Histoire d'un casse-noisette

Part 8

Chapter 8 3,625 words Public domain Markdown

--Ah! c'est trop fort! s'écria le lendemain la présidente; il faut décidément que d'affreuses souris aient établi leur domicile dans l'armoire vitrée, car toutes les poupées de là pauvre Marie sont dévorées,

A cette nouvelle, de grosses larmes sortirent des yeux de Marie; mais presque aussitôt elles se séchèrent, firent place à un doux sourire, car intérieurement elle se disait:

--Qu'importent bergers, bergères et moutons, puisque Casse-Noisette est sauvé!

--Mais, dit Fritz, qui avait assisté d'un air réfléchi à toute la conversation, je te rappellerai, petite maman, que le boulanger a un excellent conseiller de légation gris, que l'on pourrait envoyer chercher, et qui mettra bientôt fin à tout ceci en croquant les souris les unes après les autres, et, après les souris, dame Souriçonne elle-même, et le roi des souris comme madame sa mère.

--Oui, répondit la présidente; mais ton conseiller de légation, en sautant sur les tables et les cheminées, me mettra eu morceaux mes tasses et mes verres.

--Ah! ouiche! dit Fritz, il n'y a pas de danger; le conseiller de légation du boulanger est un gaillard trop adroit pour commettre de pareilles bévues, et je voudrais bien pouvoir marcher sur le bord des gouttières et sur la crête des toits avec autant d'adresse et de solidité que lui.

--Pas de chats dans la maison! pas de chats ici! s'écria la présidente, qui ne pouvait pas les souffrir.

--Mais, dit le président, attiré par le bruit, il y a quelque chose de bon à prendre dans ce qu'a dit M. Fritz: ce serait, au lieu d'un chat, d'employer des souricières.

--Pardieu! s'écria Fritz, cela tombe à merveille, puisque c'est parrain Drosselmayer qui les a inventées.

Tout le monde se mit à rire, et, comme, après perquisitions faites dans la maison, il fut reconnu qu'il n'y existait aucun instrument de ce genre, on envoya chercher une excellente souricière chez parrain Drosselmayer, laquelle fut amorcée d'un morceau de lard, et tendue à l'endroit même où les souris avaient fait un si grand dégât la nuit précédente.

Marie se coucha donc dans l'espoir que, le lendemain, le roi des souris se trouverait pris dans la boîte, où ne pouvait manquer de le conduire sa gourmandise. Mais, vers les onze heures du soir, et comme elle était dans son premier sommeil, elle fut réveillée par quelque chose de froid et de velu qui sautillait sur ses bras et sur son visage; puis, au même instant, ce piaulement et ce sifflement qu'elle connaissait si bien retentit à ses oreilles. L'affreux roi des souris était là sur son traversin, les yeux scintillant d'une flamme sanglante, et ses sept gueules ouvertes, comme s'il était prêt à dévorer la pauvre Marie.

--Je m'en moque, je m'en moque, disait le roi des souris, je n'irai pas dans la petite maison, et ton lard ne me tente pas; je ne serai pas pris: je m'en moque. Mais il faut que tu me donnes tes livres d'images et ta petite robe de soie; autrement, prends-y garde, je dévorerai ton Casse-Noisette.

On comprend qu'après une telle exigence, Marie se réveilla le lendemain l'âme pleine de douleur et les yeux pleins de larmes. Aussi sa mère ne lui apprit-elle rien de nouveau lorsqu'elle lui dit que la souricière avait été inutile, et que le roi des souris s'était douté de quelque piège. Alors, comme la présidente sortait pour veiller aux apprêts du déjeuner, Marie entra dans le salon, et, s'avançant en sanglotant vers l'armoire vitrée:

--Hélas! mon bon et cher monsieur Drosselmayer, dit-elle, o donc cela s'arrêtera-t-il? Quand j'aurai donné au roi des souris mes jolis livres d'images à déchirer, et ma belle petite robe de soie, dont l'enfant Jésus m'a fait cadeau le jour de Noël, mettre en morceaux, il ne sera pas content encore, et tous les jours m'en demandera davantage; si bien que, lorsque je n'aurai plus rien à lui donner, peut-être me dévorera-t-il à votre place. Hélas! pauvre enfant que je suis, que dois-je donc faire, mon bon et cher monsieur Drosselmayer? que dois-je donc faire? Et tout en pleurant, et tout en se lamentant ainsi, Marie s'aperçut que Casse-Noisette avait au cou une tache de sang. Du jour o Marie avait appris que son protégé était le fils du marchand de joujoux et le neveu du conseiller de médecine, elle avait cess de le porter dans ses bras, et ne l'avait plus ni caressé ni embrassé, et sa timidité à son égard était si grande, qu'elle n'avait pas même osé le toucher du bout du doigt. Mais en ce moment, voyant qu'il était blessé, et craignant que sa blessure ne fut dangereuse, elle le sortit doucement de l'armoire, et se mit à essuyer avec son mouchoir la tache de sang qu'il avait au cou. Mais quel fut son étonnement lorsqu'elle sentit tout à coup que Casse-Noisette commençait à se remuer dans sa main! Elle le reposa vivement sur son rayon; alors sa bouche s'agita de droite et de gauche, ce qui la fit paraître plus grande encore, et, force de mouvements, finit à grand'peine par articuler ces mots:

--Ah! très-chère demoiselle Silberhaus, excellente amie à moi, que ne vous dois-je pas, et que de remerciements n'ai-je pas vous faire! Ne sacrifiez donc pas pour moi vos livres d'images et votre robe de soie; procurez-moi seulement une épée, mais une bonne épée, et je me charge du resté.

Casse-Noisette voulait en dire plus long encore; mais ses paroles devinrent inintelligibles, sa voix s'éteignit tout à fait, et ses yeux, un moment animés par l'expression de la plus douce mélancolie, devinrent immobiles et atones. Marie n'éprouva aucune terreur; au contraire, elle sauta de joie, car elle était bienheureuse de pouvoir sauver Casse-Noisette, sans avoir à lui faire le sacrifice de ses livres d'images et de sa robe de soie. Une seule chose l'inquiétait, c'était de savoir où elle trouverait cette bonne épée que demandait le petit bonhomme; Marie résolut alors de s'ouvrir de son embarras à Fritz, que, part sa forfanterie, elle savait être un obligeant garçon. Elle l'amena donc devant l'armoire vitrée, lui raconta tout ce qui lui était arrivé avec Casse-Noisette et le roi des souris, et finit par lui exposer le genre de service qu'elle attendait de lui. La seule chose qui impressionna Fritz dans ce récit, fut d'apprendre que bien réellement ses hussards avaient manqué de coeur au plus fort de la bataille; aussi demanda-t-il à Marie si l'accusation était bien vraie, et, comme il savait la petite fille incapable de mentir, sur son affirmation, il s'élança vers l'armoire, et fit à ses hussards un discours qui parut leur inspirer une grande honte. Mais ce ne fut pas tout: pour punir tout le régiment dans la personne de ses chefs, il dégrada les uns après les autres tous les officiers, et défendit expressément aux trompettes de jouer pendant un an la marche des _Hussards de la garde_; puis, se retournant vers Marie:

--Quant à Casse-Noisette, dit-il, qui me paraît un brave garçon, je crois que j'ai son affaire: comme j'ai mis hier à la réforme, avec sa pension, bien entendu, an vieux major de cuirassiers qui avait fini son temps de service, je présume qu'il n'a plus besoin de son sabre, lequel était une excellente lame.

Restait à trouver le major; on se mit à sa recherche, et on le découvrit mangeant la pension que Fritz lui avait faite, dans une petite auberge perdue, au coin le plus reculé du troisième rayon de l'armoire. Comme l'avait pensé Fritz, il ne fit aucune difficulté de rendre son sabre, qui lui était devenu inutile et qui fat, à l'instant même, passé au cou de Casse-Noisette.

La frayeur qu'éprouvait Marie l'empêcha de s'endormir la nuit suivante; aussi était-elle si bien éveillée, qu'elle entendit sonner les douze coups de l'horloge du salon. A peine la vibration du dernier coup eut-elle cessé, que de singulières rumeurs retentirent du côté de l'armoire, et qu'on entendit un grand cliquetis d'épées, comme si deux adversaires acharnés en venaient aux mains. Tout à coup l'un des deux combattants fit _couic!_

--Le roi des souris! s'écria Marie pleine de joie et de terreur à la fois.

Rien ne bougea d'abord; mais bientôt on frappa doucement, bien doucement à la porte, et une petite voix flûtée fit entendre ces paroles:

--Bien chère demoiselle Silberhaus, j'apporte une joyeuse nouvelle; ouvrez-moi donc, je vous en supplie.

Marie reconnut la voix du jeune Drosselmayer; elle passa en toute hâte sa petite robe et ouvrit lestement la porte. Casse-Noisette était là, tenant son sabre sanglant dans sa main droite, et une bougie dans sa main gauche. Aussitôt qu'il aperçut Marie, il fléchit le genou devant elle et dit:

--C'est vous seule, ô Madame, qui m'avez animé du courage chevaleresque que je viens de déployer, et qui avez donné à mon bras la force de combattre l'insolent qui osa vous menacer: ce misérable roi des souris est là, baigné dans son sang. Voulez-vous, ô Madame, ne pas dédaigner les trophées de la victoire, offerts de la main d'un chevalier qui vous sera dévou jusqu'à la mort?

Et, en disant cela, Casse-Noisette tira de son bras gauche les sept couronnes d'or du roi des souris, qu'il y avait passées en guise de bracelets, et les offrit à Marie, qui les accepta avec joie.

Alors Casse-Noisette, encouragé par cette bienveillance, se releva et continua ainsi:

--Ah! ma chère demoiselle Silberhaus, maintenant que j'ai vaincu mon ennemi, quelles admirables choses ne pourrais-je pas vous faire voir si vous aviez la condescendance de m'accompagner seulement pendant quelques pas. Oh! faites-le, faites-le, ma chère demoiselle, je vous en supplie!

Marie n'hésita pas un instant à suivre Casse-Noisette, sachant combien elle avait de droits à sa reconnaissance, et étant bien certaine qu'il ne pouvait avoir aucun mauvais dessein sur elle.

--Je vous suivrai, dit-elle, mon cher monsieur Drosselmayer; mais il ne faut pas que ce soit bien loin, ni que le voyage dure bien longtemps, car je n'ai pas encore suffisamment dormi.

--Je choisirai donc, dit Casse-Noisette le chemin le plus court, quoiqu'il soit le plus difficile.

Et, à ces mots, il marcha devant, et Marie le suivit.

Le royaume des poupées

Tous deux arrivèrent bientôt devant une vieille et immense armoire située dans un corridor tout près de la porte, et qui servait de garde-robe. Là, Casse-Noisette s'arrêta, et Marie remarqua, à son grand étonnement, que les battants de l'armoire, ordinairement si bien fermés, étaient tout grands ouverts, de façon qu'elle voyait à merveille la pelisse de voyage de son père, qui était en peau de renard, et qui se trouvait suspendue en avant de tous les autres habits; Casse-Noisette grimpa fort adroitement le long des lisières, et, en s'aidant des brandebourgs jusqu'à ce qu'il pût atteindre à la grande houppe qui, attachée par une grosse ganse, retombait sur le dos de cette pelisse, Casse-Noisette en tira aussitôt un charmant escalier de bois de cèdre, qu'il dressa de façon à ce que sa base touchât la terre et à ce que son extrémité supérieure se perdit dans la manche de la pelisse.

--Et maintenant, ma chère demoiselle, dit Casse-Noisette, ayez la bonté de me donner la main et de monter avec moi.

Marie obéit; et à peine eut-elle regardé par la manche, qu'une étincelante lumière brilla devant elle, et qu'elle se trouva tout à coup transportée au milieu d'une prairie embaumée, et qui scintillait comme si elle eût été toute parsemée de pierres précieuses.

--O mon Dieu! s'écria Marie tout éblouie, où sommes-nous donc, mon cher monsieur Drosselmayer?

--Nous sommes dans la plaine du sucre candi, Mademoiselle; mais nous ne nous y arrêterons pas, si vous le voulez bien, et nous allons tout de suite passer par cette porte.

Alors, seulement, Marie aperçut en levant les yeux une admirable porte par laquelle on sortait de la prairie. Elle semblait être construite de marbre blanc, de marbre rouge et de marbre brun; mais, quand Marie se rapprocha, elle vit que toute cette porte n'était formée que de conserves à la fleur d'orange, de pralines et de raisin de Corinthe; c'est pourquoi, à ce que lui apprit Casse-Noisette, cette porte était appelée la porte des Pralines.

Cette porte donnait sur une grande galerie supportée par des colonnes en sucre d'orge, sur laquelle galerie six singes vêtus de rouge faisaient une musique, sinon des plus mélodieuses, du moins des plus originales. Marie avait tant de hâte d'arriver, qu'elle ne s'apercevait même pas qu'elle marchait sur un pavé de pistaches et de macarons, qu'elle prenait tout bonnement pour du marbre. Enfin, elle atteignit le bout de la galerie, et à peine fut-elle en plein air, qu'elle se trouva environnée des plus délicieux parfums, lesquels s'échappaient d'une charmante petite forêt qui s'ouvrait devant elle. Cette forêt, qui eût été sombre sans la quantité de lumières qu'elle contenait, était éclairée d'une façon si resplendissante, qu'on distinguait parfaitement les fruits d'or et d'argent qui étaient suspendus aux branches ornées de rubans et de bouquets et pareilles à de joyeux mariés.

--O mon cher monsieur Drosselmayer, s'écria Marie, quel est ce charmant endroit, je vous prie?

--Nous sommes dans la forêt de Noël, Mademoiselle, dit Casse-Noisette, et c'est ici qu'on vient chercher les arbres auxquels l'enfant Jésus suspend ses présents.

--Oh! continua Marie, ne pourrais-je donc pas m'arrêter ici un instant? On y est si bien et il y sent ai bon!

Aussitôt Casse-Noisette frappa entre ses deux mains, et plusieurs bergers et bergères, chasseurs et chasseresses sortirent de la forêt, si délicats et si blancs, qu'ils semblaient de sucre raffiné. Ils apportaient un charmant fauteuil de chocolat incrusté d'angélique, sur lequel ils disposèrent un coussin de jujube, et invitèrent fort poliment Marie à s'y asseoir. A peine y fut-elle, que, comme cela se pratique dans les opéras, les bergers et les bergères, les chasseurs et les chasseresses prirent leurs positions, et commencèrent à danser un charmant ballet accompagné de cors, dans lesquels les chasseurs soufflaient d'une façon très-mâle, ce qui colora leur visage de manière que leurs joues semblaient faites de conserves de roses. Puis, le pas fini, ils disparurent tous dans un buisson.

--Pardonnez-moi, chère demoiselle Silberhaus, dit alors Casse-Noisette en tendant la main à Marie, pardonnez-moi de vous avoir offert un si chétif ballet; mais ces marauds-là ne savent que répéter éternellement le même pas qu'ils ont déjà fait cent fois, Quant aux chasseurs, ils ont soufflé dans leurs cors comme des fainéants, et je vous réponds qu'ils auront affaire à moi. Mais laissons là ces drôles, et continuons la promenade, si elle vous plaît.

--J'ai cependant trouvé tout cela bien charmant, dit Marie se rendant à l'invitation de Casse-Noisette, et il me semble, mon cher monsieur Drosselmayer, que vous êtes injuste pour nos petite danseurs.

Casse-Noisette fit une moue qui voulait dire: "Nous verrons, et votre indulgence leur sera comptée." Puis ils continuèrent leur chemin, et arrivèrent sur les bords d'une rivière qui semblait exhaler tous les parfums qui embaumaient l'air.

--Ceci, dit Casse-Noisette sans même attendre que Marie l'interrogeât, est la rivière Orange. C'est une des plus petites du royaume; car, excepté sa bonne odeur, elle ne peut être comparée au fleuve Limonade, qui se jette dans la mer du Midi qu'on appelle la mer de Punch, ni au lac Orgeat, qui se jette dans la mer du Nord, qu'on appelle la mer de Lait d'amandes.

Non loin de là était un petit village, dans lequel les maisons, les églises, le presbytère du curé, tout enfin était brun; seulement, les toits en étaient dorés, et les murailles resplendissaient incrustées de petits bonbons roses, bleus et blancs.

--Ceci est le village de Massepains, dit Casse-Noisette; c'est un gentil bourg, comme vous voyez, situé sur le ruisseau de Miel. Les habitants en sont assez agréables à voir; seulement, on les trouve sans cesse de mauvaise humeur, attendu qu'ils ont toujours mal aux dents. Mais, chère demoiselle Silberhaus, continua Casse-Noisette, ne nous arrêtons pas, je vous prie, à visiter tous les villages et toutes les petites villes de ce royaume. A la capitale, à la capitale!

Casse-Noisette s'avança alors tenant toujours Marie par la main, mais plus lestement qu'il ne l'avait fait encore; car Marie, pleine de curiosité, marchait côte à côte avec lui, légère comme un oiseau. Enfin, au bout de quelque temps, un parfum de roses se répandit dans l'air, et tout, autour d'eux, prit une couleur rose. Maria remarqua que c'était l'odeur et le reflet d'un fleuve d'essence de rose qui roulait ses petits flots avec une charmante mélodie. Sur les eaux parfumées, des cygnes d'argent, ayant au cou des colliers d'or, glissaient lentement en chantant entre eux les plus délicieuses chansons, à ce point que cette harmonie, qui les réjouissait fort, à ce qu'il parait, faisait sautiller autour d'eux des poissons de diamant.

--Ah! s'écria Marie, voilà le joli fleuve que parrain Drosselmayer voulait me faire à Noël, et moi, je suis la petite fille qui caressait les cygnes.

Le voyage

Casse-Noisette frappa encore une fois dans ses deux mains; alors le fleuve d'essence de rose se gonfla visiblement, et, de ses flots agités, sortit un char de coquillages couvert de pierreries étincelant au soleil, et traîné par des dauphins d'or. Douze charmants petits Maures, avec des bonnets en écailles de dorade et des habits en plumes de colibri, sautèrent sur le rivage, et portèrent doucement Marie d'abord, et ensuite Casse-Noisette, dans le char, qui se mit à cheminer sur l'eau.

C'était, il faut l'avouer, une ravissante chose, et qui pourrait se comparer au voyage de Cléopâtre remontant le Cydnus, que de voir Marie sur son char de coquillages, embaumée de parfums, flottant sur des vagues d'essence de rose, s'avançant traînée par des dauphins d'or, qui relevaient la tête et lançaient en l'air des gerbes brillantes de cristal rosé qui retombaient en pluie diaprée de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Enfin, pour que la joie pénétrât par tous les sens, une douce harmonie commençait de retentir, et l'on entendait de petites voix argentines qui chantaient:

«Qui donc vogue ainsi sur le fleuve d'essence de rose? Est-ce la fée Mab ou la reine Titania? Répondez, petits poissons qui scintillez sous les vagues, pareils à des éclairs liquides; répondez, cygnes gracieux qui glissez à la surface de l'eau; répondez, oiseaux aux vives couleurs qui traversez l'air comme des fleurs volantes.

Et, pendant ce temps, les douze petits Maures qui avaient saut derrière le char de coquillages secouaient en cadence leurs petite parasols garnis de sonnettes, à l'ombre desquels ils abritaient Marie, tandis que celle-ci, penchée sur les flots, souriait au charmant visage qui lui souriait dans chaque vague qui passait devant elle.

Ce fut ainsi qu'elle traversa le fleuve d'essence de rose et s'approcha de la rive opposée. Puis, lorsqu'elle n'en fut plus qu'à la longueur d'une rame, les douze Maures sautèrent, les uns à l'eau, les autres sur le rivage, et, faisant la chaîne, ils portèrent, sur un tapis d'angélique tout parsemé de pastilles de menthe, Marie et Casse-Noisette.

Restait à traverser un petit bosquet, plus joli peut-être encore que la forêt de Noël, tant chaque arbre brillait et étincelait de sa propre essence. Mais ce qu'il y avait de remarquable surtout, c'étaient les fruits pendus aux branches, et qui n'étaient pas seulement d'une couleur et d'une transparence singulières, les les uns jaunes comme des topazes, les autres rouges comme des rubis, mais encore d'un parfum étrange.

--Nous sommes dans le bois des Confitures, dit Casse-Noisette, et au delà de cette lisière est la capitale.

Et, en effet, Marie écarta les dernières branches, et resta stupéfaite en voyant l'étendue, la magnificence et l'originalit de la ville qui s'élevait devant elle, sur une pelouse de fleurs. Non-seulement les murs et les clochers resplendissaient des plus vives couleurs, mais encore, pour la forme des bâtiments, il n'y avait point à espérer d'en rencontrer de pareils sur la terre. Quant aux remparts et aux portes, ils étaient entièrement construits avec des fruits glacés qui brillaient an soleil de leur propre couleur, rendue plus brillante encore par le sucre cristallisé qui les recouvrait! À la porte principale, et qui fut celle par laquelle ils firent leur entrée, des soldats d'argent leur présentèrent les armes, et un petit homme, enveloppé d'une robe de chambre de brocart d'or, se jeta au cou de Casse-Noisette en lui disant:

--Oh! cher prince, vous voilà donc enfin! Soyez le bienvenu Confiturembourg.

Marie s'étonna un peu du titre pompeux qu'on donnait Casse-Noisette; mais elle fut bientôt distraite de son étonnement par une rumeur formée d'une telle quantité de voix qui jacassaient en même temps, qu'elle demanda à Casse-Noisette s'il y avait, dans la capitale du royaume des poupées, quelque émeute ou quelque fête.

--Il n'y a rien de tout cela, chère demoiselle Silberhaus, répondit Casse-Noisette; mais Confiturembourg est une ville joyeuse et peuplée qui fait grand bruit à la surface de la terre; et cela se passe tous les jours, comme vous allez le voir pour aujourd'hui; seulement, donnez-vous la peine d'avancer, voil tout ce que je vous demande.

Marie, poussée à la fois par sa propre curiosité et par l'invitation si polie de Casse-Noisette, hâta sa marche, et se trouva bientôt sur la place du grand marché, qui avait un des plus magnifiques aspects qui se pût voir. Toutes les maisons d'alentour étaient en sucreries, montées à jour, avec galeries sur galeries; et, au milieu de la place, s'élevait, en forme d'obélisque, une gigantesque brioche, du milieu de laquelle s'élançaient quatre fontaines de limonade, d'orangeade, d'orgeat et de sirop de groseille. Quant aux bassins, ils étaient remplis d'une crème si fouettée et si appétissante, que beaucoup de gens très bien mis, et qui paraissaient on ne peut plus comme il faut, en mangeaient publiquement à la cuiller. Mais ce qu'il y avait de plus agréable et de plus récréatif à la fois, c'étaient de charmantes petites gens qui se coudoyaient et se promenaient par milliers, bras dessus bras dessous, riant, chantant et causant pleine voix, ce qui occasionnait ce joyeux tumulte que Marie avait entendu. Il y avait là, outre les habitants de la capitale, des hommes de tous les pays: Arméniens, Juifs, Grecs, Tyroliens, officiers, soldats, prédicateurs, capucins, bergers et polichinelles; enfin toute espèce de gens, de bateleurs et de sauteurs, comme on en rencontre dans le monde.