Histoire d'une Montagne

Part 8

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L'antique vénération a presque disparu. Jadis, le bûcheron n'abordait qu'avec effroi la forêt de la montagne; le vent qu'il y entendait gémir était pour lui la voix des dieux; des êtres surnaturels étaient cachés sous l'écorce, et la sève de l'arbre était en même temps un sang divin. Quand il leur fallait approcher la cognée d'un de ces troncs, ils ne le faisaient qu'en tremblant. «Si tu es un dieu, si tu es une déesse, disait le montagnard des Apennins, si tu es un dieu, pardonne;» et il récitait dévotement les prières commandées; mais, après ses génuflexions, était-il bien rassuré, pourtant?

En brandissant la hache, il voyait les branches s'agiter au-dessus de sa tête; les rugosités de l'écorce semblaient prendre une expression de colère, s'animer d'un regard terrible; au premier coup, le bois humide apparaissait comme la chair rosée des nymphes. «Le prêtre a permis sans doute, mais que dira la divinité même? La hache ne va-t-elle pas rebondir tout à coup et s'enfoncer dans le corps de celui qui la manie?»

Il est, même de nos jours, des arbres adorés; le montagnard ne sait trop pourquoi et n'aime pas qu'on l'interroge à cet égard; mais, encore en maints endroits, on voit des chênes respectés que les indigènes ont entourés de barrières pour les protéger contre les animaux et les voyageurs errants. Dans la vieille Bretagne, lorsqu'un homme était en danger de mort et qu'un prêtre ne se trouvait pas dans le voisinage, on pouvait se confesser au pied d'un arbre; les rameaux entendaient, et leur bruissement portait au ciel la dernière prière du mourant.

Toutefois, si quelque vieux tronc est respecté çà et là par souvenir des anciens temps, la forêt elle-même n'inspire plus de sainte terreur; à présent, les abatteurs d'arbres n'y mettent pas tant de façons que leurs ancêtres, surtout lorsqu'ils ne s'attaquent pas à des forêts servant de barrière contre les avalanches. Il suffit seulement qu'ils puissent les exploiter d'une manière utile, c'est-à-dire en gagnant plus par la vente du bois qu'ils n'ont à dépenser pour la coupe et le transport. Nombre de forêts sont encore maintenant dans leur virginité première, à cause de la difficulté pour l'exploiteur d'arriver jusqu'à elles et d'en extraire les arbres abattus. Mais, lorsque les chemins d'accès sont faciles, lorsque la montagne offre de bonnes glissoires d'où l'on peut, d'une seule poussée, faire descendre de plusieurs centaines de mètres les fûts ébranchés, lorsque en bas de la pente le torrent de la vallée est assez fort pour entraîner les arbres en radeaux jusque dans la plaine ou pour faire mouvoir de puissantes scieries mécaniques, alors les forêts courent grand risque d'être attaquées par les bûcherons. S'ils les exploitent avec intelligence, s'ils règlent soigneusement leurs coupes, de manière à laisser toujours sur pied des récoltes de bois pour les années suivantes et à développer dans le sol forestier la plus grande force de production possible, l'humanité n'a qu'à se féliciter des richesses nouvelles qu'ils procurent. Mais lorsqu'ils coupent, détruisent tout d'un coup la forêt tout entière, comme s'ils étaient saisis d'un accès de frénésie, n'est-on pas tenté de les maudire?

La beauté des forêts qui nous restent encore sur les pentes de la montagne fait regretter d'autant plus celles que de violents spéculateurs nous ont ravies. Sur les premières pentes, du côté de la plaine, les bosquets de châtaigniers ont été épargnés, grâce à leurs feuilles, que les paysans ramassent pour la litière des bêtes, et leurs fruits, qu'ils mangent eux-mêmes pendant les soirées d'hiver. Peu de forêts, même dans les régions tropicales, où l'on voit alterner en groupes les arbres des essences les plus diverses, présentent plus de pittoresque et de variété que les bois de châtaigniers. Les pentes de gazon qui s'étendent au pied des arbres sont assez dégagées de broussailles pour que le regard puisse s'ouvrir librement de nombreuses perspectives au-dessous des branchages étalés. En maints endroits, la voûte de verdure laisse passer la lumière du ciel; le gris des ombres et le jaune doux des rayons oscillent suivant le mouvement des feuillages; les mousses et les lichens, qui recouvrent de leurs tapis les écorces ridées, ajoutent à la douceur de ces lumières et de ces ombres fuyantes. Les arbres eux-mêmes, ou bien se dressant isolés, ou bien groupés par deux ou par trois, diffèrent de forme et d'aspect. Presque tous, par les sillons de leur écorce et le jet de leurs branches, semblent avoir subi comme un mouvement de torsion de gauche à droite; mais, tandis que les uns ont le tronc assez uni et bifurquent régulièrement leurs rameaux, d'autres ont d'étranges gibbosités, des nœuds, des verrues bizarrement ornées de feuilles en touffes. Il est de vieux arbres à l'énorme tronc, qui ont perdu toutes leurs grandes branches sous l'effort de l'orage et qui les ont remplacées par de petites tiges pointues comme des lances; d'autres ont gardé tout leur branchage, mais ils se sont pourris à l'intérieur; le temps a rongé leur tronc, en y creusant de profondes cavernes; il ne reste parfois qu'un simple pan de bois recouvert d'écorce, pour porter tout le poids de la végétation supérieure. Çà et là, on remarque aussi sur le sol les restes d'une souche de puissantes dimensions; l'arbre lui-même a disparu; mais, sur tout le pourtour de cette ruine végétale, croissent des châtaigniers distincts, jadis unis dans le gigantesque pilier, et maintenant isolés, racornis, bornés à leur maigre individu. Ainsi, la forêt présente la plus grande diversité: à côté d'arbres bien venus, d'un aspect superbe et d'un port majestueux, voici des groupes dont les formes étranges évoquent devant l'imagination les monstres de la fable ou du rêve!

Bien moins divers dans leurs allures sont les hêtres, qui aiment également à s'associer en forêts, comme les châtaigniers. Presque tous sont droits comme des colonnes, et de longues échappées ouvertes entre les fûts permettent à la vue de s'étendre au loin. Les hêtres sont lisses, brillants d'écorce et de lichens; à la base seulement, ils sont vêtus de mousse verte; de petites touffes de feuilles ornent çà et là la partie basse du tronc; mais c'est à quinze mètres au-dessus du sol que les branchages s'étalent et s'unissent d'arbre en arbre dans une voûte continue, percée de rayons parallèles qui bariolent le gazon. L'aspect de la forêt est sévère et pourtant hospitalier; une douce lumière, composée de tous ces faisceaux brillants et verdie par le reflet des feuilles, emplit les avenues et se mêle à leur ombre pour former un vague jour cendré, sans coups de lumière, mais aussi sans ténèbres. A cette lueur, on distingue nettement tout ce qui vit au pied des grands arbres: les insectes rampants, les fleurettes qui se balancent, les champignons et les mousses qui tapissent le sol et les racines; mais, sur les arbres eux-mêmes, les lichens blancs ou jaunes d'or et les rayons s'entremêlent et se confondent. Suivant les saisons, la forêt de hêtres change incessamment d'aspect. Lorsque vient l'automne, son feuillage se colore de teintes diverses où dominent les nuances brunes et rougeâtres; puis il se flétrit et tombe sur le sol, qu'il recouvre de ses lits épais de feuilles sèches, frissonnant au moindre souffle d'air. La lumière du soleil pénètre librement dans la forêt entre les rameaux nus, mais aussi les neiges et les brumes; le bois reste morne et triste jusqu'au jour de printemps, où les premières fleurs s'épanouissent à côté des flaques de neige fondante, où les bourgeons rougissants répandent sur tout le branchage comme une vague lueur d'aurore.

La forêt de sapins qui croît à la même hauteur que les hêtres sur le versant des monts, mais à une exposition différente, est bien autrement sombre et redoutable d'aspect. Elle semble garder un secret terrible; de sourdes rumeurs sortent de ses branches, puis s'éteignent pour renaître encore comme le murmure lointain des vagues. Mais c'est en haut, dans les ramures, que se propage le bruit; en bas, tout est calme, impassible, sinistre; les rameaux, chargés de leur noir feuillage, s'abaissent presque jusqu'au sol; on frémit en passant sous ces voûtes sombres. Que l'hiver charge de neige ces robustes branches, elles ne faibliront point et ne laisseront tomber sur le gazon qu'une poussière argentée. On dirait que ces arbres ont une volonté tenace, d'autant plus puissante qu'ils sont tous unis dans une même pensée. En gravissant par la forêt vers le sommet de la montagne, on s'aperçoit que les arbres ont de plus en plus à lutter pour maintenir leur existence dans l'atmosphère refroidie. Leur écorce est plus rugueuse, leur tronc moins droit, leurs branches plus noueuses, leur feuillage plus dur et moins abondant: ils ne peuvent résister aux neiges, aux tempêtes, au froid, que par l'abri qu'ils se fournissent les uns aux autres; isolés, ils périraient; unis en forêt, ils continuent de vivre. Mais aussi, que, du côté de la cime, les arbres qui forment la première palissade de défense viennent à céder sur un point, et leurs voisins sont bientôt ébranlés par l'orage et renversés. La forêt se présente comme une armée, alignant ses arbres, comme des soldats, en front de bataille. Seulement un ou deux sapins, plus robustes que les autres, restent en avant, semblables à des champions. Solidement ancrés dans le rocher, campés sur leurs reins trapus, bardés de rugosités et de nœuds comme d'une armure, ils tiennent tête aux orages et, çà et là, secouent fièrement leur petit panache de feuilles. J'ai vu l'un de ces héros qui s'était emparé d'une pointe isolée et de là dominait un immense pourtour de vallons et de ravins. Ses racines, que la terre végétale, trop peu profonde, n'avait pu recouvrir, enveloppaient la roche jusqu'à de grandes distances; rampantes et tortueuses comme des serpents, elles se réunissaient en un seul tronc bas et noueux qui semblait prendre possession de la montagne. Les branches de l'arbre lutteur s'étaient tordues sous l'effort du vent; mais, solides, ramassées sur elles-mêmes, elles pouvaient encore braver l'effort de cent tempêtes.

Au-dessus de la forêt de sapins et de sa petite avant-garde exposée à tous les orages, croissent encore des arbres; mais ce sont des espèces qui, loin de s'élever droit vers le ciel, rampent au contraire sur le sol et se glissent peureusement dans les anfractuosités pour échapper au vent et à la froidure. C'est en largeur qu'ils se développent; les branches, serpenteuses comme les racines, se reploient au-dessus d'elles et profitent du peu de chaleur qui en rayonne. C'est ainsi que, pour se réchauffer pendant les nuits d'hiver, les moutons se pressent les uns contre les autres. En se faisant petits, en ne présentant qu'une faible prise à l'orage et que peu de surface au froid, les genévriers de la montagne réussissent à maintenir leur existence; on les voit encore ramper vers les sommets neigeux à des centaines de mètres au-dessus du sapin le plus hardi à l'escalade. De même, les arbustes, tels que les roses des Alpes et les bruyères, réussissent à s'élever à de grandes altitudes, à cause de la forme sphérique ou en coupole qu'ont toutes les tiges pressées les unes contre les autres; le vent glisse facilement sur ces boules végétales. Plus haut, cependant, il leur faut bien renoncer à lutter contre le froid; ils cèdent la place aux mousses qui s'étalent sur le sol, aux lichens qui s'incorporent à la roche; sortie de la pierre, la végétation rentre dans la pierre.

CHAPITRE XV

LES ANIMAUX DE LA MONTAGNE

Riche par sa végétation de forêts, d'arbustes, de gazons et de mousses, la montagne semble bien pauvre en animaux; elle paraîtrait presque complètement déserte, si les pâtres n'y avaient amené leurs troupeaux de vaches et de brebis, que l'on voit de loin, sur le vert des pâturages, comme des points rouges ou blancs, et si les chiens de garde, toujours zélés, ne couraient incessamment de droite et de gauche, en faisant retentir les roches de leurs aboiements. Ce sont là des immigrants temporaires, venus des plaines basses au printemps et qui doivent y retourner en hiver, à moins qu'on ne les cache au fond des étables dans les hameaux de la vallée. Les seuls enfants de la montagne que l'on rencontre en gravissant les pentes sont des insectes qui traversent le sentier, se glissant parmi les herbes ou bourdonnant dans l'air; des papillons, parmi lesquels on remarque les érèbes noires aux reflets chatoyants, et le magnifique apollon, fleur vivante qui vole au-dessus des fleurs; çà et là quelque reptile se dérobe entre deux pierres. Les forêts sont fort silencieuses; il n'y chante que peu d'oiseaux.

Cependant la montagne, forteresse naturelle qui se dresse au milieu des plaines, a ses hôtes aussi: les uns, fuyards craintifs, qui se cherchent une retraite inaccessible; les autres, hardis voleurs, animaux de proie qui, du haut de leurs tours de guet, épient au loin l'horizon avant de s'élancer à leurs excursions de pillage.

Chose bizarre, que fait trop bien comprendre la lâcheté des hommes, les bêtes de la montagne qui déchirent et qui tuent les autres sont précisément ce que l'on admire le plus. On en ferait volontiers des rois, et dans les mythes, les fables, les légendes et maint vieux livre d'histoire naturelle, on leur donne vraiment ce nom.

Voici d'abord l'aigle et autres rapaces, oiseaux de carnage que tous les maîtres de la terre ont choisis pour emblèmes, leur donnant quelquefois deux têtes, comme s'ils voulaient eux-mêmes avoir deux becs pour dévorer. Certes, l'aigle est beau lorsqu'il est fièrement campé sur un roc inaccessible aux hommes, et bien plus magnifique encore lorsqu'il plane tranquillement dans les airs, souverain de l'espace: mais qu'importe sa beauté? Si le roi l'admire, le berger le hait. Il est l'ennemi du troupeau, et le pâtre lui a voué guerre à mort. Bientôt aigles, vautours et gypaètes, n'existeront plus que dans nos musées; déjà, sur nombre de montagnes, on n'en voit plus un seul nid, ou bien celui qui reste ne renferme plus qu'un oiseau solitaire et méfiant, vieillard à demi perclus, dévoré de parasites.

L'ours est aussi un dévoreur de moutons, et, tôt ou tard, le berger l'exterminera de nos montagnes. En dépit de sa vigueur prodigieuse, de l'art avec lequel il sait broyer les os, il n'est pas le favori des rois, qui sans doute ne lui trouvent pas assez d'élégance pour le mettre dans leur blason; en revanche, mainte peuplade le chérit à cause de ses qualités, et même le chasseur qui le poursuit ne peut se défendre d'une certaine tendresse à son égard. L'Ostiak, après lui avoir donné le coup de grâce et l'avoir étendu sanglant sur la neige, se jette à genoux devant le cadavre pour implorer son pardon: «Je t'ai tué, ô mon Dieu! mais j'avais faim, ma famille avait faim, et tu es si bon que tu pardonneras mon crime.» Pourtant il ne fait point sur nous l'effet d'un dieu; mais comme il semble honnête, et candide, et bienveillant! Comme il paraît bien pratiquer les vertus de famille! Qu'il est doux à ses petits et que ceux-ci sont gais, et cabrioleurs, et fantasques! Ces mœurs patriarcales qu'on nous a tant vantées, c'est dans la caverne de l'ours ou dans son énorme nid, confortablement tapissé de mousse, qu'il faut aller les chercher! Il est vrai que le gros animal donne de temps en temps un coup de croc aux moutons du berger; mais, d'ordinaire, n'est-il pas la sobriété même? Il se contente de brouter des feuilles, de paître des myrtilles, de savourer des gâteaux de miel; peut-être se hasarde-t-il aussi dans la vallée pour aller débonnairement manger à même des raisins et des poires.

Un naturaliste suisse, Tsendi, nous affirme, sur l'honneur, que, si le brave animal rencontre en chemin une petite fille portant un panier de fraises, il se borne à poser délicatement sa patte sur le panier pour en demander sa part. Et quand il est entré au service de l'homme, comme il est serviable, de bonne humeur, magnanime et dédaigneux des insultes! Je ne puis m'empêcher de regretter ce bon animal, que bientôt on ne verra plus dans nos montagnes et dont le chasseur cloue orgueilleusement les pattes sur la porte de sa grange. On supprimera la race: mais, avec plus d'intelligence, n'eût-on pu l'apprivoiser et l'associer à nos travaux?

Quant au loup, personne ne le regrettera lorsqu'il aura tout à fait disparu de la montagne. Voilà bien le compère malfaisant, perfide, sanguinaire, lâche et vil de toutes façons! Il ne pense qu'à déchirer la victime et à boire le sang chaud sortant de la plaie. Tous les animaux le haïssent, et lui les hait tous; mais il n'ose attaquer que les faibles et les blessés. La frénésie de la faim peut seule le pousser à se jeter sur de plus forts que lui. En revanche, que d'empressement à se précipiter sur une proie déjà tombée, sur un ennemi qui ne peut se défendre! Même lorsqu'un loup vient de s'abattre, vivant encore, sous la balle du chasseur, tous ses compagnons s'élancent sur lui pour l'achever et se disputer ses restes. Certes, la sanglante Rome a chargé sa mémoire de tous les forfaits imaginables; elle a rasé des villes par milliers, écrasé des hommes par millions; elle s'est gorgée des richesses de la terre; par la perfidie et la violence, par des infamies sans nombre, elle est devenue la reine du monde antique, et pourtant, malgré tous ses crimes, elle s'est calomniée en se donnant une louve pour mère et pour patronne. Le peuple dont les lois, sous une autre apparence, nous régissent encore, était certainement dur, presque féroce, mais il n'était pas aussi mauvais que pourrait le faire croire le symbole choisi par lui!

Pour celui qui chérit la montagne, c'est un plaisir de savoir que le loup, cet être odieux, est un animal des grandes plaines. La destruction des forêts natales et le nombre croissant des chasseurs l'ont forcé à se réfugier dans les gorges des hauteurs, mais il n'en est pas moins un intrus; il est fait pour fournir d'une traite des courses de cinquante lieues à travers les steppes, non pour escalader les pentes de rochers. L'animal que la forme de son corps et l'élasticité de ses muscles rendent le plus propre à bondir de roche en roche, à franchir les crevasses, c'est le gracieux chamois, l'antilope de nos contrées. Voilà le véritable habitant de la montagne! Aucun précipice ne l'effraye, aucune pente de neige ne le rebute; il gravit en quelques bonds des escarpements vertigineux où l'homme le plus avide de chasse n'ose se hasarder; il s'élance d'un saut sur des pointes moins larges que ses quatre pieds, réunis en un seul support; c'est bien un animal de terre, mais on le croirait ailé. D'ailleurs, il est doux et sociable; il aimerait à se mêler à nos troupeaux de chèvres et de brebis; peu d'efforts suffiraient sans doute pour l'ajouter au petit nombre de nos animaux domestiques; mais il est encore plus facile de le tuer que de l'élever, et les quelques chamois qui restent encore sont réservés pour la joie des chasseurs. Il est probable que la race en disparaîtra bientôt. Après tout, ne vaut-il pas mieux mourir libre que de vivre esclave?

Encore plus haut que le chamois, sur des pentes et des roches entourées de tous les côtés par des neiges, d'autres animaux ont choisi leur demeure. Un d'eux est une espèce de lièvre qui a su finement changer de livrée suivant les saisons, de manière à se confondre en tout temps avec le sol environnant. C'est ainsi qu'il échappe à l'œil perçant de l'aigle. En hiver, lorsque toutes les pentes sont revêtues de neige, sa fourrure est aussi blanche que les flocons; au printemps, des touffes de plantes, de cailloux, se montrent çà et là à travers la couche neigeuse; en même temps, le pelage de l'animal se mouchette de taches grisâtres; en été, il est de la couleur des pierres et du gazon brûlé; puis, avec le brusque changement de saison, le voilà qui, de nouveau, change brusquement de poil.

Encore mieux protégée, la marmotte passe son hiver dans un terrier profond où la température se maintient toujours égale, malgré les épaisses couches de neige qui recouvrent le sol, et, pendant des mois entiers, elle suspend le cours de sa vie, jusqu'à ce que le parfum des fleurs et les rayons printaniers viennent la réveiller de son sommeil léthargique.

Enfin, un de ces petits rongeurs toujours actifs, toujours éveillés, que l'on rencontre partout, a pris le parti d'atteindre le sommet des montagnes en creusant des tunnels et des galeries au-dessous des neiges: c'est un campagnol. Couvert de ce froid manteau, il cherche dans le sol sa maigre nourriture et, chose merveilleuse, il la trouve!

Telle est la fécondité de la terre, qu'elle produit, pour la bataille incessante de la vie, des populations de mangeurs et de victimes qui livrent leurs combats dans l'obscurité, à plus de mille mètres au-dessus de la limite des neiges persistantes! Cette terrible lutte pour l'existence, dont le spectacle presque toujours hideux m'avait chassé des plaines, je la retrouve là-haut, sous les couches de la terre glacée.

Souvent, l'oiseau de proie plane plus haut encore, mais c'est pour voyager de l'une à l'autre pente de la montagne ou pour surveiller au loin l'étendue et découvrir son gibier. Les papillons, les libellules, entraînés par la joie de voleter au soleil, s'élèvent parfois jusqu'à la zone la plus haute des monts et, sans prévoir le froid de la nuit, ne cessent de monter gaiement vers la lumière; plus fréquemment encore ces pauvres bestioles, ainsi que les mouches et d'autres insectes, sont emportées vers les hautes cimes par les vents de tourmente, et leurs débris, mêlés à la poussière, jonchent la surface des neiges. Mais, outre ces étrangers qui, de bon gré ou par la violence, visitent les régions du silence et de la mort, il existe des indigènes qui sont bien là chez eux; ils ne trouvent point que l'air y soit trop froid ou le sol trop glacé. Autour d'eux s'étend l'immensité morne des neiges; mais les pointes de rocs, qui, çà et là, percent la couche neigeuse, sont pour eux des oasis au milieu du désert; c'est là sans doute, au milieu des lichens, qu'ils trouvent la nourriture nécessaire à leur subsistance. Du reste, c'est merveille qu'ils y réussissent, et les naturalistes le constatent avec étonnement.

Araignées, insectes ou mites des neiges, tous ces petits animaux doivent connaître la faim, et peut-être que les divers phénomènes de leur vie s'opèrent avec une extrême lenteur. Dans cet empire des frimas, les chrysalides doivent rester longtemps engourdies en leur sommeil de mort apparente.

Non seulement la vie se montre à côté des neiges, mais les neiges elles-mêmes semblent vivantes en certains endroits, tant les animalcules y pullulent. De loin, on aperçoit, sur l'étendue blanche, de grandes taches rouges ou jaunâtres. C'est de la neige pourrie, disent les montagnards; ce sont, disent les savants, armés du microscope, des milliards et des milliards d'être grouillants, qui vivent, s'aiment, se propagent et s'entre-mangent.

CHAPITRE XVI

L'ÉTAGEMENT DES CLIMATS

Les naturalistes qui parcourent la montagne en étudiant les êtres vivants qui l'habitent, plantes ou animaux, ne se bornent point à étudier l'espèce dans sa forme et dans ses mœurs actuelles; ils veulent aussi connaître l'étendue de son domaine, la distribution générale de ses représentants sur les pentes, et l'histoire de sa race. Ils considèrent les innombrables êtres d'une même espèce, herbes, insectes ou mammifères, comme un immense individu dont il faut connaître à la fois toutes les demeures à la surface de la terre, et la durée pendant la série des âges.