Histoire d'un baiser

Chapter 9

Chapter 92,114 wordsPublic domain

Gilberte, quoique n'ayant pas l'embarras du choix, tant s'en faut, était bien excusable de ne pas deviner quel époux la tendre prévoyance de son aînée avait réussi à découvrir et lui tenait en réserve. «L'heureux mortel» n'était à Popey que depuis trois jours, et c'était le matin même, pas davantage, que Denise l'avait aperçu pour la première fois. Il cheminait devant elle dans la Grand'Rue, comme elle remontait du marché, et elle avait eu tout loisir de remarquer sa prestance, son allure distinguée, l'élégante coupe de ses vêtements; elle avait même pu entrevoir un instant, lorsqu'il s'était arrêté pour pénétrer dans la maison du receveur de l'enregistrement, les traits de son visage, ses fines moustaches noires, son intelligente et avenante physionomie.

--Quel est donc ce monsieur? avait-elle aussitôt demandé à une voisine, vieille fille comme elle, qui revenait aussi de faire ses provisions. Ce monsieur qui entre là?...

--C'est le successeur de M. Paradis, le nouveau receveur de l'enregistrement... M. Raymond Mansuy, qu'on l'appelle... Il prend ses repas à l'hôtel du Lion d'Or. Je crois même qu'il y couche, car il est garçon, faut vous dire...

--Ah!

--Une bonne recrue pour les demoiselles de la Ville-Haute, n'est-ce pas donc, mam'zelle Denise?

--Pour les jeunes, oui! mais pour les vieilles comme nous, ma pauvre Sophie!

--Oh! nous, c'est bien fini!

«Le fait est, rumina Denise, lorsque sa voisine, Mlle Sophie Camus, l'eut quittée, le fait est qu'il paraît très convenable, tout à fait bien, ce monsieur... Raymond Mansuy. Il a je ne sais quoi de doux, de réservé, de timide presque, qui me plaît au delà de tout. Comme on voit tout de suite qu'il sort d'une excellente famille, qu'il a été parfaitement élevé! Si je... Oui, si j'essayais! Gilberte, elle aussi, est très bien!»

Et, avec son exaltation accoutumée, croyant déjà le mariage en train, sinon décidé et conclu, elle s'empressa de faire part à sa jeune soeur de sa découverte et de lui garantir la réussite de son dessein. Puis, sans plus tarder, elle se mit en campagne et prépara les avenues.

Mme de Woimbey, veuve d'un ancien receveur des finances, et qui, malgré ses soixante-cinq ans et un commencement de surdité, aimait à s'entourer de jeunesses, à donner à dîner et à baller dans son hôtel de la rue des Clouyères, à la Ville-Basse, venait de convoquer à une sauterie son monde habituel. En qualité de dame de charité, Denise avait été fréquemment en rapport avec elle; elle courut la voir, lui expliqua confidentiellement son plan et la pria d'adresser une invitation à M. Raymond Mansuy.

Pour la lui remettre, on pourrait, ajouta-t-elle, se servir de M. Millot, un des pensionnaires du Lion d'Or, très lié déjà, m'a-t-on dit, avec M. Mansuy.

--C'est cela, parfait! repartit l'obligeante Mme de Woimbey. Et je ferai en sorte--s'il accepte, car enfin!...--de vous le présenter moi-même... Je le placerai à côté de notre charmante petite Gilberte... Rapportez-vous-en à moi, chère demoiselle.

Ce qui fut dit fut fait. Le samedi suivant, à dix heures clochantes, Gilberte, chaperonnée par Denise, effectuait son entrée chez Mme de Woimbey, tandis que Claire, qui avait pour jamais renoncé à Satan et à ses pompes, était demeurée gardienne du logis en compagnie de Mme Juvigny.

M. Millot arriva bientôt, escorté de son nouvel ami, M. Raymond Mansuy, qui remercia d'autant plus vivement la maîtresse de la maison d'avoir bien voulu penser à lui, qu'il était étranger à la ville, tout nouvellement débarqué...

--Et comptez-vous faire un long séjour au milieu de nous? demanda Mme de Woimbey avec son bon sourire habituel. Ces vilaines administrations déplacent si capricieusement leur personnel!

--Mon prédécesseur, M. Paradis, est resté deux ans à Popey; je présume y être maintenu pendant ce même laps de temps, peut-être davantage...

--Je le souhaite pour nous, monsieur. Popey n'est pas une ville gaie et bruyante, tant s'en faut! Vous avez dû vous en apercevoir déjà? Vous vous y ennuierez, c'est certain... Ne vous récriez pas!... C'est ce qui me fait espérer que vous voudrez bien venir me voir de temps en temps...

--Madame!

--Nous ferons de notre mieux pour alléger cet ennui. En outre, si vous êtes bon marcheur et aimez les promenades, les distractions ne vous manqueront pas, durant la belle saison tout au moins. Les bois du Haut-Juré, les friches de Savonnières, la gorge des Fourches ou de Misère, l'entonnoir de Resson, les étangs de Sainte-Geneviève, la vallée de la Saulx, Jeand'heurs, Trois-Fontaines, que sais-je encore? offrent de très agréables buts d'excursion, de ravissants points de vue. Vous avez été à même déjà d'apprécier ces charmes, les seuls que Popey puisse légitimement revendiquer. Vous habitez la Ville-Haute, n'est-ce pas, dans la maison de M. Paradis? La terrasse qui fait suite au jardin domine, si mes souvenirs sont exacts, toute la rue de Véel et le versant de Corotte, et l'on y jouit d'une fort belle vue.

--Fort belle, en effet, madame.

M. Mansuy n'était pas causeur, décidément, et affectait, malgré sa jeunesse, une retenue, une gravité, empreinte, il est vrai, de courtoisie, de respectueuse condescendance, mais fort gênante néanmoins pour Mme de Woimbey. Celle-ci, de dépit de se voir si mal secondée, changea de thèse, et, indiquant Denise et Gilberte assises à sa droite, reprit:

--Ces demoiselles sont vos voisines, précisément. M. Mansuy, receveur de l'enregistrement, ma chère demoiselle Denise.--Mlles Denise et Gilberte Juvigny, filles du docteur Juvigny, dont vous entendrez souvent parler à Popey, monsieur Mansuy: un savant et un homme de bien, qui était la providence de tous les indigents, et qui est mort pour eux. Un affreux républicain, par exemple! acheva la vieille douairière avec un comique haussement d'épaules.

Ainsi retenu par Mme de Woimbey et sur son invitation, M. Mansuy prit place vis-à-vis d'elle et des demoiselles Juvigny. Denise dut bientôt soutenir à elle seule tout le poids de la conversation: la maîtresse du logis avait à s'occuper de ses hôtes et le receveur nouveau venu ne se départait pas de sa courtoise circonspection. «Oui, mademoiselle.--En effet!--Sans doute!--Certainement, mademoiselle.» La pauvre Denise s'intriguait, s'ingéniait, s'évertuait à lui extirper quelque détail personnel, quelque indice sur son passé, sur ses habitudes et ses goûts, et n'obtenait, en réponse, que de brèves locutions confirmatives, une exclamation ou quelque insignifiant lieu commun. Tout ce qu'elle parvint à savoir, au bout d'une demi-heure d'efforts et de ruses, c'est qu'il habitait la Flandre précédemment, qu'il arrivait de Valenciennes, trouvait Popey charmant et était sûr de s'y plaire.

Comme les sons de l'orchestre retentissaient autour d'eux et que le flot des danseurs avait envahi la pièce, M. Mansuy, arrondissant son bras, sollicita de son interlocutrice l'honneur de polker avec elle.

--Oh! moi, mon temps est passé! repartit allègrement Denise. Je suis une vieille femme, et j'aurais honte de ne pas vous épargner cette corvée.

En galant cavalier, M. Mansuy protesta et réitéra sa demande; mais Denise tint ferme, et comme il se tournait vers Gilberte:

--Oui, faites danser ma soeur: c'est de son âge, à elle!

Un instant après, tandis que les deux jeunes gens tournoyaient, chastement enlacés l'un à l'autre, Mme de Woimbey rejoignit Denise.

--Eh bien! où en sommes-nous? Il paraît très bien, ce jeune homme, très distingué... Un peu sérieux cependant, n'est-ce pas? un peu... un peu froid?

--Oui, trop froid, trop fermé, mais fort bien, oh! fort bien! Gilberte qui aime les hommes graves!...

--Vous me tiendrez au courant, bien entendu? Ne manquez pas! Bonne chance! acheva Mme de Woimbey en pressant sournoisement,--muette attestation de l'ardeur de ses voeux, affectueux témoignage de complicité,--la main de Denise.

Gilberte emporta de cette soirée un doux et réconfortant souvenir, une impression ineffaçable. Avec sa belle mine, son élégante et imposante distinction, son accorte et déférente discrétion qui décelait la haute sagacité de son jugement, des trésors d'expérience, et attachait à chacune de ses rares paroles un prix inestimable, Raymond Mansuy l'avait comme fascinée.

Sa soeur Denise, toujours absorbée par son unique pensée, sa mission matrimoniale, toujours généreuse, empressée, remuante, ardente et imprudente aussi, toujours prompte à s'épancher, à s'exalter et à «s'emballer», venait encore aviver cette flamme naissante,, verser de l'huile sur le feu.

--Sais-tu bien qu'il fait sensation à Popey, _ton_ monsieur Raymond? D'un bout à l'autre de la ville, c'est à qui le prônera, l'encensera. Partout on le porte aux nues. Et, de fait, on n'est pas habitué à rencontrer un jeune homme aussi... aussi accompli! Dépêchons nous, ma petite Gilberte, dépêchons-nous: qu'on ne nous le prenne pas!

Peu de jours après le bal de Mme de Woimbey, une après-midi, Denise reconduisait un fournisseur et venait d'ouvrir la porte de la rue, quand elle aperçut à trois pas d'elle, cheminant au milieu de la chaussée, M. Raymond Mansuy. En réponse au très gracieux et respectueux salut qu'il lui adressa, elle se risqua à l'arrêter au passage, lui demanda de ses nouvelles; puis, d'un air tout souriant, enjoué, bon enfant, un air qui lui était habituel:

--Entrez donc un instant, sans façon, en qualité de voisin!... Vous ferez connaissance avec maman...

Il s'inclina en remerciant: «Vous êtes trop bonne, vraiment, mademoiselle», et suivit la vieille fille. Après l'avoir présenté à Mme Juvigny et à Claire, elle l'invita à visiter le jardin et le conduisit, escortée de Gilberte, jusqu'à la tonnelle de clématites et de houblon qui garnissait la plus haute terrasse.

Quand il se fut rassasié de contempler l'alpestre panorama déroulé devant lui, dans la fraîche et gaie lumière de ce soleil de mai, Denise fit un signe à Gilberte qui alla quérir une bouteille de bière mousseuse,--de double bière de mars,--ainsi que trois verres qu'elle apporta, rangés sur un plateau.

--Mais vous me gâtez, mademoiselle! se récria M. Mansuy.

Et comme il faisait mine de refuser:

--Oh! mais ce n'est pas à votre intention seule: j'en boirai volontiers! riposta Denise toute guillerette.

Encore une chère et radieuse journée pour Gilberte, que Raymond, au dire de la vieille fille, n'avait cessé de reluquer, de dévorer des yeux!

Le dimanche suivant, c'était,--d'après le roulement établi par les dames Juvigny, à l'effet de ne pas laisser la maison seule durant le temps des offices paroissiaux,--c'était au tour de Claire et de la maman d'assister à la grand'messe, tandis que Denise et Gilberte devaient se contenter de la messe de onze heures. Leur mère et leur soeur revenues au logis, Gilberte et son aînée se dirigèrent vers l'église. Comme elles longeaient la Grand'Rue, elles aperçurent, arrêtée devant la maison du receveur de l'enregistrement, une voiture de déménagement toute chargée.

--Ce sont les meubles de M. Mansuy qui viennent d'arriver, sans doute? remarqua Gilberte.

--Sûrement, va! De qui voudrais-tu?... En quittant Valenciennes il s'est fait expédier son mobilier par les messageries...

--C'est cela, évidemment!

Le banc des dames Juvigny se trouvait à l'entrée de l'église, sous les orgues. Les deux soeurs y prirent place, comme le prêtre terminait l'épître.

--Nous arrivons juste, murmura Denise. Un peu plus!...

Un peu plus, l'évangile était dit, et pas d'évangile, pas de messe valable.

L'oeil fixé sur leur paroissien ou tourné vers l'officiant, elles ne se laissaient distraire par aucun bruit, aucun mouvement, et n'avaient à coeur que l'accomplissement de leurs dévotions.

A l'issue de la cérémonie, comme elles venaient de s'engager sous le porche latéral voisin de leur stalle et en descendaient les degrés, elles se heurtèrent à M. Mansuy, qui, lui aussi, sortait de l'église. Une dame jeune, svelte, bien prise, vêtue avec une élégante simplicité, s'appuyait sur son bras et donnait l'autre main à un petit garçon de quatre ou cinq ans.

Les deux soeurs se regardèrent, muettes de stupeur, bouche bée, les yeux écarquillés. En ce moment même, M. Mansuy leur décochait son plus galant coup de chapeau.

--Mesdemoiselles, Mme Mansuy, ma femme, qui est arrivée hier soir... Je vous l'amènerai très prochainement: elle se fera un plaisir... Mlles Juvigny, dont je t'ai parlé, mon amie...

* * * * *

Quoique Denise, dans sa constante bonne humeur et son inaltérable optimisme, n'eût pas tardé à se moquer elle-même la première de sa mésaventure et à se remettre en campagne, à la recherche d'un mari pour Gilberte, celle-ci suivit les traces de ses aînées, et prit rang peu à peu, illicitement d'abord, douteusement, puis sans conteste, dans le régiment des vieilles filles.

Mme Juvigny mourut. Un à un disparurent les anciens habitués de la maison; d'autres, aussi fidèles, les remplacèrent, et, quoique les trois soeurs, plus ou moins courbées sous le poids de l'âge, fussent toutes grisonnantes, ces derniers venus, conservant la tradition de leurs prédécesseurs, disaient encore: les Trois Belles, la rue des Trois Belles, et, par corruption, du Tribel.

Voilà comment, n'en déplaise à l'historiographe Cyrille-Eudoxe Fessecahier, la rue de la Tuerie perdit son nom.

TABLE DES MATIÈRES DE HISTOIRE D'UN BAISER

Histoire d'un baiser Duel à mort Le mariage d'Hermance Le bracelet Les débuts de Brigodin Le père de madame La jarretière de la mariée Une petite charité, s.v.p. Le justicier Le père Galmiche Miss Fauvette Le bouquet de lilas Feu Lavignon La rue des Trois Belles.

_______________________________ Sceaux.--Imp. Charaire et Cie.