Part 2
C'est dans le voisinage immédiat du sommet principal de notre montagne que la roche granitique se révèle le mieux. Là, une crête de roches noires sépare deux champs de neige déployant de chaque côté leur blancheur étincelante; on dirait un diadème de jais sur un voile de mousseline. C'est par cette crête qu'il est le plus facile de gagner le point culminant du mont, car on évite ainsi les crevasses cachées sous la surface unie des neiges; là, le pied peut se poser fermement sur le sol, tandis qu'à la force des bras on se hisse facilement, de degré en degré, dans les parties escarpées. C'est par là que je faisais presque toujours mon ascension, lorsque, m'éloignant du troupeau et de mon compagnon le berger, j'allais passer quelques heures sur le grand pic.
Vue à distance, à travers les vapeurs bleuâtres de l'atmosphère, l'arête de granit paraît assez uniforme; les montagnards, pratiques et presque grossiers dans leurs comparaisons, lui donnent le nom de peigne; on dirait, en effet, une rangée de dents aiguës disposées régulièrement. Mais au milieu des rochers eux-mêmes on se trouve dans une sorte de chaos: aiguilles, pierres branlantes, amoncellements de blocs, assises superposées, tours qui surplombent, murs s'appuyant les uns sur les autres et laissant entre eux d'étroits passages, telle est cette arête qui forme l'angle du mont. Même sur ces hauteurs, la roche est presque partout recouverte, comme par une espèce d'enduit, par la végétation des lichens; mais, en maint endroit, elle a été mise à nu par la friction de la glace, par l'humidité de la neige, l'action des gelées, des pluies, des vents, des rayons du soleil; d'autres rocs, brisés par la foudre, sont restés aimantés par le choc du feu céleste.
Au milieu de ces ruines, il est facile d'observer ce qui fut encore tout récemment l'intérieur même de la roche; j'en vois les cristaux dans tout leur éclat, le quartz blanc, le feldspath à la couleur d'un rose pâle, le mica qui semble une paillette d'argent. En d'autres parties de la montagne, le granit mis à nu présente un autre aspect: dans une roche, il est blanc comme le marbre et parsemé de petits points noirs; ailleurs, il est bleuâtre et sombre. Presque partout il est d'une grande dureté, et les pierres qu'on pourrait y tailler serviraient à construire des monuments durables; mais ailleurs il est tellement friable, les cristaux divers en sont si faiblement agrégés, qu'on peut les écraser entre ses doigts. Un ruisseau, qui prend sa source au pied d'un promontoire de ce grain peu cohérent, s'étale dans le ravin sur un lit de sable le plus fin tout brillanté de mica; on croirait voir l'or et l'argent briller à travers l'eau frémissante; plus d'un rustre venu de la plaine s'y est trompé et s'est avidement précipité sur ces trésors qu'entraîne négligemment le ruisselet moqueur.
L'incessante action de la neige et de l'eau nous permet d'observer une autre espèce de roche qui entre aussi pour une grande part dans la masse de l'immense édifice. Non loin des arêtes et des dômes de granit, qui sont les parties les plus élevées de la montagne et semblent en être le noyau, pour ainsi dire, se montre une cime secondaire dont l'aspect est d'une frappante régularité; on dirait une pyramide à quatre pans posée sur l'énorme piédestal que lui forment les plateaux et les pentes. C'est un sommet composé de roches ardoisées, que le temps rabote incessamment par tous ses météores, le vent, les rayons solaires, les neiges, le brouillard et les pluies. Les feuillets brisés de l'ardoise se fissurent, se brisent et descendent en masses glissantes le long des talus. Parfois le pas léger d'une brebis suffit pour mettre en mouvement des myriades de pierres sur tout un flanc de montagne.
Tout autre que la roche ardoisée est la roche calcaire qui constitue quelques-uns des promontoires avancés. Quand cette roche se brise, ce n'est pas, comme l'ardoise, en d'innombrables petits fragments, mais en grandes masses. Telle fracture a séparé, de la base au sommet, tout un rocher de trois cents mètres de hauteur; de côté et d'autre, on voit monter jusqu'au ciel les deux parois verticales; au fond du gouffre, la lumière pénètre à peine, et l'eau qui le remplit, descendue des hauteurs neigeuses, ne réfléchit la clarté d'en haut que par les bouillonnements de ses rapides et les rejaillissements de ses cascades. Nulle part, même en des montagnes dix fois plus élevées, la nature ne paraît plus grandiose. De loin, la partie calcaire du mont reprend ses proportions réelles, et l'on voit qu'elle est dominée par des masses rocheuses beaucoup plus hautes; mais elle étonne toujours par la puissante beauté de ses assises et de ses tours; on dirait des temples babyloniens.
Fort pittoresques aussi, bien que d'une faible importance relative, sont les rochers de grès ou de conglomérats composés de fragments cimentés. Partout où la pente du sol favorise l'action de l'eau, celle-ci délaye le ciment et se creuse une rigole, une fente étroite qui, peu à peu, finit par scier la roche en deux. D'autres courants d'eau ont également creusé dans le voisinage des fissures secondaires, d'autant plus profondes que la masse liquide entraînée est plus abondante; la roche ainsi découpée finit par ressembler à un dédale d'obélisques, de tours, de forteresses. On voit de ces fragments de montagnes dont l'aspect rappelle maintenant celui de villes désertes, avec leurs rues humides et sinueuses, leurs murailles crénelées, leurs donjons, leurs tourelles surplombantes, leurs statues bizarres. Je me souviens encore de l'impression d'étonnement, voisine de l'effroi, que je ressentis en approchant de l'issue d'une gorge envahie déjà par les ombres du soir. J'apercevais de loin la noire fissure, mais, à côté de l'entrée, sur la pointe du mont, je remarquais aussi des formes étranges qui me semblaient des géants alignés. C'étaient de hautes colonnes d'argile portant chacune à leur cime une grosse pierre ronde qui, de loin, figurait une tête. Les pluies avaient peu à peu dissous, emporté tout le sol environnant; mais les lourdes pierres avaient été respectées, et, par leur poids, continuaient à donner de la consistance aux gigantesques piliers d'argile qui les soutenaient.
Chaque promontoire, chaque rocher de la montagne a donc son aspect particulier, suivant la matière qui le compose et la force avec laquelle il résiste aux éléments de dégradation. Ainsi naît une infinie variété de formes qui s'accroît encore par le contraste qu'offrent à l'extérieur de la roche les neiges, les gazons, les forêts et les cultures. Au pittoresque des lignes et des plans s'ajoutent les changements continuels de décor de la surface. Et pourtant, combien peu nombreux sont les éléments qui constituent la montagne et qui, par leurs mélanges, lui donnent cette variété si prodigieuse d'aspects!
Les chimistes qui, dans leurs laboratoires, analysent les rochers, nous apprennent quelle est la composition de ces divers cristaux. Ils nous disent que le quartz est de la silice, c'est-à-dire du silicium oxydé, un métal qui, pur, serait semblable à de l'argent, et qui, par son mélange avec l'oxygène de l'air, est devenu roche blanchâtre. Ils nous disent aussi que feldspath, mica, augrite, hornblende et autres cristaux, qui se trouvent en si grande variété dans les rocs de la montagne, sont des composés où l'on retrouve, avec le silicium, d'autres métaux, l'aluminium, le potassium, unis en diverses proportions et suivant certaines lois d'affinité chimique avec les gaz de l'atmosphère. La montagne entière, les montagnes voisines et lointaines, les plaines de leurs bases et la terre dans son ensemble, tout cela n'est que métal à l'état impur; si les éléments fondus et mélangés de la masse du globe reprenaient soudain leur pureté, la planète aurait, pour les habitants de Mars ou Vénus braquant sur nous leurs télescopes, l'aspect d'une boule d'argent roulant dans le ciel noir.
Le savant qui recherche les éléments de la pierre trouve que toutes les roches massives, composées de cristaux ou de pâte cristalline, sont, comme le granit, des métaux oxydés: tels sont le porphyre, la serpentine et les roches ignées sorties de terre pendant les explosions volcaniques, trachyte, basalte, obsidienne, pierre ponce: tout cela, c'est du silicium, de l'aluminium, du potassium, du sodium, du calcium. Quant aux roches disposées en feuillets ou en strates, placées en couches les unes au-dessus des autres, comment ne seraient-elles pas aussi des métaux, puisqu'elles proviennent en grande partie de la désagrégation et de la redistribution des roches massives? Pierres brisées en fragments, puis cimentées de nouveau, sables agglutinés en roche après avoir été triturés et pulvérisés, argiles devenues compactes après avoir été délayées par les eaux, ardoises qui ne sont autre chose que des argiles durcies, tout cela n'est que débris des roches antérieures et, comme elles, se compose de métaux. Seuls, les calcaires, qui constituent une partie si considérable de l'enveloppe terrestre, ne proviennent pas directement de la destruction de roches plus anciennes; ils sont formés de débris qui ont passé par les organismes des animaux marins; ils ont été mangés et digérés, mais ils n'en sont pas moins métalliques; ils ont pour base le calcium combiné avec le soufre, le carbone, le phosphore. Ainsi, grâce aux mélanges, aux combinaisons variées et changeantes, la masse polie, uniforme, impénétrable, du métal, a pris des formes hardies et pittoresques, s'est creusée en bassins pour les lacs et les fleuves, s'est revêtue de terre végétale, a fini par entrer jusque dans la sève des plantes et dans le sang des animaux.
Le métal pur se révèle encore, çà et là, parmi les pierres de la montagne. Au milieu des éboulis et sur le bord des fontaines, on voit souvent des masses ferrugineuses; des cristaux de fer, de cuivre, de plomb, combinés avec d'autres éléments, se trouvent aussi dans les débris épars; parfois, dans le sable du ruisseau, brille une parcelle d'or. Mais, dans la roche dure, ni le minerai précieux, ni le cristal, ne sont distribués au hasard; ils sont disposés en veines ramifiées qui se développent surtout entre les assises de formations différentes. Ces filons de métal, semblables au fil magique du labyrinthe, ont conduit les mineurs, et après eux les géologues, dans l'épaisseur, l'histoire de la montagne.
Autrefois, nous disent les contes merveilleux, il était facile d'aller recueillir toutes ces richesses dans l'intérieur du mont; il suffisait d'avoir un peu de chance ou la faveur des dieux. En faisant un faux pas, on essayait de se retenir à un arbuste. La frêle tige cédait, entraînant avec elle une grosse pierre qui cachait une grotte jusqu'alors inconnue. Le berger s'introduisait hardiment dans l'ouverture, non sans prononcer quelque formule magique ou sans toucher quelque amulette, puis, après avoir marché longtemps dans la noire avenue, il se trouvait tout à coup sous une voûte de cristal et de diamant; des statues d'or et d'argent, ornées à profusion de rubis, de topazes, de saphirs, se dressaient tout autour de la salle: il suffisait de se baisser pour ramasser des trésors. De nos jours, ce n'est plus sans travail, par de simples incantations, que l'homme parvient à conquérir l'or et les autres métaux qui dorment dans les roches. Les précieux fragments sont rares, impurs, mélangés de terre, et la plupart ne prennent leur éclat et leur valeur qu'après avoir été affinés dans la fournaise.
CHAPITRE IV
L'ORIGINE DE LA MONTAGNE
Ainsi, jusque dans sa plus petite molécule, la montagne énorme offre une combinaison d'éléments divers qui se sont mélangés en proportions changeantes; chaque cristal, chaque minerai, chaque grain de sable ou parcelle de calcaire, a son histoire infinie, comme les astres eux-mêmes. Le moindre fragment de roche a sa genèse comme l'univers; mais, tout en s'entr'aidant par la science les uns des autres, l'astrologue, le géologue, le physicien, le chimiste, en sont encore à se demander avec anxiété s'ils ont bien compris cette pierre et le mystère de son origine.
Et l'origine de la montagne elle-même, est-il certain qu'ils l'aient dévoilée? A la vue de toutes ces roches, grès, calcaires, ardoises et granits, pouvons-nous raconter comment la masse prodigieuse s'est accumulée et dressée vers le ciel? En la contemplant dans sa beauté superbe, pouvons-nous faire un retour sur nous-mêmes, faibles nains qui regardons, et dire à la montagne, avec l'orgueil conscient de l'intelligence satisfaite: «La plus petite de tes pierres peut nous écraser, mais nous te comprenons; nous savons quelles ont été ta naissance et ton histoire»?
Comme nous, et plus que nous, les enfants se questionnent à la vue de la nature et de ses phénomènes; mais, presque toujours, dans leur confiance naïve, ils se contentent de la réponse vague et mensongère d'un père ou d'un aîné qui ne sait pas, d'un professeur qui prétend ne rien ignorer. S'ils n'obtenaient pas cette réplique, ils chercheraient, chercheraient toujours, jusqu'à ce qu'ils se fussent donné une explication quelconque, car l'enfant ne sait pas rester dans le doute; plein du sentiment de son existence, entrant en vainqueur dans la vie, il faut qu'il puisse parler en maître de toutes choses. Rien ne doit lui rester inconnu.
De même les peuples, à peine sortis de leur barbarie première, avaient pour tout ce qui les frappait une affirmation définitive. La première explication, celle qui répondait le mieux à l'intelligence et aux mœurs de ce groupe humain, était trouvée bonne. Transmise de bouche en bouche, la légende a fini par devenir parole divine, et les castes d'interprètes ont surgi pour lui donner l'appui de leur autorité morale et de leurs cérémonies. C'est ainsi que, dans l'héritage mythique de presque toutes les nations, nous trouvons des récits qui nous racontent la naissance des montagnes ainsi que celle des fleuves, de la terre, de l'Océan, des plantes, des animaux et de l'homme lui-même.
L'explication la plus simple est celle qui nous montre les dieux ou les génies jetant les montagnes du haut du ciel et les laissant tomber au hasard; ou bien encore les dressant et les maçonnant avec soin, comme des colonnes destinées à porter la voûte des cieux. Ainsi furent construits le Liban et l'Hermon; ainsi fut enraciné aux bornes du monde le mont Atlas aux robustes épaules. D'ailleurs, une fois créées, les montagnes changeaient souvent de place, et des dieux s'en servaient pour se les lancer d'un coup de fronde. Les Titans, qui n'étaient point dieux, bouleversèrent tous les monts de la Thessalie, pour en dresser des remparts autour de l'Olympe; le gigantesque Athos lui-même n'était pas trop pesant pour leurs bras, et, du fond de la Thrace, ils le portèrent jusqu'au milieu de la mer, à l'endroit où il s'élève aujourd'hui. Une géante du Nord avait rempli son tablier de collines et les semait de distance en distance pour reconnaître son chemin. Vichnou, voyant un jour une jeune fille dormant sous les rayons trop ardents du soleil, s'empara d'une montagne et la tint en équilibre sur le bout de son doigt pour abriter la belle dormeuse. Telle a été, nous dit la légende, l'origine des ombrelles.
Dieux et géants n'avaient pas même toujours besoin de saisir les monts pour les déplacer; ceux-ci obéissaient à un simple signe. Les pierres accouraient au son de la lyre d'Orphée, les montagnes se dressaient pour entendre Apollon: c'est ainsi que naquit l'Hélicon, séjour des muses. Le prophète Mahomet arriva deux mille ans trop tard: s'il fût venu dans un âge de foi plus naïve, il ne serait point allé à la montagne, c'est elle qui se serait dirigée vers lui.
A côté de cette explication de la naissance des montagnes par la volonté des dieux, la mythologie de peuples nombreux en fournit une autre moins grossière. D'après cette idée, les rochers et les monts seraient des organes vivants poussés naturellement sur le grand corps de la terre, comme poussent les étamines dans la corolle de la fleur. Tandis que, d'un côté, le sol s'abaissait pour recevoir les eaux de la mer, de l'autre il se redressait vers le soleil pour en recevoir la lumière vivifiante. C'est ainsi que les plantes élèvent leur tige et font tourner leurs pétales vers l'astre qui les regarde et leur donne l'éclat. Mais les légendes antiques ont perdu leurs croyants et ne sont plus pour l'humanité que des souvenirs poétiques; elles sont allées rejoindre les rêves, et l'esprit des chercheurs, enfin dégagé de ces illusions, est devenu plus avide à la poursuite de la vérité. Aussi les hommes de nos jours, de même que ceux des temps anciens, ont-ils à se répéter encore, en contemplant les cimes dorées par la lumière: «Comment donc ont-elles pu se dresser dans le ciel?»
Même à notre époque, où les savants font profession de n'appuyer leurs théories que sur l'observation et l'expérience, il en est dont les fantaisies sur l'origine des monts ressemblent assez aux légendes des anciens. Un gros livre moderne essaye de nous démontrer que la lumière du soleil qui baigne notre planète a pris corps et s'est condensée en plateaux et en montagnes autour de la terre. Un autre affirme que l'attraction du soleil et de la lune, non contente de soulever deux fois par jour les flots de la mer, a fait aussi gonfler la terre et redressé les vagues solides jusque dans la région des neiges. Un autre enfin raconte comment les comètes, égarées dans les cieux, sont venues heurter notre globe, en ont troué l'enveloppe comme des pierres brisant un glaçon, et ont fait jaillir les montagnes en longues rangées et en massifs.
Heureusement la terre, toujours en travail de création nouvelle, ne cesse d'agir sous nos yeux et de nous montrer comment elle change peu à peu les rugosités de sa surface. Elle se détruit, mais elle se reconstruit de jour en jour, constamment; elle nivelle ses montagnes, mais pour en édifier d'autres; elle creuse des vallées, mais pour les combler encore. En parcourant la surface du globe et en observant avec soin les phénomènes de la nature, on peut donc voir se former des coteaux et des monts, lentement, il est vrai, et non pas d'une soudaine poussée, comme le demanderaient des amis du miracle. On les voit naître, soit directement du sein de la terre, soit indirectement, pour ainsi dire, par l'érosion des plateaux, de même qu'une statue apparaît peu à peu dans un bloc de marbre. Lorsqu'une masse insulaire ou continentale, haute de centaines ou de milliers de mètres, reçoit des pluies en abondance, ses versants sont graduellement sculptés en ravins, en vallons, en vallées; la surface uniforme du plateau se découpe en cimes, en arêtes, en pyramides, se creuse en cirques, en bassins, en précipices; des systèmes de montagnes apparaissent peu à peu là où le sol uni se déroulait sur d'énormes étendues. Il est même des régions de la terre où le plateau, attaqué par des pluies sur un seul côté, ne s'échancre en montagnes que par ce versant: telle est, en Espagne, cette terrasse de la Manche qui s'affaisse vers l'Andalousie par les escarpements de la sierra Morena.
En outre de ces causes extérieures qui changent les plateaux en montagnes, s'accomplissent aussi dans l'intérieur de la terre de lentes transformations qui ont pour conséquence d'énormes effondrements. Les hommes laborieux qui, le marteau à la main, cheminent pendant des années entières à travers les monts pour en étudier la forme et la structure, remarquent, dans les nouvelles assises de formation marine qui constituent la partie non cristalline des monts, de gigantesques failles ou fissures de séparation qui s'étendent sur des centaines de kilomètres de longueur. Des masses, ayant des milliers de mètres d'épaisseur, se sont redressées dans ces chutes ou même ont été complètement renversées, de sorte que leur ancienne surface est devenue maintenant le plan inférieur. Les assises, en s'affaissant par chutes successives, ont dénudé le squelette de roches cristallines qu'elles entouraient comme un manteau; elles ont révélé le noyau de la montagne comme une draperie retirée soudain découvre un monument caché.
Mais les écroulements eux-mêmes ont eu moins d'importance que les plissements dans l'histoire de la terre et dans celle des montagnes qui en forment les rugosités extérieures. Soumises à de lentes pressions séculaires, la roche, l'argile, les couches de grès, les veines de métal, tout se plisse comme le ferait une étoffe, et les plis qui naissent ainsi forment les monts et les vallées. Semblable à la surface de l'Océan, celle de la terre s'agite en vagues, mais ces ondulations sont bien autrement puissantes: ce sont les Andes, c'est l'Himalaya, qui se redressent ainsi au-dessus du niveau moyen des plaines. Sans cesse les roches de la terre se trouvent soumises à ces impulsions latérales qui les ploient et les reploient diversement, et les assises sont dans une fluctuation continuelle. C'est ainsi que se ride la peau d'un fruit.
Les cimes qui surgissent directement du sol et qui montent graduellement du niveau de l'Océan vers les hauteurs glacées de l'atmosphère sont les montagnes de laves et de cendres volcaniques. En maints endroits de la surface terrestre, on peut les étudier à l'aise, s'élevant, grandissant à vue d'œil. Bien différents des montagnes ordinaires, les volcans proprement dits sont percés d'une cheminée centrale par laquelle s'échappent des vapeurs et les fragments pulvérisés de roches incendiées; mais, quand ils s'éteignent, la cheminée se ferme, et les pentes du cône volcanique, dont le profil perd de sa régularité première sous l'influence des pluies et de la végétation, finissent par ressembler à celles des autres monts. D'ailleurs, il est des masses rocheuses qui, en s'élevant du sein de la terre, soit à l'état liquide, soit à l'état pâteux, sortent tout simplement d'une longue crevasse du sol et ne sont point lancées par un cratère, comme les scories du Vésuve et de l'Etna. Les laves qui s'accumulent en sommets et se ramifient en promontoires ne diffèrent que par leur jeunesse de ces vieilles montagnes chenues qui hérissent ailleurs la surface de la terre. Les laves jadis brûlantes se refroidissent peu à peu; elles se délitent extérieurement et se revêtent de terre végétale; elles reçoivent l'eau de pluie dans leurs interstices et la rendent en ruisselets et en rivières; enfin elles se recouvrent à leur base de formations géologiques nouvelles et s'entourent, comme les autres montagnes, d'assises de galets, de sable ou d'argile. A la longue, le regard du savant peut seul reconnaître qu'elles ont jailli du sein de la grande fournaise, la terre, comme une masse de métal en fusion.