Histoire d'une Montagne

Part 4

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Chaque roche résume une période géologique. Dans cette montagne au profil si gracieux, surgissant de la terre avec une si noble attitude, on croirait voir l'œuvre d'un jour, tant l'ensemble a d'unité, tant les détails concourent à l'harmonie générale. Et pourtant cette montagne a été sculptée pendant une myriade de siècles. Ici, quelque vieux granit raconte les vieux âges où la fibre végétale n'avait pas encore recouvert la scorie terrestre. Le gneiss, qui lui-même se forma peut-être à l'époque où plantes et animaux étaient encore à naître, nous dit que, lorsque l'Océan le déposa sur ses rives, des montagnes avaient été déjà démolies par les flots. La plaque d'ardoise qui garde l'os d'un animal, ou seulement une légère empreinte, nous raconte l'histoire des générations innombrables qui se sont succédé à la surface de la terre dans l'incessante bataille de la vie; les traces de houille nous parlent de ces forêts immenses dont chacune en mourant n'a fait qu'une légère couche de charbon; la falaise calcaire, amas d'animalcules que nous révèle le microscope, nous fait assister au travail des multitudes d'organismes qui pullulaient au fond des mers; les débris de toute espèce nous montrent les eaux de pluie, les neiges, les glaciers, les torrents, déblayant jadis les monts comme ils le font aujourd'hui, et changeant d'âge en âge le théâtre de leur activité.

A la pensée de toutes ces révolutions, de ces transformations incessantes, de cette série continue de phénomènes qui se produisent dans la montagne, du rôle qu'elle remplit dans la vie générale de la terre et dans l'histoire de l'humanité, on comprend les premiers poètes, qui, à la base du Pamir ou du Bolor, racontèrent les mythes d'où sont dérivés tous les autres. Ils nous disent que la montagne est une créatrice. C'est elle qui verse dans les plaines les eaux fertilisantes et leur envoie le limon nourricier; elle qui, avec l'aide du soleil, fait naître les plantes, les animaux et les hommes; elle qui fleurit le désert et le parsème de cités heureuses. Suivant une ancienne légende hellénique, celui qui fit surgir les monts et modela la terre fut Éros, le dieu toujours jeune, le premier-né du chaos, la nature qui se renouvelle sans cesse, le dieu de l'éternel amour.

CHAPITRE VII

LES ÉBOULIS

Non seulement la montagne se transforme incessamment en plaine par les érosions que lui font subir les pluies, les gelées, les neiges glissantes, les avalanches, mais encore des fragments considérables s'en déchirent violemment pour s'écrouler tout à coup. Pareille catastrophe est fréquente dans les parties du mont où les strates, redressées ou surplombantes, sont largement séparées les unes des autres par des matières de nature différente que l'eau peut déblayer ou dissoudre. Que ces substances intermédiaires viennent à disparaître, et les assises, dépourvues d'appui, doivent tôt ou tard s'écrouler dans la vallée. A côté des grands escarpements, ces débris tombés forment une butte, un monticule ou même une montagne secondaire.

Une cime, d'ailleurs élevée, que j'aimais à gravir à cause de son isolement et de la fière beauté de ses arêtes, m'avait toujours paru, comme le grand sommet lui-même, être une roche indépendante, tenant par ses assises profondes à la terre sous-jacente; ce n'était pourtant qu'un pan détaché de la montagne voisine. Je le reconnus un jour à la position des couches et à l'aspect des plans de brisure encore visibles sur les deux parois correspondantes. La masse écroulée qui portait des hameaux et des champs, des bois et des pâturages, n'avait eu, après la rupture, qu'à pivoter sur sa base et à se renverser sur elle-même. Une de ses faces s'était enfoncée dans le sol, tandis que de l'autre côté elle s'était partiellement déracinée. Dans sa chute, elle avait fermé l'issue de toute une vallée, et le torrent qui, jadis, coulait paisiblement dans le fond, avait dû se transformer en lac, pour combler le cirque dans lequel il était enfermé et d'où il redescend aujourd'hui par une succession de rapides et de cascades. Sans doute ces changements se firent avant que le pays fût habité, car la tradition de l'événement ne s'est point conservée. C'est le géologue qui raconte au paysan l'histoire de sa propre montagne.

Quant aux écroulements de moindre importance, à ces chutes de rochers qui, sans changer sensiblement l'aspect de la contrée, n'en ruinent pas moins les pâtures, n'en écrasent pas moins les villages avec leurs habitants, les montagnards n'ont pas besoin qu'on vienne les leur décrire; ils ont été malheureusement trop souvent les témoins de ces événements terribles. D'ordinaire, ils en sont avertis quelque temps à l'avance. La poussée intérieure de la montagne en travail fait vibrer incessamment la pierre du haut en bas des parois. De petits fragments, à demi descellés, se détachent d'abord et roulent en bondissant le long des pentes. Des masses plus lourdes, entraînées à leur tour, suivent les pierrailles en dessinant comme elles de puissantes courbes dans l'espace. Puis viennent des pans de roche entiers; tout ce qui doit crouler rompt les attaches qui le retenaient à l'ossature intérieure de la montagne, et d'un coup la grêle effroyable de quartiers de roches s'abat sur la plaine ébranlée. Le fracas est indicible; on dirait un conflit entre cent ouragans. Même en plein jour, les débris de roches, mêlés à la poussière, à la terre végétale, aux fragments de plantes, obscurcissent complètement le ciel; parfois de sinistres éclairs, provenant des rochers qui s'entre-choquent, jaillissent de ces ténèbres. Après la tempête, quand la montagne ne secoue plus dans la plaine ses roches disjointes, quand l'atmosphère s'est éclaircie de nouveau, les habitants des campagnes épargnées se rapprochent et viennent contempler le désastre. Chalets et jardins, enclos et pâturages ont disparu sous le hideux chaos de pierres; des amis, des parents y dorment aussi de leur grand sommeil. Des montagnards m'ont raconté que, dans leur vallée, un village, deux fois détruit par des avalanches de pierres, a été rebâti une troisième fois sur le même emplacement. Les habitants auraient bien voulu s'enfuir et faire choix pour leur demeure de quelque vallée bien large, mais nulle communauté voisine ne voulut les accueillir et leur céder des terres; ils ont dû rester sous la menace des roches suspendues. Chaque soir, quelques coups de cloche leur rappellent les terreurs du passé et les avertissent du sort qui les atteindra peut-être pendant la nuit.

Nombre de roches tombées, que l'on aperçoit au milieu des champs, ont une terrible légende; mais on en montre aussi quelques-unes qui ont manqué leur proie. Un de ces blocs énormes surplombant et dont la base était de toutes parts enracinée dans le sol se dresse à côté du chemin. En admirant ses proportions superbes, sa masse puissante, la finesse de son grain, je ne pouvais me défendre d'une sorte d'effroi. Un petit sentier, se détachant de la route, allait droit vers le pied d'une formidable pierre. Près de là, quelques débris de vaisselle et de charbon étaient entassés à la base; une barrière de jardin s'arrêtait brusquement au rocher, et des plates-bandes de légumes, à demi envahies par les mauvaises herbes, entouraient tout un côté de l'énorme masse.

Qui avait choisi cet endroit bizarre pour y établir son jardin et pour l'abandonner ensuite? Je compris peu à peu. Le sentier, l'amas de charbon, le jardin, appartenaient naguère à une maisonnette maintenant écrasée sous la roche. Pendant la nuit de l'écroulement, un homme, je l'ai su plus tard, dormait seul dans cette maison. Réveillé en sursaut, il entendit le fracas de la pierre descendant de pointe en pointe sur le flanc de la montagne, et, dans sa frayeur, il s'élança par la fenêtre pour aller chercher un abri derrière la berge du torrent. A peine avait-il bondi hors de sa demeure que l'énorme projectile s'abattait sur la cabane et l'enfonçait sous elle à quelques mètres dans le sol. Depuis son heureuse escapade, le brave homme a rebâti sa hutte; il l'a blottie avec confiance à la base d'une autre roche tombée de la formidable paroi.

Dans mainte vallée de la montagne, ce sont des écroulements de pierres appelés clapiers, lapiaz ou chaos, qui forment les défilés, où torrents et sentiers se frayent difficilement leur passage. Rien de plus curieux que le désordre de ces masses entremêlées en un labyrinthe sans fin. Là-haut, sur le flanc du mont, on distingue encore, à la couleur et à la forme des roches, l'endroit où s'est produit l'effondrement; mais on se demande avec stupeur comment un espace d'aussi faibles dimensions apparentes a pu vomir dans la vallée un tel déluge de pierres. Au milieu de ces blocs formidables et bizarres, le voyageur se croirait dans un monde à part, où rien ne rappelle la planète connue, à la surface unie ou doucement mouvementée. Des roches, semblables à des monuments fantastiques, se dressent çà et là; ce sont des tours, des obélisques, des porches crénelés, des fûts de colonnes, des tombeaux renversés ou debout. Des ponts d'un seul bloc cachent le torrent; on voit les eaux s'engouffrer, disparaître sous l'énorme arcade, et l'on cesse même d'en entendre la voix. Parmi ces monstrueux édifices se montrent des formes gigantesques, comme celles des animaux fossiles dont on retrouve quelquefois les ossements disloqués dans les couches terrestres. Mammouths, mastodontes, tortues géantes, crocodiles ailés, tous ces êtres chimériques grouillent dans l'effrayant chaos. Des milliers de ces pierres sont entassées dans le défilé, et cependant une seule d'entre elles est de dimensions suffisantes pour servir de carrière et fournir à la construction de villages entiers.

Ces clapiers, que je vois avec tant d'étonnement et au milieu desquels je ne m'aventure qu'avec hésitation, sont pourtant peu de chose, en comparaison de quelques écroulements de montagnes dont les débris couvrent des districts d'une grande étendue. Il est des massifs montagneux dont les cimes se composent de roches compactes et pesantes reposant elles-mêmes sur des couches friables, faciles à déblayer par les eaux. Dans ces massifs, les chutes de pierres sont un phénomène normal, comme les avalanches et la pluie. On regarde toujours vers les sommets pour voir si l'écroulement se prépare. Dans une région peu éloignée, qu'on appelle le Pays des Ruines, il est deux montagnes qui, d'après les récits des habitants, auraient jadis engagé la lutte l'une contre l'autre. Les deux géants de pierre, devenus vivants, se seraient armés de leurs propres rochers pour s'entre-ruiner et se démolir. Elles n'ont point réussi, puisqu'elles sont encore debout; mais on peut s'imaginer les entassements prodigieux de rochers qui, depuis ce combat, jonchent au loin les plaines.

Quelquefois l'homme, en dépit de sa faiblesse, a essayé d'imiter la montagne, et cela pour écraser d'autres hommes comme lui. C'est aux défilés surtout, aux endroits où la gorge est étroite et dominée par des escarpements rapides, que se portaient les montagnards pour faire rouler des blocs sur les têtes de leurs ennemis. Ainsi les Basques, cachés derrière les broussailles sur les pentes de la montagne d'Altabiscar, attendaient l'armée française du paladin Roland qui devait pénétrer dans l'étroit passage de Roncevaux. Lorsque les colonnes des soldats étrangers, semblables à un long serpent qui glisse dans une lézarde, eurent rempli le défilé, un cri se fit entendre, et les roches s'écroulèrent en grêle sur cette foule qui se déroulait en bas. Le ruisseau de la vallée se gonfla du sang qui, des membres écrasés, s'écoulait comme le vin d'un pressoir; il roula les corps humains et les chairs broyées comme il roulait les pierres en temps d'orage. Tous les guerriers francs périrent, mêlés les uns aux autres en une masse sanglante. On montre encore au pied d'Altabiscar l'endroit où le paladin Roland mourut avec ses compagnons; mais les pierres sous lesquelles fut écrasée son armée ont depuis longtemps disparu sous le tapis de bruyères et d'ajoncs.

Les résultats de nos petits travaux humains sont peu de chose en comparaison des écroulements naturels qui se produisent sous l'action des météores, ou par suite de la poussée intérieure des monts. Même après de longs siècles, les grandes avalanches de pierres présentent un aspect tellement bouleversé qu'elles laissent dans l'esprit une impression d'horreur et d'effroi. Mais quand la nature a fini par réparer le désastre, les sites les plus gracieux des montagnes sont précisément ceux où les escarpements se sont secoués pour égrener des rochers à leur base. Pendant le cours des âges, les eaux ont fait leur œuvre; elles ont apporté de l'argile, des sables ténus pour reconstituer leur lit et former aux abords une couche de sol végétal; les torrents ont peu à peu déblayé leur cours en rongeant ou en déplaçant les pierres qui les gênaient; l'espèce de pavé monstrueux formé par les roches plus petites s'est recouvert de gazon et s'est changé en un pâturage bosselé, hérissé de pointes; les grands rochers eux-mêmes se sont vêtus de mousse, et çà et là se groupent en monticules pittoresques; des arbres en bouquets croissent à côté de chaque saillie rocheuse et parsèment des massifs les plus charmants le paysage déjà si gracieux. Comme le visage de l'homme, la face de la nature change de physionomie; à la grimace a succédé le sourire.

CHAPITRE VIII

LES NUAGES

Sur la grandeur du globe, la montagne, toute haute qu'elle apparaît, n'est qu'une simple rugosité moins forte en proportion que ne le serait une verrue sur le corps d'un éléphant: c'est un point, un grain de sable. Et pourtant cette saillie, tellement minime par rapport à la grande terre, baigne ses flancs et sa crête en des régions aériennes bien différentes de celles des plaines qui servent de résidence aux peuples. Le piéton qui, dans l'espace de quelques heures, s'élève de la base du mont aux rochers de la cime, fait en réalité un voyage plus grand, plus fécond en contrastes que s'il mettait des années à faire le tour du monde, à travers les mers et les régions basses des continents.

C'est que l'air pèse en lourde masse sur l'Océan et sur les contrées qui se trouvent à une faible distance au-dessus du niveau marin, et que, dans les hauteurs, il se raréfie et devient de plus en plus léger. Sur la terre, des centaines et même des milliers de monts élèvent leurs sommets dans une atmosphère dont les molécules sont deux fois plus écartées que celles de l'air des plaines inférieures. Phénomènes de lumière, de chaleur, de climat, de végétation, tout est changé là-haut; l'air, plus rare, laisse passer plus facilement les rayons de chaleur, qu'ils descendent du soleil ou qu'ils remontent de la terre. Quand l'astre brille dans un ciel clair, la température s'élève rapidement sur les pentes supérieures; mais, dès qu'il se cache, les hautes parties de la montagne se refroidissent aussitôt; par le rayonnement, elles perdent très vite la chaleur qu'elles avaient reçue. Aussi le froid règne-t-il presque toujours sur les hauteurs; dans nos montagnes, il fait en moyenne plus froid d'un degré par chaque espace vertical de deux cents mètres.

Pour nous, malheureux citadins, qui sommes condamnés à une atmosphère souillée, qui recevons dans nos poumons un air tout chargé de poisons, respiré déjà par des multitudes d'autres poitrines, ce qui nous étonne et nous réjouit le plus, quand nous parcourons les hautes cimes, c'est la merveilleuse pureté de l'air. Nous respirons avec joie, nous buvons le souffle qui passe, nous nous en laissons enivrer. C'est pour nous l'ambroisie dont parlent les mythologies antiques. A nos pieds, loin, bien loin dans la plaine, s'étend un espace brumeux et sale où le regard ne peut rien discerner. Là est la grande ville! Et nous pensons avec dégoût aux années pendant lesquelles il nous a fallu vivre sous cette nappe de fumée, de poussière et d'haleines impures.

Quel contraste entre cette vue des plaines et l'aspect de la montagne, lorsque la cime en est dégagée de vapeurs et qu'on peut la contempler de loin à travers la lourde atmosphère qui pèse sur les terres basses! Le spectacle est beau, surtout lorsque la pluie a fait tomber sur le sol les poussières flottantes, que l'air est rajeuni, pour ainsi dire. Le profil de rochers et de neiges se détache nettement du bleu des cieux; malgré l'énorme distance, le mont, azuré lui-même comme les profondeurs aériennes, se peint sur le ciel avec tout son relief d'arêtes et de promontoires; on distingue les vallons, les ravins, les précipices; parfois même, à la vue d'un point noir qui se déplace lentement sur les neiges, on peut, à l'aide d'une lunette d'approche, reconnaître un ami gravissant la cime. Le soir, après le coucher du soleil, la pyramide se montre dans sa beauté la plus pure et la plus splendide à la fois. Le reste de la terre est dans l'ombre, le gris du crépuscule voile les horizons des plaines; l'entrée des gorges est déjà noircie par la nuit. Mais là-haut tout est lumière et joie. Les neiges, que regarde encore le soleil, en réfléchissent les rayons roses; elles flamboient, et leur clarté paraît d'autant plus vive que l'ombre monte peu à peu, envahissant successivement les pentes, les recouvrant comme d'une étoffe noire. A la fin, la cime est seule assez haute pour apercevoir le soleil par-dessus la courbure de la terre; elle s'illumine comme d'une étincelle; on dirait un de ces diamants prodigieux qui, d'après les légendes indoues, fulguraient au sommet des montagnes divines. Mais soudain la flamme a disparu, elle s'est évanouie dans l'espace. Qu'on ne cesse de regarder pourtant: au reflet du soleil succède celui des vapeurs empourprées de l'horizon. La montagne s'illumine encore une fois, mais d'un éclat plus doux. La roche dure ne semble plus exister sous son vêtement de rayons; il ne reste qu'un mirage, une lumière aérienne; on croirait que le mont superbe s'est détaché de la terre et flotte dans le ciel pur.

Ainsi, la rareté de l'air des hautes régions contribue à la beauté des cimes, en empêchant les souillures de la basse atmosphère de gagner les sommets; mais elle force aussi les vapeurs invisibles qui s'élèvent de la mer et des plaines à se condenser et à s'attacher en nuages aux flancs de la montagne. D'ordinaire, l'eau vaporisée suspendue dans les couches inférieures de l'air ne s'y trouve pas en quantité assez considérable pour qu'elle se change immédiatement en nuées et retombe en pluies; l'atmosphère où elle flotte la maintient à l'état de gaz invisible. Mais que la couche d'air monte dans le ciel, emportant ses vapeurs, elle se refroidira graduellement, et son eau, condensée en molécules distinctes, se révèlera bientôt. C'est d'abord une nuelle presque imperceptible, un flocon blanc dans le ciel bleu; mais à ce flocon s'en ajoutent d'autres; maintenant, c'est un voile dont les déchirures laissent çà et là pénétrer le regard dans les profondeurs de l'espace; à la fin, c'est une masse épaisse se déployant en rouleaux ou s'entassant en pyramides. Il est de ces nuages qui se dressent sur l'horizon en forme de véritables montagnes. Leurs crêtes et leurs dômes, leurs neiges, leurs glaces resplendissantes, leurs ravins ombreux, leurs précipices, tout le relief se révèle avec une netteté parfaite. Seulement, les monts de vapeur sont flottants et fugitifs; un courant d'air les a formés, un autre courant peut les déchirer et les dissoudre. A peine leur durée est-elle de quelques heures, tandis que celle des monts de pierre est de millions d'années: mais en réalité la différence est-elle donc si grande? Relativement à la vie du globe, nuages et montagnes sont également des phénomènes d'un jour. Minutes et siècles se confondent, lorsqu'ils se sont engouffrés dans l'abîme des temps.

Les nues aiment surtout à s'amonceler autour des roches qui se dressent en plein ciel. Les unes sont attirées vers le roc par une électricité contraire à la leur propre; les autres, pourchassées par le vent dans l'espace, viennent se heurter sur les pentes des monts, grande barrière placée en travers de leur marche. D'autres encore, invisibles dans l'air tiède, ne se révèlent qu'au contact de la pierre froide ou des neiges; c'est la montagne qui condense les vapeurs et les exprime de l'air, pour ainsi dire. Que de fois, en contemplant la cime ou quelque promontoire avancé, j'ai vu les duvets des nuages naissants s'amasser autour de la pointe glacée! Une fumée s'élève, semblable à celle qui monte d'un cratère; bientôt chaque piton en est enveloppé, et le mont finit par s'entourer d'un turban de nuages qu'il a lui-même tissés dans l'air transparent. Des mains invisibles, semble-t-il, travaillent à la formation des tempêtes et à la chute des pluies. Quand les habitants des plaines voient la montagne disparaître sous un amas de nues, ils comprennent, à la manière dont se coiffe le géant, quel genre de fête il leur prépare. Quand deux souffles d'air viennent se rencontrer à sa pointe, l'un brûlant, l'autre froid, la nue formée soudain se dresse haut en tourbillonnant dans le ciel; la montagne est un volcan, et la vapeur s'en échappe incessamment avec une sorte de furie pour aller se replier au loin dans le ciel en une courbe immense.

Des nuages détachés s'éparpillent librement dans le ciel, ils se rejoignent, se cardent ou s'effilent sous le vent, s'étalent ou s'envolent et montent jusque dans l'atmosphère supérieure, bien au-dessus des cimes les plus élevées de la terre; la diversité de leurs formes est beaucoup plus grande que celle des nuages qui ceignent les sommets de la montagne. Cependant ceux-ci présentent également une singulière mobilité d'aspect. Tantôt ce sont des nues isolées qui se déplacent avec les nappes d'air froid; on les voit alors serpenter en rampant dans les ravins ou cheminer le long des arêtes en s'effrangeant aux roches aiguës. Tantôt ce sont de gros nuages qui cachent à la fois toute une pente de la montagne; à travers leur masse épaisse, qui grossit ou diminue, se déplace ou se déchire, on distingue de temps en temps la cime bien connue, d'autant plus superbe en apparence qu'elle semble vivre et se mouvoir entre les vapeurs tournoyantes. D'autres fois, les nappes aériennes superposées et de températures différentes sont parfaitement horizontales et distinctes comme des strates géologiques; les nuages qu'on y voit naître ont une forme analogue: ils sont disposés en bandes régulières et parallèles, cachant ici des forêts, là des pâturages, des neiges et des rochers, ou les voilant à demi comme une écharpe transparente. Parfois encore les cimes, les pentes supérieures, toute la haute montagne est noyée dans la lourde masse des nues, semblable à un ciel gris ou noir qui se serait abaissé vers la terre; la montagne s'éloigne ou se rapproche suivant le jeu des vapeurs qui diminuent ou s'épaississent. Soudain, tout disparaît de la base au sommet: le mont s'est en entier perdu dans les brumes; puis l'orage descend des cimes, il fouette cette mer de lourdes vapeurs, et l'on voit le géant apparaître de nouveau «noir, triste, dans le vol éternel des nuées.»

CHAPITRE IX

LE BROUILLARD ET L'ORAGE

On se trouve comme dans un monde nouveau, à la fois redoutable et fantastique, lorsqu'on parcourt la montagne au milieu du brouillard. Même en suivant un sentier bien frayé, sur des pentes faciles, on éprouve un certain effroi à la vue des formes environnantes, dont le profil incertain semble osciller dans la brume, qui tantôt s'épaissit, tantôt devient plus claire.