Part 5
Il faut être déjà l'intime de la nature pour ne pas se sentir inquiet quand on est le captif du brouillard; le moindre objet prend des proportions immenses, infinies. Quelque chose de vague et de noir paraît s'avancer vers nous comme pour nous saisir. Est-ce une branche, un arbre même? Ce n'est peut-être qu'une touffe d'herbe. Un cercle de cordages vous barre la route: simple toile d'araignée! Un jour que le brouillard avait une faible épaisseur et que les rayons du soleil, transmis par les vapeurs, y faisaient poudroyer la lumière, je m'arrêtai, plein de stupeur et d'admiration, à la vue d'un arbre gigantesque tordant ses bras comme un athlète, au sommet d'un promontoire. Jamais je n'avais eu le bonheur de voir un arbre plus fort et mieux campé pour lutter héroïquement contre l'orage. Je le contemplai longtemps; mais peu à peu je le vis qui semblait se rapprocher de moi et qui se rapetissait en même temps. Quand le soleil vainqueur eut dissipé la brume, le tronc superbe n'était plus qu'un maigre arbrisseau poussant dans la fissure d'un bloc voisin.
Le voyageur perdu, égaré dans le brouillard, au milieu des précipices et des torrents, se trouve dans une situation vraiment terrible: de toutes parts c'est le danger, c'est la mort. Il faut marcher et marcher vite pour atteindre, aussi vite que possible, le sol uni de la vallée ou les pentes faciles des pâturages, et rencontrer quelque sentier sauveur; mais, dans le vague des choses, rien ne peut servir d'indice et tout paraît un obstacle. D'un côté la terre fuit; on croirait être au bord d'un précipice. De l'autre côté se dresse un roc; la paroi en semble inaccessible. Pour éviter l'abîme, on tente d'escalader la roche abrupte; on met le pied dans une anfractuosité de la pierre et l'on se hisse de saillie en saillie; bientôt on est comme suspendu entre le ciel et la terre. Enfin, on atteint l'arête; mais, derrière le premier roc, voici que s'en dresse un autre au profil indécis et mouvant. Les arbres, les broussailles qui croissent sur les escarpements dardent leurs rameaux à travers la brume, d'une façon menaçante; parfois même, on ne voit qu'une masse noirâtre serpentant dans l'ombre grise: c'est une branche dont le tronc reste invisible. On a le visage baigné par une fine pluie; les touffes de gazon, les bruyères, sont autant de réservoirs d'eau glacée où l'on se mouille comme à la traversée d'un lac. Les membres se raidissent; le pas devient incertain; on risque de glisser sur l'herbe ou sur le roc humide et de rouler dans le précipice. Des rumeurs terribles remontent d'en bas et semblent prédire un sort fatal; on entend la chute des pierres qui s'écroulent, des branches chargées de pluie qui grincent sur leur tronc, le sourd tonnerre de la cascade et le sinistre clapotement des eaux du lac contre ses rives. C'est avec épouvante que l'on voit la brume se charger de la sombreur du crépuscule et que l'on pense à la terrible alternative de la mort par le dérochement ou par le froid.
Sous un grand nombre de climats, l'impression d'étonnement, d'horreur même, que les montagnes laissent dans l'esprit, provient de ce qu'elles sont presque toujours environnées de brouillards. Telle montagne d'Écosse ou de la Norvège paraît formidable, bien qu'en réalité elle soit beaucoup moins haute que tant d'autres sommets de la terre. On les a vues souvent se voiler de vapeurs, puis se révéler partiellement et se cacher encore, voyager pour ainsi dire au milieu de la nue, s'éloigner en apparence pour se rapprocher soudain; s'abaisser quand le soleil éclaire nettement les contours, puis grandir ensuite quand ils se frangent de brouillards. Tous ces aspects changeants, ces transfigurations lentes ou rapides de la montagne, la font vaguement ressembler à un géant prodigieux balançant sa tête au-dessus des nuages. Bien différentes des sommets immuables aux profils arrêtés que baigne la pure lumière du ciel de l'Égypte, sont ces montagnes que chantent les poèmes d'Ossian: celles-ci vous regardent; elles sourient parfois; parfois elles menacent; mais elles vivent de votre vie, elles sentent avec vous; on le croit, du moins, et le poète qui les chante leur donne une âme d'homme.
Belle par les vapeurs qui l'entourent, quand on la voit d'en bas à travers une atmosphère pure, la montagne ne l'est pas moins pour celui qui la contemple d'en haut, surtout au matin, quand la cime elle-même plonge dans le ciel et que sa base est environnée par une mer de nuages. C'est bien un véritable océan qui s'étend de toutes parts jusqu'aux bornes de la vue. Les vagues blanches du brouillard se déroulent à la surface de cette mer, non point avec la régularité des flots liquides, mais dans un majestueux désordre où le regard se perd. Ici, on les voit bouillonner, se gonfler en trombes de fumée, puis s'éparpiller en flocons comme la neige et disparaître dans l'espace. Là, au contraire, elles se creusent en vallons emplis d'ombres. Ailleurs, c'est un tournoiement continuel, un mouvement de flots qui se pourchassent et s'entraînent en rondes bizarres. Parfois, la nappe des vapeurs est assez unie; le niveau des ondes de brume se maintient à une hauteur à peu près uniforme sur tout le pourtour des roches qui s'avancent en promontoires; en maint endroit, des sommets de collines isolées se dressent au-dessus du brouillard comme des îles ou des écueils. D'autres fois, l'océan brumeux se partage en mers distinctes et laisse apercevoir, çà et là, le fond des vallées, semblables à un monde inférieur qui n'a rien de la douce sérénité des cimes. Le soleil éclaire obliquement toutes les volutes de brume qui s'élèvent au-dessus de la grande mer; les teintes roses, purpurines, dorées, qui se mêlent au blanc pur, varient à l'infini l'aspect de la nappe flottante. L'ombre des monts se projette au loin sur les vapeurs et change incessamment avec la marche du soleil. Le spectateur remarque avec étonnement l'ombre de sa propre personne reproduite sur la nappe de vapeur et quelquefois avec les proportions d'un géant. On croirait voir un monstre spectral qu'on fait mouvoir à son gré en s'inclinant, en marchant, en agitant les bras.
Certaines montagnes, qui se dressent au sein de la mer bleue des vents alizés, sont presque toujours environnées à mi-hauteur d'une nappe de brouillards qui cache presque toujours, au voyageur arrivé sur la cime, la vue de la grande plaine azurée; mais, autour du sommet dont je parcours les pâturages, les nappes de vapeurs montent et descendent, changent et se dissolvent comme au hasard: ce sont des phénomènes qui n'ont rien de constant. Après des heures ou des journées d'obscurité, le soleil finit par trouer la masse des brumes, les déchire, les disperse en lambeaux, les vaporise dans l'air, et bientôt la terre d'en bas, qui se trouvait privée de la douce clarté, s'illumine de nouveau sous la vivifiante lumière. Mais il arrive aussi que les brouillards s'épaississent, s'accumulent en nuages pressés et tourbillonnants. Les nues s'attirent, puis se repoussent; l'électricité s'amasse dans les vapeurs grossissantes; un orage éclate, et le monde inférieur se perd sous le tumulte de la tempête.
Une fois déchaîné, l'orage ne monte pas toujours à l'escalade des hauteurs qui le dominent; il reste souvent dans les zones basses de l'atmosphère où il s'est formé, et le spectateur, tranquillement assis sur le gazon sec des hauts pâturages éclairés, peut voir à ses pieds les nues ennemies s'entre-choquer et tout noyer avec rage. C'est un tableau magnifique et terrible à la fois. Une clarté livide s'échappe de ces masses bouillonnantes; des reflets cuivrés, des teintes violacées donnent à l'entassement des vapeurs l'aspect d'une immense fournaise de métal en fusion; on pourrait croire que la terre s'est ouverte, laissant échapper de son sein un océan de laves. Les éclairs qui jaillissent, de nue à nue, dans les profondeurs du chaos, vibrent comme des serpents de feu. Le déchirement de l'air, répercuté par les échos de la montagne, se prolonge en roulements sans fin; tous les rochers à la fois semblent envoyer leur tonnerre. En même temps, on entend un bruit sourd qui monte des campagnes inférieures à travers les nuages tourbillonnants. C'est l'averse de pluie ou la chute de la grêle; c'est le fracas des arbres qui se brisent, des rochers qui se fendent, des avalanches de pierres qui s'écroulent, des torrents qui se gonflent et mugissent en démolissant leurs berges; mais tous ces fracas divers se confondent en s'élevant vers la montagne sereine. Là-haut, ce n'est plus qu'une plainte, un gémissement qui monte de la plaine où vivent les hommes.
Un jour que, assis sur une cime tranquille, dans le calme des cieux, je voyais un orage se tordre en fureur à la base de la montagne, je ne pus résister à cet appel qui semblait m'arriver du monde des humains. Je descendis pour m'engloutir dans la masse noire des vapeurs tournoyantes; je plongeai pour ainsi dire au milieu de la foudre, sous la nappe des éclairs, dans les tourbillons de pluie et de grêle. Descendant par un sentier transformé en ruisseau, je bondissais de pierre en pierre. Exalté par la fureur des éléments, par l'éclat du tonnerre, par le ruissellement des eaux, le mugissement des arbres secoués, je courais avec une joie frénétique. Lorsque enfin j'arrivai dans le calme, où je trouvai du feu, du pain, des vêtements secs, toutes les douceurs de la bonne hospitalité du montagnard, je regrettai presque la puissante volupté dont je venais de jouir au dehors. Il me semblait que là-haut, dans la pluie et le vent, j'avais fait partie de l'orage et mêlé pendant quelques heures mon individualité consciente aux éléments aveugles.
CHAPITRE X
LES NEIGES
«Blanc, éclatant, neigeux», telle est la signification première de presque tous les noms donnés aux hautes montagnes par les peuples qui se sont succédé à leur base. En levant les yeux vers les sommets, ils aperçoivent, au-dessus des nuages, la blancheur étincelante des neiges et des glaces, et leur admiration est d'autant plus grande que les campagnes inférieures présentent un plus saisissant contraste avec les cimes blanches, par la teinte uniforme et brune de leurs terrains. C'est au plus fort de l'été, quand la poussière brûlante s'élève des chemins et que les voyageurs fatigués s'arrêtent sous les ombrages, c'est alors surtout qu'on aime à porter ses regards vers les masses glacées, qui resplendissent aux rayons solaires comme des plaques d'argent. La nuit, un doux reflet, comme celui d'un monde lointain, révèle les hautes neiges de la montagne.
Les pentes moyennes, les promontoires inférieurs, sont fréquemment recouverts de couches neigeuses. Déjà, vers la fin de l'été, lorsque les torrents ont emporté dans les plaines l'eau fondue des avalanches, que les arbres ont secoué le poids de neige qui faisait plier leurs branches, et que les petites mousses elles-mêmes, en réchauffant l'espace environnant, se sont débarrassées des flocons de neige qui les entouraient, un soudain refroidissement de l'atmosphère transforme en neige les vapeurs des montagnes. La veille, tous les contreforts des monts et les pâturages alpestres étaient complètement dégagés de frimas; on distinguait nettement la couleur brune ou jaunâtre des roches nues, le vert des forêts et des gazons, le rouge des bruyères. Le matin, quand on se réveille, la blanche robe neigeuse a recouvert jusqu'aux promontoires avancés. Toutefois, ce vêtement de neige, ce blanc manteau dont parlent les poètes, est percé, déchiré en mille endroits. Les saillies de la montagne passent au travers de cette enveloppe, et les nuances sombres des roches, contrastant avec la blancheur de la neige, accusent ainsi le relief des escarpements avec plus de netteté. Dans les ravins profonds, les flocons se sont accumulés en couches épaisses; sur les pentes rapides, ils brodent légèrement les fissures comme un mince voile de dentelle; sur les falaises abruptes, ils ne se montrent que çà et là en mouchetures brillantes. Chaque pli de la montagne est signalé de loin sous sa véritable forme par l'éclatante coulée de neige qui l'emplit; chaque roche saillante révèle ses protubérances et ses anfractuosités par les couches neigeuses d'épaisseur diverse, alternant avec la nudité du roc. Là où la roche est formée de strates régulières, la neige trace de la façon la plus nette les lignes de séparation. Elle repose sur les corniches et se détache des parois d'éboulement. A travers les accidents de toute espèce, les saillies et les retraits, on voit les lignes d'assises se continuer avec une étonnante régularité sur des espaces de plusieurs lieues; on dirait des étages superposés par la main de quelque architecte géant.
Toutefois, ces neiges passagères d'été, qui enveloppent la montagne comme d'un voile, et qui, loin d'en cacher les formes, les révèlent, au contraire, dans leurs plus petits détails, sont, pour ainsi dire, une coquetterie de la nature. Elles disparaissent bientôt des collines inférieures et des monts avancés; chaque jour les rayons du soleil en font remonter la limite vers les cimes; même par les belles journées, il arrive que, d'heure en heure, on peut suivre du regard les progrès de la fusion. Chacun des ravins qui découpent à mi-hauteur les flancs de la montagne présente un versant déjà débarrassé de neiges, celui qu'éclaire librement le soleil du midi, et un autre versant d'une blancheur éclatante, celui qui se tourne vers l'horizon du nord. Puis cette pente elle-même dégage ses gazons et ses roches; il ne reste plus de la chute estivale des neiges qu'un petit nombre de flaques graduellement rétrécies, traces des avalanches en miniature qui ont rempli les creux des gorges. Ces flaques se mêlent à la terre, aux cailloux, et le ruisseau qui passe en emporte goutte à goutte les débris souillés.
Ces neiges de quelques jours sont charmantes à voir. On aime à en suivre du regard le décor changeant; elles ne se montrent, en effet, que pour disparaître bientôt. Pour contempler les neiges sous leur véritable aspect et les comprendre dans leur travail comme agents de la nature, il faut les voir en hiver dans la dure saison des froids. Alors tout est recouvert de couches énormes d'eau cristallisée en aiguilles et en flocons; la montagne, ses contreforts et les collines de sa base, ne se montrent plus sous leur forme réelle. La masse épaisse qui les cache en oblitère le relief et leur donne de nouveaux contours. Au lieu de saillies, de dentelures, de pointes au profil déchiqueté, le penchant du mont se développe maintenant en ondulations charmantes, en croupes d'un dessin hardi, mais toujours sinueux. De même que l'eau, sous l'influence de la pesanteur, équilibre son niveau pour s'étaler en surface horizontale, de même la neige, obéissant à ses lois propres, se dépose en couches aux renflements arrondis. Le vent, qui l'amène en tournoyant, lui fait d'abord remplir les creux, puis adoucir tous les angles, déployer sa courbe sur toutes les saillies; à la montagne âpre, déchirée, sauvage, a succédé une autre montagne aux contours purs et adoucis, aux courbes majestueuses. Mais, en dépit de la suave douceur de ses lignes, le géant n'en est pas moins formidable d'aspect. Çà et là, des escarpements, des roches perpendiculaires sur lesquelles la neige n'a pu tenir, se dressent au-dessus des immenses pentes d'une éblouissante blancheur, et, par le contraste, leurs parois paraissent toutes noires. On se sent saisi d'effroi à la vue de ces murailles prodigieuses, tranchant sur la neige comme des falaises de charbon aux bords d'un océan polaire.
Dans cette transformation, les plaines, plus encore que les protubérances de la montagne, ont changé d'aspect. En s'affaissant de toutes parts, les neiges ont rempli les cavités, nivelé les creux, fait disparaître les accidents secondaires du terrain. Les torrents, les cascades, ont été recouverts; tout est glacé, tout repose sous le linceul immense. Les lacs eux-mêmes sont ensevelis; la glace de leur surface porte d'énormes couches de neige, et souvent on ne sait même plus où se trouve l'emplacement des bassins; peut-être une fissure permet-elle de voir au fond d'un gouffre la surface du lac, tranquille, noire, sans reflets; on dirait un puits, un abîme sans fond.
Au-dessous des grands sommets et des cirques supérieurs, où la neige s'entasse en couches hautes comme les maisons, les forêts de sapins se montrent çà et là, mais à demi seulement. Sur chacune de leurs branches étalées, les arbres portent tout le fardeau de neige qu'ils peuvent soutenir sans rompre; ensemble, les branchages entremêlés forment comme des voûtes sur lesquelles les amas de cristaux neigeux se groupent en coupoles inégales; quelques tiges rebelles seulement échappent à la prison de glace et dardent dans l'air libre leurs flèches d'un vert sombre, presque noires, et portant chacune à son extrémité un lourd paquet de neige. Quand le vent souffle au milieu de ces tiges, il en tombe avec un bruit métallique des fragments de neige glacée; un mouvement général de vibration agite la forêt cachée et le toit brillant qui la recouvre; parfois, une rupture se produit, une avalanche s'écroule à l'intérieur, un gouffre reste béant, jusqu'à ce qu'une nouvelle tourmente l'ait masqué par un pont de neige. Quel serait le sort d'un voyageur s'égarant pendant l'hiver dans une pareille forêt, là où il chemine à l'aise pendant l'été, sur le court gazon, à l'ombre des arbres puissants? A chaque pas, il serait exposé à tomber dans un abîme, étouffé sous la neige écroulée!
En bas, dans la vallée, les maisons du village paraissent plus difficiles à discerner que les forêts et les bouquets d'arbres. Les toits, entièrement recouverts d'une couche de neige sous laquelle fléchissent les charpentes, se confondent avec les champs de neige environnants; seulement, une légère fumée bleuâtre rappelle que, sous ce linceul blanc, des hommes vivent et travaillent. Quelques murailles, un clocher, tranchent sur la monotonie du fond; d'ailleurs, en cet endroit, la neige est plus tourmentée que loin des habitations humaines; le vent, tournoyant autour des demeures, a dressé d'un côté les neiges en monceaux et en barricades; de l'autre côté, il les a presque entièrement balayées. Un certain désordre dans la nature indique le voisinage de l'homme; mais là, comme ailleurs, la paix est sans bornes; rarement un bruit trouble le silence de mort qui règne sur la vallée et sur les monts.
Pourtant, il faut quelquefois que l'homme et les autres habitants des montagnes sortent de leurs tanières et troublent le grand repos de la nature. Seule, la marmotte, cachée dans son trou, sous l'épaisseur des neiges, peut dormir pendant les longs mois de l'hiver et attendre, dans un état de mort apparente, que le printemps rende la liberté aux ruisseaux, aux gazons et aux fleurs. Moins heureux, le chamois, que la neige chasse des hautes cimes, doit rôder dans le voisinage des forêts, chercher un refuge entre les arbres pressés, en ronger les écorces et les feuillages. L'homme, de son côté, doit quitter sa demeure pour échanger quelques produits, acheter des provisions, remplir des engagements de famille ou d'amitié. Il faut alors déblayer les monceaux de neige qui se sont accumulés devant la porte et se frayer péniblement un sentier. D'un haut chalet bâti sur un promontoire, je vis une fois de ces petits êtres presque imperceptibles, de ces noires fourmis humaines, cheminer lentement dans une sorte d'ornière, entre deux murs de neige. Jamais l'homme ne m'avait paru si infime. Au milieu de la vaste étendue blanche, ces promeneurs semblaient perdus, absurdes, chimériques; je me demandais comment une race composée de pareils pygmées avait pu accomplir les grandes choses de l'histoire et réaliser, de progrès en progrès, ce qui s'appelle aujourd'hui la civilisation, promesse d'un état futur de bien-être et de liberté.
Pourtant, même au milieu de ces neiges formidables de l'hiver, l'homme a pu faire triompher son intelligence et son audace par ces routes commerciales qui lui permettent d'expédier librement ses marchandises et de voyager lui-même presque en tout temps. Le chamois a cessé de parcourir les cimes, et nombre d'oiseaux, qui volaient pendant l'été bien au-dessus des pointes, sont prudemment descendus dans les tièdes régions des plaines. Mais l'homme continue de parcourir les routes qui, de gorge en gorge, de contrefort en contrefort, s'élèvent jusqu'à une brèche de la crête et redescendent sur l'autre versant. Pendant la belle saison, quand les torrents joyeux bondissent en cascades à côté du chemin, même les voitures traînées par des chevaux aux grelots retentissants peuvent gravir sans peine les rampes établies à grands frais sur les escarpements. Quand les neiges ont recouvert la route, il faut changer les véhicules; les chars et les voitures sont remplacés par des traîneaux qui glissent légèrement sur les flocons entassés. La traversée des monts ne se fait pas moins rapidement que pendant les jours les plus chauds de l'année; à la descente, elle s'accomplit avec une vitesse qui donne le vertige.
C'est en voyageant ainsi en traîneau par-dessus les cols de la montagne qu'on peut apprendre à bien faire connaissance avec les grandes neiges. La charpente légère glisse sans bruit; on ne sent plus les chocs des ferrailles sur le sol résistant, et l'on croirait voyager dans l'espace, emporté comme un esprit. Tantôt on contourne la courbe d'un ravin, tantôt la saillie d'un promontoire; on passe du fond des gouffres à l'arête des précipices, et, dans toutes ces formes si variées qui se succèdent à la vue, la montagne garde sa blancheur unie. Le soleil éclaire-t-il la surface des neiges, on y voit briller d'innombrables diamants; le ciel est-il gris et bas, les éléments semblent se confondre. Lambeaux de nuages, monticules neigeux, ne se distinguent plus les uns des autres; on croirait flotter dans l'espace infini; on n'appartient plus à la terre.
Et combien plus encore entre-t-on dans la région du rêve, lorsque, après avoir franchi le point culminant du passage, on redescend sur la pente opposée, emporté de tournants en tournants avec une effrayante rapidité! Au départ de la caravane, lorsque le dernier traîneau s'ébranle, le premier a déjà disparu derrière une saillie du gouffre. On le voit, puis il disparaît de nouveau; on le revoit, puis il se perd encore. On plonge dans un abîme vertigineux où s'écroulent des amas de neige gros comme des collines. Avalanche soi-même, on glisse par-dessus les avalanches, et l'on voit défiler à côté de soi, comme s'ils étaient emportés par une tempête, les cirques, les ravins, les promontoires; les sommets eux-mêmes, qui fuient à l'horizon, semblent entraînés dans un tourbillon fantastique, une sorte de galop infernal. Et quand, à la fin de la course effrénée, on arrive à la base de la montagne, dans les plaines déjà dépourvues de neige ou saupoudrées à peine, quand on respire une autre atmosphère et que l'on voit une nature nouvelle sous un autre climat, on se demande si vraiment on n'a pas été le jouet d'une hallucination, si l'on a réellement parcouru les neiges profondes, au-dessus de la région des nuées et des orages.