Chapter 6
--Il m'a parlé de théâtre, poursuivit Mme de Mortagne, de pièces nouvelles, d'actrices en vogue, des courses, de tous les endroits où l'on s'amuse...
--Mais sur lui, sur sa vie privée, lui est-il échappé quelques particularités?
--Non... rien..., bégaya la donzelle.
--Il n'a prononcé aucun nom... aucun nom de femmes de votre connaissance, par exemple? Cela pourrait nous mettre sur la voie...
--Non, fit-elle, j'ai beau chercher... Il ne doit même pas avoir beaucoup de relations de femmes; il ne m'en a cité aucune, à part les actrices... Il m'a seulement interrogée à propos d'un M. d'Hastry... Oh! un simple mot!
--Qu'est-ce que ce M. d'Hastry?
--Un charmant garçon qui s'est tué après de grosses pertes à la Bourse.
--Mais à propos de quoi ce filou vous a-t-il parlé de ce M. d'Hastry? Comment ce nom est-il venu dans votre conversation?
--Nous causions des désespérés, des gens qui se décident à en finir avec l'existence. Il me cita alors l'exemple de M. René d'Hastry. «Peut-être vous rappelez-vous cette affaire, vous avez dû la lire dans les journaux?» ajouta-t-il. Je crois bien que je me la rappelais! Je lui répondis que j'avais beaucoup connu M. d'Hastry. «Et vous, vous le connaissiez aussi?--J'ai eu occasion de le voir», me répondit-il. Voilà tout.
--Il y a combien de temps que ce M. d'Hastry s'est tué?
--C'est l'année dernière; il y a dix-huit mois.
--En quels termes étiez-vous avec lui?
--C'était un de mes amis», répliqua, sans broncher, Mme de Mortagne.
--C'est à Paris qu'il s'est tué?
--Oui, monsieur, chez lui, 75, rue Tronchet.
--Quelle était sa profession?
--J'ignore exactement s'il en avait une... Il s'occupait d'affaires de Bourse. Peut-être était-il associé avec un agent de change...
--Bien, madame, ça suffit. Si j'ai besoin d'autres renseignements, je vous ferai mander.
--Ah! monsieur le commissaire, dites-moi que vous le retrouverez, ce misérable, que je rentrerai en possession de tout ce qu'il m'a emporté! Vous avez bon espoir, n'est-ce pas?...
* * * * *
Quelques heures plus tard, M. Desrousseaux, notre commissaire de police, apprenait par le concierge du numéro 75 de la rue Tronchet que M. René d'Hastry,--qui s'était effectivement donné la mort dans cette maison l'année précédente,--avait laissé une veuve et trois enfants, et que cette dame, ruinée après le suicide de son mari... une petite dame bien courageuse, bien méritante... avait déménagé et habitait maintenant tout en haut du faubourg Saint-Honoré, au numéro 297.
Le soir même, M. Desrousseaux, accompagné de son secrétaire, se transportait à cette adresse et trouvait dans une mansarde du sixième étage une jeune femme, frêle et maladive, et trois petits enfants, dans un dénûment complet.
Il déclina sa qualité, et, tout en s'excusant auprès de Mme d'Hastry de raviver sa douleur, lui posa quelques questions au sujet de son mari et des personnes avec qui il avait été jadis en rapport.
Mais presque aussitôt la jeune veuve l'interrompit.
--Oh! monsieur!... Je devine ce qui vous amène... J'ai reçu une lettre tantôt, une lettre si étrange...
--Quelle lettre? Quoi donc? repartit M. Desrousseaux, qui, lui, ne se doutait de rien et ne comprenait pas.
--... Avec de l'argent dedans, des billets de banque... Tenez, veuillez lire, dit-elle en lui présentant la lettre tout ouverte.
«Madame,--lut M. Desrousseaux,--Quelqu'un qui se reconnaît pour le débiteur de M. d'Hastry d'une somme de soixante mille francs, mais à qui il n'est pas permis de se nommer, prend l'engagement de vous servir chaque année la rente de cette somme. Dès que, sans rompre son incognito ni se compromettre, il pourra déposer ce capital entre vos mains ou le placer quelque part en votre nom, il s'empressera de le faire. Vous trouverez ci-inclus 1,500 francs, montant des deux premiers trimestres échus.
«Veuillez agréer, madame, etc...»
--Et rien ne vous fait présumer quel peut être ce débiteur? Vous n'avez aucun soupçon? demanda le commissaire.
--Aucun, monsieur, absolument... Depuis deux heures que j'ai reçu cette lettre, je me creuse la tête...
--Je vous demande encore une fois pardon, madame, pour la question que je vais vous adresser... J'y suis obligé... M. d'Hastry ne connaissait-il pas une dame... ou demoiselle Cochenard, dite Léa de Mortagne?
A ce nom, Mme d'Hastry fit un brusque haut-le-corps, son visage s'empourpra:
--Monsieur!... C'est cette femme... balbutia-t-elle, qui est cause... cause de sa mort... de tout mon malheur!...
Cette fois, le commissaire commençait à voir clair.
--N'ayez crainte, madame, reprit-il comme pour répondre d'avance à une interrogation de Mme d'Hastry. La lettre que vous avez reçue n'émane pas de cette femme, je vous le certifie!
--Ah! bien, monsieur! soupira Mme d'Hastry. D'après votre question, j'avais peur, en effet...
--Non, madame, non, rassurez-vous pleinement. Mme de Mortagne n'est pas de celles qui restituent, non!
* * * * *
En quittant Mme d'Hastry, M. Desrousseaux se rendit rue de Moscou, chez Léa de Mortagne.
Dès que celle-ci l'aperçut, elle poussa un cri de joie.
--Ah! monsieur le commissaire! J'ai quelque chose! Je tiens un fil qui peut nous guider! Voici la lettre que je viens de recevoir...
Et, à son tour, elle tendit à M. Desrousseaux une lettre dépliée, dont l'écriture,--notre commissaire s'en aperçut sur-le-champ,--était la même que celle de la lettre adressée à Mme d'Hastry.
* * * * *
«Ma toute belle,--écrivait ce même correspondant,--Il ne suffit point de ne pas avoir oublié René d'Hastry; il faut tâcher, non de réparer, hélas! mais de soulager le mal que vous avez fait. C'est vous qui, en moins de deux ans, avez ruiné ce pauvre garçon; c'est à cause de vous qu'il s'est tué. Eh bien! j'ai pensé qu'il n'était pas équitable que sa veuve et ses trois enfants fussent plongés dans la plus profonde misère, tandis que vous, l'auteur de ce désastre, prospériez plus que jamais. Je me suis dit qu'il fallait vous contraindre à restituer un peu--le plus possible!--des dépouilles de René d'Hastry, et comme vous avez dû le constater ce matin, j'y ai réussi.
«Que le bien que cet argent va faire à vos victimes vous indemnise de votre perte, ma charmante, et soit un adoucissement à votre douleur!
Signé: «UN JUSTICIER.»
--Et il me nargue encore! s'écria Léa, avec son manque habituel et absolu de sens moral. Vous avez lu la dernière phrase, monsieur le commissaire?
--Oui, il me semble bien que... qu'il se moque de vous, par dessus le marché, ce... ce «Justicier!»
--Je puis toujours vous laisser la lettre comme indice... comme spécimen de son écriture? Ça vous aidera dans vos recherches...
--Parfaitement, madame; donnez!
Et il ajouta en lui-même:
--Que vous le vouliez ou non, belle dame, nous en resterons là! Encore plutôt que nous irions défaire ce que la Providence vient de si bien arranger!
LE PÈRE GALMICHE
_A Paul Sébillot_.
Avec Isidore Brigodin, le père Galmiche était, il y a quelque dix ans, un des plus célèbres ivrognes et des plus fieffés malandrins de la ville de Reims.
Ancien ouvrier trieur de laine, renvoyé de tous les triages à cause de sa fainéantise et de son incurable soif, il était tombé peu à peu dans la plus noire débine, au rang d'abord des vagabonds, mendiants et crève-la-faim, puis des maraudeurs, chapardeurs, flibustiers et coupe-bourses, dont s'agrémente toute grande cité.
Mais ni l'inclémence des temps, ni les duretés du sort et les sévérités des hommes n'avaient pu altérer la bonne humeur du père Galmiche.
Il avait particulièrement le vin gai. Lorsqu'il était «bu», les idées drôlichonnes et falottes germaient en foule dans sa cervelle, les ripostes narquoises, facétieuses et gouailleuses, cocasses et déconcertantes affluaient sur ses lèvres et partaient en fusées.
* * * * *
--Combien de condamnations avez-vous attrapées, Galmiche, depuis que vous ne travaillez plus? lui demandait un jour un de ses anciens patrons.
--Oh! si vous croyez que je m'amuse à compter ça!
--Enfin, vous ne sortez plus de la prison, autant dire! C'est votre château! Vous avez dû faire là de jolies connaissances!
--Il y a de la canaille partout, allez, m'sieu!
Un jour qu'un commis voyageur venait de lui faire l'aumône et lui reprochait de ne pas seulement soulever sa casquette en le remerciant:
--J'vas vous dire... Faut pas m'en vouloir, lui répliqua à mi-voix le père Galmiche. C'est que j'aperçois là-bas, au coin de la rue, le grand Biaron, l'agent de police, qui nous guette... Il est toujours à l'affût des pauvres diables comme moi, qui implorent la compassion des âmes charitables, ce gredin-là!
Et pour lorsss, en me voyant causer, comme ça avec vous, il ne se doute de rien, il nous prend pour une paire d'amis!
Il faut croire que, malgré cette judicieuse excuse, le brave Galmiche n'aimait pas à se découvrir l'occiput, car, une autre fois qu'il était encore dans les brindezingues et sollicitait la générosité des fidèles à la porte de l'église Saint-Jacques, une pieuse vieille dame lui ayant glissé une chétive pièce de cinq centimes dans la main, en ajoutant cette malencontreuse réflexion: «On salue au moins! On dit merci!» Galmiche la bombarda sur-le-champ d'épithètes malsonnantes et des plus outrageants quolibets.
--V'là-t-i pas des embarras pour un malheureux sou! A-t-on jamais vu! Madame voudrait que, pour un sou, un misérable petit sou, je m'expose à attraper un rhume qui me coûterait quatre francs de tisane et de sirop... sans compter les pastilles Géraudel! Si c'est pas une pitié! Je vous laisse juge! Peut-on ainsi se moquer de son prochain! Faut vraiment pas avoir de coeur! Ah! s'il s'agissait d'une pièce blanche, d'une belle grosse roue de derrière, je comprendrais! Ah! bien alors! On pourrait risquer... Non seulement je consentirais à ôter ma casquette, mais mon paletot aussi, mais mes escarpins, ma chemise, ma culotte, tout, tout! pour lui faire plaisir à c'te princesse! Mais pour un sou, un sale petit sou! Oh!!! oh!!!
C'est encore lui, un jour qu'un des fashionnables de la ville, le fils de M. Peulvier-Royon, le négociant en laines, lui refusait l'aumône, qui ripostait:
--Vous devriez avoir honte de ne rien me donner, pas un pauv'petit sou, vous, un homme si bien mis!
Et ses conversations avec l'ami Brigodin!
--Tu dis que t'étais soûl l'autre nuit, que t'étais étendu sans connaissance sur le trottoir des Loges, et qu'on t'a ramassé, que tu t'es réveillé au poste?... Mais, fiston, tu aurais été étendu «avec» ta connaissance, qu'on t'aurait ramassé tout de même et aussi bien fourré au bloc, va!
--Des boutons de fièvre que t'as là, su' l'nez? Tais-toi donc! N' nous monte donc pas l' coup! Des boutons de «culotte», oui, à la bonne heure! Vlà c' que t'as su' l' nez, espèce de pochard!
--Tu prétends que j'étais gris hier? Non, ma vieille, non! Pas même _aigri_ par le malheur! Seulement j'avais p'-t'être bien liché un coup de trop... Oui, c'est possible! Parce que, vois-tu, faut que tu saches, il n'y a rien qui altère comme de boire, c'est bizarre, mais c'est comme ça! Et alors, tu saisis, mon p'tit? quand on a commencé, p'us moyen d'enrayer et de s'arrêter! On en entonnerait pendant plusieurs éternités!
Mais c'était surtout devant le tribunal, lorsqu'on le jugeait pour quelque maraude avec bris de clôture, ou pour ivresse, rixe et tapage nocturne, qu'il fallait ouïr l'illustre Galmiche!
--Accusé, vos nom et prénoms?
--Allons, mon président, ne faites donc pas l'enfant! Vous ne voyez que moi ici!
--Le fait est que... c'est au moins la trentième fois que vous venez vous asseoir sur ce banc! Vous n'avez pas honte! s'exclamait le président, le digne et paterne M. de Blosselières.
--V'là bien douze ans que je vous aperçois assis sur le même fauteuil, moi, m'sieu de Blosselières! Est-ce que j'ai jamais songé à vous le reprocher?
--Qu'avez-vous encore fait? Qui vous amène ici?
--Hélas! soupirait Galmiche en montrant les gendarmes; vous le voyez bien: ce sont ces messieurs!
--Vos antécédents sont déplorables, Galmiche. Votre première condamnation remonte à 1845... C'était pour ivresse déjà et insultes aux agents.
--Ça me rajeunit de vous entendre rappeler ces souvenirs, m'sieu de Blosselières. J'avais dix-sept ans alors. Ah! c'était «la belle âge!»
--Vous avez fait du chemin depuis! Aujourd'hui vous êtes accusé de vol. Le garde, champêtre de la commune de Cernay vous a surpris dans un verger clos d'une haie et attenant à une habitation, l'habitation de M. Houdart. Vous aviez les poches pleines de fruits, de pommes, de poires, et vous vous apprêtiez à déguerpir avec votre butin...
--C'est facile à dire, mon président! Pas malin d'attribuer aux gens les canailleries qu'on a soi-même dans la cervelle!
--Permettez, accusé, je ne vous laisserai pas...
--Mais il ne faut pas juger tout le monde d'après soi! Non, m'sieu de Blosselières! Ces poires et ces pommes, elles étaient tombées...
--Ce n'était pas une raison...
--Je les ai ramassées, mais ce n'était pas pour les emporter, je vous en donne ma parole d'honneur, mon président! Au contraire, je voulais essayer de les remettre sur l'arbre.
--Ah! très bien! très bien! Et qu'avez-vous à répondre à la déposition de l'agent Biarron, qui vous a encore rencontré en train de tendre la main aux passants?
--Si on peut dire! Pas aux passants, mon président! Non, j'avais cru sentir des gouttes d'eau, et je la tendais, la main, comme vous faites vous-même, comme ça, tenez, pour m'assurer s'il pleuvait réellement.
--Soit! mais, dans ce cas, à quoi bon cette casquette au bout de votre bras? Pourquoi la présenter à cette dame, qui traversait la place des Marchés?
--Je lui demandais mon chemin, à cette respectable concitoyenne, rien de plus, mon président! Alors, naturellement, par politesse, en homme qui sait vivre, j'avais retiré ma casquette. Moi qu'on accuse de la porter vissée sur ma tête, pour une fois qu'il m'arrive de l'avoir à la main, pas de chance, nom d'un chien, convenez-en!
--Je suis sûr, Galmiche, qu'avant de comparaître devant le tribunal, vous avez encore pris soin de vous ingurgiter plus de rasades que votre raison n'en peut supporter?
--Mon président, c'est par respect même pour la justice! Quand on a l'honneur de parler devant vous, faut dire tout ce qu'on a sur le coeur, faut que la vérité sorte intacte, de la bouche... Pour lorsss, je me suis appliqué de mon mieux à l'arroser, afin qu'elle ne soit pas «altérée». Ai-je pas bien fait, voyons?
* * * * *
Entre autres aventures qui ont popularisé à Reims le nom de Galmiche, le bon tour qu'il joua à certain adjudant d'un régiment de ligne mérite d'être rapporté.
Ce régiment était caserné dans les baraquements voisins du canal et du boulevard Fléchambault et qu'entoure une interminable palissade en planches peintes. Ledit adjudant se trouvait, une après-midi, accoudé sur cette barrière, en dedans des baraquements, et en train de fumer un superbe et excellent londrès.
Galmiche, qui était un fumeur enragé et ne possédait pour le moment ni un seul maravédis ni le moindre cornet de tabac, vint à passer le long du canal et avisa ce mirifique cigare, dont le parfum délicieux, exquis, arrivait jusqu'à lui et le faisait soupirer et renifler.
Une furieuse envie le poignit au coeur.
--Mâtin! comme ce serait bon!
Il tira son brûle-gueule de sa poche, se le planta dans le bec et s'approcha de l'adjudant.
--Mon général, lui dit-il, en esquissant le salut militaire, si c'était un effet de votre bonté de me donner un peu de feu?
L'adjudant, sans défiance, lui passe son cigare par-dessus la clôture, et Galmiche de réintégrer bien vite sa pipe dans sa profonde et d'emboucher le londrès sans façon, en aspirant voluptueusement et coup sur coup quelques bouffées.
--Merci bien, mon général! Il va on ne peut mieux!
Et il tira sa révérence à l'adjudant, qui, stupéfait d'abord et tout penaud, puis indigné, furieux, hors de lui, jurait comme un sacre, sans pouvoir, hélas! se lancer à la poursuite de l'impudent larron et le corriger d'importance, puisqu'il était séparé de lui par la palissade, dont les planches, presque de hauteur d'homme, étaient toutes taillées en pointe à leur extrémité, et que, d'autre part, il se trouvait à trois cents pas du poste d'entrée.
* * * * *
Mais Galmiche n'avait pas tous les jours de pareilles aubaines, et il lui advenait souvent d'être encore plus la victime que le héros de ses prouesses.
C'est ce qui eut lieu notamment lors de l'expédition qu'il entreprit dans le domicile de M. Majorel, le gros marchand de bouchons du boulevard Cérès, et la visite qu'il fit aux caves de ce négociant.
Sachant que M. et Mme Majorel s'en allaient passer chaque dimanche de la belle saison, avec leurs enfants et leurs gens, dans leur propriété de Rilly, et que leur hôtel restait ainsi désert ce jour-là, Galmiche profita de cette circonstance, un dimanche de septembre, pour s'introduire dès le matin dans la cour et les communs de l'hôtel, et explorer particulièrement les caves du bouchonnier.
Elle dura si longtemps, cette exploration, elle fut si consciencieuse, si experte et si approfondie, que quand maître Galmiche se décida à remonter et reparut sur terre, il faisait nuit noire, et notre argonaute ne put retrouver son chemin, escalader le mur pour partir, comme il l'avait escaladé pour entrer.
Il avait du reste complètement perdu toute notion de temps et de lieu, si bien qu'il se crut sans doute arrivé chez lui et élut domicile dans la niche des chiens, une haute et large niche adossée à un angle de la cour.
Lorsque, vers les dix ou onze heures, le propriétaire rentra avec tout son monde et voulut conduire ses deux épagneuls à leur demeure, il la trouva donc occupée par Galmiche, qui ronflait à lui seul comme tous les tuyaux des grandes orgues de la cathédrale.
Comme, en même temps, on venait de constater que la porte de la cave était ouverte, il ne fut pas difficile à M. Majorel de deviner ce qui était advenu.
Lui aussi, il aimait à rire, M. Cyprien Majorel, et, au lieu d'envoyer quérir la police, et de crier: «A la garde!» il prit le collier qui était attaché à une chaîne fixée à la niche, le passa au cou de l'ivrogne et le ferma par un cadenas.
Ce n'est que le lendemain, dans l'après-midi, que Galmiche se réveilla et entreprit de quitter son logement improvisé, et tout d'abord de se débarrasser de son étrange faux col.
--Qu'est-ce que ça signifie donc? maugréait-il. Qu'est-il donc arrivé? Comment, me voilà changé en chien! Je suis chien maintenant!
Et, tout en se débattant, la cervelle encore brouillée par les fumées de l'ivresse, il hurlait, jappait et aboyait.
Les habitants de la maison et tous les voisins d'accourir pour contempler le prisonnier, que M. Majorel ne tarda pas d'ailleurs à délivrer.
--Tâchez que la leçon vous profite!
--N'empêche qu'un peu plus je serais devenu enragé! grognait Galmiche en détalant, poursuivi par les rires et les moqueries de l'assistance.
Et néanmoins, quelques semaines plus tard, rencontrant le marchand de bouchons sur l'Esplanade, il l'aborda pour lui dire:
--Vous savez, m'sieu Majorel, si vous voulez me remettre à la place de vos cabots, j'accepte! Ah! j'ai eu bigrement tort de me sauver l'autre jour! Au lieu de camper à la belle étoile et de crever la faim, j'aurais eu chez vous la pâtée et la niche à perpette,--tout ce qu'un chrétien peut désirer, quoi!
MISS FAUVETTE
Pauvre petite Fauvette!
C'est dans l'ombreux jardin d'un couvent de la rue de Picpus que je l'ai vue pour la première fois. Elle avait quinze ans, et, depuis l'âge de six ans, elle était enfermée là, quasi abandonnée. Ses _sorties_ se passaient, l'hiver, dans la salle de récréation ou la chambrette de quelque compatissante religieuse; l'été, dans le préau ou sur un banc, à l'ombre d'une de ces minuscules chapelles de bois peint décorées d'une Vierge en plâtre et de chandeliers de plomb, que les soeurs s'étaient plu à ériger çà et là sous un massif d'arbustes, au centre d'un rond-point, ou à l'extrémité d'une allée.
De temps à autre cependant, le jeudi, on la demandait au parloir. C'était son père, un homme déjà tout grisonnant, frisant la soixantaine, mais de belle prestance encore, ayant un cachet d'élégance et de distinction qu'elle savait apprécier déjà et dont elle était fière. Il l'embrassait, la questionnait un instant sur sa santé, ses jeux et ses études, tirait de sa poche quelque chatterie: sac de chocolat ou de petits fours, boîte de caramels ou de fruits confits, et vite, vite, s'envolait. Il avait toujours l'air si pressé, ce pauvre papa!
Une fois par an, une seule fois, et encore pas toujours, vers la fin d'août ou le commencement de septembre, tantôt une domestique, tantôt le papa en personne venait la prendre et l'emmenait soit aux alentours de Paris, dans une luxueuse maison de plaisance, soit au bord de la mer, dans quelque coquette villa.
C'était là seulement qu'elle voyait, qu'elle entrevoyait sa mère,--une grande et belle femme, aux yeux de velours, au teint «de lis et de roses», d'une fraîcheur éclatante, au galbe du visage allongé, mais bien rempli, d'un modelé superbe, à l'allure à la fois imposante et nonchalante.
Puis, quinze jours après, la petite Fauvette était réintégrée dans sa cage.
Malgré cette sorte d'inaffection ou d'indifférence, Fauvette était loin d'être triste et n'avait nullement l'aspect d'une victime. Au contraire, c'était même à sa belle humeur, à son réjouissant babil, aussi bien qu'à la mignonne sveltesse de son petit corps toujours en mouvement et à sa légèreté d'oiseau, qu'elle devait d'avoir été dépossédée par ses compagnes de ses nom et prénom d'Andrée Vaucamp et baptisée de son gai surnom.
Un soir d'avril,--Fauvette allait entrer dans ses dix-sept ans,--Mme de Saint-Aldonce, la supérieure, l'ayant fait appeler d'urgence, elle trouva près d'elle la femme de chambre de sa mère, Claudine, tout de noir vêtue, et on lui apprit, avec les ménagements et circonlocutions d'usage, que son père venait de mourir subitement, frappé d'une congestion cérébrale.
C'était le premier deuil qui atteignait Andrée, et, bien qu'elle n'eût guère vécu dans le cercle de la famille, elle ne laissa pas de ressentir vivement ce coup et de verser de grosses larmes. N'était-ce pas lui, ce cher papa, lui seul, qui lui avait témoigné quelque intérêt, donné quelques parcelles de son temps et quelques réconfortantes caresses?
Le surlendemain de la funèbre cérémonie, après avoir à peine pu embrasser sa mère, qui s'était cloîtrée dans sa chambre, miss Fauvette regagnait le couvent. Elle était toute dépaysée au dehors, toute éberluée, et avait hâte, malgré son chagrin, de reprendre sa place auprès de ses compagnes, sous la tutelle des bonnes soeurs.
Mais son séjour dans cette pieuse retraite n'allait pas tarder à être de nouveau et définitivement interrompu: trois semaines environ après la mort de son mari, Mme Vaucamp se présenta au parloir de l'établissement,--pour la première fois,--et annonça à sa fille qu'elle venait la retirer de pension et qu'elle la garderait près d'elle désormais.
* * * * *