Histoire d'une Montagne

Part 12

Chapter 123,848 wordsPublic domain

C'est ainsi que la montagne, dont la pointe aurait reçu les réfugiés du déluge, n'a cessé de cheminer à travers les continents. Une version samaritaine du Pentateuque prétend que le pic d'Adam est la cime où s'arrêta l'arche de Noë; les autres versions affirment que l'Ararat est le véritable sommet: mais quel est cet Ararat? Est-ce celui d'Arménie ou toute autre montagne sur laquelle des pâtres auront trouvé quelques débris du vaisseau sacré? De toutes parts, les peuples de l'Orient réclament l'honneur pour la montagne protectrice, dont les eaux arrosent leurs propres champs. C'est là le mont d'où la vie est redescendue sur la terre, en suivant le chemin des neiges et le cours des ruisseaux! Les preuves ne manquaient point d'ailleurs pour établir la vérité de toutes ces traditions. N'avait-on pas trouvé des monceaux de bois pétrifié jusque sous les glaces, et, dans les roches elles-mêmes, n'avait-on pas rencontré les traces rouilleuses de ces «anneaux du déluge» que nos savants modernes disent être des ammonites fossiles? Aussi plus de cent montagnes de la Perse, de la Syrie, de l'Arabie, de l'Asie Mineure, étaient-elles indiquées comme celles où débarqua le patriarche, second père des humains. La Grèce aussi montrait son Parnasse, dont les pierres, lancées sur le limon du déluge, devenaient des hommes. Jusqu'en France il est des montagnes où s'est arrêtée l'arche; un de ces sommets divins est Chamechande, près de la Grande Chartreuse de Grenoble; un autre est le Puy de Prigue, dominant les sources de l'Aude.

Ainsi, le mythe est constant; c'est bien des hautes cimes que sont descendus les hommes. C'est aussi de ces escarpements, trône de la divinité, que s'est fait entendre la grande voix disant leurs devoirs aux mortels! Le Dieu des Juifs siégeait sur la pointe du Sinaï, au milieu des nuées et des éclairs, et parlait par la voix de la foudre au peuple assemblé dans la plaine. De même Baal, Moloch, tous les dieux sanguinaires de ces peuples de l'Orient, apparaissaient à leurs fidèles sur le sommet des monts. Dans l'Arabie Pétrée, dans les pays d'Edom et de Moab, il n'est pas une seule hauteur, pas une colline, pas un rocher qui ne porte sa grossière pyramide de pierres, autel sur lequel des prêtres versaient le sang pour se rendre leur dieu propice. A Babel, où manquait la montagne, on la remplaça par ce fameux temple qui devait monter jusqu'au ciel. Le poète a reconstruit ce gigantesque édifice, non tel qu'il fut, mais tel que se l'imaginaient les peuples.

Chacun des plus grands monts à ses flancs de granit N'avait pu fournir qu'une pierre.

Dans leur haine jalouse des cultes étrangers, les prophètes juifs maudirent souvent les «hauts lieux» sur lesquels les peuples leurs voisins plaçaient des idoles; mais eux-mêmes n'agissaient point autrement, et c'est vers les montagnes qu'ils regardaient pour en évoquer leurs anges secourables. Leur temple s'élevait sur une montagne; c'est également sur une montagne qu'Élie s'entretenait avec Dieu; lorsque le Galiléen fut transfiguré et plana dans la lumière incréée avec les deux prophètes Moïse et Élie, c'est du Mont-Thabor qu'il s'était enlevé. Quand il mourut entre deux voleurs, c'est au sommet d'une montagne qu'on le crucifia, et quand il reviendra, dit la prophétie, quand il reviendra, entouré des saints et des anges, et qu'il assistera au châtiment de ses ennemis, c'est aussi sur une montagne qu'il descendra; mais le choc de ses pieds suffira pour la briser. Une autre montagne, une cime idéale portant une nouvelle cité d'or et de diamant surgira de l'espace lumineux, et c'est là que vivront à jamais les élus, planant dans les airs sur les joyeuses cimes, bien au-dessus de cette terre de malheurs et d'ennuis!

CHAPITRE XX

L'OLYMPE ET LES DIEUX

De même que la gloire de l'imperceptible Grèce dépasse en éclat celle de tous les empires de l'Orient, de même l'Olympe, la plus haute et la plus belle des montagnes sacrées des Hellènes, est devenue dans l'imagination des peuples le mont par excellence; aucun sommet, ni celui du Mérou, ni ceux de l'Elbourz, de l'Ararat, du Liban, ne réveille dans l'esprit des hommes les mêmes souvenirs de grandeur et de majesté. Bien peu, du reste, étaient plus admirablement situés pour frapper le regard, servir de signal aux races qui parcouraient le monde. Placé à l'angle de la mer Égée et dominant toutes les cimes voisines de la moitié de sa hauteur, l'Olympe est aperçu par les marins à d'énormes distances. Des plaines de la Macédoine, des riches vallées de la Thessalie, des monts de l'Othrys, du Finde, du Bermius, de l'Athos, on distingue à l'horizon son triple dôme et ces pentes aux «mille plis» dont parle Homère. La fertilité des campagnes qui s'étendent à sa base appelait de toutes parts les populations, qui venaient s'y rencontrer, soit pour se mélanger diversement, soit pour s'entre-détruire. Enfin l'Olympe commande les défilés que devaient nécessairement suivre les tribus ou les armées en marche, d'Asie en Europe, ou de la Grèce vers les pays barbares du nord; il s'élève comme une borne milliaire sur le grand chemin que suivaient alors les nations.

Plusieurs autres montagnes du monde hellénique devaient à leurs neiges étincelantes le nom d'Olympe ou de «lumineuse»; mais nulle ne le méritait mieux que celle de Thessalie, dont la cime servait de trône aux dieux.

C'est que le peuple des Hellènes lui-même avait passé son enfance nationale dans les vallées et les plaines étendues à l'ombre du grand mont. C'est de la Thessalie que venaient les Hellènes de l'Attique et du Péloponèse; c'est là que leurs premiers héros avaient combattu les monstres et que leurs premiers poètes, guidés par la voix des muses Piérides, avaient composé les hymnes et les chants d'allégresse et de victoire. En essaimant vers les contrées lointaines, les tribus grecques se rappelaient la montagne divine qui les avait portés et nourris dans ses vallons.

Presque tous les grands événements de l'histoire mythique s'étaient accomplis dans cette partie de la Grèce, et parmi eux, le plus important, celui qui décida de l'empire du ciel et de la terre. L'Olympe était la citadelle choisie par les nouveaux dieux, et tout autour étaient campées les anciennes divinités, les Titans monstrueux, fils du Chaos. Debout sur les monts Othrys, qui se développent au sud en un vaste demi-cercle, les géants saisissaient d'énormes rochers, des montagnes entières, et les lançaient contre l'Olympe à demi déraciné. Pour se dresser plus haut dans le ciel, les vieux Titans entassèrent mont sur mont et s'en firent un piédestal, mais la grande cime neigeuse les dépassait toujours; elle s'entourait de sombres nuées d'où jaillissait la foudre. Les géants, nourris des forces mêmes de la terre, avaient dans leurs voix les hurlements de l'orage et dans leurs bras la vigueur de la tempête; de leurs cent bras, ils lançaient au hasard leur grêle de rochers; mais, contre les jeunes dieux intelligents, ils luttaient avec la fureur aveugle des éléments. Ils succombèrent, et, sous les débris des monts, des peuples entiers furent écrasés avec eux. C'est ainsi que des caprices de rois ont souvent fait massacrer les nations comme par mégarde.

Ces prodigieux combats de l'Olympe avaient cessé depuis de nombreuses générations, lorsque les peuplades ioniennes et doriennes eurent des poètes pour chanter leurs propres exploits et, plus tard, des historiens pour les raconter. Alors Zeus, le père des Dieux et des Hommes, siégeait en paix sur la montagne sacrée; son trône était posé sur la plus haute cime; à côté se tenait Héra, la déesse toujours femme et toujours vierge; à l'entour étaient assis les autres immortels à la face éternellement belle et joyeuse. Un éther lumineux baignait le sommet de l'Olympe et se jouait dans la chevelure des dieux; jamais les tempêtes ne venaient troubler le repos de ces êtres heureux; ni les pluies, ni les neiges ne tombaient sur la cime éclatante. Les nuées que Zeus assemblait s'enroulaient à ses pieds autour des rochers qui formaient la superbe base de son trône. A travers les interstices de ce voile que les Heures ouvraient et fermaient au gré du maître, celui-ci contemplait la mer et la terre, les cités et les peuples. Sur la tête de ces hommes qui s'agitaient, il suspendait des destins inflexibles, il prononçait la vie ou la mort, distribuait à son caprice la pluie bienfaisante ou la foudre vengeresse. Aucune lamentation venue d'en bas ne troublait les dieux dans leur quiétude éternelle. Leur nectar était toujours délicieux, toujours exquise l'ambroisie. Ils savouraient l'odeur des hécatombes, écoutaient comme une musique le concert des voix suppliantes. Au-dessous d'eux se déroulait comme un spectacle infini le tableau des luttes et de la misère humaine. Ils voyaient s'entre-choquer les armées, les flottes s'engloutir, les villes disparaître en flammes et en fumée, les pauvres laboureurs, mirmidons presque invisibles, s'épuiser de fatigues pour obtenir des récoltes qu'un maître devait leur ravir; jusque sous le toit des demeures, ils voyaient pleurer les femmes et se lamenter les enfants. Au loin, leur ennemi Prométhée gémissait sur un roc du Caucase. Tels étaient les bonheurs des dieux.

Est-ce que jamais un Hellène, berger, prêtre ou roi, osa gravir les pentes de l'Olympe au-dessus des hauts pâturages de ses vallons et de ses croupes? Un seul se hasarda-t-il, en mettant le pied sur la grande cime, à se trouver tout à coup en présence des terribles dieux? Les écrivains antiques nous disent que des philosophes n'ont pas craint d'escalader l'Etna, pourtant beaucoup plus élevé que l'Olympe; mais ils ne mentionnent aucun mortel qui ait eu l'audace de gravir la montagne des Dieux, même au temps de la science, à l'époque où le philosophe enseignait que Zeus et les autres immortels étaient de pures conceptions de l'esprit humain.

Plus tard, d'autres religions, chez des peuples divers, qui vivent dans les plaines environnantes, s'emparèrent de la sainte montagne et la consacrèrent à de nouvelles divinités. Au lieu de Zeus, les chrétiens grecs y adorèrent la sainte Trinité; dans ses trois principales cimes, ils voient encore les trois grands trônes du ciel. Un de ses promontoires les plus élevés, qui jadis portait peut-être un temple d'Apollon, est dominé maintenant par un monastère de saint Élie; un de ses vallons, où les Bacchantes allaient chanter Évohé en l'honneur de Dionysos ou Bacchus, est habité par les moines de saint Denys. Les prêtres ont succédé aux prêtres, et le respect superstitieux des modernes à l'adoration des anciens; mais peut-être le plus haut sommet est-il, jusqu'à présent, vierge de pas humains; la douce lumière qui resplendit sur ses rochers et ses neiges n'a encore éclairé personne depuis que les dieux hellènes s'en sont allés.

Il y a peu d'années encore, il eût été difficile à l'Européen d'arriver jusqu'au sommet de la montagne, car les Klephtes hellènes, à l'infaillible balle, en occupaient toutes les gorges; ils s'y étaient retranchés comme dans une énorme citadelle, et de là, recommençant la lutte des dieux contre les Titans, ils allaient faire leurs expéditions contre les Turcs du mont Ossa. Fiers de leur bravoure, ils se croyaient invincibles comme la montagne qui les portait; ils personnifiaient l'Olympe lui-même. «Je suis, disait un de leurs chants, je suis l'Olympe, illustre de tout temps et célèbre parmi les nations; quarante-deux pics se hérissent sur mon front, soixante-douze fontaines coulent dans mes ravins, et sur ma cime plus haute vient de se poser un aigle tenant dans ses serres la tête d'un vaillant héros!» Cet aigle était, sans doute, celui de l'antique Zeus. Maintenant encore, il se repaît de l'homme qui s'entre-tue.

L'imagination des peuples se donne libre carrière quand il s'agit des dieux qu'elle a créés. Pendant le cours des siècles, elle change leurs noms, leurs attributs et leur puissance, suivant les alternatives de l'histoire, les changements des langues, les variantes individuelles et nationales des traditions; à la fin, elle les fait mourir comme elle les a fait naître, et les remplace par de nouvelles divinités. Il ne lui en coûte donc pas beaucoup de les faire voyager de montagne en montagne. Aussi chaque cime avait-elle son dieu ou même sa pléiade d'êtres célestes. Zeus vivait sur le mont Ida, de même que sur l'Olympe de Grèce, sur ceux de la Crète et de Chypre et sur les rochers d'Égine. Apollon avait sa demeure sur le Parnasse et sur l'Hélicon, sur le Cyllène et sur le Taygète, sur tous les monts épars qui se dressent hors de la mer Égée. Les sommets que venaient dorer les rayons du jour naissant, lorsque les plaines inférieures étaient encore dans l'ombre, devaient être consacrés au dieu du soleil. Aussi, presque toutes les cimes isolées de l'Hellade portent-elles aujourd'hui le nom d'Elias. Le prophète juif, en vertu de son nom, est devenu, par un calembour sacré, l'héritier d'Hélios, fils de Jupiter.

«Voyez ce trône, centre de la terre,» disait Eschyle en parlant de Delphes. En maint autre endroit, suivant la fantaisie du poète, ou l'imagination populaire, se dressait ce pilier central. Pindare le voyait dans l'Etna; les matelots de l'Archipel désignaient le mont Athos, la grande borne que l'on discernait toujours au-dessus des eaux, soit en quittant les rives de l'Asie, soit en naviguant dans les mers de l'Europe. Sur cette montagne, disait-on, le soleil se couchait trois heures plus tard que dans les plaines de sa base, tant elle était haute; elle regardait par-dessus les bornes mêmes de la terre. Lorsque l'Hellade, jadis libre, fut asservie au Macédonien, lorsqu'elle devint la chose d'un maître, il se trouva un flatteur assez vil, un homme assez rampant pour prier Alexandre, qui s'était proclamé dieu, d'employer une armée à transformer le mont Athos en une statue du nouveau fils de Zeus, «plus puissant que son père». L'œuvre impossible aurait pu tenter un dieu parvenu, fou d'orgueil; pourtant celui-ci n'osa pas l'entreprendre. Les marins qui voguaient au pied de la grande montagne continuèrent d'y voir un ancien dieu, jusqu'au jour où commença un autre cycle de l'histoire, amenant un nouveau culte et de nouvelles divinités. Alors on se raconta que le mont Athos est précisément cette montagne où le diable avait transporté Jésus le Galiléen pour lui montrer tous les royaumes de la terre étendus à ses pieds, l'Europe, l'Asie et les îles de la mer. Les habitants d'Athos le croient encore, et serait-il possible, en effet, de trouver une cime d'où la vue soit, sinon plus vaste, du moins plus belle et plus variée?

En dehors du monde hellénique où l'imagination populaire était si poétique et si féconde, les peuples voyaient aussi dans leurs montagnes le trône des maîtres du ciel et de la terre. Non seulement les grands sommets des Alpes étaient adorés comme le séjour des dieux et comme des dieux eux-mêmes, mais, jusque dans les plaines du nord de l'Allemagne et du Danemark, de petites collines, qui relèvent leurs croupes au-dessus des landes uniformes, étaient des Olympes non moins vénérés que celui de la Thessalie l'avait été par les Grecs. Même dans la froide Islande, dans cette terre des brumes et des glaces éternelles, les adorateurs des souverains célestes se tournaient vers les montagnes de l'intérieur, croyant y voir les sièges de leurs dieux. Sans doute, s'ils avaient pu gravir jusqu'à la cime les flancs ravinés de leurs volcans, s'ils avaient contemplé l'horreur de ces cratères où les laves et les neiges luttent incessamment, ils n'auraient point songé à faire de ces lieux terribles le séjour enchanté de leurs divinités heureuses. Mais ils ne voyaient les montagnes que de loin; ils en apercevaient les cimes étincelantes à travers les nuages déchirés, et se les figuraient d'autant plus belles que les plaines de la base étaient plus sauvages et plus difficiles à parcourir. Ces monts, séparés de la terre des humains par des barrières de précipices infranchissables, c'était la cité d'Asgard où, sous un ciel toujours clément, vivaient les dieux joyeux. Ce grand nuage de vapeurs qui s'élevait de la cime de la montagne divine et s'étalait largement dans le ciel, ce n'était point une colonne de cendres, c'était le grand frêne Ygdrasil, à l'ombre duquel se reposaient les maîtres de l'univers.

CHAPITRE XXI

LES GÉNIES

Les religions se transforment lentement. Les cultes du monde ancien, éteints en apparence depuis tant de générations, continuent sous les dehors des cultes nouveaux. Souvent les noms des dieux ont été changés, mais l'autel est resté le même. Les attributs de la divinité sont encore ce qu'ils étaient il y a deux mille ans, et la foi qui l'invoque a gardé la «sainte simplicité» de son fanatisme. Dans les vallées sauvages de l'Olympe, où bondissaient les bacchantes échevelées, les moines murmurent maintenant des prières; sur la sainte montagne d'Athos, que les marins de toute race et de toute langue adoraient de la surface des flots murmurants, neuf cent trente-cinq églises s'élèvent en l'honneur de tous les saints; le dieu des chrétiens est devenu l'héritier de Zeus, qui lui-même avait succédé à des dieux plus anciens. De même, à Syracuse, le temple de Minerve, dont les matelots saluaient de loin la lance d'or en versant une coupe de vin dans les eaux, s'est changé en une église de la Vierge. Chaque promontoire marin et, dans l'intérieur des terres, chaque sommet de colline, chaque montagne couronnée d'un temple, a gardé ses adorateurs, tout en changeant son nom. Un voyageur parcourt l'île de Chypre à la recherche d'un temple de Vénus Aphrodite. «Nous ne l'appelons plus Aphrodite, s'écrie avec zèle la femme qu'il interroge, nous l'appelons maintenant la Vierge Chrysopolite!»

Mais les peuples chrétiens n'ont pas seulement continué de vénérer les montagnes saintes des Romains et des Grecs, ils ont étendu ce culte à leur manière dans toutes les contrées qu'ils habitent. De même que nos aïeux des temps légendaires, nos ancêtres plus rapprochés, qui vivaient au moyen âge, ne pouvaient contempler la montagne sans que leur imagination ne fît vivre des êtres supérieurs dans les vallées mystérieuses et sur les sommets rayonnants. Il est vrai que ces êtres n'avaient pas droit au titre de dieux; maudits par l'Église, ils se transformaient en diables, en démons malfaisants, ou bien, tolérés par elle, ils devenaient des génies tutélaires, des dieux de contrebande invoqués seulement à la dérobée.

Jupiter, Apollon, Vénus, étaient descendus de leurs trônes, ils s'étaient réfugiés dans le fond des antres; eux dont les faces augustes avaient rayonné dans la lumière, étaient condamnés à vivre désormais dans les ténèbres des cavernes. Les fêtes de l'Olympe s'étaient transformées en sabbats où les sorcières hideuses allaient, à cheval sur un balai, évoquer le diable pendant les nuits d'orage. D'ailleurs, le froid climat, le ciel nuageux de nos contrées du nord devaient contribuer aussi pour une forte part à la réclusion des anciens dieux. Comment auraient-ils pu, sous le vent et la neige, au milieu des tourmentes, continuer leurs banquets joyeux, savourer l'ambroisie et jouer de la lyre d'or? A peine pouvait-on rêver leur présence dans ces palais fantastiques, construits en un instant par les rayons du soleil sur les cimes resplendissantes et disparaissant non moins vite, comme des rêves ou de vains mirages!

Dieux et génies sont les personnifications de ce que l'homme redoute et de ce qu'il désire. Toutes ses terreurs, toutes ses passions prenaient jadis une forme surnaturelle. Aussi, parmi les esprits de la montagne, les uns sont-ils de redoutables magiciens qui brûlent l'herbe des pâturages, tuent le bétail, jettent un sort aux passants; les autres, au contraire, sont des êtres bienveillants dont une jatte de lait répandue ou même une simple incantation concilie les faveurs. C'est au bon génie que s'adresse le berger pour que ses troupeaux s'accroissent d'agneaux vigoureux et de génisses sans tache. C'est à lui surtout que jeunes et vieux, hommes et femmes, demandent ce qui malheureusement serait pour presque tous la joie suprême de la vie, de l'or, des richesses, un trésor. De vieilles traditions nous racontent comment les génies de la montagne se glissent dans les veines de la pierre, pour y insérer les cristaux et le métal, pour y mélanger diversement les terres et les minerais. D'autres légendes disent comment et à quelle heure il faut frapper la pierre sacrée qui recouvre les richesses, quels signes on doit faire, quelles syllabes étranges on doit prononcer. Mais qu'un seul oubli se commette, qu'un son prenne la place d'un autre, et toutes les formules d'incantation sont vaines!

J'ai vu d'énormes fouilles entreprises par les montagnards au sommet d'une pointe de rochers cachée par les neiges pendant neuf mois de l'année. Cette pointe était consacrée à un saint qui, lui-même, avait succédé, comme protecteur du mont, à un dieu païen. Chaque été, les chercheurs de trésors revenaient creuser la cime en se servant des mots et des gestes sacramentels. Ils ne trouvaient que des feuillets de schiste sous d'autres feuillets semblables; mais, sans se lasser, quelque avide piocheur continuait son œuvre, essayant d'évoquer le génie par une nouvelle formule, par un cri victorieux.

Plus intéressants que ces dieux gardeurs de trésors sont ceux qui, dans les cavernes de la montagne, sont chargés de conserver le génie de toute une race. Cachés dans l'épaisseur de la roche, ils représentent le peuple tout entier, avec ses traditions, son histoire, son avenir. Aussi vieux que le mont, ils dureront aussi longtemps que lui, et, tant qu'ils vivront eux-mêmes, vivra la race dont les groupes sont épars dans les vallées environnantes. C'est le génie qui, dans sa pensée profonde, concentre tous les agissements, tous les flux et reflux de la nation qui s'agite à ses pieds. Ainsi les Basques regardent avec orgueil vers le pic d'Anie où se cache leur dieu, inconnu des prêtres, mais d'autant plus vivant. «Tant qu'il sera là, disent-ils, nous y serons aussi!» Et volontiers ils se croiraient éternels, eux dont la langue disparaîtra demain!

Au même ordre d'idées populaires appartiennent les légendes de ces guerriers ou prophètes qui, pendant des siècles, attendent un grand jour, cachés dans quelque grotte profonde d'une montagne. Tel est le mythe de cet empereur allemand qui rêvait, accoudé sur une table de pierre, et dont la barbe blanche, croissant toujours, avait poussé jusque dans le rocher. Quelquefois un chasseur, un bandit peut-être, pénétrait dans la caverne et troublait le songe du puissant vieillard. Celui-ci soulevait lentement la tête, faisait une question à l'homme tremblant, puis reprenait son rêve interrompu. «Pas encore!» soupirait-il. Qu'attendait-il donc pour mourir en paix? Sans doute, l'écho de quelque grande bataille, l'odeur d'un fleuve de sang humain, un immense égorgement en l'honneur de son empire. Ah! puisse cette dernière bataille avoir été déjà livrée, et que le sinistre empereur ne soit plus maintenant qu'un monceau de cendres!

Combien plus touchante et plus belle est la légende des trois Suisses qui, eux aussi, attendent leur grand jour dans l'épaisseur d'une haute montagne des vieux cantons! Ils sont trois comme les trois qui, dans la prairie de Grütli, jurèrent de se faire libres, et tous les trois portent le nom de Tell, comme celui qui renversa le tyran. Eux aussi sommeillent; ils rêvent; mais ce n'est pas à la gloire qu'ils songent, c'est à la liberté, non pas à la seule liberté suisse, mais à celle de tous les hommes. De temps en temps, l'un d'eux se lève pour regarder le monde des lacs et des plaines, mais il revient triste vers ses compagnons. «Pas encore,» soupire-t-il. Le jour de la grande délivrance n'est pas venu. Toujours esclaves, les peuples n'ont cessé d'adorer les chapeaux de leurs maîtres!

CHAPITRE XXII

L'HOMME