Chapter 7
Mme Vaucamp était bien changée. Soit que la perte qu'elle venait d'éprouver l'eût profondément affectée, soit qu'elle eût profité de ce deuil pour abandonner certaines pratiques de toilette propres à réparer plus ou moins les «irréparables outrages», elle n'avait plus ce teint éblouissant et ces cheveux d'un noir si lustré qu'Andrée lui avait toujours connus. Subitement ils étaient devenus tout gris, des cheveux, presque blancs, et de petites rides, toutes fines encore, mais nombreuses, étaient apparues çà et là, avaient zébré son front et s'irradiaient aux commissures des paupières. Elle avait néanmoins fort belle mine encore et grand air; sa taille était restée mince et souple, élancée, et, avec son buste opulent, ses sculpturales épaules, Mme Noémi Vaucamp avait conservé sa grâce empreinte de dignité et de noblesse, son port de reine. Même la teinte argentée de sa chevelure, qu'on aurait dite poudrée à frimas, ne lui messeyait nullement et donnait à sa physionomie une très piquante et très originale expression.
M. Vaucamp, qui, de son vivant, dirigeait une importante sucrerie à Saint-Denis, n'avait pas, surtout dans ses dernières années, très habilement conduit sa barque: la plus grosse part de la fortune qu'il laissait appartenait à sa veuve. Une cinquantaine de mille francs tout au plus devaient revenir à Andrée du chef de son père.
Mme Vaucamp, riche encore de trente mille livres de rente, n'apporta que peu de changements à son train de maison. Le cocher fut congédié, mais on prit un coupé au mois, on conserva le grand appartement de l'avenue de Villiers, et les trois domestiques, cuisinière, femme de chambre et valet de chambre.
Cependant la vie, jusqu'alors très mondaine, dissipée et tapageuse de la belle Mme Noémi Vaucamp, s'était sensiblement modifiée.
D'abord, pour obéir aux conventions, observer le deuil, il fallait bien laisser de côté théâtre, bals, fêtes, grands dîners. Puis, sous le coup de cette mort, quelques judicieuses réflexions s'étaient fait jour dans l'esprit de notre veuve. Elle s'était tout à coup rappelée qu'elle avait une fille, une grande fille, d'âge à être pourvue--déjà!--bonne à marier, comme on dit, et avait conclu que cette enfant lui serait d'un grand secours dans la circonstance et l'aiderait à supporter son isolement obligatoire.
En outre, et pendant qu'elle était en veine de réflexion, de sagesse et de hardiesse, Mme Vaucamp avait osé supputer le nombre de ses années, sans tricher, et avait reconnu tout bas qu'elle venait d'atteindre le chiffre de quarante-trois; et, tout en rendant hommage à l'éclat si juvénile de son regard, à la toute printanière fraîcheur de son sourire, aux purs contours et à la blancheur satinée de ses épaules, elle n'avait pas craint d'examiner son visage à nu et sans fard, ses cheveux sans teinture, et elle avait eu le suprême courage de s'avouer qu'il était temps,--peut-être!--de rentrer au port et de ferler la voile.
Miss Fauvette, transplantée du couvent dans le vaste appartement, devenu soudain silencieux et morne, de l'avenue de Villiers, n'eut d'autre occupation que de tenir compagnie à sa mère,--de faire connaissance avec cette hautaine belle dame, qui l'appelait «fillette», qu'elle nommait «maman», et avec qui elle n'avait jamais passé jusqu'ici cinq minutes en tête-à-tête. Avec sa douceur de caractère, sa gentillesse native, elle s'appliqua instinctivement à lui plaire, à gagner son affection.
Les deux femmes sortaient peu. Leurs visites se bornaient à quelques intimes, dont un vieil ami du défunt, M. Pagès, gros entrepreneur de constructions, qui habitait à proximité de Mme Vaucamp et était le subrogé tuteur d'Andrée.
Marié à une chétive femme, qui, depuis des années, ne quittait son lit que pour aller s'étendre sur sa chaise longue, devant son balcon, M. Pagès, tout en cherchant de son mieux à adoucir le sort de cette malheureuse, n'avait demandé de distractions et de consolations qu'au travail. Son bureau, ses affaires, c'était sa vie.
Ancien agent secondaire des ponts et chaussées, puis dessinateur et métreur chez un architecte, il n'était parvenu à la fortune qu'à force d'énergie et de ténacité. Il se souvenait de ses origines; il avait conservé ses manières simples, voire communes, sa rondeur, ses brusques familiarités avec ses ouvriers qu'il tutoyait tous indistinctement; mais il avait gardé aussi son bon coeur, son intelligente générosité, toujours active, en éveil, toujours à l'affût d'une misère à soulager, de quelque effort à soutenir, à encourager. Il savait comme il est difficile de faire sa trouée, petite ou grande, et quel grand bien fait un peu d'aide.
C'est ainsi qu'il s'était pris d'affection pour un de ses commis, un garçon de vingt-cinq ans, sans famille, jadis placé par quelque bienfaiteur anonyme à l'institution de Saint-Nicolas, où il avait été doté d'une instruction rudimentaire mais pratique.
Par son assiduité au travail, son zèle soutenu, ses réelles connaissances, aussi bien que par la régularité de sa vie et son irréprochable conduite, Antonin Lefuel justifiait pleinement l'intérêt que lui portait son patron et qu'il avait su capter aussi, il faut bien le dire, par une excessive souplesse, une obséquiosité qui allait jusqu'à la platitude et que M. Pagès prenait pour une marque de dévouement, mille petites flagorneries qui chatouillaient délicieusement son amour-propre.
Antonin était ambitieux avant tout, et un ambitieux que les scrupules n'embarrasseraient jamais beaucoup; il se l'était promis dès qu'il avait commencé à comprendre la vie. Joli garçon, au surplus, de taille moyenne, mais bien prise, des yeux bleus toujours souriants et caressants, une superbe barbe noire toute frisottante, dont il était très fier et qu'il soignait avec amour, il était des mieux armés pour éveiller de prime abord et conquérir les sympathies féminines.
Mme Vaucamp et sa fille, dans leurs visites à Mme Pagès, avaient eu plus d'une fois occasion de rencontrer le protégé de l'entrepreneur. Ces visites, à mesure que le deuil des deux femmes approchait de sa fin, devenaient plus fréquentes, et un jour arriva où, la connaissance étant déjà amplement faite, Mme Vaucamp invita M. Lefuel à venir la voir.
--J'y suis tous les vendredis, dit-elle.
Très touché de cette faveur, de cet insigne honneur, le jeune commis se confondit en remerciements et ne tarda pas à profiter de l'invitation.
La conduite de Mme Vaucamp, en cette circonstance, n'avait fait que répondre aux intimes désirs d'Andrée.
Souvent, en sortant de chez Mme Pagès, la mère et la fille s'étaient entretenues de M. Antonin Lefuel.--Comme il avait l'air bien, ce jeune homme! Réservé, plein de tact, et de l'esprit, et du goût, des façons si aimables, si distinguées, que sais-je!
Miss Fauvette lui trouvait toutes les qualités, et la maman s'empressait d'acquiescer, d'enchérir même:
--Oh! certainement! Il est parfait, parfait!...
* * * * *
Ce penchant que miss Fauvette éprouvait pour Antonin Lefuel, elle le savait payé de retour, à n'en pas douter: certaines pressions de main un peu prolongées, certains regards empreints de respectueuse mais franche cordialité, de confiance, et, par instants, de joie et de gratitude, le lui avaient insidieusement révélé.
Peu à peu cette flamme naissante s'aviva. Andrée se surprit comptant les jours qu'elle avait à passer sans _le_ voir, épiant sa venue, l'appelant tout bas, avec une fébrile impatience. Sa pensée maintenant ne cessait de l'évoquer; elle ne voyait que lui, ne vivait que pour lui.
Élevée, comme elle l'avait été, dans l'isolement du couvent, subitement tirée de cette solitude et transportée dans l'entourage de sa mère, elle n'avait jamais connu d'autre cavalier servant, jamais approché d'autre homme, et du premier coup son coeur s'était donné.
Antonin ne s'en tenait plus maintenant à ses visites du vendredi. Parfois, et précisément les jours où elle s'était absentée, où sa mère l'avait fait conduire chez quelque ancienne amie de pension, miss Fauvette le trouvait, à son retour, intimement installé auprès de Mme Vaucamp, dans le petit salon qui lui servait de boudoir. Et elle était bien heureuse de la surprise: c'était pour elle, évidemment, pour attendre sa rentrée, qu'il s'était ainsi attardé.
Un soir qu'elle avait eu ce suprême bonheur et qu'Antonin, après lui avoir, comme de coutume, tendrement serré la main, venait de prendre congé d'elle et de sa mère:
--Tu ne sais pas, fillette? Il faut que je t'annonce une nouvelle, dit sans plus de préambule Mme Vaucamp. Je vais me remarier.
--Ah!
--Oui, avec M. Antonin.
--Lui! Anton...
La petite Fauvette demeura bouche bée, les yeux écarquillés, hagards, les bras rompus, tout ahurie, anéantie.
--Je devine bien ce qu'on dira, reprit d'une voix hésitante Mme Vaucamp, qui éprouvait le besoin d'expliquer et d'excuser sa folie, et s'efforçait de dissimuler son embarras.--Oui, je me doute bien!.. Il est trop jeune... Mais pour _deux ou trois_ années que j'ai de plus que lui!... D'ailleurs, cela ne regarde personne, n'est-ce pas donc, ma chérie? Je n'ai de compte à rendre à qui que ce soit... Et puis il est si posé, si réfléchi, si sérieux... bien plus sérieux que moi! D'emblée on s'en aperçoit: j'ai l'air d'une enfant, moi; tandis que lui, avec son air grave...
Oh! oui, elle l'était, peu sérieuse, l'incorrigible coquette: elle se rendait justice. Mais, ce qu'elle omettait de rapporter, ce qu'elle ignorait, c'est que le bel Antonin n'avait tourné ses vues sur elle qu'après s'être prudemment renseigné sur la situation de fortune respective de la mère et de la fille. Elle eût d'ailleurs pu continuer longtemps à discourir et déraisonner de la sorte: la petite Fauvette n'entendait rien, restait sans voix, sans mouvement, sans pensée.
* * * * *
Malgré l'énergique désapprobation de M. Pagès et les sourires moqueurs des «bonnes amies», le mariage eut lieu. Mais quelqu'un manqua à la cérémonie,--quelqu'un disparu le matin même, et dont on trouva le cadavre, cinq jours après, sous un chaland amarré le long du quai de Grenelle.
Pauvre miss Fauvette!
LE BOUQUET DE LILAS
Comme le fiacre, chargé d'une valise et d'une malle, venait de tourner l'angle de la rue de Rivoli et du boulevard Sébastopol, le voyageur, un jeune homme à la mine dolente et maladive se pencha et ordonna au cocher de s'arrêter. Puis, il ouvrit la portière et se dirigea, en s'aidant de sa canne, vers un luxueux magasin de fleurs située vis-à-vis.
La patronne de l'établissement, Mme Guillaume, qui trônait dans son comptoir, accueillit le visiteur par un salut plein de courtoisie, un sourire des plus gracieux et des plus engageants. A n'en pas douter, le jeune homme était un client habituel de la maison.
--Je m'absente pour quelque temps, madame, dit-il. Auriez-vous l'obligeance de continuer à envoyer, chaque dimanche matin, un bouquet de lilas blanc à l'adresse de Mlle Dervillé?
--Parfaitement, monsieur; soyez sans crainte... Est-ce que votre absence sera longue? Vous semblez souffrant?
--Un peu de fièvre, voilà tout; mais je ne puis arriver à me débarrasser de ce malaise, aussi je vais me faire soigner chez moi: l'air natal me remettra.
--Remède souverain, ajouta complaisamment la marchande, qui ne manqua pas de terminer par les souhaits de rigueur:
--Allons, à bientôt, monsieur! Guérissez-vous vite!
Le jeune homme la remercia, prit congé d'elle et regagna sa voiture, qui le conduisait à la gare de l'Est.
* * * * *
Séverin Evrard avait vingt-trois ans. Après avoir achevé ses classes au collège de Verdun-sur-Meuse, sa ville natale, il avait travaillé quelque temps dans le bureau de son père, l'architecte le plus en renom de l'arrondissement; puis on avait jugé nécessaire de l'envoyer à Paris pour y étudier les grandes constructions et se perfectionner.
Depuis un an, il était attaché, en qualité de dessinateur et vérificateur, au bureau de M. Aubryon, architecte-expert, quand ce malaise, cette fièvre, l'avait saisi et décidé à aller prendre chez lui quelques jours de repos.
Durant cette année, il ne s'était pas borné à accroître ses connaissances dans les qualités et la mise en oeuvre des matériaux: il avait inspiré à une de ses parentes, à la fille d'un de ses arrière-cousins, une sympathie qui s'était promptement transformée en affection, en une réelle passion.
M. Dervillé, le père de la jeune fille, avait été d'autant plus surpris de ce changement, qu'Antoinette, élevée chez les oblates de la rue de Vaugirard, avait, depuis sa première communion, constamment témoigné le désir, l'intention formelle, de se faire religieuse. Comme il était veuf et n'avait pas d'autre enfant, il avait vu avec peine cette résolution et s'était efforcé de la combattre. Mais la victoire était réservée à Séverin.
Maintes fois Antoinette avait ouï parler de ses parents de Verdun, de son petit-cousin Séverin Evrard. Il y avait deux mois à peine qu'il habitait Paris, lorsqu'elle sortit de pension et eut occasion de le voir. M. Dervillé, ancien bureaucrate de ministère, chef de division en retraite, avait très cordialement accueilli le jeune homme.
--Cousin, nous nous mettons tous les jours à table à sept heures. Quand le coeur vous en dira?...
Séverin avait de plus en plus profité de cette invitation, car, de plus en plus, M. Dervillé se montrait affable, affectueux envers lui; de plus en plus, le petit-cousin se plaisait dans cet intérieur, ce paisible et confortable appartement de l'avenue Victoria.
Loin de sourire des inexpériences du provincial, de le prendre en pitié, lui et sa simplicité de mise et de ton, voire ses gaucheries, Antoinette démêlait là des indices de ses qualités morales, de sa franchise, sa loyauté, du sérieux et de la sûreté de son caractère. Avec son air doux, presque timide, ses yeux graves et songeurs, son profil maigre, aux méplats bien accentués, empreints de finesse et de distinction, il l'avait charmée, s'était insinué dans son coeur.
Heureux de voir sa fille lui revenir, M. Dervillé avait de son mieux tâché d'encourager cette passion, et quand le cousin Evrard fit le voyage de Verdun, tout exprès, afin de solliciter pour son fils la main d'Antoinette, il fut reçu à bras ouverts.
--C'est à Antoinette à vous répondre, cousin. Moi, je ne suis pas de ces pères barbares...
Antoinette rougit jusqu'au blanc des yeux, en guise de réponse, et baissa la tête.
--Allons, qui ne dit mot consent, et puisque la chose est décidée, il n'y a pas de raison pour la retarder, répondit M. Dervillé, qui avait hâte de voir sa fille définitivement engagée dans les liens terrestres du mariage. Le plus tôt sera le mieux! Nous sommes malheureusement en carême. Dans un mois, tout de suite après Pâques?... L'époque vous convient-elle?
--Mais, parfaitement, mon cher cousin, c'est cela!
* * * * *
Dix jours après le départ de Séverin, un dimanche matin, un fiacre s'arrêtait devant le magasin de fleurs de Mme Guillaume. Une valise placée à côté du cocher indiquait que c'était encore à une gare que le véhicule se rendait.
Avant d'ouvrir la portière, M. Dervillé se tourna vers Antoinette, qui était en grand deuil comme lui.
--Tu ferais mieux de rentrer, chère petite... Ce n'est pas raisonnable...
--Père, je t'en prie!... Que je te conduise jusqu'au chemin de fer!...
Ils pénétrèrent dans le magasin et M. Dervillé demanda une botte de roses blanches... ou de lilas blanc.
Une fillette au minois chiffonné, aux cheveux blonds en broussailles, lui présenta un bouquet de lilas, entouré de sa haute collerette de papier blanc, et qui attendait là, tout préparé, sur un comptoir.
--Pas celui-là, mademoiselle Ernestine, intervint Mme Guillaume. C'est celui de Mlle Der-ville... Le garçon va le porter... Excusez-moi, monsieur, ce bouquet est vendu...
La fillette alla chercher dans le fond du magasin un autre bouquet de même sorte et, pendant qu'elle s'occupait de l'habiller de papier blanc, Antoinette s'approcha de la caisse.
--N'envoyez rien à Mlle Dervillé... C'est moi-même, madame... Plus rien..., bégaya-t-elle. Nous prendrons ce bouquet avec l'autre..., pour _sa_ tombe...
Deux ans plus tard, à la mort de M. Dervillé, Antoinette rentrait, pour n'en plus sortir, chez les oblates de la rue de Vaugirard.
FEU LAVIGNON
_A Paul Dreyfus_.
Ce soir-là, Philippe Lavignon, cocher du nº18,532 de la Métropolitaine, décida de ne pas rentrer chez lui. Trois heures durant il avait, verre en main, fêté la rencontre d'un «pays»; il se sentait légèrement ému, oh! très légèrement, une petite pistache de rien du tout; mais enfin il n'y avait pas presse d'affronter la colère de la bourgeoise, d'entendre Mme Séraphine Lavignon clabauder, piauler et piailler à n'en plus finir. Car elle n'était pas commode, Séraphine,--ou Proserpine, comme il l'avait surnommée;--pas endurante, ah! Dieu non! Jamais elle n'avait voulu le comprendre, lui, jamais! Toujours des reproches, des semonces, des jérémiades, des bousculades! Et son argent qu'elle lui chipait!
--Non, pas de scène ce soir! Je veux être tranquille...
Et ce soir-là, ni le lendemain, ni la nuit suivante, le cocher Lavignon ne réintégra le logis.
Inquiète de cette absence insolite, Mme Lavignon s'en fut dès l'aube, après cette seconde nuit d'attente, au dépôt de la Métropolitaine, rue de Tocqueville, et s'enquit de son mari.
Là non plus il n'était pas rentré.
--Et justement, madame, nous allions envoyer chez vous pour avoir de ses nouvelles.
Quelques heures plus tard, la Compagnie l'informait qu'on venait de trouver la voiture de Lavignon abandonnée, ainsi que le cheval, sur la berge de la Seine, à Billancourt.
Il ne s'agissait donc plus seulement, comme elle l'avait pensé d'abord, d'une ripaille plus prolongée que les précédentes: un malheur--accident ou crime--était à redouter, était probable.
Vite elle courut à la préfecture de police; puis de là à la Morgue.
Le corps de Philippe Lavignon était étendu sur une dalle. C'était bien lui, hélas! Elle le reconnut d'emblée, quoiqu'il eût le visage marbré d'ecchymoses et tuméfié: c'était bien ce pauvre Philippe! On l'avait retiré de l'eau le matin même.
Si altéré et gobelotteur qu'il fût,
La perte d'un époux ne va point sans soupirs,
et Séraphine-Proserpine consacra bien six semaines à soupirer après son défunt et surtout à se douloir sur son propre sort, à elle, son veuvage et sa misère. Six semaines, c'était certainement plus qu'il ne méritait, l'incorrigible ivrogne!
Au bout de ce temps, elle commença à rechercher quelques secours et consolations auprès d'un voisin, d'un ouvrier ferblantier dont elle blanchissait et raccommodait le linge et qui avait été l'ami de feu Lavignon. A l'opposé de celui-ci, Francis Lucotte était d'une sobriété exemplaire. Souvent même il lui était arrivé de faire la leçon à Lavignon:
--Voyons, Philippe, tu n'es pas raisonnable, mon vieux! Te flanquer dans des états pareils! Ta bourgeoise bougonne, ça se comprend! Il y a de quoi, vrai!
Et c'est toujours lui qui s'efforçait ensuite d'apaiser le courroux de Proserpine et de remettre la paix dans le ménage.
Et non seulement Francis Lucotte était sobre et rangé, mais encore c'était un travailleur, gagnant de grosses journées, ne chômant presque jamais, et facile à mener avec cela, ni colère, ni criard, ni brutal, une bonne pâte d'homme tout à fait, plutôt même trop doux, voire un peu simple. Mais, aux yeux d'une gaillarde comme Proserpine, qui tenait à garder la bourse et porter la culotte, ce ne sont point là des défauts, bien au contraire.
* * * * *
Le ciel, qui n'avait pas béni l'union de Philippe Lavignon, se montra plus clément quand Francis se fut substitué au défunt et eut hérité de sa veuve. Dix-huit mois après la mise en terre de l'infortuné pochard, Séraphine donnait le jour à un vigoureux petit bonhomme, qui ressemblait à son papa comme une goutte d'eau microscopique ressemble à une autre goutte d'eau volumineuse.
Dans leur empressement à se consoler et à se réconforter, Mme veuve Lavignon et le voisin Francis avaient négligé d'aller, au préalable, solliciter la permission de M. le maire et implorer la bénédiction de M. le curé de leur paroisse; ils n'en étaient pas moins heureux pour cela, et Francis Lucotte n'en avait pas moins la ferme intention de reconnaître comme sien le produit de ses oeuvres et de donner son nom à l'enfant de Séraphine.
Le matin du jour où, sortant des bureaux de la mairie, il venait, en compagnie de deux camarades d'atelier comme témoins, et tout fier, radieux et triomphant, de déclarer la naissance de ce futur citoyen et de s'en proclamer l'auteur, comme on avait, en l'honneur d'un tel événement, vidé plusieurs litres déjà et que les jambes commençaient à mollir, qu'en outre l'heure pressait de se rendre au travail, on résolut de faire la course en voiture, et Francis avisa un fiacre en station tout près de là, le long du boulevard des Batignolles. Il ouvrit la portière, invita ses témoins à s'asseoir, et, levant la tête, donna l'adresse à l'automédon.
Mais soudain sa langue se paralysa, ses yeux s'écarquillèrent, il demeura cloué sur place, bouche béante.
C'était Lavignon, Philippe Lavignon en personne, qui se trouvait sur le siège.
--Bin oui, c'est moi! Ça t'épate, hein? Pas tant de manières, va, monte donc, Francis! C'est ça!... reprit Lavignon. Nous y sommes! Hue, Cocotte!
Arrivé à destination, comme les trois hommes descendaient de la voiture et que Francis, encore tout ahuri, tout effaré et éberlué, fouillait dans sa poche, cherchant sa monnaie:
--Pas la peine, fiston! Tu vas payer un verre et puis ça fera la rue Michel! Tiens, entrons là, ajouta Philippe; je connais le patron...
Et comme on achevait de trinquer devant le comptoir:
--Alors, tu... tu ne veux plus d'elle? hasarda Francis. Tu ne me la...la reprendras pas?
--Pourquoi faire? Tu es content comme tu es, n'est-ce pas, Francis? Moi itou. Eh bin, alors! A quoi bon changer, aller reprendre ma... ma succession? Non, ma vieille, restons comme ça!--Bien des choses à Proserp-i-i-i-ne! lança-t-il, après avoir rassemblé ses guides et en cinglant Cocotte.
* * * * *
LA RUE DES TROIS BELLES
_A Eugène Pitou_.
La petite ville de Popey-sur-Ornain ou Popey-en-Barrois, dont les maisons s'étagent sur les hauteurs et le flanc d'un coteau et se pressent au pied de ce monticule, dans une étroite vallée qu'arrose la maigre rivière d'Orne ou Ornain, se trouve tout naturellement divisée en deux parties, ville haute et ville basse. Cette dernière est de beaucoup la plus peuplée, la seule tant soit peu vivante, bruyante, commerçante. L'autre, avec son château aux pignons d'ardoise, sa grosse tour, ses vestiges de remparts, ses restants d'esplanade ou _pâquis_, aux ormes séculaires, ses larges voies bordées de vieux hôtels bourgeois à façades artistement ouvrées, agrémentées de gargouilles, de tympans et de mascarons, semble s'être endormie, il y a deux siècles, enveloppée dans son riche manteau de pierre comme dans un linceul.
Sans sa placide et pittoresque «Ville-Haute», Popey ne différerait guère d'un gros bourg aux rues banales et plates, non pavées, et, partant, tour à tour fangeuses et poudreuses, ayant marché couvert, salle de spectacle, hospice, gare de chemin de fer, temple protestant, statues de célébrités locales, etc. Aussi est-ce vers la Ville-Haute que se dirigent d'emblée tous les touristes et curieux, de même que c'est sur ces pentes agrestes et paisibles que vont se terrer de préférence les fonctionnaires retraités, les commerçants qui ont fait leur pelote et vendu leur fonds, tous les rentiers, petits et gros.