Part 10
Le château du noble détrousseur de passants est en ruine aujourd'hui. Un sentier pierreux, obstrué de ronces, a remplacé le chemin où les guerriers faisaient caracoler leurs chevaux joyeux au moment du départ, où remontaient les marchands enchaînés et les mulets pesamment chargés de butin. A l'endroit où fut le pont-levis, le fossé a été comblé de pierres, et, depuis, le vent et les pieds des passants y ont porté un peu de terre végétale dans laquelle des sureaux ont fait entrer leurs racines. Les murs sont en grande partie écroulés; d'énormes fragments, pareils à des rochers, gisent épars sur le sol; ailleurs, des éboulis de pierres tombées dans le fossé en emplissent à demi les douves que recouvre un tapis épais de lentilles d'eau. La grande cour, où jadis se rassemblaient les hommes d'armes avant les expéditions de pillage, est encombrée de débris, coupée de fondrières; on ose à peine se frayer un chemin à travers les fourrés d'arbrisseaux et les hautes herbes; on a peur de marcher sur quelque vipère blottie entre deux pierres ou de tomber dans l'ouverture de quelque oubliette encore béante. Avançons pourtant en regardant attentivement à nos pieds! Nous arrivons au bord du puits qu'entoure heureusement un reste de margelle. Nous nous penchons avec effroi au-dessus de la gueule noire du gouffre, et nous cherchons à en sonder la profondeur à travers les scolopendres et les fougères enguirlandées. Il nous semble discerner au fond le vague reflet d'un rayon égaré dans l'abîme; nous croyons entendre monter vers nous comme un murmure étouffé. Est-ce un courant d'air égaré qui tourbillonne dans le puits? Est-ce une source dont l'eau suinte à travers les pierres et tombe goutte à goutte? Est-ce une salamandre qui rampe dans l'eau et la fait clapoter? Qui sait? Autrefois, nous dit la légende, les bruits confus qui sortaient de ces profondeurs étaient les cris de désespoir et les sanglots des victimes. L'eau du puits repose sur un lit d'ossements.
Je détourne avec effort mes yeux du gouffre qui me fascine, et je les reporte sur la masse carrée du donjon, brillant en pleine lumière. Les autres tours se sont écroulées, lui seul est resté debout; il a même gardé quelques créneaux de sa couronne. Les murs, jaunis par le soleil, sont encore polis comme au lendemain du jour où le seigneur banqueta pour la première fois dans la grande salle; on n'y voit pas une lézarde, à peine une éraflure; seulement, les boiseries et les ferrures des étroites fenêtres disposées en meurtrières ont disparu. A cinq mètres au-dessus du sol, s'ouvre dans l'épaisseur de la muraille ce qui fut la porte d'entrée; une large pierre en saillie en forme le seuil, et le sommet de l'ogive est orné d'une sculpture grossière portant un monogramme bizarre et les traces de l'antique devise baroniale. L'escalier mobile qui s'accrochait au seuil n'existe plus, et l'archéologue zélé, qui veut chercher à lire ou plutôt à deviner les quelques mots orgueilleux sculptés dans la pierre, doit se munir d'une échelle. Pour s'introduire dans l'intérieur de la tour, les paysans ont pris un moyen plus violent: ils ont percé le mur au ras du sol. Ce fut là, sans doute, un rude travail; mais peut-être étaient-ils animés par l'amour de la vengeance contre ce donjon où nombre des leurs étaient morts de faim ou dans les tortures; peut-être aussi se figuraient-ils qu'ils y découvriraient un trésor caché.
Je pénètre par cette brèche avec une sorte d'appréhension; l'air de l'intérieur, auquel ne vient jamais se mêler un rayon de soleil, me glace avant que je sois entré. Pourtant la lumière descend jusqu'au fond de la tour; le toit s'est effondré; les planchers ont été brûlés dans quelque antique incendie, et l'on aperçoit çà et là, à demi engagés dans la muraille, des restes de poutres noircies. Tous ces débris, pierres, bois et cendres, se sont peu à peu mêlés en une sorte de pâte que l'eau du ciel, descendant comme au fond d'un puits, conserve toujours humide. Un limon gluant recouvre cette terre molle où glisse le pied que j'y hasarde avec répugnance. Il me semble être enfermé déjà dans l'horrible cachot; je n'en respire qu'avec dégoût l'air rance et méphitique. Et pourtant, cet air est pur, en comparaison de cette odeur de moisissure et d'ossements qui sort de la gueule ébréchée des oubliettes. Je me penche au-dessus du trou noir et cherche à discerner quelque chose, mais je ne vois rien. Il me faudrait avoir le regard aiguisé par une longue obscurité pour distinguer les reflets égarés dans ces ténèbres. Trou sinistre! J'ignore les meurtres dont il a été complice, mais je frissonne de peur en le voyant, et, comme pour chercher de la force, je regarde vers le bleu du ciel encadré par les quatre murailles de la tour. Une chouette troublée tourbillonne là-haut en poussant son aigre cri.
Un escalier pratiqué dans l'épaisseur du mur permet de monter jusqu'aux créneaux. Plusieurs marches sont usées, et l'escalier se trouve ainsi changé en un plan incliné fort difficile à gravir; mais, en m'appuyant aux parois, en m'accrochant aux saillies, en glissant dans la poussière pour me relever, je finis par atteindre le couronnement de la tour. La pierre est large, et je ne cours aucun danger; cependant, j'ose à peine faire quelques pas, de peur d'être entraîné par le vertige. Je suis perché tout en haut, dans la région des oiseaux et des nuages, entre deux abîmes. D'un côté est le gouffre noir de la tour; de l'autre est la profondeur lumineuse des rochers et des versants éclairés par le soleil. Le promontoire qui porte le donjon paraît lui-même comme une autre tour de plusieurs centaines de mètres de hauteur, et la rivière qui serpente autour de sa base produit au plus l'effet d'un simple fossé de défense. On raconte que l'un des anciens seigneurs de l'endroit se donnait quelquefois le plaisir de faire sauter ses prisonniers du haut de la terrasse du donjon. Il réservait à ses ennemis les plus détestés la mort lente dans le trou des oubliettes; mais les captifs contre lesquels il n'avait aucun motif de haine devaient, en s'élançant de la tour, montrer avec quel courage et quelle bonne grâce ils savaient mourir. Le soir, on en causait autour de la table fumante, on riait des contorsions de ceux qui reculaient épouvantés devant l'abîme, on louait ceux qui d'un bond s'étaient d'eux-mêmes lancés dans le vide. Le noble seigneur mourut dans un couvent du voisinage en «odeur de sainteté».
Au pied de la roche se groupent en désordre les humbles maisonnettes aux toits d'ardoise ou de chaume de l'ancien village asservi. Quels changements se sont accomplis, non seulement dans les institutions et dans les mœurs, mais aussi dans l'âme humaine, depuis que le seigneur tenait ainsi tous ses sujets sous son regard et sous son pied, depuis que l'héritier de son nom grandissait en se disant, de ces êtres mal vêtus qu'il voyait se mouvoir en bas: «Tous ces hommes, si je le veux, sont de la chair pour mon épée!» Comment alors eût-il été possible, même au plus doux, au mieux doué d'entre les fils de nobles, de ne pas sentir sa poitrine se gonfler d'un orgueil féroce, à la vue de tout cet horizon de terres soumises, de ce village rampant, de ces manants abjects grouillant dans le fumier? Il eût voulu s'imaginer qu'en naissant les hommes ont droit égal au bonheur, il se fût considéré comme né de la même boue, qu'un seul regard jeté dans l'espace, du haut de l'orgueilleuse terrasse de son donjon, eût suffi pour le détromper. Pour croire à l'égalité, non dans la joie, mais dans le désespoir ou le remords, il lui fallait quitter son château, s'enfouir dans le couvent sombre d'une étroite vallée et se frapper le front sur le pavé des églises.
De nos jours, le descendant de ces anciens chevaliers n'a plus à se faire le geôlier d'un village, ni à surveiller les habitants d'un regard jaloux, à moins pourtant qu'il soit devenu propriétaire d'usine et que les villageois peuplent sa fabrique. La villa qu'il s'est fait bâtir sur le penchant d'un coteau se cache pour ainsi dire. Le groupe de maisons le plus voisin est masqué par un rideau de grands arbres, et si des villages lointains se montrent çà et là, ils ne sont que de simples motifs dans le paysage, des traits dans le grand tableau. Le châtelain n'est plus le maître: que lui servirait donc de donner à sa demeure une position dominatrice? Il lui vaut mieux une solitude où il puisse jouir de la nature en paix.
C'est que, depuis le moyen âge, village et château ne constituent plus un petit monde à part; de gré ou de force, ils sont entrés dans un monde plus grand, dans une société où les luttes ont plus d'ampleur, où les progrès ont une portée bien autrement grande. Le petit royaume dont le seigneur était le maître absolu n'est plus maintenant qu'un simple district, et le descendant des anciens barons n'a plus que faire du glaive rouillé de ses ancêtres. Peut-être essaye-t-il encore de garder quelques-uns des privilèges apparents ou réels qui lui restent de la puissance de ses pères; peut-être, se résignant à son rôle de sujet ou de citoyen, rentre-t-il simplement dans la foule. En tout cas, c'est à d'autres, peuples ou rois, qu'ont servi combats et conquêtes de ses aïeux. Que ceux-ci, pendant de longues guerres contre les montagnards, aient réussi à les forcer dans leurs retraites, et qu'ils aient reporté jusqu'aux crêtes neigeuses la frontière de leur domaine, eux, à leur tour, ont eu à recevoir la visite de quelque envahisseur, et la limite qu'ils avaient donnée à leurs possessions se perd dans l'immense pourtour d'un puissant empire.
Un nom bizarre, qui se retrouve en maints endroits dans les montagnes, m'a fait songer aux choses du passé. Dans un ravin, plissement léger du sol, brille de loin, comme un petit diamant mobile, une source qui serait à peine visible, si le soleil, d'un rayon, n'en révélait l'existence. Je m'en approche, des feuilles de cresson ploient et se redressent tour à tour sous la goutte argentine qui passe; autour frémissent quelques oiseaux, et l'herbe, qui baigne ses racines dans l'eau cachée, darde ses tiges vertes et ses fleurettes bien au-dessus du gazon flétri des pâturages. Cette petite nappe de verdure que discernent de loin les bergers sur le front gris et comme brûlé du versant de la montagne, c'est la «Fontaine des trois Seigneurs».
Pourquoi cette étrange appellation? Comment une source aussi peu abondante a-t-elle ainsi pris le nom de trois potentats? La légende des montagnes nous dit qu'à une époque déjà très ancienne, du temps où des châteaux forts entourés de fossés se dressaient sur tous les promontoires des défilés, trois comtes qui, par hasard, n'étaient point en guerre, se rencontrèrent à la chasse dans le voisinage de la fontanelle. Ils étaient fatigués de leur longue course à la poursuite de sangliers ou de cerfs, et la sueur découlait sur leurs fronts. La tourbe de leurs valets, empressés autour d'eux, leur offrait à l'envi le vin et l'hydromel; mais le petit filet d'eau sourdant de la fente du rocher leur sembla plus agréable à boire que toutes ces liqueurs versées dans les aiguières d'argent. L'un après l'autre, ils se penchèrent sur le petit bassin de la source, écartèrent de la main les herbes flottant à la surface de l'eau et burent à même comme de simples pâtres ou comme des faons de la montagne. Puis ils se regardèrent, se tendirent la main d'amitié et, se couchant sur le gazon, se mirent à deviser joyeusement. Le temps était beau, le soleil était déjà penché vers l'horizon, quelques nuages épars jetaient de grandes ombres sur les moissons jaunissantes des plaines; de légères fumées s'élevaient çà et là des villages. Les trois compères se sentaient en belle humeur. Jusque-là, leurs vastes domaines n'avaient pas eu de limites précises dans la montagne; ils décidèrent que, désormais, la source qui les avait désaltérés de son filet d'eau glacée serait le point de séparation des comtés. L'un devait suivre la rive droite, l'autre la rive gauche du ruisselet; le troisième devait occuper toute la croupe qui s'étend de la source au sommet voisin, et de là sur le versant opposé. En foi du traité qu'ils venaient de conclure, les trois seigneurs remplirent leur main droite de quelques gouttelettes de la fontaine, et chacun en aspergea le gazon de son domaine.
Mais, hélas! les beaux jours ne durent pas et les nobles comtes ne sont pas toujours souriants et bons camarades. Les trois amis se brouillèrent, la guerre éclata. Vassaux, bourgeois et paysans s'égorgèrent dans les forêts et ravins pour changer de place la borne des trois comtés. La plaine fut dévastée et, pendant plusieurs générations, des torrents de sang coulèrent pour la possession de cette goutte d'eau qui sourd là-haut sur les paisibles hauteurs. Enfin, la paix est faite, et si la guerre recommence, ce n'est plus entre les trois barons ni pour la conquête d'une simple fontaine, mais entre de puissants souverains et pour la possession d'immenses territoires avec des montagnes, des forêts, des fleuves et des villes populeuses. Ce ne sont pas non plus quelques bandes mal armées qui s'entre-massacrent, ce sont des centaines de mille hommes, pourvus des moyens de destruction les plus scientifiques, qui se heurtent et s'entre-tuent. Sans doute, l'humanité progresse, mais, à la vue de ces effroyables conflits, on se prend quelquefois à douter!
Combien, semble-t-il alors, combien sont heureuses les populations retirées dans les vallées hautes qui n'ont jamais eu à souffrir de la guerre, ou qui, du moins, en dépit du flux et du reflux des armées en marche, ont fini par sauvegarder leur indépendance première! Maints peuples de montagnards, protégés par leurs énormes massifs de montagnes reliés les uns aux autres, ont eu ce bonheur de rester libres. Ils le savent; ce n'est point seulement à l'héroïsme de leurs cœurs, à la force de leurs bras, à l'union de leurs volontés, qu'ils doivent de n'avoir point été asservis par de puissants voisins. C'est aussi à leurs grandes Alpes qu'il leur faut rendre grâces; ce sont là les fermes colonnes qui ont défendu l'entrée de leur temple.
CHAPITRE XVIII
LE CRÉTIN
A côté de ces hommes forts, de ces vaillants à la poitrine solide, au regard perçant, qui gravissent les rochers d'un pas ferme, se traînent de hideuses masses de chair vivante, les crétins à goîtres pendants. Encore, parmi ces masses, en est-il beaucoup qui ne peuvent même se traîner; elles sont là, assises sur des chaises fétides, balançant de côté et d'autre leur torse et leur tête, laissant couler la bave sur leurs haillons gluants. Ces êtres ne savent pas marcher; il en est qui n'ont pas encore su acquérir l'art primordial de porter la nourriture à la bouche. On leur donne la pâtée, on les gorge, et, quand ils sentent que la nourriture ingérée descend dans l'estomac, ils poussent un petit grognement de satisfaction. Voilà les derniers représentants de cette humanité, «ceux dont le visage a été créé pour regarder les astres!» Que d'intervalles franchis entre la tête idéale de l'Apollon Pythien et celle du pauvre crétin aux yeux sans regard et au rictus difforme! Bien plus belle est la tête du reptile, car celle-ci ressemble à son type, et nous ne nous attendons pas à la voir autrement, tandis que la figure de l'idiot est une forme hideusement dégénérée; nous apercevons de loin ce qui paraît être un homme, et l'intelligence de l'animal ne se montre même pas dans ces traits discordants!
Pour comble d'horreur, les sentiments rudimentaires qui se révèlent dans cet être malheureux ne sont pas toujours bons. Quelques crétins sont méchants. Ceux-là grincent des dents, poussent des rugissements féroces, font des gestes de colère avec leurs bras malhabiles; ils frappent le sol de leurs pieds, et, si on les laissait faire, ils dévoreraient la chair et boiraient le sang de ceux qui les soignent avec dévouement. Qu'importe cette rage aux naïfs et bons montagnards? Ils n'en ont pas moins donné aux pauvres idiots les noms de «crétins», de «crestias» ou «d'innocents», dans la pensée que ces êtres, incapables de raisonner leurs actes et d'arriver à la compréhension du mal, jouissent du privilège de n'avoir aucun péché sur la conscience. Chrétiens dès leur berceau, ils ne sauraient manquer de monter droit au ciel. C'est ainsi que, dans les pays musulmans, la foule se prosterne devant les fous et les hallucinés, et que l'on se glorifie d'être atteint par leurs crachats ou leurs excréments. Puisque, sous une forme humaine, ils vivent en dehors de l'humanité, c'est que sans doute ils font un rêve divin.
D'ailleurs, parmi ces malheureux, il en est aussi de vraiment bons, aimant, dans leur cercle étroit, à faire le bien. Un jour, j'étais descendu dans la vallée pour remonter de l'autre côté sur un plateau de pâturages, au milieu duquel j'avais vu de loin les eaux d'un petit lac. Sans m'arrêter, j'avais dépassé une petite hutte humide, environnée de quelques aulnes, et, d'un pas délibéré, je suivais un sentier vaguement indiqué par les pas des animaux au bord d'une eau rapide. Déjà je me trouvais à plus d'un jet de pierre de la hutte, lorsque j'entendis retentir derrière moi un pas lourd et précipité; en même temps, un souffle guttural, presque un râle, sortait de cet être qui me poursuivait et gagnait sur moi. Je me retournai et je vis une pauvre crétine, dont le goître, ballotté par la course, oscillait pesamment d'une épaule à l'autre épaule. J'eus grand'peine à retenir une expression d'horreur en voyant cette masse humaine s'avancer vers moi, se jetant alternativement de jambe en jambe. Le monstre me fit signe d'attendre, puis s'arrêta devant moi en me regardant fixement de ses yeux hébétés et en me soufflant son râle dans le visage. Avec un geste négatif, elle me montra le défilé dans lequel j'allais m'engager, puis elle joignit les mains, pour me montrer que des rochers à pic barraient le passage. «Là, là!» fit-elle en me désignant un sentier mieux tracé qui s'élève en lacets sur une pente inclinée et gagne un plateau pour contourner l'infranchissable défilé du fond. Quand elle me vit suivre son bon avis et commencer de gravir la pente, elle poussa deux ou trois grognements de satisfaction, m'accompagna du regard pendant quelque temps, puis s'éloigna tranquillement, heureuse d'avoir fait une bonne action. Moins content qu'elle, je l'avoue, je me sentais humilié dans l'âme. Un être disgracié de la nature, horrible, une sorte de chose sans forme et sans nom, n'avait eu de repos qu'elle ne m'eût tiré d'un mauvais pas; et moi, l'un de ces hommes fiers, moi qui savais être doué par la nature d'une certaine raison et qui en étais arrivé au sentiment de responsabilité morale, combien de fois n'avais-je pas laissé, sans rien leur dire, d'autres hommes, et même ceux que j'appelais amis, s'engager en des passages bien autrement redoutables qu'un défilé de montagnes? L'idiote, la goîtreuse, m'avait enseigné le devoir. Ainsi, même dans ce qui me semblait au-dessous de l'humanité, je retrouvais la bienveillance si souvent absente chez ceux qui se disent les grands et les forts. Aucun être n'est assez bas pour tomber au-dessous de l'amour et même du respect. Qui donc a raison, de l'antique Spartiate qui jetait dans un gouffre les enfants mal venus, ou bien de la mère qui, tout en pleurant, allaite et caresse son fils idiot et difforme? Certes, nul n'osera donner tort aux mères qui luttent contre toute espérance pour arracher leurs enfants à la mort; mais il faut que la société vienne au secours de ces malheureux, par la science et l'affection, pour guérir ceux qui sont guérissables, donner tout le bonheur possible à ceux dont l'état est sans espoir, et veiller à ce que la pratique de l'hygiène et la compréhension des lois physiologiques réduisent de plus en plus le nombre de pareilles naissances.
Une éducation suivie peut dégrossir ces lourdes natures, et lorsque à l'affection de la mère succède la sollicitude d'un compagnon qui réussit à faire accomplir quelque travail grossier au pauvre innocent, celui-ci se développe peu à peu et finit par avoir sur son visage comme un reflet d'intelligence. Parmi les innombrables tableaux qui se sont gravés dans ma mémoire lorsque je parcourais la montagne, j'en retrouve un qui me touche et m'émeut encore après de longues années. C'était le soir, vers les derniers jours de l'été. Les prairies de la vallée venaient d'être fauchées pour la seconde fois, et j'apercevais de petites meules de foin éparses dont le vent m'apportait la douce odeur. Je cheminais dans une route sinueuse, jouissant de la fraîcheur du soir, de la senteur des herbes, de la beauté des cimes éclairées par le soleil couchant. Tout à coup, à un détour du chemin, je me trouvai en présence d'un groupe singulier. Un crétin goîtreux était attelé par des cordes à une espèce de char rempli de foin. Il traînait sans peine le lourd véhicule, ne voyant ni les fondrières, ni les gros blocs épars, tirant comme une force aveugle. Mais il avait à côté de lui son petit frère, enfant gracieux et souple, au visage tout en regard et en sourire; c'était lui qui voyait et pensait pour le monstre. D'un signe, d'un attouchement, il le faisait obliquer à droite ou à gauche pour éviter les obstacles, il précipitait ou ralentissait sa marche; il formait avec lui un attelage dont il était l'âme et dont l'autre était le corps. Quand ils passèrent près de moi, l'enfant me salua d'un geste aimable, et, poussant Caliban du coude, lui fit ôter sa casquette et tourner vers moi ses yeux sans pensée. Il me sembla pourtant y voir poindre comme une lueur d'un sentiment humain de respect et d'amitié. Et moi je saluai, avec une sorte de vénération, ce groupe, ce groupe touchant, symbole de l'humanité en marche vers l'avenir.