Part 9
Mais ce n'est pas chose toujours facile, et durant l'hiver, quand le vent froid siffle dans les rameaux, quand la neige couvre le sol ou que des lamelles de cristal se forment à la surface de l'eau, peu nombreux sont les gens de courage qui se hasardent à prendre leurs ébats dans l'eau glacée. Le contact de l'onde ruisselante donne, il est vrai, de la force à ceux qui ne craignent pas de s'y plonger; toutefois, avant d'être accomplie, la cérémonie du bain peut nous sembler singulièrement redoutable. Il faut nous déshabiller à la hâte derrière un tronc pour être à l'abri du vent qui siffle; il faut tâcher d'oublier le froid en nous étourdissant par la rapidité des gestes; mais en vain, l'air nous saisit et nous rappelle à la dure réalité. A nos pieds, l'eau coule sombre, rapide; d'avance nous sentons qu'elle est glacée; le souffle qui la ride nous fait frissonner aussi. Pour avoir moins à souffrir des violentes caresses du flot, il nous faudrait agir avec décision et nous élancer brusquement dans le ruisseau; pourtant nous hésitons, et deux ou trois fois nous prenons notre élan avant de bondir pour le dernier saut.
Enfin, nous avons triomphé de nos puériles terreurs, nous décrivons notre courbe au-dessous du courant et nous sentons l'air siffler à nos oreilles; l'eau, qui s'ouvre sous nos têtes, mugit autour de nous: nous sommes comme perdus dans un abîme grondant qui se referme. Toutefois, en un clin d'oeil, chacun de nous a repoussé du pied le fond du lit et revient à la surface; mais, pour ma part, je ne cesse de me débattre contre l'étreinte glaciale de l'eau dans laquelle je suis plongé: je nage en désespéré comme pour échapper au courant qui me poursuit; une fois encore, pour l'acquit de ma conscience, je me submerge en entier; puis, satisfait d'avoir accompli mon devoir, je me précipite vers la berge, que j'escalade à la hâte, j'essuie mon corps rougi par le froid, et je me glisse rapidement dans mes habits encore chauds. A mon agitation inquiète succède la tranquillité d'âme: au prix d'une souffrance de quelques instants, je suis devenu plus fort, plus dispos, plus heureux, et je promène un regard fier sur ce courant rapide et noir, qu'une minute auparavant je voyais avec une sorte de terreur.
Bien plus agréable, je l'avoue, est le bain froid lorsqu'on le prend en plein été dans une vasque profonde du torrent où coulent les premières eaux du ruisseau, dans la gorge des montagnes. Le flot, qui paraît glacial, même au simple regard, est de la neige à peine fondue qui ne s'est point encore adoucie en absorbant de l'air en abondance; elle garde toute sa crudité première, et sa couleur d'un bleu dur a je ne sais quoi d'hostile. D'avance on frémit; toutefois, ce n'est pas seulement de frayeur, c'est aussi de désir, et tout animé par la marche et la fatigue de l'ascension, on se jette avec volupté dans l'eau glacée. Les roches, les sables du fond brillent en jaune pâle à travers l'épaisse couche liquide; mais en quelques brassées, on se trouve déjà au-dessus de l'abîme; l'eau transparente ressemble à de l'air condensé, et cependant on ne voit plus de fond; on se croirait suspendu dans le vide et l'on nage avec précaution comme si tout à coup on devait s'engouffrer. Puis le froid vous saisit, vous étreint de plus en plus et d'un élan vous allez rejoindre la rive pour rappeler en vous la chaleur de la vie et jouir de votre vigueur accrue. O lacs aimés des Pyrénées et des Alpes, Séculéjo, Doredom, Lauzannier, je vous revois toujours, par la mémoire, tels que je vous ai vus, alors qu'avec des amis, je glissais rapidement à votre surface. Je vois les blocs de granit entassés sur le bord, la forêt de sapins qui se reflète dans l'eau ridée, les escarpements, les hautes terrasses de pâturages, et plus loin les glaciers sourcilleux d'où s'élance la courbe ondoyante de la cascade! Je vous vois aussi, belles sources des grands fleuves, qui allez vous perdre dans la mer à des centaines de lieues de votre origine. Que je ferme seulement les yeux et ma pensée se reporte aussitôt vers un joyeux torrent, la Vésubie, la Gordolasque, la bruyante Embalire ou vers tel autre gave de la libre montagne!
Au printemps, le ruisseau de la plaine ne donne plus cette forte volupté de réagir contre le froid glacial de l'eau, et les plongeons n'ont plus rien qui puisse épouvanter. La tiédeur naissante de l'air s'est communiquée à la masse liquide et la pénètre. Tous, jusqu'aux enfants, peuvent rester alors à baguenauder dans l'eau fraîche. Les gamins assis sur leurs bancs d'école lèvent souvent les yeux de leurs livres d'étude et regardent avec avidité du côté du sentier qui descend vers le ruisseau. Puis, quand ils sont libres enfin, comme ils s'élancent avec joie vers l'endroit profond dans lequel ils vont s'ébattre! En quelques secondes les voilà délivrés de ceintures et de blouses; chacun d'eux est devenu un Neptune, «ébranleur de flots;» et de toutes ses forces il travaille à soulever des vagues, à les changer en masses d'écume, à produire des tempêtes et des ras de marée en miniature dans le petit fleuve, qui pour une heure est devenu son domaine.
C'est en été, pendant les tièdes journées où l'air est immobile, qu'il est agréable de se faire triton. D'ailleurs, il n'est pas indispensable d'avoir douze ou quinze ans pour s'ébattre avec bonheur dans l'eau comme dans son élément; chacun de nous, si les conventions et les faussetés de la vie ne l'ont pas entièrement corrompu, peut retrouver les joies de sa jeunesse en laissant ses habits sur la berge. Quant à moi, je l'avoue, je suis encore enfant quand je m'élance dans le ruisseau bien-aimé. Après avoir satisfait mon premier enthousiasme en traversant à diverses reprises les bassins profonds où tournoient les eaux, puis en essayant de remonter les rapides et en soulevant autour de moi tout un chaos de vagues entre-choquées, je me repose et me laisse aller tranquillement au bonheur de vivre dans cette eau douce et caressante. Quelle joie de m'asseoir sur une pierre au-dessous de la nappe de la cascatelle, de sentir les flots ruisseler sur moi comme sur un rocher et de me voir disparaître sous un manteau d'écume! Quel plaisir aussi de me laisser entraîner par les eaux du rapide jusqu'à un écueil où je m'accroche d'une main, tandis que le reste de mon corps, soulevé par les vagues, flotte çà et là sous l'impulsion du courant! Ensuite, je me laisse emporter encore, et m'en vais échouer comme une épave sur un banc de sable où les cristaux de mica brillent comme des paillettes d'or et d'argent. Sous la pression de mon corps, le banc se creuse, les grains de silice, les petits cailloux se déplacent; des courants partiels, de faibles remous tourbillonnent autour de moi comme autour d'un îlot; nonchalamment accoudé, j'assiste au gracieux spectacle que m'offrent, au-dessous de la mince couche liquide, les transformations du banc de sable, rongé d'un côté par le courant et grandissant de l'autre par un apport incessant d'alluvions.
Parfois aussi le fond sur lequel le flot m'entraîne est revêtu d'une forêt d'herbes vertes, oscillant en molles sinuosités; elles me caressent, elles m'enlacent et me font un lit charmant. Est-ce l'eau, est-ce la chevelure onduleuse des plantes qui me soulève ainsi et me fait flotter à la surface du ruisseau? Je ne sais, du reste ma pensée se perd dans une sorte de rêve; il me semble même que je suis devenu partie du milieu qui m'entoure; je me sens un avec les herbes flottantes, avec le sable cheminant sur le fond, avec le courant qui fait osciller mon corps; je regarde avec une sorte d'étonnement les arbres qui se penchent au-dessus du ruisseau, les trouées de ciel bleu qui se montrent à travers le branchage, et le profil nettement dessiné des montagnes que j'aperçois à l'horizon lointain. Tout ce monde extérieur est-il bien réel? Moi aussi, comme le pêcheur de la légende, je vois la sirène merveilleuse me faire signe du doigt, je me sens attiré par son regard qui fascine, et j'entends résonner l'écho de son chant doux et perfide. «Ah! viens, viens avec moi et nous serons heureux.» Parfois je suis tenté d'envier le jeune homme qui cède à l'appel de la sinueuse ondine et dont la chevelure flottante va se mêler à celle des limons verts. Mais je sais qu'en se débarrassant des amers soucis de la vie, son existence elle-même va s'éteindre sous les caresses de l'eau pure et les ondulations de l'herbe frémissante. La nature a pour ses amants des séductions dont il faut savoir se défier comme de la voix des sirènes ou de la beauté de fée Mélusine. En nous faisant trop aimer la solitude, elle nous entraîne loin du champ de bataille où tout homme de coeur a le devoir de combattre pour la justice et la liberté! Oui, la nature est belle, nous devons en comprendre tout le charme, mais savoir en jouir avec une joie discrète, ne jamais nous abandonner à ses fatals enchantements.
Un des grands plaisirs du bain, plaisir dont on ne se rend point toujours compte, mais qui n'en est pas moins réel, c'est qu'on revient temporairement à la vie des ancêtres. Sans être asservis par l'ignorance comme le sauvage, nous devenons physiquement libres comme lui, en nous plongeant dans l'eau; nos membres n'ont plus à subir le contact des odieux vêtements, et avec les habits, nous laissons aussi sur le rivage au moins une partie de nos préjugés de profession ou de métier; nous ne sommes plus ni ouvriers, ni marchands, ni professeurs, ni médecins; nous oublions pour une heure outils, livres et instruments et, revenus à l'état de nature, nous pourrions être tentés de nous croire encore à ces âges de pierre ou de bronze, pendant lesquels les peuplades barbares dressaient leurs cabanes sur des pilotis au milieu des eaux. Pareils aux hommes des anciens jours, nous sommes libres de toute convention, notre gravité de commande peut disparaître et faire place à la joie bruyante; nous, civilisés, qu'ont vieillis l'étude et l'expérience, nous nous retrouvons enfants, comme aux premiers temps de la jeunesse du monde.
Je me rappellerai toujours avec quel étonnement je vis pour la première fois une compagnie de soldats s'ébaudir dans la rivière. Encore enfant, je ne pouvais m'imaginer les militaires autrement que sous leurs habits multicolores, avec leurs épaulettes rouges ou jaunes, leurs boutons de métal, leurs divers ornements de cuir, de laine et de toile cirée; je ne les comprenais que marchant d'un même pas, en colonnes rectangulaires, tambours en tête et officiers en flanc, comme s'ils formaient un immense et étrange animal poussé en avant par je ne sais quelle aveugle volonté. Mais, phénomène bizarre, l'être monstrueux, arrivé sur le bord de l'eau, venait de se fragmenter en groupes épars, en individus distincts; vêtements rouges et bleus étaient jetés en tas comme de vulgaires hardes, et de tous ces uniformes de sergents, de caporaux, de simples soldats, je voyais sortir des hommes qui se précipitaient dans l'eau avec des cris de joie. Plus d'obéissance passive, plus d'abdication de leur propre personne; les nageurs, redevenus eux-mêmes pour quelques instants, se dispersaient librement dans le flot: rien ne les distinguait plus des «pékins,» qui s'ébattaient à côté d'eux. Malheureusement, un coup de sifflet se fit entendre, et le triage s'opéra soudain: tandis que nous restions à folâtrer dans l'eau, nos camarades d'un moment s'enfuyaient pour aller reprendre leurs habits rouges et leurs boutons numérotés, et bientôt nous les vîmes s'éloigner marchant en rang et au pas sur la route poudreuse.
Depuis j'ai vu, sous d'autres climats que celui de la France, combien l'hostilité diminue tout d'un coup entre des ennemis qui viennent de se dépouiller des vêtements sous lesquels ils ont pris l'habitude de se voir et de se haïr. C'était près d'une ville de la côte de Colombie, à la bouche d'un profond ruisseau, qu'un étroit banc de sable où déferlent incessamment les vagues, sépare de l'océan. Chaque matin, des centaines d'individus appartenant à deux races presque toujours en guerre se rencontraient à cette embouchure de ruisseau. D'un côté, c'étaient les descendants plus ou moins mêlés des Espagnols, qui venaient faire leurs ablutions quotidiennes; de l'autre, c'étaient les Indiens qui profitaient d'une trêve pour se rendre au marché de la plage. De rive à rive, on se jetait des regards de haine et des paroles d'insulte, car on se souvenait des combats et des massacres, des victimes étranglées, noyées, ensevelies vivantes; mais quand les guerriers rouges, dépouillant leur tunique, pareille à celle des Hellènes d'autrefois, apparaissaient dans la beauté resplendissante de leurs formes et s'élançaient dans la rivière pour la traverser en quelques élans, on oubliait l'antique haine et l'on se prenait même à les aimer. Malgré tout, n'étions-nous pas des frères? Eux aussi, me semble-t-il, nous regardaient sans colère, mais en abordant la rive, ils secouaient leur longue chevelure noire, s'éloignaient fièrement sans retourner la tête et disparaissaient bientôt à un tournant de la plage.
CHAPITRE XIV
LA PÊCHE
Le ruisseau n'est pas seulement pour nous l'ornement le plus gracieux du paysage et le lieu charmant de nos jouissances, c'est aussi pour la vie matérielle de l'homme un réservoir d'alimentation, et son eau féconde nourrit des plantes et des poissons qui servent à notre subsistance. L'incessante bataille de la vie qui nous a fait les ennemis de l'animal des prairies et de l'oiseau du ciel excite aussi nos instincts contre les populations du ruisseau. En voyant la truite glisser dans le flot rapide comme un rayon de lumière, la plupart d'entre nous ne se contentent pas d'admirer la forme élancée de son corps et la merveilleuse prestesse de ses mouvements, ils regrettent aussi de ne pas avoir saisi l'animal dans son élan et de n'avoir pas la chance de le faire griller pour leur repas. Cette terrible bouche armée de dents qui s'ouvre au milieu de notre visage nous rend semblables au tigre, au requin, au crocodile. Comme eux nous sommes des bêtes féroces.
Dans les siècles d'autrefois, alors que nos ancêtres ignoraient encore l'art de cultiver le sol et de semer le grain nourricier pour le faire lever en épis, l'homme qui n'avait pas recours à l'anthropophagie n'avait, pour s'alimenter, d'autres ressources que les racines déterrées dans le sol, les pousses des herbes savoureuses, les cadavres d'animaux tués dans la forêt et le poisson saisi dans la mer ou les eaux courantes. Aussi, pressé par le besoin, avait-il acquis, comme pêcheur, une adresse qui nous eût semblé merveilleuse. Non moins habile que le brochet ou la loutre, il manquait rarement la proie qu'il avait visée. Immobile sur le bord, semblable à un tronc d'arbre, il attendait patiemment que le poisson passât à la portée de sa main, et soudain il l'avait saisi et lui écrasait la tête sur une pierre. De même les Indiens encore sauvages de l'Amérique percent à coup sûr le poisson du javelot qu'ils lancent de la rive ou du dard qui s'échappe de leur sarbacane.
D'ailleurs, les ruisseaux et les fleuves étaient jadis bien autrement riches en poissons qu'ils ne le sont de nos jours. Après avoir capturé dans l'eau courante toutes les proies nécessaires au repas de la famille, le sauvage satisfait laissait les milliers ou les millions d'oeufs déposés sur le sable ou dans les joncs se développer en paix. Grâce à l'immense fécondité des espèces animales, les eaux étaient toujours peuplées, toujours exubérantes de vie. Mais l'homme, que les progrès de la civilisation ont rendu plus ingénieux, a trouvé moyen de détruire ces races prolifiques dont chaque femelle pourrait, en quelques générations, emplir toutes les eaux d'une masse de chair solide. Dans son imprévoyance avide, il a même exterminé en entier nombre d'espèces qui vivaient jadis dans les ruisseaux. Non-seulement il s'est servi de filets qui barrent la masse d'eau et en emprisonnent toute la population, il a eu aussi recours au poison pour détruire d'un coup des multitudes et faire une dernière capture plus abondante que les autres.
Toutefois, les vrais pêcheurs, ceux qui tiennent à honneur de s'appeler ainsi, réprouvent ces moyens honteux de destruction en masse qui ne demandent ni sagacité, ni connaissance des moeurs du gibier. D'ailleurs, par un contraste qui semble étrange au premier abord, le pêcheur aime toutes ces pauvres bêtes dont il s'est fait le persécuteur, il en étudie les habitudes et le genre de vie avec une sorte d'enthousiasme, il cherche à leur découvrir des vertus et de l'intelligence; comme le chasseur qui parle des hauts faits du renard ou du sanglier, il s'exalte à raconter les finesses de la carpe et les ruses de la truite; il les respecte presque comme des adversaires, il ne veut les combattre que de franc jeu et s'irrite que des braconniers indignes travaillent à en détruire la race.
Souvent, en me promenant le long du ruisseau, j'ai pu étudier à mon aise le pêcheur idéal, le tranquille pêcheur à la ligne, derrière lequel l'araignée tend paisiblement ses filets entre les branches. Il se serait bien passé de ma présence qui troublait ses rites religieux; il ne tournait point la tête vers moi et ne faisait pas même un geste d'impatience, mais je sentais qu'il m'était hostile, et, de peur de soulever sa colère, je marchais sur l'herbe à pas étouffés, retenant mon haleine. Peu à peu, il ne voyait plus en moi qu'un trait du paysage comme une roche ou un tronc d'arbre, et moi, de mon côté, je pouvais l'admirer en conscience. Certes, il n'y a point de fraude en lui. C'est avec une foi sincère qu'il met son appât, qu'il jette sa ligne et pendant des minutes ou des heures attend qu'un poisson malavisé veuille bien mordre à son hameçon. Rien ne peut le détourner de son oeuvre; d'un regard aigu, il perce l'eau profonde; il voit l'imperceptible reflet luire vaguement sur une nageoire mal enfouie dans le sable, il distingue la marche du vermisseau sous la vase, il pressent, à certains frémissements de l'eau, le poisson caché sous l'herbe et qu'il ne voit pas encore; il interroge à la fois les rides et les remous, les stries du courant et les souffles de l'air; attentif à tous les bruits, à tous les mouvements, il promène sa ligne sur le fond ou la fait voleter à la surface, suivant les conseils que lui donnent les génies de la nature assemblés autour de lui. En si bonne compagnie, que lui importent les profanes! Il ne daigne seulement pas leur lancer un regard, bien mieux employé à deviner le poisson dans sa retraite. Un jour, un aéronaute, enchevêtré dans les cordages de la nacelle, à demi-asphyxié par le gaz qui s'échappait de son ballon dégonflé, tomba au beau milieu de la Seine, entre les deux rangées de pêcheurs, immobiles comme des statues le long des berges. Aucun ne bougea. Tandis que les bateliers détachaient à la hâte leurs canots pour opérer le sauvetage du naufragé, les pêcheurs persévérants restaient le bras en arrêt au-dessus des flots, espérant toujours la bienheureuse secousse qui devait les avertir de la capture désirée.
Du reste, nul homme n'a plus de fortitude que le pêcheur contre le mauvais destin. Les poissons ont beau refuser malicieusement de se laisser prendre, ils ont beau raser le hameçon sans le happer, l'homme à la ligne, silencieux et prudent comme un héron sur patte, n'en tient pas moins son bras tendu et son regard fixé; il ne se lasse point; en s'asseyant au bord de l'eau, il a laissé derrière lui les passions humaines de l'impatience et de la colère. Dévoué à son oeuvre, il attend, même sans espoir. J'ai connu un pêcheur que la male chance avait toujours poursuivi. Il ne prenait ni truite, ni tanche, ni goujon. Fort de ses douloureuses expériences négatives, il affirmait même que la capture d'un poisson était impossible et que toutes les histoires de pêches, miraculeuses ou autres, étaient de l'invention des mystagogues et des romanciers. Et pourtant, dès qu'il avait une heure de répit, ce sceptique, cet homme dévoué au malheur, saisissait sa ligne et, sans désillusion, sans naïf regain d'espoir, il jetait son hameçon au milieu des poissons moqueurs qui se jouaient en rôdant autour de l'inoffensif appeau.
En revanche, il est des pêcheurs qui semblent fasciner le poisson, l'attirer invinciblement. Le public badaud qui les regarde croit qu'ils exercent une sorte de magnétisme sur leur proie comme la couleuvre sur la grenouille; on raconte que truites et carpillons, entraînés en dépit d'eux-mêmes, vont mordre le hameçon fatal. Il n'en est point ainsi, car c'est à force de science que ces pêcheurs sont devenus pour nous des espèces de magiciens ordonnant aux victimes de marcher en procession vers le bout de leur ligne. S'ils attirent avec tant de succès le pauvre poisson hors de son nid d'herbes, c'est qu'ils connaissent tous les besoins, tous les appétits, toutes les ruses des bestioles, qu'ils surveillent leurs habitudes et jusqu'à leurs tics particuliers; à première vue, ils savent quel est le caractère de l'animal. En outre, ils ont appris par une longue expérience à combiner tous leurs mouvements; le regard, le bras, la main, la ligne, intelligente elle aussi, agissent de concert.
Bien rares toutefois sont ces pêcheurs de génie, et l'adepte les reconnaît à je ne sais quel rayon émanant de leur être. En 1815, lorsque pour la deuxième fois, Paris, épuisé par quinze années de servitude militaire, entendait les canons prussiens rouler dans ses rues, deux hommes, insouciants de la cause publique, étaient tranquillement assis au bord de la Seine, la ligne à la main. Ils ne s'étaient jamais vus précédemment, mais chacun d'eux avait entendu célébrer la gloire d'un rival. Ils se reconnurent, sans même se regarder, en apercevant seulement du coin de l'oeil avec quelle sûreté de geste était manoeuvré l'instrument, avec quelle intelligence l'appât allait chercher le poisson.
«Vous êtes le célèbre X..., sans doute?
--Pour vous servir, et c'est au fameux Y..., n'est-ce pas, que j'ai l'honneur de répondre?»
Grandville, caricaturiste souvent trop ingénieux, s'était imaginé de figurer les pensées intimes d'un pêcheur à la ligne, en montrant le pauvre homme avec la boîte osseuse ouverte et divisée en compartiments, suivant le système de Gall. Dans chacun des casiers cérébraux se tramait un crime affreux. Le pêcheur inoffensif, au visage si pur et plein de candeur, n'en songeait pas moins à perpétrer toutes les atrocités possibles. Sous la bosse de «l'acquisivité,» il forçait une serrure et volait des piles d'écus; sous la protubérance de la «sécrétivité,» il écrivait un faux; dans la case de la «combativité,» il assassinait un vieillard; dans un autre recoin du crâne, il enlevait la femme de son ami; que sais-je encore? Toutes les monstruosités imaginables se rêvaient dans ce cerveau. Certainement, l'artiste calomniait le pêcheur à la ligne, en lui prêtant ces hallucinations criminelles; tant qu'il a l'oeil fixé et le bras raidi au-dessus de l'eau, l'honnête homme n'a point conscience des images fugitives, bonnes ou mauvaises, qui flottent dans sa cervelle; il est fasciné par les vaguelettes qui brillent, par les fossettes qui se creusent, par l'eau qui lui sourit et le poisson qu'il attend.