Histoire d'un ruisseau

Part 12

Chapter 123,823 wordsPublic domain

Dès que tous les préparatifs sont achevés, la glissade commence: les troncs se mettent en mouvement sur le plan incliné; d'abord lents, puis animés d'une vitesse de plus en plus grande, ils achèvent la dernière partie de leur course avec une rapidité vertigineuse, et, souillés de boue, dépouillés de leur écorce, entraînant avec eux des tourbillons de pierres, ils plongent dans le profond réservoir d'eau qu'on a formé par des barrages au-dessous du couloir. D'ordinaire, les arbres descendent ainsi d'un jet; mais parfois la pointe d'un roc, un débris d'arbre rompu, les arrête dans leur glissade; ils s'enfoncent dans le sol ou se placent en travers du canal de chute; il faut alors qu'un bûcheron descende, souvent au péril de sa vie, qu'il dégage le tronc et lui fasse recommencer sa course vers la vallée.

Toutes les billes d'arbres, plus ou moins endommagées, sont enfin réunies dans le lac artificiel qu'on leur a ménagé; entassées les unes sur les autres, empilées sans ordre, elles remuent faiblement sous la pression de l'eau dont on aperçoit çà et là le cristal bleuâtre et ridé. Comme des animaux fatigués que le berger vient d'enfermer dans un parc, elles se reposent en attendant le moment de s'enfuir. Rien de plus étrange la nuit que de voir haleter tous ces grands monstres étendus et ruisselants de lumière sous les rayons de la lune.

Un beau matin, tous les bûcherons, descendus de la montagne, sont groupés sur les rochers du défilé, à côté de la barricade qui retient les eaux du lac, et sur laquelle le surplus des eaux s'épanche en une mince cascade. Les troncs de sapins, les pieux, les contre-forts qui consolidaient la digue sont retirés avec soin, puis, à un signal donné, la traverse qui servait de verrou à cette porte énorme est précipitée dans la gorge, la vanne se lève et la masse impétueuse des eaux, prenant tout à coup son élan, court avec fureur vers l'issue qu'on vient de lui ouvrir. Gonflée au centre afin de s'échapper par l'orifice en une colonne plus puissante, elle se reploie en cataracte pour aller rejoindre, grossir et changer en une rivière tonnante le paisible filet d'eau qui coulait sans bruit dans les profondeurs du défilé; mais la nouvelle rivière ne plonge pas seule, elle s'écroule avec les troncs d'arbre entassés dans le réservoir lacustre. Ceux-ci s'élancent vers la chute comme d'énormes traits; ils se heurtent, roulent et rebondissent, puis, en s'inclinant sur la cascade, ils s'entre-choquent encore, tournoient en montrant à travers l'écume les plaies rouges laissées par la hache, disparaissent un instant dans le gouffre pour surgir plus loin dans un bouillonnement de flots et s'enfuir en oscillant sur l'eau rapide. Ainsi se succèdent en une série de plongeons les centaines et les milliers d'arbres mutilés qui naguère se balançaient en forêt murmurante sur le versant de la montagne. Tous les bruits isolés se perdent dans l'immense tonnerre de ce lac et de cette forêt qui s'abattent ensemble dans le défilé sonore.

Lancés par la force de projection de l'immense éclusée, les troncs d'arbres filent par le courant à la suite les uns des autres, et derrière eux, sur les sentiers pierreux qui descendent en lacets des promontoires, courent les bûcherons. Matelots à leur manière, ils ont à diriger la navigation des flottilles de bois. Il leur suffit d'abord de bondir le long du torrent; mais bientôt, il faut qu'ils interviennent directement, et c'est alors que les hardis compagnons ont besoin de toute la vigueur de leurs jarrets, de toute l'agilité de leurs bras, de toute la netteté de leur regard, de toute l'énergie de leur volonté. Un tronc d'arbre reste engagé dans un remous et tournoie en désespéré au-dessus d'un gouffre: c'est au bûcheron de le dégager de l'étreinte du tourbillon; armé de sa perche au fer pointu, il descend au flanc de la roche de saillie en saillie, au risque de tomber lui-même dans le tournant des eaux, il s'accroche d'une main à une forte racine, et de sa perche repousse le tronc hors du cercle fatal dans le fil du courant. Plus loin, un autre arbre s'est butté contre un promontoire et, la tête prise dans une anfractuosité du roc, vibre sous la pression de l'eau, impuissant à recommencer sa course. Le sauveteur est obligé d'entrer dans le flot jusqu'à mi-corps et de saisir le tronc pour l'extraire des tenailles de la roche et le relancer vers le milieu du ruisseau. Ailleurs, dans un défilé, une bille s'est mise en travers du courant, et retenue par deux pointes opposées, elle sert de digue pour arrêter toutes les poutres qui la suivaient. Un barrage se reforme, barrage irrégulier, bizarre enchevêtrement de troncs inégaux, les uns flottants encore, les autres redressés, qui s'accroît sans cesse de tous les débris, de toutes les branches que lui apporte le courant. C'est là que les conducteurs du convoi ont à regarder la mort en face. Les eaux, retenues par la barrière de troncs entassés, ont élevé leur niveau comme le fait un canal en amont d'une écluse fermée, et s'épanchent en rapides et en cascades par-dessus l'obstacle; le torrent, rejeté hors de son cours normal, s'élance en bouillonnements soudains; les monstres couchés s'agitent convulsivement et se redressent en faisant grincer et gémir leur bois meurtri. C'est à ce chaos mouvant qu'il faut s'attaquer pour lancer de nouveau le convoi. Les vaillants hommes se hasardent sur cet échafaudage trompeur qui tremble sous leurs pieds; ils détachent un à un tous les troncs supérieurs et les font rouler par-dessus la digue dans la partie libre du courant, mais qu'un arbre à demi dégagé se redresse à l'improviste, que le pied leur glisse sur le bois lisse et mouillé, qu'un jet d'eau, qu'un bouillonnement du flot vienne inopinément les heurter, qu'une perche tombée dans le courant rebondisse vers eux, pointue comme une lance, ils risquent toujours d'être renversés, livides et sanglants, à côté des sapins morts et de flotter en leur compagnie sur l'eau du ruisseau. Ceux qui à force de courage, d'adresse et de bonne chance échappent à tous ces périls, ceux qui, de la plus haute écluse à la scierie, savent conduire leur flottille de sapins sans qu'il leur arrive malheur, ont certes raison de se féliciter; mais qu'ils attendent des semaines et des mois avant d'être rassurés entièrement, car le cortége des maladies les suit de son pas boiteux.

D'ailleurs, il arrive parfois que leurs efforts sont vains pour amener les sapins sous la scie qui doit les dépecer en poutrelles et en planches; l'eau manque dans le ruisseau, et malgré toute l'ingéniosité et la force des travailleurs, ils ne peuvent parvenir à faire flotter les lourdes masses, qui s'arrêtent çà et là sur les bancs de galets et sur les pointes de rochers. Ils sont obligés d'attendre les crues, qui remettent à flot tous les troncs échoués; mais alors ceux-ci, emportés quelquefois trop tôt et trop vite, dépassent les berges où on les attend et vont au loin courir le monde, en dépit des ouvriers qui les guettaient au passage. Au débouché des rivières qui descendent des Apennins dans la Méditerranée, des multitudes de sapins, tout à coup surpris par les inondations, vont s'égarer ainsi dans la mer et y former des brisants mobiles, que le marin étranger prend de loin pour des écueils. Les bateliers, qui s'élancent à la poursuite des troncs échappés, vont les pêcher comme des cachalots, et les ramènent attachés à l'arrière de leur barque.

Tôt ou tard, cette industrie du flottage, actuellement reléguée dans les gorges des hautes montagnes les plus difficiles d'accès, aura cessé d'exister. Les routes et les chemins carrossables montent peu à peu du fond des vallées pour escalader les promontoires et pénétrer dans les cirques les plus élevés des monts; les chemins de fer, les plans inclinés et tous les engins puissants inventés par l'homme viennent se mettre au service du bûcheron pour lui faciliter la tâche; les forêts, assiégées par les cultivateurs, battent en retraite vers les cimes, et là où elles se maintiennent, là même où elles gagnent en étendue, elles prennent un aspect tout nouveau, car les arbres, au lieu de croître en liberté, sont plantés en quinconces à des distances régulières et poussent sous la surveillance de gardes forestiers qui les coupent avant l'âge. Nos descendants ne connaîtront plus que par tradition le flottage des bois, cette rude ébauche de la navigation, qui sans doute inspira aux sauvages ancêtres de Cook et de Bougainville l'idée de se hasarder sur les flots de l'océan. Disciplinées désormais, les eaux des ruisseaux ne nous rendront plus même pour le transport le service bourgeois de charrier dans nos villes des radeaux de bois à brûler, sarments, bûches et fagots.

CHAPITRE XVIII

L'EAU DANS LA CITÉ

Dans nos pays de l'Europe civilisée où l'homme intervient partout pour modifier la nature à son gré, le petit cours d'eau cesse d'être libre et devient la chose de ses riverains. Ils l'utilisent à leur guise, soit pour en arroser leurs terres, soit pour moudre leur blé; mais souvent aussi, ils ne savent point l'employer utilement; ils l'emprisonnent entre des murailles mal construites que le courant démolit; ils en dérivent les eaux vers des bas-fonds où elles séjournent en flaques pestilentielles; ils l'emplissent d'ordures qui devraient servir d'engrais à leurs champs; ils transforment le gai ruisseau en un immonde égout.

En approchant de la grande ville industrielle, le ruisseau se souille de plus en plus. Les eaux ménagères des maisons qui le bordent se mêlent à son courant; des viscosités de toutes les couleurs en altèrent la transparence, d'impurs débris recouvrent ses plages vaseuses, et lorsque le soleil les dessèche, une odeur fétide se répand dans l'atmosphère. Enfin le ruisseau, devenu cloaque, entre dans la cité, où son premier affluent est un hideux égout, à l'énorme bouche ovale, fermée de grilles. Presque sans courant, à cause du manque de pente, la masse boueuse roule lentement entre deux rangées de maisons aux murailles recouvertes d'algues verdâtres, aux boiseries à demi rongées par l'humidité, aux enduits tombant par écailles. Pour ces maisons, usines malsaines où travaillent les mégissiers, les tanneurs et autres industriels, le courant vaseux est encore une richesse, et sans cesse les ouvriers vont y puiser l'eau nauséabonde. Les berges ont perdu toute forme naturelle; ce sont maintenant des murailles perpendiculaires où sont ménagées çà et là quelques marches d'escaliers; les rivages sont pavés de dalles glissantes; les méandres sont remplacés par de brusques tournants; au lieu de branches et de feuillage, des vêtements sordides suspendus à des perches se balancent au-dessus de la fosse, et des barrières en planches, jetées d'un quai à l'autre quai, marquent les limites des propriétés au-dessus du flot noirâtre. Enfin, la masse boueuse pénètre sous une sinistre arcade. Le ruisseau que j'ai vu jaillir à la lumière, si limpide et si joyeux, hors de la source natale, n'est plus désormais qu'un égout dans lequel toute une ville déverse ses ordures.

A quelques kilomètres d'intervalle, le contraste est absolu. Là-haut, dans la libre campagne, l'eau scintille au soleil, et transparente, malgré sa profondeur, laisse voir les cailloux blancs, le sable et les herbes frémissantes de son lit; elle murmure doucement entre les roseaux; les poissons s'élancent à travers le flot comme des flèches d'argent et les oiseaux le rasent de leurs ailes. Des fleurs naissent en touffes sur ses bords, des arbres pleins de séve étalent au loin leur branchage, et le promeneur qui suit la rive peut à son aise se reposer à leur ombre en contemplant le gracieux tableau qui s'étend entre deux méandres. Combien différent est le ruisseau sous le pavé retentissant des villes! L'eau est bien la même en substance, mais seulement pour le chimiste; elle est mélangée de tant d'immondices qu'elle en est devenue visqueuse. Plus de lumière dans la sombre avenue, si ce n'est de distance en distance un rayon qui passe entre deux barreaux de fer et se répercute sur la paroi gluante. La vie semble absente de ces ténèbres; elle existe pourtant: des champignons, nourris de pourriture, se blottissent dans les coins; des rats se cachent dans les trous, entre les pierres descellées. Les seuls promeneurs qui s'aventurent dans ce triste séjour sont les égoutiers chargés de rétablir le courant en enlevant les amas de fange, et les «ravageurs», faméliques industriels qui, perchés sur le bourbier fétide, le remuent de leurs mains pour y trouver quelque menue monnaie ou d'autres objets tombés de la rue par les soupiraux.

Enfin, la masse infecte, aidée soit par le râteau des ouvriers, soit par de soudains orages, arrive à la rivière et s'y déverse lourdement. Noire ou violacée, elle rampe le long des quais, et reste distincte de l'eau relativement pure du courant par une ligne sinueuse nettement tracée. Longtemps on la suit du regard, s'écoulant à côté de la rivière et refusant de se mêler avec elle; mais les tourbillons, les remous, les reflux de toute espèce causés par les inégalités du fond et les sinuosités des rives ont pour résultat de mélanger les eaux; la ligne de séparation s'efface peu à peu, de gros bouillons transparents surgissent du fond à travers la masse boueuse; les impures alluvions, plus pesantes que l'eau qui les entraîne, se déposent sur les plages et dans les dépressions du lit. Le ruisseau se purifie de plus en plus; mais en même temps, il cesse d'être lui-même et se perd dans la puissante masse liquide de la rivière qui l'emporte vers l'océan. Son courant se divise en filets, ceux-ci sont partagés à leur tour en gouttes et en gouttelettes, toutes les molécules se confondent. L'histoire du ruisseau vient de finir, du moins en apparence.

Cependant la bouche du grand égout n'a point vomi dans le fleuve toute la masse d'eau qui roulait entre les berges ombreuses en amont de la ville et de ses fabriques. Tandis qu'une partie du courant continue de suivre le lit naturel, transformé en fossé, puis en canal souterrain par la main de l'homme, et va se traîner lourdement le long des quais, une autre partie du ruisseau, détournée de son cours normal, est entrée dans un large aqueduc et s'est dirigée vers la cité en suivant le flanc des collines et en passant par d'énormes siphons au-dessous des ravins. L'eau, protégée contre l'évaporation par les parois de pierre ou de métal qui l'entourent, emplit à son entrée dans la ville un vaste réservoir maçonné, sorte de lac artificiel où le liquide se repose et s'épure. C'est de là qu'il s'échappe pour se distribuer, de quartier en quartier, de rue en rue, de maison en maison, d'étage en étage, par des conduites ramifiées à l'infini, sur l'immense surface habitée. L'eau est partout indispensable; il en faut pour nettoyer les pavés et les demeures; il en faut pour abreuver tous les êtres vivants, depuis l'homme et les animaux qui le servent, jusqu'à la fleur modeste qui s'épanouit à la fenêtre des mansardes et au gazon qu'arrose le brouillard irisé des fontaines. Par ses millions et ses milliards de bouches et de pores absorbant incessamment veinules, gouttelettes ou simple humidité dérivées du ruisseau, la cité devient comme un immense organisme, un monstre prodigieux engloutissant des torrents d'un seul trait. Il est des villes qui ne se contentent pas d'un ruisseau et qui en boivent à la fois plusieurs, accourant de tous les côtés par des aqueducs convergents. Une capitale,--il est vrai que cette capitale est Londres, la cité la plus populeuse du monde entier,--ne boit pas moins d'un demi-million de mètres cubes d'eau par jour, assez pour emplir un lac où flotteraient à l'aise cent navires de haut bord.

Après s'être ramifiée à l'infini dans les rues et les maisons, l'eau des aqueducs, désormais salie par l'usage et mélangée aux impuretés de toute sorte, doit reprendre son chemin pour s'enfuir de la ville où elle engendrerait la peste. Chaque dalle, comme une bouche immonde, vomit des eaux ménagères; chaque rigole roule son petit torrent nauséabond; à chaque angle de rue, une cascade rouge ou noirâtre se précipite dans un puisard. Ce flot impur, seul ruisseau que puisse étudier le gamin de nos cités, contribue, plus qu'on ne pense, à lui faire aimer la nature. Il m'en souvient encore: lorsque des averses abondantes avaient enlevé la vase de la rigole et rempli le lit jusqu'aux bords, nous construisions des barrages, nous enserrions le courant dans un défilé, nous le faisions se précipiter en rapides, nous formions à volonté des îles ou des péninsules. Devenus hommes, les petits ingénieurs qui pataugeaient avec tant de jubilation dans la rigole ne peuvent se rappeler sans plaisir leurs jeux d'enfance; malgré eux ils regardent avec une certaine émotion le filet d'eau bourbeuse qui se traîne le long du trottoir. Depuis leurs jeunes années, dans l'espace d'une génération, que de débris entraînés sur ce courant visqueux ont trouvé leur chemin vers la mer! Jusqu'au sang des citoyens qui s'est mêlé à cette boue!

De toutes les rigoles latérales les impuretés vont rejoindre le grand égout, qui souvent est le lit de l'ancien ruisseau lui-même, de sorte que la ville ressemble à ces polypes dont l'unique orifice s'ouvre à la fois à la nourriture et aux déjections. Toutefois, dans la plupart des avenues souterraines de nos cités, on a eu le soin d'établir une certaine séparation entre les deux courants. Des tubes de fer juxtaposés servent de lit à deux ruisselets coulant en sens inverse: l'un est le flot d'eau pure qui va se ramifier dans les maisons, l'autre est la masse d'eau souillée qui s'en échappe. Comme dans le corps de l'animal, les artères et les veines s'accompagnent; un cercle non interrompu se forme entre le courant qui porte la vie et celui qui donnerait la mort.

Malheureusement, l'organisme artificiel des cités est encore bien loin de ressembler pour la perfection aux organes naturels des corps vivants. Le sang veineux, chassé du coeur dans le poumon, s'y renouvelle au contact de l'air: il se débarrasse de tous les produits impurs de la combustion intérieure et, recevant du dehors l'aliment de sa propre flamme, il peut recommencer son voyage du coeur aux extrémités, et rouler la chaleur et la vie d'artère en artériole. Dans nos cités, au contraire, corps informes où s'ébauche l'organisation, l'eau souillée continue de couler dans les égouts et va polluer les fleuves, où elle ne se purifie que lentement, sans être reprise par l'industrie humaine pour alimenter la ville en entrant dans la circulation souterraine. Mais cette épuration, que la science de l'homme a le tort de ne pas accomplir, les forces de la nature y travaillent de concert avec les habitants des eaux. A toutes les bouches d'égout où ne plonge pas sans cesse l'avide hameçon du pêcheur à la ligne, des multitudes de poissons, entassés parfois en véritables bancs comme les harengs de la mer, se repaissent avec volupté des restes de festins apportés par le torrent boueux; les limons des murailles et des berges, les herbes frémissantes du fond retiennent aussi et font entrer dans leur substance les molécules de fange qui les baignent; les débris les plus lourds descendent et se mêlent au gravier, les épaves sont rejetées sur le bord ou s'arrêtent sur les bancs de sable; peu à peu, l'eau se clarifie; grâce à sa faune et à sa flore, elle se débarrasse même des substances dissoutes qui la dénaturaient, et si dans son cours elle n'était pas souillée de nouveau par d'autres impuretés découlant des cités riveraines, elle finirait par reprendre sa pureté première avant d'atteindre l'océan.

Dans la ville future, ce que la science conseille sera aussi ce que feront les hommes. Déjà nombre de cités, surtout dans l'intelligente Angleterre, essayent de se créer un système artériel et veineux fonctionnant avec une régularité parfaite et se rattachant l'un à l'autre, de manière à compléter un petit circuit des eaux, analogue à celui qui se produit dans la grande nature entre les montagnes et la mer par les sources et les nuages. Au sortir de la ville, les eaux d'égout, aspirées par des machines, comme le sang l'est par le jeu des muscles, se dirigeront vers un large réservoir voûté où les ordures entraînées se mêleront en un liquide fangeux. Là, d'autres machines s'empareront de la masse fétide et la lanceront par jets dans les conduits rayonnant en diverses directions sous le sol des campagnes. Des ouvertures pratiquées de distance en distance sur les aqueducs permettront d'en déverser le trop-plein en quantités mesurées d'avance sur tous les champs appauvris qu'il faut régénérer par les engrais. Cette fange coulante, qui serait la mort des populations, si elle devait séjourner dans les villes ou se traîner dans les fleuves le long des rivages, devient au contraire la vie même des nations, puisqu'elle se transforme en nourriture pour l'homme. Le sol le plus infertile et jusqu'au sable pur donnent naissance à une végétation luxuriante lorsqu'ils sont abreuvés de ces liquides; de son côté, l'eau, qui servait de véhicule à toutes les souillures de l'égout, se trouve désormais nettoyée par les opérations chimiques des racines et des radicelles; recueillie souterrainement dans les conduits parallèles aux aqueducs d'eau sale, elle peut rentrer dans la ville pour la nettoyer et l'approvisionner, ou bien couler dans le fleuve sans en ternir le courant limpide. Tandis qu'autrefois, au-dessous de la première ville dont elle baignait les quais, la rivière n'était plus jusqu'à l'océan qu'un immense canal d'égout, elle reprend de nos jours sa beauté des temps anciens; les édifices des cités et les arches des ponts, qui pendant des siècles ne se sont reflétés que sur une onde troublée, recommencent à se mirer dans un flot transparent.

CHAPITRE XIX

LE FLEUVE

La masse entière du fleuve n'est autre chose que l'ensemble de tous les ruisseaux, visibles ou invisibles, successivement engloutis: c'est un ruisseau agrandi des dizaines, des centaines ou des milliers de fois, et pourtant il diffère singulièrement par son aspect du petit cours d'eau qui serpente dans les vallées latérales. Comme le faible tributaire qui mêle un humble courant à sa puissante masse, il peut avoir ses chutes et ses rapides, ses défilés et ses entonnoirs, ses bancs de cailloux, ses écueils et ses îlots, ses berges et ses falaises; mais il est beaucoup moins varié que le ruisseau et les contrastes qu'il offre dans son régime sont beaucoup moins saisissants. Plus grand, il nous étonne par le volume de ses eaux, par la force de son courant; mais il reste uniforme et presque toujours semblable à lui-même dans sa majestueuse allure. Plus pittoresque, le ruisseau disparaît et reparaît tour à tour: on le voit fuir sous les ombrages, s'étaler dans un bassin, puis encore plonger en cascade comme une gerbe de rayons pour s'engouffrer de nouveau dans un trou noir. Mais non-seulement le ruisseau est supérieur au fleuve par l'imprévu de sa marche, par la beauté de ses rivages, il l'est aussi par la fougue relative de ses eaux: proportionnellement à sa petite taille, il est bien autrement fort que la grande rivière des Amazones pour affouiller ses rives, modifier ses méandres, déposer des bancs de sable ou bâtir des îlots. C'est par ses agents les plus faibles que la nature révèle le mieux sa force. Vue au microscope, la gouttelette qui s'est formée sous la roche accomplit une oeuvre géologique proportionnellement bien plus grande que celle de l'océan sans bornes.