Histoire d'un casse-noisette

Part 7

Chapter 7 3,859 words Public domain Markdown

Cette fois, le mécanicien et l'astrologue pensèrent que le moment était venu de produire le jeune Drosselmayer, car il n'était pas possible au roi d'offrir un prix plus haut que celui qu'il était arrivé à mettre, une récompense plus belle que celle qu'il en était venu à offrir. Seulement, confiants dans le succès, quoique, cette fois, une foule de princes aux mâchoires royales ou impériales se fussent présentés, ils ne se présentèrent au bureau des inscriptions (on est libre de confondre avec celui des inscriptions et belles-lettres), qu'au moment où il allait se fermer, de sorte que le nom de Nathaniel Drosselmayer se trouva porté sur la liste le 11,375e et dernier.

Il en fut de cette fois-ci comme des autres, les 11,374 concurrents de Nathaniel Drosselmayer furent mis hors de combat, et le dix-neuvième jour de l'épreuve, à onze heures trente-cinq minutes du matin, comme la princesse accomplissait sa quinzième année, le nom de Nathaniel Drosselmayer fut appelé.

Le jeune homme se présenta accompagné de ses parrains, c'est-à-dire du mécanicien et de l'astrologue.

C'était la première fois que ces deux illustres personnages revoyaient la princesse depuis qu'ils avaient quitté son berceau, et, depuis ce temps, il s'était fait de grands changements en elle; mais, il faut le dire avec notre franchise d'historien, ce n'était point à son avantage: lorsqu'ils la quittèrent, elle n'était qu'affreuse; depuis ce temps, elle était devenue effroyable.

En effet, son corps avait fort grandi, mais sans prendre aucune importance. Aussi ne pouvait-on comprendre comment ces jambes grêles, ces hanches sans force, ce torse tout ratatiné, pouvaient soutenir la monstrueuse tête qu'ils supportaient. Cette tête se composait des mêmes cheveux hérissés, des mêmes yeux verts, de la même bouche immense, du même menton cotonneux que nous avons dit; seulement, tout cela avait pris quinze ans de plus.

En apercevant ce monstre de laideur, le pauvre Nathaniel frissonna et demanda au mécanicien et à l'astrologue s'ils étaient bien sûrs que l'amande de la noisette Krakatuk dût rendre la beauté à la princesse, attendu que, si elle demeurait dans l'état où elle se trouvait, il était disposé à tenter l'épreuve, pour la gloire de réussir où tant d'autres avaient échoué, mais laisser l'honneur du mariage et le profit de la succession au trône à qui voudrait bien les accepter. Il va sans dire que le mécanicien et l'astrologue rassurèrent leur filleul, lui affirmant que, la noisette une fois cassée, et l'amande une fois mangée, Pirlipate redeviendrait à l'instant même la plus belle princesse de la terre.

Mais, si la vue de la princesse Pirlipate avait glacé d'effroi le coeur du pauvre Nathaniel, il faut le dire en l'honneur du pauvre garçon, sa présence à lui avait produit un effet tout contraire sur le coeur sensible de l'héritière de la couronne, et elle n'avait pu s'empêcher de s'écrier en le voyant:

--Oh! que je voudrais bien que ce fût celui-ci qui cassât la noisette.

Ce à quoi la surintendante de l'éducation de la princesse répondit:

--Je crois devoir faire observer à Votre Altesse qu'il n'est point d'habitude qu'une jeune et jolie princesse comme vous êtes dise tout haut son opinion en ces sortes de matières.

En effet, Nathaniel était fait pour tourner la tête à toutes les princesses de la terre. Il avait une petite polonaise de velours violet à brandebourgs et à boutons d'or, que son oncle lui avait fait faire pour cette occasion solennelle, une culotte pareille, de charmantes petites bottes, si bien vernies et si bien collantes, qu'on les aurait crues peintes. Il n'y avait que cette malheureuse queue de bois vissée à sa nuque, qui gâtait un peu cet ensemble; mais, en lui mettant des rallonges, l'oncle Drosselmayer lui avait donné la forme d'un petit manteau, et cela pouvait, à la rigueur, passer pour un caprice de toilette, ou pour quelque mode nouvelle que le tailleur de Nathaniel tâchait, vu la circonstance, d'introduire tout doucement à la cour.

Aussi, en voyant entrer le charmant petit jeune homme, ce que la princesse avait eu l'imprudence de dire tout haut, chacune des assistantes se le dit tout bas, et il n'y eut pas une seule personne, pas même le roi et la reine, qui ne désirât dans le fond de l'âme que Nathaniel sortit vainqueur de l'entreprise dans laquelle il était engagé.

De son côté, le jeune Drosselmayer s'approcha avec une confiance qui redoubla l'espoir qu'on avait en lui. Arrivé devant l'estrade royale, il salua le roi et la reine, puis la princesse Pirlipate, puis les assistante; après quoi, il reçut du grand maître des cérémonies la noisette Krakatuk, la prit délicatement entre l'index et le pouce, comme fait un escamoteur d'une muscade, l'introduisit dans sa bouche, donna un violent coup de poing sur la tresse de bois, et CRIC! CRAC! brisa la coquille en plusieurs morceaux.

Puis, aussitôt, il débarrassa adroitement l'amande des filaments qui y étaient attachés, et la présenta à la princesse, en lui tirant un gratte-pied aussi élégant que respectueux, après quoi il ferma les yeux et commença à marcher à reculons. Aussitôt la princesse avala l'amande, et, à l'instant même, ô miracle! le monstre difforme disparut, et fut remplacé par une jeune fille d'une angélique beauté. Son visage semblait tissu de flocons de soie roses comme les roses et blancs comme les lis; ses yeux étaient d'étincelant azur, et ses boucles abondantes formées par des fils d'or retombaient sur ses épaules d'albâtre. Aussitôt les trompettes et les cymbales sonnèrent à tout rompre. Les cris de joie du peuple répondirent au bruit des instruments. Le roi, les ministres, les conseillers et les juges, comme lors de la naissance de Pirlipate, se mirent à danser à cloche-pied, et il fallut jeter de l'eau de Cologne au visage de la reine, qui s'était évanouie de ravissement.

Ce grand tumulte troubla fort le jeune Nathaniel Drosselmayer, qui, on se le rappelle, avait encore, pour achever sa mission, faire les sept pas en arrière; pourtant il se maîtrisa avec une puissance qui donna les plus hautes espérances pour l'époque o il régnerait à son tour, et il allongeait précisément la jambe pour achever son septième pas, quand, tout à coup, la reine des souris perça le plancher, piaulant affreusement, et vint s'élancer entre ses jambes; de sorte qu'au moment où le futur prince royal reposait le pied à terre, il lui appuya le talon en plein sur le corps, ce qui le fit trébucher de telle façon, que peu s'en fallut qu'il ne tombât.

O fatalité! Au même instant, le beau jeune homme devin aussi difforme que l'avait été avant lui la princesse: ses jambes s'amincirent, son corps ratatiné pouvait à peine soutenir son énorme et hideuse tête, ses yeux, devinrent verts, hagards et fleur de tête; enfin sa bouche se fendit jusqu'aux oreilles, et sa jolie petite barbe naissante se changea en une substance blanche et molle, que plus tard on reconnut être du coton.

Mais la cause de cet événement en avait été punie en même temps qu'elle le causait. Dame Souriçonne se tordait sanglante sur le plancher: sa méchanceté n'était donc pas restée impunie. En effet, le jeune Drosselmayer l'avait pressée si violemment contre le plancher avec le talon de sa botte, que la compression avait été mortelle. Aussi, tout en se tordant, dame Souriçonne criait de toute la force de sa voix agonisante:

Krakatuk! Krakatuk! ô noisette si dure, C'est à toi que je dois le trépas que j'endure. Hi... hi... hi... hi... Mais l'avenir me garde une revanche prête: Mon fils me vengera sur toi, Casse-Noisette! Pi... pi... pi... pi...

Adieu la vie, Trop tôt ravie! Adieu le ciel, Coupe de miel! Adieu le monde, Source féconde... Ah! je me meurs! Hi! pi pi! couic!!!

Le dernier soupir de dame Souriçonne n'était peut-être pas très-bien rimé; mais, s'il est permis de faire une faute de versification, c'est, on en conviendra, en rendant le dernier soupir!

Ce dernier soupir rendu, on appela le grand feutrier de la cour, lequel prit dame Souriçonne par la queue et l'emporta, s'engageant à la réunir aux malheureux débris de sa famille, qui, quinze ans et quelques mois auparavant, avaient été enterrés dans un commun tombeau.

Comme, au milieu de tout cela, personne que le mécanicien et l'astrologue ne s'était occupé de Nathaniel Drosselmayer, la princesse, qui ignorait l'accident qui était arrivé, ordonna que le jeune héros fût amené devant elle; car, malgré la semonce de la surintendante de son éducation, elle avait hâte de le remercier. Mais, à peine eut-elle aperçu le malheureux Nathaniel, qu'elle cacha sa tête dans ses deux mains, et que, oubliant le service qu'il lui avait rendu, elle s'écria:

--A la porte, à la porte, l'horrible Casse-Noisette! à la porte! à la porte! à la porte!

Aussitôt le grand maréchal du palais prit le pauvre Nathaniel par les épaules et le poussa sur l'escalier.

Le roi, plein de rage de ce qu'on avait osé lui proposer un casse-noisette pour gendre, s'en prit à l'astrologue et au mécanicien, et, au lieu de la rente de dix mille thalers et de la lunette d'honneur qu'il devait donner au premier, au lieu de l'épée en diamant, du grand ordre royal de l'Araignée d'or et de la redingote jaune qu'il devait donner au second, il les exila hors de son royaume, ne leur donnant que vingt-quatre heures pour en franchir les frontières. Il fallut obéir. Le mécanicien, l'astrologue et le jeune Drosselmayer, devenu casse-noisette, quittèrent la capitale et traversèrent la frontière. Mais, à la nuit venue, les deux savants consultèrent de nouveau les étoiles et lurent dans la conjonction des astres que, tout contrefait qu'il était, leur filleul n'en deviendrait pas moins prince et roi, s'il n'aimait mieux toutefois rester simple particulier, ce qui serait laissé à son choix; et cela arriverait quand sa difformité aurait disparu; et sa difformité disparaîtrait, quand il aurait commandé en chef un combat, dans lequel serait tué le prince que, après la mort de ses sept premiers fils, dame Souriçonne avait mis au monde avec sept têtes, et qui était le roi actuel des souris; enfin, lorsque, malgré sa laideur, Casse-Noisette serait parvenu à se faire aimer d'une jolie dame.

En attendant ces brillantes destinées, Nathaniel Drosselmayer, qui était sorti de la boutique paternelle en qualité de fils unique, y rentra en qualité de casse-noisette.

Il va sans dire que son père ne le reconnut aucunement et que, lorsqu'il demanda à son frère le mécanicien et à son ami l'astrologue ce qu'était devenu son fils bien-aimé, les deux illustres personnages répondirent, avec cet aplomb qui caractérise les savants, que le roi et la reine n'avaient pas voulu se séparer du sauveur de la princesse, et que le jeune Nathaniel était resté à la cour, comblé de gloire et d'honneur.

Quant au malheureux Casse-Noisette, qui sentait tout ce que sa position avait de pénible, il ne souffla pas le mot, attendant de l'avenir le changement qui devait s'opérer en lui. Cependant, nous devons avouer que, malgré la douceur de son caractère et la philosophie de son esprit, il gardait, au fond de son énorme bouche, une de ses plus grosses dents à l'oncle Drosselmayer, qui, l'étant venu chercher au moment où il y pensait le moins, et l'ayant séduit par ses belles promesses, était la seule et unique cause du malheur épouvantable qui lui était arrivé.

Voilà, mes chers enfants, l'histoire de la noisette Krakatuk et de la princesse Pirlipate, telle que la raconta le parrain Drosselmayer à la petite Marie, et vous savez pourquoi l'on dit maintenant d'une chose difficile:

«C'est une dure noisette à casser.

L'oncle et le neveu

Si quelqu'un de mes jeunes lecteurs ou quelqu'une de mes jeunes lectrices s'est jamais coupé avec du verre, ce qui a dû leur arriver aux uns ou aux autres dans leurs jours de désobéissance, ils doivent savoir, par expérience, que c'est une coupure particulièrement désagréable en ce qu'elle ne finit pas de guérir. Marie fut donc forcée de passer une semaine entière dans son lit, car il lui prenait des étourdissements aussitôt qu'elle essayait de se lever; enfin elle se rétablit tout à fait et put sautiller par la chambre comme auparavant.

Ou l'on est injuste envers notre petite héroïne, ou l'on comprendra facilement que sa première visite fut pour l'armoire vitrée: elle présentait un aspect des plus charmants: le carreau cassé avait été remis, et derrière les autres carreaux, nettoyés scrupuleusement par mademoiselle Trudchen, apparaissaient neufs, brillants et vernissés, les arbres, les maisons et les poupées de la nouvelle année. Mais, au milieu de tous les trésors de son royaume enfantin, avant toutes choses, ce que Marie aperçut, ce fut son casse-noisette, qui lui souriait du second rayon où il était placé, et cela avec des dents en aussi bon état qu'il en avait jamais eu. Tout en contemplant avec bonheur son favori, une pensée qui s'était déjà plus d'une fois présentée à l'esprit de Marie revint lui serrer le coeur. Elle songea que tout ce que parrain Drosselmayer avait raconté était non pas un conte, mais l'histoire véritable des dissensions de Casse-Noisette avec feu la reine des souris et son fils le prince régnant: dès lors elle comprenait que Casse-Noisette ne pouvait être autre que le jeune Drosselmayer de Nuremberg, l'agréable mais ensorcelé neveu du parrain; car, que l'ingénieux mécanicien de la cour du roi, père de Pirlipate, fût autre que le conseiller de médecine Drosselmayer, de ceci elle n'en avait jamais douté, du moment o elle l'avait vu dans la narration apparaître avec sa redingote jaune; et cette conviction s'était encore raffermie, quand elle lui avait successivement vu perdre ses cheveux par un coup de soleil, et son oeil par un coup de flèche, ce qui avait nécessit l'invention de l'affreux emplâtre, et l'invention de l'ingénieuse perruque de verre, dont nous avons parlé au commencement de cette histoire.

--Mais pourquoi ton oncle ne t'a-t-il pas secouru, pauvre Casse-Noisette? se disait Marie en face de l'armoire vitrée, et tout en regardant son protégé, et en pensant que, du succès de la bataille, dépendait le désensorcellement du pauvre petit bonhomme, et son élévation au rang de roi du royaume des poupées, si prêtes, du reste, à subir cette domination, que, pendant tout le combat, Marie se le rappelait, les poupées avaient obéi Casse-Noisette comme des soldats à un général; et cette insouciance du parrain Drosselmayer faisait d'autant plus de peine à Marie, qu'elle était certaine que ces poupées, auxquelles, dans son imagination, elle prêtait le mouvement et la vie, vivaient et remuaient réellement.

Cependant, à la première vue du moins, il n'en était pas ainsi dans l'armoire, car tout y demeurait tranquille et immobile; mais Marie, plutôt que de renoncer à sa conviction intérieure, attribuait tout cela à l'ensorcellement de la reine des souris et de son fils; elle entra si bien dans ce sentiment, qu'elle continua bientôt, tout en regardant Casse-Noisette, de lui dire tout haut ce qu'elle avait commencé de lui dire tout bas.

--Cependant, reprit-elle, quand bien même vous ne seriez pas en état de vous remuer, et empêché, par l'enchantement qui vous tient, de me dire le moindre petit mot, je sais très-bien, mon cher monsieur Drosselmayer, que vous me comprenez parfaitement, et que vous connaissez à fond mes bonnes intentions à votre égard; comptez donc sur mon appui si vous en avez besoin. En attendant, soyez tranquille; je vais bien prier votre oncle de venir à votre aide, et il est si adroit, qu'il faut espérer que, pour peu qu'il vous aime un peu, il vous secourra.

Malgré l'éloquence de ce discours, Casse-Noisette ne bougea point; mais il sembla à Marie qu'un soupir passa tout doucement travers l'armoire vitrée, dont les glaces se mirent à résonner bien bas, mais d'une façon si miraculeusement tendre, qu'il semblait à Marie qu'une voix douce comme une petite clochette d'argent disait:

--Chère petite Marie, mon ange gardien, je serai à toi; Marie, moi!

Et, à ces paroles mystérieusement entendues, Marie, à travers le frisson qui courut par tout son corps, sentit un bien-être singulier s'emparer d'elle.

Cependant le crépuscule était arrivé. Le président entra avec le conseiller de médecine Drosselmayer. Au bout d'un instant, mademoiselle Trudchen avait préparé la table à thé, et toute la famille était rangée autour de la table, causant gaiement. Quant à Marie, elle avait été chercher son petit fauteuil, et s'était assise silencieusement aux pieds du parrain Drosselmayer; alors, dans un moment où tout le monde faisait silence, elle leva ses grands yeux bleus sur le conseiller de médecine, et, le regardant fixement an visage:

--Je sais maintenant, dit-elle, cher parrain Drosselmayer, que mon casse-noisette est ton neveu le jeune Drosselmayer de Nuremberg. Il est devenu prince et roi du royaume des poupées, comme l'avait si bien prédit ton compagnon l'astrologue; mais tu sais bien qu'il est en guerre ouverte et acharnée avec le roi des souris. Voyons, cher parrain Drosselmayer, pourquoi n'es-tu pas venu à son aide quand tu étais en chouette, à cheval sur la pendule? et maintenant encore, pourquoi l'abandonnes-tu?

Et, à ces mots, Marie raconta de nouveau, au milieu des éclats de rire de son père, de sa mère et de mademoiselle Trudchen, toute cette fameuse bataille dont elle avait été spectatrice. Il n'y eut que Fritz et le parrain Drosselmayer qui ne sourcillèrent point.

--Mais où donc, dit le parrain, cette petite fille va-t-elle chercher toutes les sottises qui lui passent par l'esprit?

--Elle a l'imagination très-vive, répondit sa mère, et, au fond, ce ne sont que des rêves et des visions occasionnés par sa fièvre.

--Et la preuve, dit Fritz, c'est qu'elle raconte que mes hussards rouges ont pris la fuite; ce qui ne saurait être vrai, à moins qu'ils ne soient d'abominables poltrons, auquel cas, sapristi! ils ne risqueraient rien, et je les bousculerais d'une belle façon!

Mais, tout en souriant singulièrement, le parrain Drosselmayer prit la petite Marie sur ses genoux, et lui dit avec plus de douceur qu'auparavant:

--Chère enfant, tu ne sais pas dans quelle voie tu t'engages en prenant aussi chaudement les intérêts de Casse-Noisette: tu auras beaucoup à souffrir, si tu continues à prendre ainsi parti pour le pauvre disgracié; car le roi des souris, qui le tient pour le meurtrier de sa mère, le poursuivra par tous les moyens possibles. Mais, en tous cas, ce n'est pas moi, entends-tu bien, c'est toi seule qui peux le sauver: sois ferme et fidèle, et tout ira bien.

Ni Marie ni personne ne comprit rien au discours du parrain; il y a plus, ce discours parut même si étrange au président, qu'il prit sans souffler le mot la main du conseiller de médecine, et, après lui avoir tâté le pouls:

--Mon bon ami, lui dit-il comme Bartholo à Basile, vous avez une grande fièvre, et je vous conseille d'aller vous coucher.

La capitale

Pendant la nuit qui suivit la scène que nous venons de raconter, comme la lune, brillant de tout son éclat, faisait glisser un rayon lumineux entre les rideaux mal joints de la chambre, et que, près de sa mère, dormait la petite Marie, celle-ci fut réveillée par un bruit qui semblait venir du coin de la chambre, mêlé de sifflements aigus et de piaulements prolongés.

--Hélas! s'écria Marie, qui reconnut ce bruit pour l'avoir entendu pendant la fameuse soirée de la bataille; hélas! voil les souris qui reviennent Maman, maman, maman!

Mais, quelques efforts qu'elle fît, sa voix s'éteignit dans sa bouche. Elle essaya de se sauver; mais elle ne put remuer ni bras ni jambes, et resta comme clouée dans son lit; alors, en tournant ses yeux effrayés vers le coin de la chambre où l'on entendait le bruit, elle vit le roi des souris qui se grattait un passage à travers le mur, passant, par le trou qui allait s'élargissant, d'abord une de ses têtes, puis deux, puis trois, puis enfin ses sept têtes, ayant chacune sa couronne, et qui, après avoir fait plusieurs tours dans la chambre, comme un vainqueur qui prend possession de sa conquête, s'élança d'un bond sur la table, qui était placée à côté du lit de la petite Marie. Arrivé là, il la regarda de ses yeux brillants comme des escarboucles, sifflotant et grinçant des dents, tout en disant:

--Hi hi hi! il faut que tu me donnes tes dragées et tes massepains, petite fille, ou sinon, je dévorerai ton ami Casse-Noisette.

Puis, après avoir fait cette menace, il s'enfuit de la chambre par le même trou qu'il avait fait pour entrer.

Marie était si effrayée de cette terrible apparition, que, le lendemain, elle se réveilla tonte pâle et le coeur tout serré, et cela avec d'autant plus de raison, qu'elle n'osait raconter, de peur qu'on ne se moquât d'elle, ce qui lui était arrivé pendant la nuit. Vingt fois le récit lui vint sur les lèvres, soit vis-à-vis de sa mère, soit vis-à-vis de Fritz; mais elle s'arrêta, toujours convaincue que ni l'un ni l'autre ne la voudrait croire; seulement, ce qui lui parut le plus clair dans tout cela, c'est qu'il lui fallait sacrifier au salut de Casse-Noisette ses dragées et ses massepains; en conséquence, elle déposa, le soir du même jour tout ce qu'elle en possédait sur le bord de l'armoire.

Le lendemain, la présidente dit:

--En vérité, je ne sais, pas d'où viennent les souris qui ont tout à coup fait irruption chez nous; mais regarde, ma pauvre Marie, continua-t-elle en amenant la petite fille au salon, ces méchantes bêtes ont dévoré toutes les sucreries.

La présidente faisait une erreur, c'est _gâté_ qu'elle aurait d dire; car ce gourmand de roi des souris, tout en ne trouvant pas les massepains de son goût, les avait tellement grignotés, qu'on fut obligé de les jeter.

Au reste, comme ce n'était pas non plus les bonbons que Marie préférait, elle n'eut pas un bien vif regret du sacrifice qu'avait exigé d'elle le roi des souris; et, croyant qu'il se contenterait de cette première contribution dont il l'avait frappée, elle fut fort satisfaite de penser qu'elle avait sauv Casse-Noisette à si bon marché.

Malheureusement, sa satisfaction ne fut pas longue; la nuit suivante, elle se réveilla en entendant piauler et siffloter ses oreilles.

Hélas! c'était encore le roi des souris, dont les yeux étincelaient plus horriblement que la nuit précédente, et qui, de sa même voix entremêlée de sifflements et de piaulements, lui dit:

--Il faut que ta me donnes tes poupées en sucre et en biscuit, petite fillette, ou sinon, je dévorerai ton ami Casse-Noisette.

Et, là-dessus, le roi des souris s'en alla tout en sautillant et disparut par son trou.

Le lendemain, Marie, fort affligée, s'en alla droit à l'armoire vitrée, et, arrivée là elle jeta un regard mélancolique sur ses poupées en sucre et en biscuit; et certes, sa douleur était bien naturelle, car jamais on n'avait vu plus friandes petites figures que celles que possédait la petite Marie.

--Hélas! dit-elle en se tournant vers le casse-noisette, cher monsieur Drosselmayer, que ne ferais-je pas pour vous sauver! Cependant, vous en conviendrez, ce qu'on exige de moi est bien dur.

Mais, à ces paroles, Casse-Noisette prit un air si lamentable, que Marie, qui croyait toujours voir les mâchoires du roi des souris s'ouvrir pour le dévorer, résolut de faire encore ce sacrifice pour sauver le malheureux jeune homme. Le soir même, elle mit donc les poupées de sucre et de biscuit sur le bord de l'armoire, comme la veille elle y avait mis les dragées et les massepains. Baisant cependant, en manière d'adieu, les uns après les autres, ses bergers, ses bergères et leurs moutons, cachant derrière toute la troupe un petit enfant aux joues arrondies qu'elle aimait particulièrement.