Histoire d'un casse-noisette

Part 4

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--Hélas! disait mademoiselle Rose, me faudra-t-il tomber vivante au pouvoir de l'ennemi; et ne me suis-je si bien conservée que pour être rongée par d'immondes souris?

Les autres poupées couraient éplorées, et leurs cris se mêlaient aux lamentations des deux poupées principales.

Pendant ce temps, les affaires allaient de plus mal en plus mal pour Casse-Noisette: il venait d'être abandonné du peu d'amis qui lui étaient restés fidèles. Les débris de l'escadron de hussards s'étaient réfugiés dans l'armoire; les soldats de plomb étaient entièrement tombés an pouvoir de l'ennemi; il y avait longtemps que les artilleurs étaient trépassés; la garde civique était morte comme les trois cents Spartiates, sans reculer d'un pas. Casse-Noisette était accolé contre le rebord de l'armoire, qu'il tentait en vain d'escalader: il lui eût fallu pour cela l'aide de mademoiselle Claire ou de mademoiselle Rose mais toutes deux avaient pris le parti de s'évanouir. Casse-Noisette fit un dernier effort, rassembla tous ses moyens, et cria, dans l'agonie du désespoir:

--Un cheval! un cheval! ma couronne pour un cheval!

Mais, comme la voix de Richard III, sa voix resta sans écho, ou plutôt elle le dénonça à l'ennemi. Deux tirailleurs se précipitèrent sur lui et le saisirent par son manteau de bois. Au même instant, on entendit la voix du roi des souris, qui criait par ses sept gueules:

--Sur votre tête, prenez-le vivant! Songez que j'ai ma mère venger. Il faut que son supplice épouvante les Casse-Noisettes venir!

Et, en même temps, le roi se précipita vers le prisonnier.

Mais Marie ne put supporter plus longtemps cet horrible spectacle.

--O mon pauvre Casse-Noisette! s'écria-t-elle en sanglotant; mon pauvre Casse-Noisette, que j'aime de tout mon coeur, te verrai-je donc périr ainsi!

Et, en même temps, d'un mouvement instinctif, sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, Marie détacha son soulier de son pied, et, de toutes ses forces, elle le jeta au milieu de la mêlée, et cela si adroitement, que le terrible projectile atteignit le roi des souris, qui roula dans la poussière. Au même instant, roi et armée, vainqueurs et vaincus, disparurent comme anéantis. Marie ressentit à son bras blessé une douleur plus vive que jamais; elle voulut gagner un fauteuil pour s'asseoir; mais les forces lui manquèrent, et elle tomba évanouie.

La maladie

Lorsque Marie se réveilla de son sommeil léthargique, elle était couchée dans son petit lit, et le soleil pénétrait radieux et brillant à travers ses carreaux couverts de givre. A côté d'elle était assis un étranger qu'elle reconnut bientôt pour le chirurgien Wandelstern, et qui dit tout bas, aussitôt qu'elle eut ouvert les yeux:

--Elle est éveillée!

Alors la présidente s'avança et considéra sa fille d'un regard inquiet et effrayé.

--Ah! chère maman, s'écria la petite Marie en l'apercevant, toutes ces affreuses souris sont-elles parties, et mon pauvre Casse-Noisette est-il sauvé?

--Pour l'amour du ciel! ma chère Marie, ne dis plus ces sottises. Qu'est-ce que les souris, je te le demande, ont faire avec le casse-noisette? mais toi, méchante enfant, tu nous as fait à tous grand-peur. Et tout cela arrive cependant quand les enfants sont volontaires et ne veulent pas obéir à leurs parents. Tu as joué hier fort avant dans la nuit avec tes poupées; tu t'es probablement endormie, et il est possible qu'une petite souris t'ait effrayée; enfin, dans ta terreur, tu as donn du coude dans l'armoire à glace, et tu t'es tellement coupé le bras, que M. Wandelstern, qui vient de retirer les fragments de verre qui étaient restés dans ta blessure, prétend que tu as couru risque de te trancher l'artère et de mourir de la perte du sang. Dieu soit béni que je me sois réveillée, je ne sais quelle heure, et que, me rappelant que je t'avais laissée au salon, j'y sois rentrée. Pauvre enfant, tu étais étendue par terre, prés de l'armoire, et tout autour de toi, en désordre, les poupées, les pantins, les polichinelles, les soldats de plomb, les bonshommes de pain d'épice et les hussards de Fritz étendus pêle-mêle; tandis que, sur ton bras sanglant, tu tenais Casse-Noisette. Mais, d'où vient que tu étais déchaussée du pied gauche, et que ton soulier était à trois ou quatre pas de toi?

--Ah! petite mère, petite mère, répondit Marie en frissonnant encore à ce souvenir, c'était, vous le voyez bien, les traces de la grande bataille qui avait eu lieu entre les poupées et les souris; et, ce qui m'a tant effrayée, c'est de voir que les souris, victorieuses, allaient faire prisonnier le pauvre Casse-Noisette, qui commandait l'armée des poupées. C'est alors que je lançai mon soulier au roi des souris; puis je ne sais plus ce qui s'est passé.

Le chirurgien fit des yeux un signe à la présidente, et celle-ci dit doucement à Marie:

--Oublie tout cela, mon enfant, et tranquillise-toi. Toutes les souris sont parties, et le petit Casse-Noisette est dans l'armoire vitrée, joyeux et bien portant.

Alors le président entra à son tour dans la chambre, et causa longtemps avec le chirurgien. Mais, de toutes ses paroles, Marie ne put entendre que celle-ci:

--C'est du délire.

À ces mots, Marie devina que l'on doutait de son récit, et comme, elle-même, maintenant que le jour était revenu, comprenait parfaitement que l'on prit tout ce qui lui était arrivé pour une fable, elle n'insista pas davantage, se soumettant à tout ce qu'on voulait; car elle avait hâte de se lever pour faire une visite à son pauvre Casse-Noisette; mais elle savait qu'il s'était retiré sain et sauf de la bagarre, et, pour le moment, c'était tout ce qu'elle désirait savoir.

Cependant Marie s'ennuyait beaucoup: elle ne pouvait pas jouer, cause de son bras blessé, et, quand elle voulait lire ou feuilleter ses livres d'images, tout tournait si bien devant ses yeux, qu'il fallait bientôt qu'elle renonçât à cette distraction. Le temps lui paraissait donc horriblement long, et elle attendait avec impatience le soir, parce que, le soir, sa mère venait s'asseoir près de son lit et lui racontait ou lui lisait des histoires.

Or, un soir, la présidente venait justement de raconter la délicieuse histoire du prince Facardin, quand la porte s'ouvrit, et que le parrain Drosselmayer passa sa tête en disant:

--Il faut pourtant que je voie par mes yeux comment va la pauvre malade.

Mais, des que Marie aperçut le parrain Drosselmayer avec sa perruque de verre, son emplâtre sur l'oeil et sa redingote jaune, le souvenir de cette nuit, où Casse-Noisette perdit la fameuse bataille contre les souris, se présenta si vivement à son esprit, qu'involontairement elle cria au conseiller de médecine.

--Oh! parrain Drosselmayer, tu as été horrible! je t'ai bien vu, va, quand tu étais à cheval sur la pendule, et que tu la couvrais de tes ailes pour que l'heure ne pût pas sonner; car le bruit de l'heure aurait fait fuir les souris. Je t'ai bien entendu appeler le roi aux sept têtes. Pourquoi n'es-tu pas venu au secours de mon pauvre Casse-Noisette, affreux parrain Drosselmayer? Hélas! en ne venant pas, tu es cause que je suis blessée et dans mon lit!

La présidente écoutait tout cela avec de grands yeux effarés; car elle croyait que la pauvre enfant retombait dans le délire. Aussi elle lui demanda tout épouvantée:

--Mais que dis-tu donc là, chère Marie? redeviens-tu folle?

--Oh! que non, reprit Marie; et le parrain Drosselmayer sait bien que je dis la vérité, lui.

Mais le parrain, sans rien répondre, faisait d'affreuses grimaces, comme un homme qui eût été sur des charbons ardents; puis, tout à coup, il se mit à dire d'une voix nazillarde et monotone:

Perpendicule Doit faire ronron. Avance et recule, Brillant escadron! L'horloge plaintive Va sonner minuit; La chouette arrive Et le roi s'enfuit,

Perpendicule Doit faire ronron. Avance et recule, Brillant escadron!

Marie regardait le parrain Drosselmayer avec des yeux de plus en plus hagards; car il lui semblait encore plus hideux que d'habitude. Elle aurait eu une peur atroce du parrain, si sa mère n'eût été présente, et si Fritz, qui venait d'entrer, n'eût interrompu cette étrange chanson par un éclat de rire.--Sais-tu bien, parrain Drosselmayer, lui dit Fritz, que tu es extrêmement bouffon aujourd'hui? Tu fais des gestes comme mon vieux polichinelle, que j'ai jeté derrière le poêle, sans compter ta chanson, qui n'a pas le sens commun.

Mais la présidente demeura fort sérieuse.

--Cher monsieur le conseiller de médecine, dit-elle, voilà une singulière plaisanterie que celle que vous nous faites là, et qui me semble n'avoir d'autre but que de rendre Marie plus malade encore qu'elle ne l'est.

--Bah! répondit le parrain Drosselmayer, ne reconnaissez-vous pas, chère présidente, cette petite chanson de l'horloger que j'ai l'habitude de chanter quand je viens raccommoder vos pendules?

Et, en même temps, il s'assit tout contre le lit de Marie, et lui dit précipitamment:

--Ne sois pas en colère, chère enfant, de ce que je n'ai pas arraché de mes propres mains les quatorze yeux du roi des souris; mais je savais ce que je faisais, et aujourd'hui, comme je veux me raccommoder avec toi, je vais te raconter une histoire.

--Quelle histoire? demanda Marie.

--Celle de la noix Krakatuk et de la princesse Pirlipate. La connais-tu?

--Non, mon cher petit parrain, répondit la jeune fille, que cette offre raccommodait à l'instant même avec le mécanicien. Raconte donc, raconte.

--Cher conseiller, dit la présidente, j'espère que votre histoire ne sera pas aussi lugubre que votre chanson.

--Oh! non, chère présidente, répondit le parrain Drosselmayer; elle est, au contraire, extrêmement plaisante.

--Raconte donc, crièrent les enfants, raconte donc.

Et le parrain Drosselmayer commença ainsi:

HISTOIRE DE LA NOISETTE KRAKATUK ET DE LA PRINCESSE PIRLIPATE

Comment naquit la princesse Pirlipate, et quelle grande joie cette naissance donna à ses illustres parents.

Il y avait, dans les environs de Nuremberg, un petit royaume qui n'était ni la Prusse, ni la Pologne, ni la Bavière, ni le Palatinat, et qui était gouverné par un roi.

La femme de ce roi, qui, par conséquent, se trouvait être une reine, mit un jour au monde une petite fille, qui se trouva, par conséquent, princesse de naissance, et qui reçut le nom gracieux et distingué de Pirlipate.

On fit aussitôt prévenir le roi de cet heureux événement. Il accourut tout essoufflé, et, en voyant cette jolie petite fille couchée dans son berceau, la satisfaction qu'il ressentit d'être père d'une si charmante enfant le poussa tellement hors de lui, qu'il jeta d'abord de grands cris de joie, puis se prit à danser en rond, puis enfin à sauter à cloche-pied, en disant:

--Ah! grand Dieu! vous qui voyez tous les jours les anges, avez-vous jamais rien vu de plus beau que ma Pirlipatine?

Alors, comme, derrière le roi, étaient entrés les ministres, les généraux, les grands officiers, les présidents, les conseillers et les juges; tous, voyant le roi danser à cloche-pied, se mirent à danser comme le roi, en disant:

--Non, non, jamais, sire, non, non, jamais, il n'y a rien eu de si beau au monde que votre Pirlipatine.

Et, en effet, ce qui vous surprendra fort, mes chers enfants, c'est qu'il n'y avait dans cette réponse aucune flatterie; car, effectivement, depuis la création du monde, il n'était pas né un plus bel enfant que la princesse Pirlipate. Sa petite figure semblait tissue de délicats flocons de soie, roses comme les roses, et blancs comme les lis. Ses yeux étaient du plus étincelant azur, et rien n'était plus charmant que de voir les fils d'or de sa chevelure se réunir en boucles mignonnes, brillantes et frisées sur ses épaules, blanches comme l'albâtre. Ajoutez à cela que Pirlipate avait apporté, en venant au monde, deux rangées de petites dents, ou plutôt de véritables perles, avec lesquelles, deux heures après sa naissance, elle mordit si vigoureusement le doigt du grand chancelier, qui, ayant la vue basse, avait voulu la regarder de trop près, que, quoiqu'il appartînt à l'école des stoïques, il s'écria, disent les uns:

--Ah diantre!

Tandis que d'autres soutiennent, en l'honneur de la philosophie, qu'il dit seulement:

--Aïe! aïe! aïe!

Au reste, aujourd'hui encore, les voix sont partagées sur cette grande question, aucun des deux partis n'ayant voulu céder. Et la seule chose sur laquelle les _diantristes_ et les _aïstes_ soient demeurés, d'accord, le seul fait qui soit rest incontestable, c'est que la princesse Pirlipate mordit le grand chancelier au doigt. Le pays apprit dès lors qu'il y avait autant d'esprit qu'il se trouvait de beauté dans le charmant petit corps de Pirlipatine.

Tout le monde était donc heureux dans ce royaume favorisé des cieux. La reine seule était extrêmement inquiète et troublée, sans que personne sût pourquoi. Mais ce qui frappa surtout les esprits, c'est le soin avec lequel cette mère craintive faisait garder le berceau de son enfant. En effet, toutes les portes étaient non-seulement occupées par les trabans de la garde, mais encore, outre les deux gardiennes qui se tenaient toujours près de la princesse, il y en avait encore six autres que l'on faisait asseoir autour du berceau, et qui se relayaient toutes les nuits. Mais, surtout, ce qui excitait au plus haut degré la curiosité, ce que personne ne pouvait comprendre, c'est pourquoi chacune de ces six gardiennes était obligée de tenir un chat sur ses genoux, et de le gratter toute la nuit afin qu'il ne cessât point de ruminer.

Je suis convaincu, mes chers enfants, que vous êtes aussi curieux que les habitants de ce petit royaume sans nom, de savoir pourquoi ces six gardiennes étaient obligées de tenir un chat sur leurs genoux, et de le gratter sans cesse pour qu'il ne cessât point de ruminer un seul instant; mais, comme vous chercheriez inutilement le mot de cette énigme, je vais vous le dire, afin de vous épargner le mal de tête qui ne pourrait manquer de résulter pour vous d'une pareille application.

Il arriva, un jour, qu'une demi-douzaine de souverains des mieux couronnés se donnèrent le mot pour faire en même temps une visite au père futur de notre héroïne; car, à cette époque, la princesse Pirlipate n'était pas encore née; ils étaient accompagnés de princes royaux, de grands-ducs héréditaires et de prétendants des plus agréables. Ce fut une occasion, pour le roi qu'ils visitaient, et qui était un monarque des plus magnifiques, de faire une large percée à son trésor et de donner force tournois, carrousels et comédies. Mais ce ne fut pas le tout. Après avoir appris, par le surintendant des cuisines royales, que l'astronome de la cour avait annoncé que le temps d'abattre les porcs était arrivé, et que la conjonction des astres annonçait que l'année serait favorable à la charcuterie, il ordonna de faire une grande tuerie de pourceaux dans ses basses-cours, et, montant dans son carrosse, il alla en personne prier, les uns après les autres, tous les rois et tous les princes résidant pour le moment dans sa capitale, de venir manger la soupe avec lui, voulant se ménager le plaisir de leur surprise à la vue du magnifique repas qu'il comptait leur donner; puis, en rentrant chez lui, il se fit annoncer chez la reine, et, s'approchant d'elle, il lui dit d'un ton câlin, avec lequel il avait l'habitude de lui faire faire tout ce qu'il voulait:

--Bien, chère amie, tu n'as pas oublié, n'est-ce pas, à quel point j'aime le boudin? n'est-ce pas, tu ne l'as pas oublié?

La reine comprit, du premier mot, ce que le roi voulait dire. En effet, Sa Majesté entendait tout simplement, par ces paroles insidieuses, qu'elle eût à se livrer, comme elle l'avait fait maintes fois, à la très utile occupation de confectionner de ses mains royales la plus grande quantité possible de saucisses, d'andouilles et de boudins. Elle sourit donc à cette proposition de son mari; car, quoique exerçant fort honorablement la profession de reine, elle était moins sensible aux compliments qu'on lui faisait sur la dignité avec laquelle elle portait le sceptre et la couronne, que sur l'habileté avec laquelle elle faisait un pouding ou confectionnait un baba. Elle se contenta donc de faire une gracieuse révérence à son époux, en lui disant qu'elle était sa servante pour lui faire du boudin, comme pour toute autre chose.

Aussitôt le grand trésorier dut livrer aux cuisines royales le chaudron gigantesque en vermeil et les grandes casseroles d'argent destinés à faire le boudin et les saucisses. On alluma un immense feu de bois de sandal. La reine mit son tablier de cuisine de damas blanc, et bientôt les plus doux parfums s'échappèrent du chaudron. Cette délicieuse odeur se répandit aussitôt dans les corridors, pénétra rapidement dans toutes les chambres, et parvint enfin jusqu'à la salle du trône, où le roi tenait son conseil. Le roi était un gourmet; aussi cette odeur lui fit-elle une vive impression de plaisir. Cependant, comme c'était un prince grave et qui avait la réputation d'être maître de lui, il résista quelque temps au sentiment d'attraction qui le poussait vers la cuisine; mais enfin, quel que fût son empire sur ses passions, il lui fallut céder au ravissement inexprimable qu'il éprouvait.

--Messieurs, s'écria-t-il en se levant, avec votre permission, je reviens dans un instant; attendez-moi.

Et, à travers les chambres et les corridors, il prit sa course vers la cuisine, serra la reine entre ses bras, remua le contenu du chaudron avec son sceptre d'or, y goûta du bout de la langue, et, l'esprit plus tranquille, il retourna au conseil et reprit, quoique un peu distrait, la question où il l'avait laissée.

Il avait quitté la cuisine juste au moment important où le lard, découpé par morceaux, allait être rôti sur des grils d'argent; la reine, encouragée par ses éloges, se livrait à cette importante occupation, et les premières gouttes de graisse tombaient en chantant sur les charbons, lorsqu'une petite voix chevrotante se fit entendre qui disait:

--Ma soeur, offre-moi donc une bribe de lard;

Car, étant reine aussi, je veux faire ripaille: Et, mangeant rarement quelque chose qui vaille, De ce friand rôti je désire ma part.

La reine reconnut aussitôt la vois qui lui parlait ainsi: c'était celle de dame Souriçonne.

Dame Souriçonne habitait depuis longues années le palais. Elle prétendait être alliée à la famille royale, et reine elle-même du royaume souriquois; c'est pourquoi elle tenait, sous l'âtre de la cuisine, une cour fort considérable.

La reine était une bonne et fort douce femme qui, tout en se refusant à reconnaître tout haut dame Souriçonne comme reine et comme soeur, avait tout bas pour elle une foule d'égards et de complaisances qui lui avaient souvent fait reprocher par son mari, plus aristocrate qu'elle, la tendance qu'elle avait déroger; or, comme on le comprend bien, dans cette circonstance solennelle, elle ne voulut point refuser à sa jeune amie ce qu'elle demandait, et lui dit:

--Avancez, dame Souriçonne, avancez hardiment, et venez, je vous y autorise, goûter mon lard tant que vous voudrez.

Aussitôt dame Souriçonne apparut gaie et frétillante, et, sautant sur le foyer, saisit adroitement avec sa petite patte les morceaux de lard que la reine lui tendait les uns après les autres.

Mais voilà que, attirés par les petits cris de plaisir que poussait leur reine, et surtout par l'odeur succulente que répandait le lard grillé, arrivèrent, frétillant et sautillant aussi, d'abord les sept fils de dame Souriçonne, puis ses parents, puis ses alliés, tous fort mauvais coquins, effroyablement portés sur leur bouche, et qui s'en donnèrent sur le lard de telle façon, que la reine fut obligée, si hospitalière qu'elle fût, de leur faire observer que, s'ils allaient de ce train-là, il ne lui resterait plus de lard pour ses boudins. Mais, quelque juste que fût cette réclamation, les sept fils de dame Souriçonne n'en tinrent compte, et, donnant le mauvais exemple à leurs parents et à leurs alliés, ils se ruèrent, malgr les représentations de leur mère et de leur reine, sur le lard de leur tante, qui allait disparaître entièrement, lorsque, aux cris de la reine, qui ne pouvait plus venir à bout de chasser ses hôtes importuns, accourut la surintendante, laquelle appela le chef des cuisines, lequel appela le chef des marmitons, lesquels accoururent armés de vergettes, d'éventails et de balais, et parvinrent à faire rentrer sous l'âtre tout le peuple souriquois. Mais la victoire, quoique complète, était trop tardive; à peine restait-il le quart du lard nécessaire à la confection des andouilles, des saucisses et des boudins, lequel reliquat fut, d'après les indications du mathématicien du roi, qu'on avait envoyé chercher en toute hâte, scientifiquement réparti entre le grand chaudron à boudins et les deux grandes casseroles andouilles et à saucisses.

Une demi-heure après cet événement, le canon retentit, les clairons et les trompettes sonnèrent, et l'on vit arriver tous les potentats, tous les princes royaux, tous les ducs héréditaires et tous les prétendants qui étaient dans le pays, vêtus de leurs plus magnifiques habits; les uns traînés dans des carrosses de cristal, les autres montés sur leurs chevaux de parade. Le roi les attendait sur le perron du palais, et les reçut avec la plus aimable courtoisie et la plus gracieuse cordialité; puis, les ayant conduits dans la salle à manger, il s'assit au haut bout en sa qualité de seigneur suzerain, ayant la couronne sur la tête et le sceptre à la main, invitant les autres monarques à prendre chacun la place que lui assignait son rang parmi les têtes couronnées, les princes royaux, les ducs héréditaires ou les prétendants.

La table était somptueusement servie, et tout alla bien pendant le potage et le relevé. Mais, au service des andouilles, on remarqua que le prince paraissait agité; à celui des saucisses, il pâlit considérablement; enfin, à celui des boudins, il leva les yeux au ciel, des soupirs s'échappèrent de sa poitrine, une douleur terrible parut déchirer son âme; enfin il se renversa sur le dos de son fauteuil, couvrit son visage de ses deux mains, se désespérant et sanglotant d'une façon si lamentable, que chacun se leva de sa place et l'entoura avec la plus vive inquiétude. En effet, la crise paraissait des plus graves: le chirurgien de la cour cherchait inutilement le pouls du malheureux monarque, qui paraissait être sous le poids de la plus profonde, de la plus affreuse et de la plus inouïe des calamités. Enfin, après que les remèdes les plus violents, pour le faire revenir à lui, eurent été employés, tels que plumes brûlées, sels anglais et clefs dans le dos, le roi parut reprendre quelque peu ses esprits, entr'ouvrit ses yeux éteints, et, d'une voix si faible, qu'à peine si on put l'entendre, il balbutia ce peu de mots:

--Pas assez de lard! ...

A ces paroles, ce fut à la reine de pâlir à son tour. Elle se précipita à ses genoux, s'écriant d'une voix entrecoupée par ses sanglots:

--O mon malheureux, infortuné et royal époux! Quel chagrin ne vous ai-je pas causé pour n'avoir pas écouté les remontrances que vous m'avez déjà faites si souvent; mais vous voyez la coupable vos genoux, et vous pouvez la punir aussi durement qu'il vous conviendra.

--Qu'est-ce à dire? demanda le roi; et que s'est-il donc pass qu'on ne m'a pas dit?

--Hélas! hélas! répondit la reine, à qui son mari n'avait jamais parlé si rudement; hélas! c'est dame Souriçonne, avec ses sept fils, avec ses neveux, ses cousins et ses alliés qui a dévoré tout le lard!

Mais la reine n'en put dire davantage: les forces lui manquèrent, elle tomba à la renverse, et s'évanouit.

Alors le roi se leva furieux, et s'écria d'une voix terrible:

--Madame la surintendante, que signifie cela?