Part 7
En hiver, et même lorsque le printemps a déjà renouvelé la parure des campagnes inférieures, un grand nombre de crevasses sont masquées par d'épaisses masses de neige qui s'étendent en couches continues à la surface du glacier; alors, si la neige grenue n'a pas été amollie par la chaleur du soleil, il est facile de cheminer par-dessus la gueule de ces abîmes cachés; le voyageur peut les ignorer comme il ignore les grottes ouvertes dans l'épaisseur des montagnes. Mais le retour annuel de la saison d'été fond peu à peu les neiges superficielles. Le glacier, qui marche sans cesse et dont la masse fendillée vibre d'un continuel frisson, secoue le manteau neigeux qui le recouvre; çà et là les voûtes s'effondrent et par gros fragments s'abîment dans les profondeurs des crevasses; souvent il n'en reste que des ponts étroits sur lesquels on ne s'aventure qu'après avoir éprouvé du pied la solidité de la neige.
C'est alors que maint glacier devient dangereux à traverser, à cause de la largeur de ses fentes qui se ramifient à l'infini. Des bords du gouffre, on voit parfois, dans l'intérieur, des couches superposées de glace bleuâtre qui furent jadis des neiges et que séparent des bandes noirâtres, restes de débris tombés sur le névé; d'autres fois, la glace, claire et homogène dans toute sa masse, semble n'être qu'un seul cristal.
Quelle est la profondeur du puits? On ne sait. Une saillie de la glace et les ténèbres empêchent le regard de descendre jusqu'aux roches du fond; seulement, on entend quelquefois des bruits mystérieux qui s'élèvent de l'abîme: c'est de l'eau qui ruisselle, une pierre qui se détache, un morceau de glace qui se fendille et s'écroule.
Des explorateurs sont descendus dans ces gouffres pour en mesurer l'épaisseur et pour étudier la température et la composition des glaces profondes. Quelquefois ils ont pu le faire sans trop de danger, en pénétrant latéralement dans les fentes par les saillies des rochers qui servent de berge aux fleuves de glace. Souvent aussi, il leur a fallu se faire descendre au moyen de cordes, comme le mineur qui pénètre au sein de la terre. Mais, pour un savant qui, tout en prenant les précautions nécessaires, explore ainsi les puits des glaciers, combien de malheureux pâtres s'y sont engouffrés et y ont trouvé la mort! On connaît pourtant des montagnards qui, tombés au fond de ces crevasses, meurtris, saignants, perdus dans les ténèbres, ont gardé leur courage et la résolution de revoir le jour. Il en est un qui suivit le cours d'un ruisseau sous-glaciaire et fit ainsi un véritable voyage au-dessous de l'énorme voûte aux glaçons croulants. Après une pareille excursion, il ne reste plus à l'homme qu'à descendre dans le gouffre d'un cratère pour explorer le réservoir souterrain des laves!
Certes il faut louer grandement le savant courageux qui descend dans les profondeurs du glacier pour en étudier les stries, les bulles d'air, les cristaux: mais que de choses nous pouvons déjà contempler à la surface, que de charmants détails il nous est permis de surprendre, que de lois se révèlent à nos yeux, si nous savons regarder!
En effet, dans ce chaos apparent, tout se régit par des lois. Pourquoi, vis-à-vis de tel point de la berge, une fente se produit-elle toujours dans la masse glacée? Pourquoi, à une certaine distance au-dessous, la crevasse, qui s'est graduellement élargie, rapproche-t-elle de nouveau ses bords et le glacier se ressoude-t-il? Pourquoi la surface se bombe-t-elle régulièrement sur un point pour se crevasser ailleurs? En voyant tous ces phénomènes qui reproduisent grossièrement les rides, les vaguelettes, les remous ou les nappes unies de l'eau des fleuves, on comprend mieux l'unité qui, sous l'infinie diversité des aspects, préside à toutes les choses de la nature.
Quand on s'est fait l'intime du glacier par de longues explorations et que l'on sait se rendre compte de tous les petits changements qui s'accomplissent à sa surface, c'est une joie, un délice de le parcourir par un beau jour d'été. La chaleur du soleil lui a rendu le mouvement et la voix. Des veinules d'eau, presque imperceptibles d'abord, se forment çà et là, puis s'unissent en ruisselets scintillants qui serpentent au fond de lits fluviaux en miniature qu'ils viennent de se creuser eux-mêmes, et disparaissent tout à coup dans une fente de la glace en faisant entendre une petite plainte à la voix argentine. Ils se gonflent ou s'abaissent, suivant toutes les oscillations de la température. Qu'un nuage passe sur le soleil, refroidisse l'atmosphère, ils ne coulent plus qu'à grand'peine; que la chaleur devienne plus forte, les ruisseaux superficiels prennent des allures de torrents; ils entraînent avec eux des sables et des cailloux pour les déposer en alluvions, en former des berges et des îles; puis, vers le soir, ils se calmeront, et bientôt le froid de la nuit les congèlera de nouveau.
Sous les rayons de chaleur qui animent temporairement le champ du glacier par la fusion de la couche superficielle, le petit monde des cailloux tombés des parois voisines s'agite aussi. Un talus de gravier, situé au bord d'un filet d'eau murmurant, s'effondre par des écroulements partiels et plonge dans les crevasses. Ailleurs, des pierrailles noires sont éparses sur le glacier; elles absorbent, concentrent la chaleur et, trouant la glace au-dessous d'elles, la criblent de petits trous cylindriques. Plus loin, au contraire, de vastes amas de débris et de grosses pierres empêchent la chaleur du soleil de pénétrer au-dessous; tout autour, la glace se fond et s'évapore; ces pierres arrivent ainsi à former des piliers qui semblent grandir, jaillir du sol comme des colonnes de marbre; mais chacune d'elles, trop faible à la fin, se rompt sous le poids, et tous les fragments qu'elle portait s'écroulent avec fracas, pour recommencer le lendemain une évolution semblable. Combien plus charmants encore sont tous ces petits drames de la nature inanimée, quand animaux ou plantes viennent s'y mêler! Attiré par la tiédeur de l'air, le papillon arrive en voletant, tandis que la plante, tombée avec les éboulis du haut des rochers voisins, utilise son court répit de vie pour reprendre racine et déployer au soleil sa dernière corolle. Sur les côtes polaires, des navigateurs ont vu tout un tapis de végétation recouvrir une haute falaise, de terre par le sommet, de glace par la base.
CHAPITRE XIII
LA MORAINE ET LE TORRENT
Tous ces petits phénomènes qui s'accomplissent chaque jour semblent peu de chose dans l'histoire de la terre. Qu'est-ce, en effet, que le travail du glacier pendant un jour d'été? Sa masse, avançant d'un incessant effort, a progressé de quelques centimètres à peine; deux ou trois rochers se sont détachés des parois pour tomber sur le champ mouvant des glaces; le ruisseau qui emporte les eaux de fusion s'est étalé plus largement, et dans son lit, les cailloux, plus nombreux, se sont entre-choqués avec plus de fracas. Autrement, tout a gardé l'apparence accoutumée. Nulle part, semble-t-il, la nature n'est plus lente dans son œuvre de renouvellement perpétuel.
Et pourtant, ces petites transformations de chaque jour, de chaque minute, finissent par amener d'immenses changements dans l'aspect de la terre, de véritables révolutions géologiques. Ces cailloux, ces fragments de roches qui tombent des escarpements supérieurs sur le lit de glace, s'entassent peu à peu à la base des parois en d'énormes remparts de pierres; ils cheminent lentement avec la masse glacée qui les porte; mais d'autres débris, éboulés des mêmes couloirs de la montagne, les remplacent à l'endroit qu'ils ont quitté. Ainsi de longs convois de roches, entassées en désordre, accompagnent le glacier dans sa marche; au fleuve de glace s'ajoutent des fleuves de pierres descendant de chaque promontoire en ruines, de chaque cirque raviné par les avalanches.
Arrivé à l'issue des hautes gorges dans une zone de température plus douce, le glacier ne peut plus se maintenir à l'état cristallin; il se fond en eau et laisse tomber son fardeau de pierres. Tous ces débris s'écroulent en un immense chaos formant barrage dans la vallée; à l'extrémité de maint glacier, ce sont de véritables montagnes de pierres croulantes aux talus mal affermis. Qu'après une longue série d'années neigeuses, la masse du glacier se gonfle et s'allonge, il faut qu'elle reprenne ces montagnes de pierres et qu'elle les pousse un peu plus loin dans la vallée. Lorsque, plus tard, sous l'influence d'une température plus douce, d'hivers moins abondants en neiges, le glacier se fondra dans toute sa partie inférieure en laissant à vide la cuvette de rochers qui lui servait de lit, la «moraine» de blocs, délivrée de la pression qui la poussait en avant, restera isolée à une certaine distance du glacier; derrière elle se montrera la pierre nue, polie, rabotée par le poids énorme qui s'y mouvait naguère, et recouverte çà et là de la boue rougeâtre produite par l'écrasement des cailloux et des graviers entraînés. Une autre moraine de débris entassés se formera peu à peu devant le talus du glacier.
Eh bien! à des distances énormes en avant de la vallée, à des lieues et même à des dizaines de lieues, on remarque des traces indiscutables de l'ancienne action des glaces. Des plaines entières, jadis remplies d'eau, ont été graduellement comblées par les boues et les cailloux que le glacier poussait devant lui; les saillies des montagnes et des collines qui se trouvaient sur le chemin du fleuve solide ont été érodées et polies; enfin, des roches éparses et des moraines ont été déposées au loin, jusque sur les pentes de montagnes appartenant à d'autres massifs. On reconnaît facilement l'origine de ces pierres à leur composition chimique, à l'arrangement de leurs cristaux ou à leurs fossiles; souvent même les caractères distinctifs ont une telle précision que l'on peut signaler, sur la montagne elle-même, le cirque élevé d'où s'est détaché le bloc errant. Combien d'années ou de siècles a duré le voyage? Bien longtemps sans doute, si l'on en juge par les grosses roches que transportent les glaciers actuels, et dont la marche a été mesurée. Parmi ces blocs voyageurs, il en est que des savants ont rendus célèbres par leurs observations et que l'on aime à revoir comme des amis.
Ces pierres échouées dans les plaines, ces amas de boue transportés au loin, toutes ces traces laissées par le séjour des anciens glaciers, nous permettent d'imaginer quelles ont été les grandes alternatives du climat et les immenses modifications du relief et de l'aspect terrestres pendant les âges successifs de la planète. Dans le passé que nous révèlent ces débris, nous voyons notre montagne et ses voisines se dresser bien au-dessus de leurs sommets actuels; les pointes suprêmes dépassaient les nuages les plus élevés, et toutes les vapeurs qui voyageaient dans l'espace venaient se déposer en neiges ou en cristaux glacés sur les pentes de l'énorme massif; les cirques de pâturages, les vallons verdoyants, les versants aujourd'hui boisés, étaient recouverts par l'uniforme couche des glaces; dans la vallée, cascades et lacs, ruisseaux et prairies, rien ne paraissait encore; l'immense fleuve glacé, non moins épais que le sont maintenant les assises des monts, emplissait toutes les dépressions, puis, à son issue des gorges, allait s'étaler au loin dans les plaines par-dessus collines et vallons. Telle était, du temps de nos aïeux, l'image que leur présentait le mont chargé de glaces; pour les arrière-petits-fils de nos fils, dans le lointain indéfini des siècles, le tableau sera changé. Peut-être le glacier, alors complètement fondu, sera-t-il remplacé par un faible ruisseau; la montagne elle-même aura cessé d'exister; un léger exhaussement du sol en marquera la place, et la plaine actuelle, toute bouleversée par les changements de niveau, aura donné le jour à des hauteurs qui croîtront graduellement dans le ciel!
Et tandis que nous pensons à l'histoire de la montagne et de son glacier, à ce qu'ils furent et à ce qu'ils deviendront un jour, voilà le petit torrent qui sort en gazouillant des glaces et qui va de par le monde travailler à l'œuvre du renouvellement continuel de la terre! L'eau, rendue blanchâtre ou laiteuse par les innombrables molécules de roche triturée qu'elle porte en suspension, n'est autre chose que le glacier lui-même transformé soudain à l'état liquide. Et quel contraste, pourtant, entre la masse solide avec ses crevasses, ses grottes, ses entassements de pierres, ses pentes boueuses, et l'eau qui jaillit gaiement à la lumière et serpente en babillant parmi les fleurs! C'est un des spectacles les plus curieux de la montagne, que cette brusque apparition du ruisseau qui, pendant tout son cours supérieur, a cheminé dans l'ombre en se gonflant des millions de gouttelettes tombées des fentes de la voûte. La caverne d'où s'échappe le courant change de forme tous les jours, suivant les écroulements et la fonte des glaces; d'ordinaire, pourtant, il est facile de pénétrer à une certaine distance dans la grotte et d'en admirer les pendentifs, les parois translucides, la lumière bleuâtre, les reflets changeants. L'étrangeté du spectacle, le vague, l'appréhension dont le cœur est saisi, font que l'on se croirait transporté dans un lieu sacré. «Trois fois et mille fois bénis» se croient les pèlerins hindous qui, après avoir remonté le Gange jusqu'à sa source, osent encore pénétrer sous la voûte ténébreuse d'où s'élance la sainte rivière!
C'est avec une grande régularité, dépendante de celle des saisons, que les torrents glaciaires apportent dans les plaines l'eau fécondante et les boues alluviales, provenant de cette énorme officine de trituration qui fonctionne incessamment sous le glacier. Pendant la saison froide de nos zones tempérées, quand les pluies tombent le plus fréquemment dans les campagnes, et qu'au lieu de s'évaporer elles trouvent leur chemin vers les rivières, alors le glacier se gèle plus étroitement, il adhère partout à la voûte qui lui sert de lit, et ne laisse plus sortir qu'un faible courant; quelquefois même il tarit en entier; pas une goutte d'eau ne descend de la montagne. Mais, à mesure que la chaleur revient et que la végétation joyeuse demande pour ses feuilles et ses fleurs une plus grande quantité d'eau, à mesure que l'évaporation devient plus active et que le niveau des rivières tend à s'abaisser, les torrents des glaciers se gonflent, ils se changent temporairement en fleuves et fournissent l'humidité nécessaire aux champs altérés. Il s'établit ainsi une compensation des plus utiles pour la prospérité des contrées qu'arrosent des cours d'eau partiellement alimentés par les glaciers. Quand les affluents, gonflés par la pluie, coulent en surabondance, les torrents de la montagne n'apportent qu'un mince flot liquide; ils débordent, au contraire, quand les autres rivières sont presque à sec; grâce à ce phénomène de balancement, une certaine égalité se maintient dans le fleuve où viennent s'unir les divers cours d'eau.
Dans l'économie générale de la terre, le glacier, immobile en apparence, toujours si lent et calme dans sa force, est un grand élément de régularisation. Rarement il introduit quelque désordre imprévu dans la nature. C'est là ce qui peut arriver, par exemple, lorsqu'un glacier latéral, poussant un large rempart de débris ou s'avançant lui-même au travers d'un ruisseau sorti du glacier primaire, en accumule les eaux et forme ainsi un lac sans cesse grandissant. Pendant longtemps, la digue résiste à la pression de la masse liquide; mais, à la suite d'une fonte considérable des neiges, d'un recul du glacier de barrage ou de déblais lentement opérés par les eaux, il se peut que la barrière de glaces et de blocs amoncelés cède tout à coup. Alors le lac s'effondre en une terrible avalanche; l'eau, mêlée aux pierres, aux blocs de glace et à tous les débris arrachés à ses rives, se précipite avec rage dans la vallée inférieure; elle enlève les ponts, détruit les moulins, rase les maisons de ses rivages, entraîne les arbres des pentes basses, et, déchaussant les prairies elles-mêmes, comme le ferait un immense soc de charrue, les roule devant elle et les mêle au chaos de son déluge. Pour les vallées que parcourt l'inondation, le désastre est immense, et le récit s'en transmet de génération en génération.
Mais ce sont là des événements bien rares et qui deviennent même impossibles pour l'avenir dans les pays civilisés, parce que les populations menacées ont soin de prévenir le danger en creusant des souterrains de dégagement aux réservoirs lacustres qui se forment derrière une digue mouvante de glaces ou de pierres. Ainsi réprimé dans ses écarts, le glacier reste le bienfaiteur des régions situées sur le cours de ses eaux. C'est lui qui les arrose dans la saison où elles auraient le plus à craindre les effets de la sécheresse, lui qui les renouvelle par des apports de terre végétale toute fraîche encore et avec tous ses éléments de nutrition chimique. Le glacier est en réalité un lac, une mer d'eau douce d'une contenance de milliards de mètres cubes; mais ce lac, suspendu aux flancs des monts, s'épanche lentement et comme avec mesure. Il renferme assez d'eau pour inonder toutes les campagnes inférieures, mais il répartit discrètement ses trésors. Cette masse glacée, présentant l'aspect de la mort, contribue ainsi d'autant mieux à la vie et à la fécondité de la terre.
CHAPITRE XIV
LES FORÊTS ET LES PÂTURAGES
Par ses neiges et ses glaces fondantes, qui servent à gonfler les torrents et les fleuves pendant l'été, la montagne entretient la végétation jusqu'à d'énormes distances de sa base, mais elle garde assez d'humidité pour nourrir sa propre flore de forêts, de gazons et de mousse, bien supérieure, par le nombre de ses espèces, à la flore d'une même étendue des plaines. D'en bas, le regard ne peut observer les détails du tableau que présente la verdure de la montagne, mais il en embrasse le magnifique ensemble et jouit des mille contrastes que la hauteur, les accidents du sol, l'inclinaison des pentes, l'abondance de l'eau, le voisinage des neiges et toutes les autres conditions physiques produisent dans la végétation.
Au printemps, quand tout renaît dans la nature, c'est une joie de voir le vert des herbes et du feuillage reprendre le dessus sur la blancheur des neiges. Les tiges du gazon, qui peuvent respirer de nouveau et revoir la lumière, perdent leur teinte rousse et leur aspect calciné; elles deviennent d'abord d'un jaune blanchâtre, puis d'un beau vert. Des fleurs en multitudes diaprent les prairies: ici, ce ne sont que des renoncules, ailleurs que des anémones ou des primevères jaillissant en bouquets; plus loin, la verdure disparaît sous le blanc neigeux du gracieux narcisse des poètes ou sous le lilas du crocus, dont l'être tout entier n'est que fleur, de la racine au bord de la corolle; près des cours d'eau, la parnassie ouvre sa fleur délicate; çà et là les petites fleurs blanches ou azurées, roses ou jaunes, se pressent en si grandes foules, qu'elles donnent leur couleur à toute la pente herbeuse et que, des versants opposés, on peut déjà reconnaître l'espèce de plante qui domine dans la prairie, à mesure que la neige recule vers les hauteurs devant le tapis de verdure fleurissante. Bientôt aussi les arbres se mettent de la fête. En bas, sur les premières pentes, ce sont les arbres fruitiers qui, peu de semaines après s'être débarrassés de la neige de l'hiver, se recouvrent d'une autre neige, celle de leurs fleurs. Plus haut, les châtaigniers, les hêtres, les arbustes divers, se couvrent de leurs feuilles d'un vert tendre; du jour au lendemain, on dirait que la montagne s'est revêtue d'un tissu merveilleux où le velours s'est mêlé à la soie. Peu à peu, cette jeune verdure des forêts et des broussailles s'avance vers le sommet; elle monte comme à l'escalade dans les vallons et les ravins pour conquérir les escarpements suprêmes entre les glaciers. Là-haut, tout prend un aspect inattendu de joie. Même les sombres rochers, qui semblaient noirs par leur contraste avec les neiges, ornent leurs anfractuosités de petites touffes de verdure. Eux aussi prennent part à la gaieté du printemps.
Moins somptueux par l'exubérance de leur verdure et la multitude prodigieuse de leurs fleurs, les hauts pâturages sont pourtant plus aimables que les prairies d'en bas; leurs pelouses sont d'une gaieté plus douce et plus intime. On s'y promène sans effort sur l'herbe courte et l'on y fait plus aisément connaissance avec les fleurs qui jaillissent par myriades des touffes de verdure. Là, du reste, l'éclat des corolles est incomparable. Le soleil y darde des rayons plus brûlants, d'une action chimique plus puissante et plus rapide; il élabore dans la sève des substances colorantes d'une beauté plus parfaite. Armés de leurs loupes, le botaniste, le physicien, constatent dûment le phénomène; mais, sans leurs instruments, le simple, promeneur reconnaît bien à l'œil nu que le bleu de nulle fleur de la plaine n'égale l'azur profond de la petite gentiane. Pressées de vivre et de jouir, les plantes se font plus belles; elles s'ornent de couleurs plus vives, car la saison de la joie sera courte; après l'été qui s'enfuit, la mort les surprendra.
Le regard est ébloui de l'éclat que présentent les larges plaques de gazon parsemées des étoiles d'un rose vif du silène, des grappes bleues du myosotis, des larges fleurs au cœur d'or de l'aster des Alpes. Sur les pentes plus sèches, au milieu des roches arides, croissent l'orchis noire au parfum de vanille et le «pied de lion», dont la fleur ne se fane jamais et reste un symbole de constance éternelle.
Parmi ces herbes aux fleurs éclatantes, il en est que n'effraye nullement le voisinage de la neige et de l'eau glacée. Elles ne sont point frileuses; tout à côté des cristaux du névé, le flux de la sève circule librement dans les tissus de la délicate soldanelle, qui penche au-dessus de la neige sa corolle d'une nuance si tendre et si pure; quand le soleil brille, on peut dire d'elle, mieux que du palmier des oasis, qu'elle a son pied dans la glace et sa tête dans le feu. A la sortie même des neiges, le torrent, dont l'eau laiteuse semble être de la glace à peine fondue, entoure de ses bras un îlot fleuri, bouquet charmant aux tiges sans cesse frissonnantes. Plus loin, le lit de neige que l'ombre du rocher a défendu contre les rayons du soleil est tout diapré de fleurs; la douce température qu'elles répandent a fondu la neige autour d'elles; on dirait qu'elles jaillissent d'une coupe de cristal au fond bleui par l'ombre. D'autres fleurs, plus sensibles, n'osent point subir le contact immédiat de la neige; mais elles prennent soin de s'entourer d'un moelleux fourreau de mousse. Tel est le petit œillet rouge des sommets neigeux; on dirait un rubis posé sur un coussin de velours vert au milieu d'une couche de duvet blanc.
Sur les pentes de la montagne, les forêts alternent avec les surfaces gazonnées, mais non pas au hasard. La présence de grands arbres indique toujours, sur le versant qui les produit, une terre végétale assez épaisse et de l'eau d'arrosement en abondance: ainsi, grâce à la distribution des forêts et des pâturages, on peut lire de loin quelques-uns des secrets de la montagne, pourvu, du moins, que l'homme ne soit pas intervenu brutalement en abattant les arbres et en modifiant l'aspect du mont. Il est des régions entières où l'homme, âpre à s'enrichir, a coupé tous les arbres; il n'en reste plus même une souche, car les neiges de l'hiver, que n'arrête plus la barrière vivante, glissent désormais librement au temps des avalanches; elles dénudent le sol, le rabotent jusqu'au rocher, emportant avec elles tous les débris de racines.