Part 11
Laissé à lui-même et ne jouissant que des lumières d'un instinct animal, le crétin peut accomplir quelquefois des choses qui seraient au-dessus de la force d'un homme intelligent et plein de la conscience de sa valeur. Souvent mon compagnon le berger me racontait la chute qu'il avait faite dans une crevasse de glacier, et, quand il en parlait, l'effroi se peignait encore sur sa figure. Il était assis sur un talus, près du bord d'un glacier, lorsqu'une pierre, en s'écroulant, lui fit perdre son équilibre, et, sans qu'il pût se retenir, il glissa dans une fissure béante qui s'ouvrait entre le roc et la masse compacte des glaces; tout à coup, il se trouva comme au fond d'un puits, apercevant à peine un reflet de la lumière du ciel. Il était étourdi, contusionné, mais ses membres n'étaient point rompus. Poussé par l'instinct de la conservation, il put s'accrocher à la paroi du rocher et monter, de saillie en saillie, jusqu'à quelques mètres de l'ouverture; il revoyait le soleil, les pâturages, les brebis et son chien, qui le regardait avec des yeux fervents. Mais, arrivé à ce rebord, le berger ne pouvait plus monter; au-dessus, la roche était lisse partout et ne laissait aucune prise à la main. L'animal était aussi désespéré que son maître; se jetant, de çà et de là, au bord du précipice, il poussa quelques aboiements courts, puis, soudain, partit comme une flèche dans la direction de la vallée. Le berger n'avait plus rien à craindre. Il savait que le bon chien allait chercher du secours et que bientôt il reviendrait accompagné de pâtres portant des cordes. Néanmoins, pendant la période d'attente, il passa par d'horribles angoisses de désespoir: il lui semblait que la bête fidèle ne serait jamais de retour; il se voyait déjà mourir de faim sur son rocher et se demandait avec horreur si les aigles ne viendraient pas lui arracher des lambeaux de chair avant qu'il fût tout à fait mort. Et pourtant il se rappelait parfaitement comment, dans un cas semblable, un «innocent» s'était conduit. Étant tombé au fond d'une crevasse, d'où il lui était impossible de remonter, le crétin ne s'était pas consumé en efforts inutiles; il attendit avec patience, frappant le sol de ses pieds afin d'entretenir la chaleur animale, et patienta ainsi tout un soir, puis toute une nuit, puis une moitié de la journée suivante. Alors, ayant entendu crier son nom par ceux qui le cherchaient, il répondit, et bientôt après il fut retiré du gouffre. Il ne se plaignit que d'avoir eu grand froid.
Mais, quels que soient, hélas! les privilèges et les immunités du crétin, quoique le malheureux n'ait pas à craindre les soucis et les déceptions de l'homme qui se fraye à lui-même son chemin dans la vie, il n'en faut pas moins tenter d'arracher le crétin à son «innocence» et à ses maladies dégoûtantes pour lui donner, en même temps que la force du corps, le sentiment de sa propre responsabilité morale. Il faut le faire entrer dans la société des hommes libres, et, pour le guérir et le relever, il faut connaître d'abord quelles ont été les causes de sa dégénérescence. Des savants, penchés sur leurs cornues ou sur leurs livres, apportent des opinions diverses; les uns disent que la difformité du goître provient surtout du manque d'iode dans l'eau de boisson, et que, par le croisement, la difformité morale finit par s'ajouter à celle du corps; les autres croient plutôt que goître et crétinisme proviennent de ce que l'eau descendue des neiges n'a pas eu le temps de s'agiter et de s'aérer suffisamment, lorsqu'elle arrive devant le village, ou bien qu'elle a passé sur des roches contenant de la magnésie. Il est certain qu'une eau mauvaise peut souvent contribuer à faire naître et à développer les maladies: mais est-ce là tout?
Il suffit d'entrer dans une de ces cabanes où naissent et végètent les idiots pour voir qu'il est encore d'autres causes à leur situation lamentable. Le réduit est sombre et fumeux; les bahuts, la table et les poutres, sont rongés de vers; dans les recoins, où ne peut complètement pénétrer le regard, on entrevoit des formes indécises couvertes de crasse et de toiles d'araignées. La terre qui tient lieu de plancher reste constamment humide et comme visqueuse, à cause de tous les débris et des eaux impures qui l'engraissent. L'air qu'on respire dans cet espace étroit est âcre et fétide. On y sent à la fois les odeurs de la fumée, du lard rance, du pain moisi, du bois vermoulu, du linge sale, des émanations humaines. La nuit, toutes les issues sont fermées pour empêcher le froid du dehors de pénétrer dans la chambre; vieillards, père, mère, enfants, tous dorment dans une espèce d'armoire à étages dont les rideaux sont fermés pendant le jour, où, pendant le sommeil des nuits, s'accumule un air épais bien plus impur encore que celui du reste de la cabane. Ce n'est pas tout: durant les froids de l'hiver, la famille, afin d'avoir plus chaud, émigre du rez-de-chaussée et descend dans la cave, qui sert en même temps d'écurie. D'un côté sont les animaux couchant sur la paille souillée, de l'autre sont les hommes et les femmes gîtant sous leurs draps noircis. Une rigole à purin sépare les deux groupes de vertébrés mammifères, mais l'air respirable leur est commun; encore cet air, pénétrant par d'étroits soupiraux, ne peut-il se renouveler pendant des semaines entières, à cause des neiges qui recouvrent le sol; il faut y creuser des espèces de cheminées, à travers lesquelles ne descend qu'un blafard reflet du jour. Dans ces caves, le jour lui-même ressemble à une nuit du pôle.
Est-il étonnant qu'en de pareilles demeures naissent des enfants scrofuleux, rachitiques, contrefaits? Dès la première semaine, nombre de nouveau-nés sont secoués par de terribles convulsions auxquelles la plupart succombent; dans certains pays, les mères s'attendent si bien à la mort de leurs enfants, qu'elles ne les croient pas encore nés tant qu'ils n'ont pas franchi le redoutable défilé de la «maladie des cinq jours». Combien aussi, parmi ceux qui en réchappent, en est-il qui vivent seulement d'une vie de maladie et de démence? Autant l'air environnant de la libre montagne et le travail au dehors sont excellents pour développer la force et l'adresse de l'homme valide, autant l'espace étroit et l'ombre humide de la cabane contribuent à empirer l'état du goîtreux et du crétin. A côté d'un frère qui devient le plus beau et le plus fort des jeunes gens, se traîne un autre frère, sorte d'excroissance charnue horriblement vivante!
En maints endroits déjà, on a songé à bâtir des hospices pour ces malheureux. Rien ne manque dans ces nouvelles demeures. L'air pur y circule librement, le soleil en éclaire toutes les salles, l'eau y est pure et saine, tous les meubles et surtout les lits sont d'une exquise propreté; les «innocents» ont des surveillants qui les soignent comme des nourrices, et des professeurs qui tâchent de faire entrer un rayon de lumière intellectuelle dans leur dur cerveau. Souvent ils réussissent, et le crétin peut naître graduellement à une vie supérieure. Mais ce n'est pas tant à réparer le mal déjà survenu qu'il importe de travailler, c'est à le prévenir. Ces huttes infectes, si pittoresques parfois dans le paysage, doivent disparaître pour faire place à des maisons commodes et saines; l'air, la lumière, doivent entrer librement dans toutes les habitations de l'homme; une bonne hygiène du corps, aussi bien qu'une parfaite dignité morale, doivent être observées partout. A ce prix, les montagnards achèteront en quelques générations une immunité complète de toutes ces maladies qui dégradent maintenant un si grand nombre d'entre eux. Alors les habitants seront dignes du milieu qui les entoure; ils pourront contempler avec satisfaction les hauts sommets neigeux et dire comme les anciens Grecs: «Voilà nos ancêtres, et nous leur ressemblons.»
CHAPITRE XIX
L'ADORATION DES MONTAGNES
L'adoration de la nature existe encore parmi nous, beaucoup plus vivace qu'on ne le croit. Combien de fois un paysan, en découvrant sa tête, m'a montré le soleil du doigt et m'a dit avec solennité: «C'est là notre Dieu!» Et moi aussi, le dirai-je? combien de fois, à la vue des cimes augustes qui trônent au-dessus des vallées et des plaines, n'ai-je pas été naïvement tenté de les appeler divines!
Un jour je cheminais paisiblement dans un défilé penchant et tout obstrué de pierres roulantes. Le vent s'engouffrait dans le passage et me fouettait la figure, en apportant à chaque bouffée un brouillard de pluie et de neige à demi fondue. Un voile grisâtre me cachait les rochers; çà et là seulement j'entrevoyais, dans le vague, des masses noires et menaçantes qui, suivant l'épaisseur de la brume, semblaient tour à tour s'éloigner et s'approcher de moi. J'étais transi, triste, maussade. Tout à coup une lueur, reflétée par les innombrables gouttelettes de l'air, me fit lever les yeux. Au-dessus de ma tête, la nue d'eau et de neige s'était déchirée. Le ciel bleu se montrait rayonnant, et là-haut, dans cet azur, apparaissait le front serein de la montagne. Ses neiges, brodées d'arêtes de rochers comme par de fines arabesques, brillaient avec l'éclat de l'argent, et le soleil les bordait d'une ligne d'or. Les contours de la cime étaient purs et précis comme ceux d'une statue se dressant lumineuse dans l'ombre; mais la pyramide superbe semblait être complètement détachée de la terre. Tranquille et forte, immuable dans son repos, on eût dit qu'elle planait dans le ciel; elle appartenait à un autre monde que cette lourde planète enveloppée de nuages et de brumes comme de haillons sordides. Dans cette apparition, je crus voir plus que le séjour du bonheur, plus même que l'Olympe, séjour des immortels! Mais un nuage méchant vint soudain fermer l'issue par laquelle j'avais contemplé la montagne. Je me retrouvai de nouveau dans le vent, la brume et la pluie; je me consolai en disant: «Un Dieu m'est apparu!»
A l'origine des temps historiques, tous les peuples, enfants aux mille têtes naïves, regardaient ainsi vers les montagnes; ils y voyaient les divinités, ou du moins leur trône, se montrant et se cachant tour à tour sous le voile changeant des nuages. C'est à ces montagnes qu'ils rattachaient presque tous l'origine de leur race; ils y plaçaient le siège de leurs traditions et de leurs légendes; ils y contemplaient aussi dans l'avenir la réalisation de leurs ambitions et de leurs rêves; c'est de là que devait toujours descendre le sauveur, l'ange de la gloire ou de la liberté. Si important était le rôle des hautes cimes dans la vie des nations, que l'on pourrait raconter l'histoire de l'humanité par le culte des monts; ce sont comme de grandes bornes d'étapes placées de distance en distance sur le chemin des peuples en marche.
C'est dans les vallées des grands monts de l'Asie centrale, disent les savants, que ceux de nos ancêtres auxquels nous devons nos langues européennes arrivèrent à se constituer pour la première fois en tribus policées, et c'est à la base méridionale des plus hauts massifs du monde entier que vivent les Hindous, ceux des Aryens auxquels leur antique civilisation donne une sorte de droit d'aînesse. Leurs vieux chants nous disent avec quel sentiment d'adoration ils célébraient ces «quatre-vingt-quatre mille montagnes d'or» qu'ils voient se dresser dans la lumière, au-dessus des forêts et des plaines. Pour des multitudes d'entre eux, les grandes montagnes de l'Himalaya, aux têtes neigeuses, aux grands ruissellements de glace, sont les dieux eux-mêmes, jouissant de leur force et de leur majesté. Le Gaourisankar, dont la pointe perce le ciel, et le Tchamalari, moins haut, mais plus colossal en apparence par son isolement, sont doublement adorés, comme la Grande Déesse unie au Grand Dieu. Ces glaces sont le lit de cristaux et de diamants, ces nuages de pourpre et d'or sont le voile sacré qui l'entoure. Là-haut est le dieu Siva, qui détruit et qui crée; là aussi est la déesse Chama, la Gauri, qui conçoit et qui enfante. D'elle descendent les fleuves, les plantes, les animaux et les hommes.
Dans cette prodigieuse forêt des épopées et des traditions indoues ont germé bien d'autres légendes relatives aux montagnes de l'Himalaya, et toutes nous les montrent vivant d'une vie sublime, soit comme déesses, soit comme mères des continents et des peuples. Telle est la poétique légende qui nous fait voir dans la terre habitable une grande fleur de lotus dont les feuilles sont les péninsules étalées sur l'Océan, et dont les étamines et les pistils sont les montagnes du Mérou, génératrices de toute vie. Les glaciers, les torrents, les fleuves qui descendent des hauteurs pour aller porter sur les terres des alluvions bienfaisantes, sont eux aussi des êtres animés, des dieux et des déesses secondaires qui mettent les humbles mortels des plaines en rapport indirect avec les divinités suprêmes siégeant au-dessus des nuages dans l'espace lumineux.
Non seulement le mont Mérou, ce point culminant de la planète, mais aussi tous les autres massifs, tous les sommets de l'Inde, étaient adorés par les peuples qui vivent sur leurs pentes et à leur base. Montagnes de Vindyah, de Satpurah, d'Aravalli, de Nilagherry, toutes avaient leurs adorateurs. Dans les terres basses, où les fidèles n'avaient pas de montagnes à contempler, ils se bâtissaient des temples qui, par leurs allées de bizarres pyramides, aux énormes blocs de granit, représentaient les cimes vénérées du mont Mérou. Peut-être est-ce un sentiment analogue d'adoration pour les grands sommets qui porta les anciens Égyptiens à construire les pyramides, montagnes artificielles qui se dressent au-dessus de la surface unie des sables et du limon.
L'île de Ceylan, Lanka «la resplendissante», cette terre bienheureuse où, d'après une légende orientale, les premiers hommes furent envoyés par la miséricorde divine, après leur expulsion du Paradis, élève aussi vers le ciel des montagnes sacrées. Telle, entre autres, est la cime isolée au milieu des plaines, la ville sainte d'Anaradjapoura. C'est le Mihintala. Sur ce roc s'arrêta, il y a vingt-deux siècles, le vol de Mahindo, le convertisseur indou, qui s'était élancé des plaines du Gange pour appeler les Cingalais à la religion de Bouddha. Un temple s'élève aujourd'hui sur le sommet où se posa le pied du saint. Haute, énorme est la pagode, et pourtant l'empressement des pèlerins est tel qu'ils l'ont parfois recouverte en entier, du faîte à la base, d'une robe de fleurs de jasmin. Une escarboucle, couleur de feu, brillait au sommet du monument, renvoyant au loin les rayons du soleil. Jadis un rajah fit déployer, du haut de la montagne aux champs de la plaine, un large tapis de douze kilomètres de longueur, afin que les pieds des fidèles ne fussent pas souillés par le contact avec la terre impure apportée d'un sol profane.
Et pourtant ce mont sacré de Mihintala le cède en gloire au célèbre pic d'Adam, que les marins aperçoivent du milieu des flots, lorsqu'ils approchent de l'île de Ceylan. L'empreinte d'un pied gigantesque, appartenant, semble-t-il, à un homme haut de dix mètres, est creusée dans la roche, sur la pointe terminale de la cime. Cette empreinte, disent les mahométans et les juifs, est celle d'Adam, le premier homme, qui monta sur le pic pour contempler l'immense terre, les vastes forêts, les monts et les plaines, les rivages et le grand Océan, avec ses îles et ses écueils. D'après les Cingalais et les Indous, ce n'est point le pied d'un homme, mais bien celui d'un dieu, qui a laissé cette trace de son passage. Ce dieu dominateur, c'était Siva, nous disent les brahmanes; c'était Bouddha, affirment les bouddhistes; Jéhovah, écrivent les gnostiques des premiers siècles chrétiens. Lorsque les Portugais débarquèrent en conquérants dans l'île de Ceylan, ils dégradèrent pour ainsi dire la montagne, qui, dans leur pensée, ne pouvait se comparer à celle de la Terre Sainte; ils ne virent plus dans l'empreinte mystérieuse que la marque du pied de saint Thomas, ou d'un ancien convertisseur, apôtre secondaire, l'eunuque de Candace. Moins respectueux, encore, un Arménien, Moïse de Chorène, jaloux pour sa noble montagne d'Ararat, ne voit sur le sommet du pic d'Adam que la trace du pied de Satan, l'éternel ennemi. Enfin, les voyageurs anglais qui, de plus en plus nombreux, font chaque année l'ascension de la sainte montagne, ne voient, dans la «divine empreinte», qu'un trou vulgaire agrandi et grossièrement sculpté en creux. Mais aussi, de quel mépris ces étrangers sont-ils couverts par les pèlerins convaincus qui vont se prosterner sur la cime, baiser dévotement la trace du pied, et déposer leurs offrandes dans la maison du prêtre! Tout leur semble témoigner de l'authenticité du miracle. A quelques mètres au-dessous de la cime jaillit une petite source: c'est le bâton du dieu qui l'a fait s'élancer du sol. Des arbres en foule croissent sur les pentes, et ces arbres, ils le voient ainsi du moins, inclinent tous leurs branchages vers le sommet pour végéter et grandir en l'adorant. Les roches du mont sont parsemées de pierres précieuses: ce sont les larmes qui se sont échappées des yeux d'un dieu à la vue des crimes et des souffrances des hommes. Comment ne croiraient-ils pas au prodige, en voyant toutes ces richesses qui ont donné naissance aux récits fabuleux des _Mille et une Nuits_? Les ruisseaux qui s'épanchent de la montagne ne roulent point, comme nos torrents, des cailloux et du sable vulgaire; ils entraînent avec eux de la poussière de rubis, de saphirs, de grenats; le baigneur qui se trempe dans leurs flots se roule, comme les sirènes, dans un sable de pierres précieuses.
Les races de l'extrême Orient, dont la civilisation a suivi une autre marche que celle de la race aryenne, ont également adoré leurs montagnes. En Chine et au Japon, aussi bien que dans l'Inde, les hauts sommets portent des temples consacrés aux dieux, quand ils ne sont pas eux-mêmes regardés comme des génies tutélaires ou vengeurs. C'est à ces montagnes divines que les peuples cherchent à rattacher leur histoire par les traditions et les légendes.
Les plus anciennes montagnes historiques sont celles de la Chine, car le peuple du «milieu» est l'un des premiers qui soient arrivés à la conscience d'eux-mêmes, le premier qui ait écrit sa propre histoire d'une manière continue. Ses monts sacrés, au nombre de cinq, s'élèvent tous en des contrées célèbres par leur agriculture, leur industrie, les populations qui se pressent à leur base, les événements qui se sont accomplis dans le voisinage. La plus sainte de ces montagnes, le Tai-Chan, domine toutes les autres cimes de la riche péninsule de Chan-Toung, entre les deux golfes de la mer Jaune. Du sommet, où l'on arrive par une route pavée et des escaliers taillés dans le roc, on voit, étendues à ses pieds, les riches plaines que traverse le Hoang-Ho, coulant tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre golfe, abreuvant de ses eaux des multitudes d'hommes plus nombreux que les épis d'un champ. L'empereur Choung y monta il y a quatre cent trente ans, ainsi que le rappellent les annales classiques du pays; Confucius essaya de le gravir aussi, mais la montée est rude, le philosophe dut s'arrêter, et l'on montre encore l'endroit où il reprit le chemin de la plaine. Tous les grands dieux et les principaux génies ont leurs temples et leurs oratoires sur la sainte montagne; de même aussi les Nuages, le Ciel, la Grande Ourse et l'Étoile Polaire. Les dix mille génies s'y abattent dans leur vol pour contempler la terre et les villes des hommes. «Le mérite du Tai-Chan est égal à celui du ciel. Il est le dominateur de ce monde; il recueille les nuages et nous envoie les pluies; il décide des naissances et des morts, de l'infortune et du bonheur, de la gloire et de la honte. De tous les pics qui s'élèvent dans le ciel, nul n'est plus digne d'être visité.» Aussi les pèlerins s'y rendent-ils en foule pour implorer toutes les grâces, et le sentier est bordé de cavernes où gisent des mendiants aux plaies hideuses, l'horreur des passants.
A meilleur droit encore que les Chinois, car leurs montagnes volcaniques sont d'une parfaite beauté de formes, les Japonais regardaient avec adoration vers les sommets neigeux. Est-il idole dans le monde qui puisse se comparer à leur magnifique Fusi-Yama, à la «montagne sans pareille», qui se dresse, presque isolée, au milieu des campagnes, en bas couverte de forêts, neigeuse sur les pentes supérieures? Jadis, le volcan fumait et crachait des flammes et des laves; maintenant, il repose: mais n'a-t-il pas, dans l'archipel, nombre de montagnes sœurs qui versent encore des fleuves de feu sur le sol frémissant? Parmi ces monts, il en est un, le plus terrible de tous, que l'on crut devoir fléchir en lui jetant en offrande des milliers de chrétiens. C'est ainsi que, dans le Nouveau-Monde, on aurait tenté de calmer le Monotombo en y précipitant des prêtres qui avaient osé prêcher contre lui, dire qu'il n'était pas un dieu, mais une bouche de l'enfer. D'ailleurs, les volcans n'attendent pas d'ordinaire qu'on leur jette des victimes; ils savent bien les saisir eux-mêmes, quand ils fendent la terre, vomissent des lacs de boue, recouvrent de cendres des provinces entières. Ils font périr d'un coup les populations de tout un pays. N'est-ce pas assez pour les faire adorer de tous ceux qui s'inclinent devant la force? Le volcan dévore, donc il est un dieu!
Ainsi la religion des montagnes, de même que toutes les autres, s'est emparée de l'homme par les divers sentiments de son être. Au pied de la montagne vomissant des laves, c'est la terreur qui l'a prosterné la face contre terre; dans les campagnes altérées, c'est le désir qui l'a fait regarder en suppliant vers les neiges, mères des ruisseaux; la reconnaissance aussi a fait des adorateurs de ceux qui ont trouvé un refuge assuré dans la vallée ou sur le promontoire escarpé; enfin, l'admiration devait saisir tous les hommes à mesure que le sentiment du beau se développait en eux, ou même tant qu'il sommeillait à l'état d'instinct. Or, quelle est la montagne qui n'a pas à la fois de beaux aspects et des asiles sûrs, et qui n'est pas ou terrible ou bienfaisante, presque toujours l'une et l'autre en même temps? Les peuples, se déplaçant de par le monde, pouvaient facilement rattacher toutes leurs traditions à la montagne qui dominait leur horizon et y reporter leur culte. A chaque station de leurs grands voyages se dressait un nouveau temple. Jadis les tribus errantes sur les plateaux de la Perse voyaient toujours, vers le soir, une montagne surgir du milieu des plaines poudreuses: c'était le mont Télesme, le divin «Talisman» qui suivait ses adorateurs dans leurs pérégrinations à travers le monde. Et quand, après une longue migration, la montagne aperçue dans le lointain n'était pas un mirage trompeur, mais un véritable sommet avec neiges et rochers, qui donc aurait pu douter du voyage qu'avait fait le dieu pour accompagner son peuple?