Histoire d'un ruisseau

Part 7

Chapter 73,877 wordsPublic domain

Et moi aussi, tranquille contemplateur du ruisseau et de ses merveilles, je puis varier à l'infini l'aspect de la surface liquide en laissant ma main tremper dans le flot. Je la promène au hasard et chacun de ses mouvements modifie les ondulations de la nappe changeante. Les rides, les remous, les bouillonnements se déplacent; tout le régime du cours d'eau varie à ma volonté suivant la position de mon bras, et ces vaguelettes qui se forment sous mes yeux, je les vois se reployer vers le courant, se mêler à d'autres ondulations, et de plus en plus affaiblies, mais toujours reconnaissables, se propager jusqu'au tournant du ruisseau. La vue de toutes ces rides obéissantes à l'impulsion de ma main réveille en moi une sorte de joie tranquille mêlée à je ne sais quelle mélancolie. Les petites ondulations que je provoque à la surface de l'eau se propagent au loin, et de vague en vague, jusque dans l'espace indistinct. De même toute pensée vigoureuse, toute parole ferme, tout effort dans le grand combat de la justice et de la liberté se répercutent, souvent à l'insu de nous-mêmes, d'homme en homme, de peuple en peuple et pendant la longue suite des âges jusqu'au plus lointain avenir. Mais si je me place à un autre point de vue et que j'envisage de haut la succession des choses, alors l'histoire de l'humanité tout entière n'est plus, suivant l'expression de Helmholz, qu'une ride presque imperceptible sur la mer sans bornes des temps.

CHAPITRE X

L'INONDATION

Pendant de longues heures de promenade nous suivons du regard le fil du courant, et bien rarement la surface du ruisseau change à nos yeux. C'est toujours aux mêmes endroits, semble-t-il, que les feuilles en dérive entrent dans le remous et plongent en tournoyant; c'est aux mêmes endroits que l'eau s'étale en nappes, se plie en ondulations, se redresse en vagues, se précipite en rapides; c'est à la même hauteur, on le croirait du moins, que trempent les racines des vergnes et que la fleur du myosotis baigne dans l'eau transparente.

Pourtant la masse d'eau change sans cesse, et en même temps changent aussi la place des tourbillons, la forme des nappes et des ondulations, la hauteur des cascatelles, l'immersion des plantes et des racines d'arbres. Il serait facile d'apercevoir toutes ces petites variations du flot si au lieu de mesurer l'eau d'un regard distrait, on en constatait la hauteur au moyen d'instruments de précision. D'ailleurs, si les oscillations du ruisseau sont très-faibles pendant les beaux jours, alors qu'on aime à se promener au bord de l'eau courante, elles sont au contraire fortes et soudaines après les brusques changements de température et les grandes averses. Que malgré la pluie, le vent et l'orage, on ne craigne pas de s'installer sur la rive, à l'abri précaire qu'offre le tronc d'un saule creusé par le temps, et l'on verra combien le ruisseau peut se gonfler avec rapidité, comment il double la vitesse de son courant, emplit son lit jusqu'aux bords et dépasse les berges pour se déverser sur les champs en culture.

Dans les gorges des montagnes, les crues et les inondations sont encore bien autrement soudaines. Là, les pluies que laissent tomber les nuages en se déchirant aux arêtes des rochers glissent aussitôt sur les déclivités; de tous les couloirs, de tous les ravins, accourent les filets d'eau et les torrents, pour se réunir en masse énorme dans les grands cirques ouverts à l'origine de presque toutes les vallées. A l'eau de pluie ou même aux amas de neige à demi fondue que la tiède averse a détachée des pentes, se mêlent les débris fangeux, les pierrailles, les quartiers de roche tombés des flancs de la montagne; dans le lit où d'ordinaire un petit torrent d'eau pure bondit en cascatelles argentines coule maintenant avec fracas une sorte de bouillie, à demi liquide, à demi solide, qui est en même temps un déluge et un écroulement. Ce sont là les phénomènes qui, dans la série des temps, abaissent peu à peu les montagnes et les étendent en alluvions horizontales sur les plaines et sur le fond des mers. Ces fontaines des torrents finissent par avoir raison des plus hautes cimes; elles renverseront les Andes et l'Himalaya; comme elles ont déjà renversé des crêtes non moins élevées, que les géologues nous disent avoir existé jadis.

Je me rappelle encore la terreur d'une nuit passée au bord de la Chirua, petit torrent de la Sierra Nevada, dans les États-Unis de Colombie. La journée avait été fort belle; seulement un orage avait éclaté à quelques lieues de là dans les gorges supérieures de la montagne, et cet orage même avait contribué à la beauté de la soirée: le soleil s'était couché dans sa gloire et la splendeur de l'horizon empourpré avait été rehaussée par l'étrange contraste de ces nuages sombres aux reflets cuivreux, qui nous cachaient les cimes de quelques montagnes et d'où l'on entendait sortir un roulement continu. Du reste, à la tombée de la nuit, la violence de l'orage était brisée, le tonnerre se tut, les derniers éclairs s'éteignirent, et bientôt la lune, apparaissant au-dessus de la crête lointaine, sembla disperser dans le ciel les lambeaux de nuées, de même qu'un navire écarte de sa proue les îlots d'algues flottantes.

Plein de confiance, et fatigué par une longue course, je ne perdis point mon temps à chercher un gîte. La plage de sable fin brillait aux rayons de la lune et je voyais sans peine qu'elle m'offrirait une couche agréable, plus douce et moins humide que l'herbe de la forêt; en outre j'étais sûr de ne pas mettre dans les ténèbres la main sur un serpent endormi, et contre tout autre animal, j'avais l'avantage de me trouver dans un espace libre d'où je pouvais, à la moindre alerte, discerner mon ennemi. Je me débarrassai de mon havresac pour en faire un coussin, je débouclai ma ceinture, et la main sur mon couteau, je m'assoupis. Heureusement, les moustiques ne cessèrent de troubler mon repos; tout en dormant d'un sommeil indécis, je laissais mon oreille encore vaguement ouverte aux bruits du dehors; j'entendais la fanfare triomphante des moustiques et les glapissements des singes hurleurs. Mais voici qu'à ce triste concert se mêle tout à coup un murmure grandissant comme celui d'une foule lointaine: ce sont des sanglots, des gémissements, des cris de désespoir. Mon rêve devient de plus en plus inquiet et se change en cauchemar; je me réveille en sursaut. Il était temps: mes yeux, écarquillés par la terreur, aperçurent en amont une sorte de muraille mobile précédée d'une masse écumeuse et s'avançant vers moi avec la vitesse d'un cheval au galop. C'est de ce mur d'eau, de boue et de pierres que s'échappait le fracas, terrible maintenant, qui m'avait réveillé. Je ramassai mon bagage à la hâte, et en quelques bonds j'eus gravi la berge du torrent. Lorsque je me retournai, la débâcle recouvrait déjà l'endroit où je venais de dormir. Les vagues heurtées et tourbillonnantes passaient en sifflant; des blocs de rochers, poussés par les eaux, se déplaçaient lentement comme des monstres réveillés de leur sommeil et s'entre-choquaient avec un bruit sourd; des arbres déracinés se redressaient hors de l'eau, plongeaient lourdement et se brisaient entre les pierres roulées; les berges tremblaient incessamment sous le choc des énormes projectiles que lançaient contre elles les eaux en fureur.

Pendant toute la nuit, la Chirua continua de mugir, mais le fracas s'amoindrit peu à peu; l'eau, noire de débris, devint plus claire, les lourds rochers que poussait le flot, s'arrêtèrent au milieu du courant. Lorsque les rayons du soleil répandirent à la surface du torrent leurs premières traînées d'étincelles, il me sembla que l'eau avait assez décru pour me permettre d'en tenter le passage et de continuer ma route: ayant noué mes habits en une sorte de turban que j'enroulai autour de ma tête, je me hasardai dans le flot, mais ce n'est point sans danger que j'atteignis enfin l'autre bord. Le flot rapide faisait trembler mes jambes et fléchir mes genoux, des rocs pointus me déchiraient les pieds, de grosses pierres venaient me heurter, le courant me poussait vers les rapides. Quand j'arrivai enfin sain et sauf sur l'autre rive, je regrettai de n'avoir pas eu la bonne idée du paysan autrichien, attendant naïvement sur le bord du Danube que le fleuve eût cessé de couler: quelques heures après mon passage, la Chirua n'était plus qu'un filet d'eau serpentant au milieu des pierres, et de bloc en bloc j'aurais pu la franchir en quelques sauts.

Heureusement ces crues soudaines que l'on devrait nommer des avalanches d'eau, changent d'allure à la base des montagnes. Dans la plaine, où la déclivité du sol est relativement faible et même tout à fait inappréciable au regard, la masse liquide du ruisseau perd de sa force d'impulsion et cesse de pousser devant elle les débris écroulés des escarpements: les blocs de rochers s'arrêtent les premiers, puis les grosses pierres et les cailloux; à la fin, le torrent devenu ruisseau, ne fait plus rouler que le gravier sur le fond du lit et ne porte en suspension que le sable fin et l'argile ténue. La fureur du déluge se calme, surtout après qu'il s'est mêlé à d'autres cours d'eau venus de régions distantes où les pluies ne sont point tombées, du moins à la même heure. Toutefois, en perdant de sa vitesse, le flot, sans cesse accru par les nouveaux apports qui lui viennent des gorges supérieures, doit nécessairement s'accumuler en masses plus considérables; il gagne en largeur et en hauteur, il déborde de son lit trop étroit, et s'épanche latéralement par-dessus les rivages; parfois, il transforme les campagnes riveraines en un véritable lac, où les eaux apportées par la crue se clarifient peu à peu en laissant tomber leurs alluvions. Pendant plus ou moins longtemps, la nappe jaune ou rougeâtre du lac remplace la verdure des prairies, jusqu'à ce qu'enfin la couche liquide ait pénétré dans le sol, ait été changée en vapeur, ou bien soit rentrée, après la crue, dans le lit du ruisseau.

Durant l'inondation, le petit cours d'eau, oubliant ses habitudes pacifiques, se met à ravager et à détruire. Il emporte ses ponts, recreuse son lit, déplace ses remous et ses rapides, nivelle ses cascades, rase les parties de la berge qui s'opposent à sa marche, évide des grottes profondes à la base des falaises. Les herbes du fond sont arrachées, emportées en longs amas, et s'arrêtent aux rameaux des arbres; plus tard on les retrouve enroulées à cinq et six mètres du sol, ou suspendues à l'extrémité des branches comme les nids de certains oiseaux d'Amérique. Les trous, les terriers des rives s'emplissent d'eau ou bien s'effondrent sous la pression du courant; les animaux, qui s'enfuient à l'aventure, se noient ou sont dévorés par les oiseaux de proie et les bêtes de la forêt; les cultures de l'homme sont dévastées et couvertes de fange. Pour le «dur laboureur,» qui a concentré tout son amour sur la semence germant dans le sol et sur la tige verte frémissant au soleil, l'inondation, si belle, si majestueuse aux yeux de l'artiste, est le spectacle le plus terrible qu'il soit forcé de contempler.

Que sont pourtant ces petites oscillations annuelles, ces crues et ces baisses de niveau, comparées aux changements qui se sont accomplis pendant la série des âges? A des milliers de siècles d'intervalle, les fleuves peuvent devenir des ruisselets, et les ruisselets se transformer en fleuves; les cours d'eau croissent et décroissent, se gonflent et se dessèchent, oscillent incessamment avec les continents et les climats. Tout change dans la nature. Le modelé des montagnes et des coteaux, les sinuosités des vallées, les dentelures du rivage et tous les traits du grand visage de la terre se modifient d'année en année. La chaleur tantôt s'accroît et tantôt diminue; les pluies tombent à torrents pendant un siècle, puis durant une autre période sont très-rares ou manquent presque complétement sur un même point de la planète. Par suite changent aussi les cours d'eau dont la direction et le volume dépendent à la fois de toutes les conditions du relief et du climat.

Quant à notre ruisseau, il fut certainement jadis une large et profonde rivière. La vallée, dont les prairies et les champs occupent aujourd'hui toute la largeur, était remplie par les eaux et, sur les pentes opposées des collines se voient encore d'anciennes berges, sculptées par le courant. L'espace aérien dans lequel les arbres de la rive balancent librement leurs têtes était occupé, jusqu'à vingt et trente mètres du sol, par une masse liquide énorme roulant vers la mer avec une vitesse de dix kilomètres à l'heure. C'est là du moins ce que nous ont dit des géologues, après avoir fait remuer le sol par des paysans et regardé longtemps dans la plaine et sur le versant du coteau les sables, les cailloux et les argiles charriés autrefois par le courant. La Seine, paraît-il, roulait jadis dans ses grandes crues presque autant d'eau que le Mississipi. Eh bien, notre ruisseau était puissant comme le Danube; il eût porté des flottes, s'il eût existé à cette époque des hommes pour en construire.

Ainsi, pour voir l'humble ruisseau tel qu'il était à un autre âge de la planète, il faut nous transporter par la pensée sur quelque grand fleuve de l'Amérique du Sud. Combien le spectacle se trouve changé tout à coup! Je me trouve seul, oublié, sur un îlot de sable, au milieu des eaux. En amont, en aval, je ne vois plus même la terre; la courbe vaporeuse de l'horizon unit la nappe grise du fleuve et la rondeur du ciel. L'une des rives est tellement éloignée que je n'en distingue point les sinuosités et que les arbres me paraissent se dresser au-dessus du flot comme une muraille de verdure. L'autre rive est rapprochée; mais la forêt empêche de voir les ondulations du sol: là, point d'échappée entre les troncs qui permette de voir des prairies, des champs, des rochers; les fûts pressés des arbres, les branchages entremêlés, les lianes et les nappes de feuilles des plantes parasites bornent complétement la vue. La masse de verdure, uniforme et grandiose, paraît sans limites: on dirait qu'au-dessous du ciel bleu, la surface entière de la terre n'offre que des arbres et de l'eau. Devant moi, coule le fleuve rapide, inexorable: bien différent du ruisseau charmant qui babille et murmure, il coule vers la mer sans fracas, presque sans bruit, mais avec une sorte de fureur; qu'il rencontre un obstacle, aussitôt ses eaux se contournent en puissants tourbillons où plongent les objets entraînés pour reparaître à une grande distance au delà. Des arbres flottants, des herbes, emportés au fil du courant, se suivent en longues processions; parfois un tonnerre se fait entendre, c'est l'écroulement d'un lambeau de forêt que les eaux avaient minée. Travaillant sans cesse à l'oeuvre, le fleuve détruit et renouvelle constamment ses rivages, ses îles, ses bancs de sable; comme l'ouragan, comme la tempête, il est une force de la nature modifiant à vue d'oeil l'apparence extérieure de la terre.

Peut-être dans l'avenir, ce cours d'eau, qui fut un fleuve et qui est maintenant un simple ruisseau, se desséchera-t-il assez pour qu'un passereau même puisse venir le boire. Le changement des rivages continentaux, l'abaissement graduel des hauteurs qui arrêtent les nuages de pluie et de neige, la marche différente que les vents humides suivront dans l'espace, le partage du bassin actuel en plusieurs vallées distinctes, enfin l'ouverture de canaux souterrains dans lesquels s'engouffreront les eaux peuvent avoir pour résultat l'assèchement des sources et la disparition complète du ruisseau. C'est ainsi que dans les déserts d'Afrique et d'Arabie, nombre de fleuves, autrefois considérables, ont cessé d'exister: leur lit s'est empli de sable et les indigènes ne les connaissent que par des traditions incertaines. Ce sont les chrétiens, disent-ils, qui ont fait disparaître ces eaux par leurs opérations magiques, et les vallées seront à jamais desséchées si quelque nécromancien puissant ne rouvre pas les fontaines. Parmi ces fleuves maudits du Sahara il en est dont les vallées ont des centaines et des milliers de kilomètres de longueur. Là où roulaient autrefois d'énormes masses d'eau qui ont creusé le sol, le voyageur dort paisiblement pendant les nuits; quand il veut étancher sa soif, il n'a d'autre ressource que de creuser le sable de sa lance pour y chercher une goutte d'eau, qu'il ne trouve pas toujours.

CHAPITRE XI

LES RIVES ET LES ILOTS

Il n'est pas besoin de remonter par l'imagination à des milliers de siècles en arrière pour voir le ruisseau, si modeste aujourd'hui, modifier la forme de ses rivages et déplacer son cours. Même pendant sa période d'étiage, alors que ses eaux sont au niveau le plus bas et cheminent lentement entre des touffes d'herbes aquatiques à demi desséchées, il ne cesse de travailler à changer son lit et à renouveler ainsi, dans la mesure de ses forces, l'aspect de la nature. Si ce n'est aux endroits où l'homme intervient pour régulariser la pente, nettoyer le fond et remplacer les rivages de terre friable par des palissades et des digues de pierre, le ruisseau, toujours désireux de changement, trouve le moyen de détruire peu à peu ses bords pour en reconstruire de nouveaux; même là où des murailles l'ont dompté en apparence, il n'en cherche pas moins à faire sa trouée: il ronge la pierre, descelle sournoisement les assises, déchausse les fondations, et tout à coup le voilà, devenu libre, qui recommence à vaguer dans les champs.

Ces incessantes transformations de ses rives, le ruisseau les accomplit par un double travail: d'un côté, il démolit en emportant grains de sable, molécules d'argile, débris menuisés de rochers, fragments de racines usées par le flot; de l'autre côté, il édifie en déposant tous ces restes en une couche qui s'élève peu à peu du fond de l'eau. Ainsi le courant, troublé par les alluvions dont il se charge dans ses érosions, travaille sans cesse à se clarifier de nouveau; dès qu'il se ralentit, il s'épure. Peu de spectacles sont plus gracieux à suivre que celui des nuages d'alluvions transportés par le flot: ils cachent le fond de leurs tourbillons épais et jaunâtres, mais peu à peu ils deviennent plus légers, ce ne sont bientôt plus que des brumes indistinctes, puis ils s'évanouissent et l'eau reprend toute sa limpidité.

Dans les bassins où l'eau tournoie avec lenteur, l'épuration s'accomplit à la fois sur le fond et à la surface. Les débris de limon, les feuilles, les racines, les branches, imprégnées d'eau et tout alourdies, tombent et se déposent en bancs de vase. A la superficie, les graines des arbres, le pollen des plantes, les substances organiques en décomposition s'amassent en une couche grisâtre, que grossissent incessamment les flocons d'écume arrivant en îles, en îlots, en archipels épars. Autour de cette couche, assez épaisse pour cacher l'eau profonde, s'étend une pellicule transparente d'une excessive minceur, formée par des matières huileuses d'origine animale ou végétale. Sous le reflet de la lumière, cette pellicule brille de toutes les nuances de l'arc-en-ciel; elle flotte sur l'eau comme un léger voile d'or, de pourpre, d'azur, et pourtant ce n'est pour ainsi dire qu'un rien visible, car les physiciens qui en ont mesuré l'épaisseur l'évaluent à peine à quelques millionièmes de millimètre. Parfois un soudain bouillonnement rompt cette couche irisée, et de petites nappes d'eau pure se dessinent en noir comme des lacs sur le fond coloré. Quant aux strates d'écume, les unes se plissent le long du rivage, les autres se reploient sur elles-mêmes sous l'impulsion du flot tournoyant, se recourbent en demi-cercles, en spirales, en ondulations bizarres. Par ses plis et replis d'écume, par ses couleurs diverses, ses taches, ses mouchetures, la surface du bassin ressemble à une couche de marbre poli, et, d'ailleurs, nul doute que les couleurs et les dessins si élégants des marbres et d'autres roches somptueusement nuancées, ne soient dus, comme les sinuosités de l'écume, aux lents mouvements des eaux déposant leurs alluvions.

Tous ces débris, aussi légers qu'ils soient, contribuent à exhausser le fond, et tôt ou tard, après des années ou des siècles, ils émergent de nouveau, et régénérant le terrain, se couvrent de végétation. Ce travail se fait lentement, mais il ne s'en fait pas moins, et chaque année, chaque jour, la forme du lit se trouve changée par ces dépôts continus. Partout où un obstacle retarde la force du courant, le flot ralenti cesse de pousser en avant les grains de sable du fond, et laisse tomber les molécules d'argile qu'il tenait suspendues. Qu'une pierre éboulée, qu'un arbre échoué, qu'un paquet de roseaux trouble la régularité du lit, aussitôt la partie tranquille du ruisseau située en aval déposera un petit banc de sable au-devant de cette digue, qui plus tard peut-être se transformera en îlot. Sur toutes les pointes basses où l'eau glisse et se traîne avec effort, les dépôts s'accumulent, les joncs prennent naissance et les rives exhaussées des petites péninsules gagnent incessamment sur la nappe du ruisseau.

Clarifié sans relâche par les aspérités du fond et de ses bords, le courant qu'avaient troublé en amont des eaux de pluie ou des épanchements de boue reprendrait bien vite sa pureté complète si dans sa marche serpentine il ne démolissait pas d'un côté autant qu'il reconstruit de l'autre. Il s'attarde et se purifie sur les longues pointes sablonneuses, mais il se précipite de tout son élan contre les hautes berges et les sape à la base pour se charger de nouveaux matériaux. De courbe en courbe et de rive en rive, il alterne dans sa besogne. Il rend à droite ce qu'il a pris à gauche: le rhythme des méandres se complète par celui du travail.

Dans les prairies qui ne sont protégées ni par une digue ni par une rangée d'arbres contre les efforts du ruisseau, les berges friables sont facilement démolies. L'eau qui vient les frapper les creuse en dessous; mais pendant quelque temps, les racines entremêlées du gazon retiennent la couche supérieure surplombant en corniche au-dessus de l'abîme. C'était notre grande joie, à nous tous, gamins du village, de courir adroitement le long de cette bordure tremblante, de la faire s'écrouler d'un coup de pied par énormes fragments et de nous enfuir assez tôt pour ne pas être entraînés dans sa chute. C'étaient de grands cris de joie lorsqu'une lourde masse de terre se détachait avec bruit et troublait au loin le courant; mais plus d'une fois aussi la série de nos exploits se termina par un plongeon imprévu et le malheureux naufragé, soudain calmé dans sa folle joie, s'en allait tout penaud dans la cabane d'un paysan pour y faire sécher ses habits à un feu de sarments improvisé.

Après les falaises de roche dure, les rives qui résistent le mieux à la force du courant sont celles que défend une puissante rangée d'arbres. Aunes, vergnes ou peupliers, ils servent pendant longtemps de remparts contre les invasions de l'eau. Leurs racines, enfoncées profondément dans la berge, sont comme autant de pilotis, tandis que les radicelles s'agitant comme d'étranges chevelures et se déployant en longs faisceaux du rose le plus tendre, plongent au fond du lit et par leurs milliers de fibres, s'étalent en véritables nattes. Lors des crues, quand la masse du courant a dissous et enlevé une partie de la terre qui entourait ces bouquets de petites racines, celles-ci n'en retardent pas moins la vitesse de l'eau, elles arrêtent les molécules de limon, les forcent à se déposer dans leurs interstices et remplacent par une couche de vase le rivage précédent. Ainsi protégées, les berges que menace la violence du flot se maintiennent longtemps et même pendant des siècles; dépourvues de végétation, elles changeraient constamment.