peut y avoir d'autre lien entre nous que le bienfait d'un côté et l'éternelle gratitude de l'autre. J'ai beaucoup souffert, amèrement souffert, sans que mon courage se soit brisé. Si je devais un instant perdre votre estime, j'en mourrais. Oui, oui, Bavon, l'âme de la pauvre Godelive a soif de votre respect, et elle le gardera avec sa reconnaissance jusqu'au tombeau. Adieu, monsieur; à demain.
Et, se levant, elle prit le bras de sa mère et l'entraîna vers la porte. Le jeune homme étendit la main pour la retenir; mais les paroles solennelles de la jeune fille l'avaient rappelé si énergiquement au sentiment de la réalité et à la conscience du devoir, qu'il resta comme cloué au plancher jusqu'au moment où il entendit la porte de la rue se fermer. Alors, muet et les yeux hagards, il leva les bras au ciel en murmurant des paroles inintelligibles. Son esprit était agité et ses idées étaient confuses.
Enfin, après un moment de repos, il se dit:
--Qu'elle est belle! Sous ces mauvais vêtements, elle me paraissait fière et imposante comme une reine. Elle a su conserver la pureté et la délicatesse de son cœur au milieu de gens grossiers et ignorants, malgré le besoin, la faim et la misère! Ah! l'instruction! C'est moi qui ai donné à cette âme la lumière, la force de résister à la corruption, à l'avilissement moral. C'est ma mère qui lui a inspiré l'amour de la vertu et du devoir. Rose au milieu des épines, lis fleurissant sur un fumier! Et le lis est resté pur, et la rose a répandu son parfum comme un baume sur les souffrances de ceux qui l'entouraient. Il faut qu'elle soit noble parmi les plus nobles pour ne pas avoir succombé sous de pareilles épreuves. Merci, mon Dieu, vous qui avez fait fructifier les germes déposés dans son cœur et dans son esprit par un enfant comme elle!
Il s'essuya le front et se mit à marcher autour de la chambre pour se soustraire au tourbillon de ses pensées. Tout à coup il s'écria:
--Impossible, impossible!... Le monde, mes parents... ses frères, ses sœurs... le seul bonheur qui doit m'être refusé sur terre.... Mais est-ce sa faute? Elle ira loin de sa ville natale, elle aura du chagrin, elle en mourra peut-être! Oui, oui, je ne me trompe pas; sa confusion, sa pudeur alarmée, ses dernières paroles... Elle aussi a souffert; elle aussi porte dans son cœur un ver qui la ronge cruellement.
Il s'affaissa sur une chaise, mit ses mains devant ses yeux, et murmura avec désespoir:
--Hélas! hélas! cela ne se peut pas; elle a raison, je ne dois plus la voir après la journée de demain. Moi aussi, je veux respecter le souvenir de mon enfance et le conserver jusqu'au tombeau. Elle l'a dit: il n'y a désormais plus d'autre lien possible entre nous que le souvenir du passé, le bienfait et la reconnaissance.
Après un moment de silence, il se leva de nouveau.
--Je la perdrais pour toujours? s'écria-t-il. Cette belle âme, ce cœur aimant irait languir dans des pays lointains? Il y a un autre lien, un lien sacré, un lien éternel. Il y a un remède pour son chagrin et pour ma tristesse... Oh! je n'en puis plus; il faut que je parle à mon père, à ma mère, à mon maître. Le monde entier me condamnât-il, le bonheur de ma vie est à ce prix. À moi, à moi l'amie de mon enfance! à moi la douce et pure Godelive!
Et, en achevant, ces paroles, il sortit, courant comme un fou.
CONCLUSION
Il y a une couple d'années, il me vint à l'idée d'écrire un récit tiré de la vie des ouvriers de Gand. Dans le but de rassembler quelques premiers renseignements à ce sujet, je sonnai une après-midi à la grille d'une des grandes fabriques de Gand.
J'avais une lettre de recommandation, je la remis aux mains du directeur de l'établissement, un homme d'environ trente-cinq ans, dont les habits, quoique indiquant l'aisance, étaient couverts de flocons de coton.
À peine eut-il lu mon nom dans la lettre, qu'il se montra tout joyeux de ma visite, me dit qu'il était grand ami de la littérature flamande et se mit entièrement à mon service.
Il me conduisit pendant des heures à travers les vastes salles et les ateliers de la fabrique, me montrant et m'expliquant tout et répondant à mes questions avec une si rare obligeance, que je ne savais comment le remercier de son cordial accueil.
Ce n'était certes pas un homme ordinaire. Il parla de l'industrie, de ses progrès et de l'organisation du travail, non-seulement avec une connaissance approfondie, mais même avec une sorte d'enthousiasme poétique qui m'étonna.
J'avais déjà, auparavant, sans autre mobile que la curiosité, visité quelques autres établissements du même genre; mais nulle part je n'avais trouvé autant d'ordre ni de propreté. Les salles et les ateliers étaient larges et hauts; on avait établi en nombre suffisant de puissants ventilateurs pour chasser la poussière; partout où les rouages, où les courroies pouvaient saisir et estropier le travailleur imprudent, il y avait des plaques de zinc pour le préserver de ces malheurs; partout il y avait de l'espace et de l'air en abondance, et l'on s'apercevait qu'on avait veillé avec une sollicitude toute paternelle à la santé et au bien-être des ouvriers. Les femmes, les hommes et les enfants, que je vis au travail en grand nombre, étaient tout autres que je ne me l'étais figuré. Pas de vêtements malpropres ou déchirés; de la gravité et de la retenue; quelque chose de digne dans le regard; et, quand on leur adressait la parole, de la politesse et de la convenance.
Je félicitai sincèrement le directeur et lui dis qu'il pouvait être fier du bel établissement dont il avait la conduite.
--En effet, répondit-il, j'en suis déjà un peu fier; mais j'espère qu'avec le temps j'introduirai encore d'autres améliorations, surtout en ce qui concerne le sort des ouvriers. Il y a une chose dont je suis plus orgueilleux...
Il regarda sa montre et dit: