Histoire d'un baiser

Chapter 4

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--J'ai quelque chose qui plairait sûrement...

--Mais c'est ce bracelet que nous désirions et non un autre. Du moment que vous ne pouvez pas...

Le marchandage se prolongea encore quelques instants; puis, devant l'obstination du négociant et persuadés de l'inutilité de leurs efforts, Paul et sa compagne se retirèrent.

* * * * *

Deux heures plus tard, Léa réapparaissait dans le magasin.

--Il vous serait égal, n'est-ce pas, dit-elle au bijoutier, de laisser le bracelet à deux mille francs, du moment où la différence vous serait préalablement payée? Tenez, la voici, voici mille francs, fit-elle en lui remettant un billet de banque. La personne reviendra ce soir ou demain.

--Dans ces conditions, madame, parfaitement! Ça va tout seul. Dès qu'on se présentera, qu'on reparlera du prix, au lieu de maintenir mon chiffre, je le baisserai peu à peu... Vous pouvez vous en rapporter à moi, madame.

--J'y tiens, à ce bracelet, mais beaucoup, beaucoup! Je serais désespérée de le laisser échapper!

--Le fait est qu'il est vraiment...

--Ravissant!

--N'ayez crainte, madame. Je vais le mettre de côté... Madame est certaine qu'on reviendra bientôt?

--Ce soir même, demain au plus tard. Absolument certaine!

Effectivement, Léa y mit une telle insistance, tant d'adresse et d'astuce, elle sut si bien manoeuvrer, que Paul Holger lui promit de retourner chez le bijoutier et d'essayer de le rendre plus accommodant.

C'est tout ce qu'elle demandait.

La soirée était trop avancée pour que Paul remplît sur-le-champ sa promesse.

--Le magasin doit être fermé à cette heure-ci... Mais demain matin, sans faute, j'y passerai, ma chatte.

* * * * *

Le lendemain, la matinée s'écoula sans que Léa vît rien arriver. A trois heures de l'après-midi, elle n'avait encore rien reçu. Dévorée d'impatience, saisie peut-être bien aussi d'un commencement d'inquiétude, d'une naissante panique, elle courut chez le bijoutier.

--Madame est au comble de ses voeux?

--On est venu?

--Ce matin même, oui, madame, et l'affaire a été conclue, ainsi que vous le présumiez, moyennant deux mille francs.

Léa poussa un soupir d'allégement et de joie et regagna bien vite sa demeure, convaincue que Paul, ou tout au moins le bracelet, l'y attendait.

Personne. Rien.

L'impatience et l'anxiété la reprirent et l'aiguillonnèrent de plus belle. Non, impossible d'y résister! C'était trop languir.

L'hôtel où Paul Holger descendait d'ordinaire était situé sur la place de la Madeleine; c'était une espèce de maison de famille, _family hotel_, fréquentée par de paisibles provinciaux et des étrangers économes. Léa y était allée une fois déjà, et, avec sa mise simple, sa toilette sérieuse et sombre, pouvait s'y présenter de nouveau sans crainte de froisser Paul, sans inconvénient aucun.

--M. Holger? demanda-t-elle à la caissière ou gérante, une quadragénaire haute en couleur, la mine délurée et joviale, qui était assise devant un petit bureau d'acajou et en train de compulser des factures.

--M. Holger est parti, madame.

--A quelle heure pensez-vous qu'il rentre?

--Mais, madame, puisqu'il n'est plus ici...

--S'il est absent, sorti...

--Parti, madame. M. Holger a quitté Paris ce matin.

--Ce matin?

--Il a dû prendre un train vers midi.

--Et pour retourner chez lui, aux Islettes?

--Oui, madame, c'est cela même, aux Islettes.

--Êtes-vous sûre? fit Léa, qui se refusait encore à croire à une telle catastrophe.

--C'est M. Holger qui me l'a annoncé de sa propre bouche, répliqua la caissière. Pendant que le garçon lui descendait sa valise, il m'a même montré un bracelet qu'il venait d'acheter, un très joli bracelet orné de saphirs, m'a demandé comment je le trouvais. «Je me réjouis de la surprise que je vais faire ce soir à ma femme! s'est-il écrié. Mme Holger vient justement de me rendre père: ce sera son cadeau de relevailles! Je l'avais déjà aperçu, ce bracelet, je le guignais. Et puis pas cher, vous savez, pas cher du tout! Il y a des maris, a-t-il ajouté avec son enjouement habituel, assez pervers pour offrir de pareils présents aux petites dames; mais nous autres, naïfs provinciaux, gens de moeurs simples et au coeur pur...»

LES DÉBUTS DE BRIGODIN

_A Georges Haas_.

Depuis dix mois qu'il avait abandonné son emploi de garçon de magasin, dans la maison de laines et tissus de Peulvier-Royon, une des meilleures de la place de Reims, Isidore Brigodin ne s'était recasé nulle part. Non pas qu'il lui fût échu quelque bon gros ou même bon petit héritage et qu'il jugeât plus simple et plus agréable de manger ses rentes que de besogner et trimer: Brigodin ne roulait pas sur l'or et l'argent, hélas non! tant s'en faut! Mais il ne se sentait plus de goût au travail, il était devenu paresseux, musard et flemmard au possible; et puis, surtout, il avait une diabolique habitude, qui s'aggravait et empirait de jour en jour, sans qu'il fît rien pour l'entraver et s'en délivrer, au contraire! Il buvait comme une éponge. C'était même à cause de ce terrible défaut qu'il était sorti, qu'il avait été congédié, pour mieux dire, de la maison Peulvier-Royon.

Comment avait-il vécu durant ces dix mois? Quelques pièces de vingt sous gagnées à porter de la gare à domicile ou réciproquement des colis de voyageurs, de chétives aumônes soutirées de droite et de gauche, à des étrangers principalement, sur le parvis de la cathédrale ou sous les Loges, tel avait été le plus clair de ses revenus.

Un soir, lassé de coucher à la belle étoile et n'ayant rien mangé--ni rien bu, misère!--depuis la veille au matin, il s'était avisé de lancer une grêle de cailloux dans un réverbère voisin d'un poste de police, et, grâce à ce bel exploit, avait réussi à se faire allouer sur-le-champ un gîte au susdit poste, plus un demi-pain de munition et une cruche d'eau,--pouah!!

Un autre soir, ayant encore le ventre déplorablement creux, il était entré dans une auberge du faubourg de Laon, s'était fait servir un copieux festin qu'il avait arrosé de trois bouteilles de vin du pays, et, le quart d'heure de Rabelais venu, avait effrontément déclaré au patron qu'il ne possédait pas un centime:

--Pas un rouge liard, mon bel ami, pas un radis, je vous le jure! Vous pouvez me fouiller, si vous ne me croyez pas... et vous fouiller surtout! Vous n'avez qu'à envoyer chercher les agents, ils me fourreront au bloc!

Oui, Brigodin espérait obtenir encore le gîte après le souper; mais son attente fut déçue. L'aubergiste, homme prudent et d'expérience, se dit que s'il appelait la police à son aide, il lui faudrait aller le lendemain faire sa déposition dans le bureau du commissaire et perdre ainsi une matinée presque entière; qu'il serait obligé d'aller ensuite renouveler cette déposition devant le tribunal, ce qui ferait encore une matinée de perdue; et qu'il était bien plus économique de passer les frais de ce repas au compte de profits et pertes. Il administra en conséquence un vigoureux coup de pied dans le fond de culotte de maître Brigodin, et invita ce «sacré filou» à aller se faire pendre ailleurs.

Restaient donc les becs de gaz à démolir et les réverbères à fracasser, et c'était en effet l'expédient auquel Brigodin avait le plus ordinairement recours pour mériter d'être logé à l'oeil et hébergé gratis.

Il avait ainsi récolté, durant ces dix mois, et par périodes toujours croissantes, un total de six mois de prison.

Le vol n'avait eu néanmoins aucune part dans ces multiples condamnations; il n'y était question que de vagabondage, ivresse, tapage nocturne, dégradation d'objets destinés à l'utilité publique,--des peccadilles; mais notre triste sire était en trop beau chemin pour s'arrêter là et ne pas ajouter bientôt à son casier judiciaire cette indispensable mention.

La première tentative entreprise dans cette voie par Isidore Brigodin ne fut cependant pas des plus heureuses, comme vous allez en juger, et aurait bien dû lui servir de leçon,--de providentiel avertissement.

* * * * *

C'était durant, le rigoureux hiver de 1879-1880; le nombre des mendiants et malandrins avait plus que doublé dans la ville et les faubourgs, et justement le malchanceux Zidore venait de quitter ce qu'il nommait «sa maison de campagne» et d'être rendu à la liberté, c'est-à-dire au froid et à la faim, à la fainéantise, à l'ivrognerie, à tous les tourments et à toutes les hontes de la misère.

Après avoir dépensé, bu, en moins de quarante-huit heures et histoire de rattraper le temps perdu, l'humble pécule qu'il avait gagné en tressant de grossières corbeilles d'osier, les sept francs qui lui avaient été remis à sa sortie de prison, il se trouvait dans le plus complet dénûment et était venu s'affaler tout grelottant sur un banc des Promenades.

Que faire? La faim, l'horrible conseillère, le tenaillait.

--Si je pouvais chaparder quelque chose? Mais où? Quoi?

Et bientôt il se rappela certaine chambre mansardée, située en face de celle qu'il occupait l'an dernier, lorsqu'il travaillait chez Peulvier-Royon: une simple mais proprette petite chambre louée à un jeune homme, un employé de commerce, qui partait le matin et ne rentrait qu'à la nuit, et avait coutume de toujours laisser sa fenêtre ouverte, afin sans doute que l'odeur du tabac--c'était un fumeur enragé, ce jeune homme--se dissipât plus aisément et que l'air s'épurât le mieux possible, pendant son absence.

--Si j'y allais? Il doit avoir de l'argent, ce garçon-là, des économies cachées dans ses tiroirs..., un petit saint-frusquin!

Et voilà Brigodin s'acheminant vers la rue de Mars, où il avait demeuré naguère et où habitait très probablement encore cet employé. Il se faufila dans le corridor de son ancienne maison et grimpa jusqu'au sommet de l'escalier sans attirer l'attention, sans rencontrer personne.

Ce dernier palier était éclairé par une large lucarne donnant sur une terrasse contiguë à une cour intérieure, la même cour où la chambre de l'employé prenait jour. La fenêtre de cette chambre était grande ouverte, ainsi que Brigodin l'avait conjecturé; selon toute apparence, le locataire était donc toujours ce même jeune homme, émérite culotteur de pipes, qu'il avait entrevu plus d'une fois jadis.

Le difficile était de se rendre du palier à ladite chambre. Il fallait d'abord franchir la lucarne, puis descendre sur la terrasse, ce qui exigeait un saut de deux mètres; de la terrasse, se laisser ensuite glisser à trois mètres plus bas, sur un petit toit qui se trouvait presque de plain-pied avec la mansarde en question.

Brigodin effectua sans encombre ce périlleux trajet.

Aussitôt entré dans la place, il s'empressa d'ouvrir les tiroirs de la commode--la clef était à la serrure de l'un d'eux--et fouilla partout rapidement, fiévreusement, pour découvrir la réserve, les «économies» du locataire.

Rien dans la commode. Dans l'armoire à glace, rien non plus, sauf une demi-douzaine de chemises, une boîte de faux cols, des chaussettes, et une ou deux piles de mouchoirs, rangées sur les rayons. Dans les deux étroits placards dissimulés de chaque côté de la cheminée, rien encore. Dans le cabinet de toilette, où quelques vêtements étaient appendus, rien, toujours pas de magot, pas de saint-frusquin.

--Je ne me doutais guère qu'il était si panné que ça! maugréa mentalement Brigodin. Vrai, si j'avais su!... Moi qui me suis donné tant de peine!...

Au moins fallait-il que cette peine ne fût pas totalement perdue. Et, à défaut d'argent, il songea à se rabattre sur le linge et les vêtements, à se faire un bon paquet qu'il emporterait... Mais comment l'emporter? Comment remonter du toit sur la terrasse, puis de la terrasse jusqu'à la lucarne du palier avec un tel fardeau?

--Pas moyen! Faut y renoncer! A moins que j'endosse cette défroque?... C'est ça! Et je lui laisserai la mienne en échange!... Une bonne farce! Il en fera une tête, quand il trouvera mes guenilles à la place de ses meilleurs effets!... Ah! je voudrais le voir!...

Et vite, vite, de se déshabiller, tout en ratiocinant de la sorte, de décrocher gilet, paletot, pantalon, pardessus... vite, vite, d'aveindre chemises et chaussures.

* * * * *

Mais, juste au moment où Isidore Brigodin était quasiment nu et se disposait à enfiler un pantalon de drap noir tout battant neuf, un pas se fit entendre de l'autre côté de la cloison, dans un corridor sans doute, une clef grinça dans la serrure.

Brigodin de se baisser aussitôt et se couler sous le lit. Et maintenant, ne bougeons plus!

La porte s'était ouverte, puis refermée, et l'on allait et venait dans la pièce.

--S'il me faut passer la nuit là, me voilà propre! se dit Brigodin, qui sentait déjà le froid le pénétrer et lui ankyloser les membres.

On continuait à marcher tout contre lui; il entendait manoeuvrer les tiroirs de la commode, grincer la porte de l'armoire et celle du cabinet. Le froid le gagnait de plus en plus.

--Mon Dieu! mon Dieu! Pourvu que je n'aille pas éternuer!... Et s'_il_ aperçoit mes nippes sur son lit? S'il voit qu'on a dérangé... Ah! malheur! Est-ce qu'il va demeurer là? Est-ce qu'il ne va pas ressortir?...

Si! Il lui semble qu'on se rapproche de la porte... Oui! On l'ouvre... On s'en va!

--Ah! enfin! quelle chance!

Maintenant plus de temps à perdre. Il s'agit de se rhabiller presto et de filer grand'erre. Mais...

--... Où donc sont les vêtements? Le pantalon, la chemise, les bottines, le paletot, que j'avais préparés?... Disparus! Et mes loques que j'avais laissées là, sur le lit? Où les a-t-il fourrées?

Derechef, Brigodin explora l'armoire, la commode, le cabinet de toilette... Toute la garde-robe avait été emportée! Tout le linge enlevé!

Et ses pauvres frusques avaient été, elles aussi, comprises dans la rafle!

--Oh! Mais ce n'est donc pas le locataire, l'employé de commerce qui vient de venir? C'est un voleur, un confrère! Eh bien, merci! En v'là un! Ah! je le retiens, c't animal-là! Si je le connaissais!...

Oui, c'était un deuxième larron--il y avait tant de misérables à Reims cet hiver-là!--qui, n'ayant pas, comme Brigodin, la ressource de s'introduire dans cette chambre par la fenêtre, y avait pénétré par la porte, à l'aide d'un rossignol; et, pendant que son «confrère» se morfondait sous le lit, avait fait main basse sur tout ce qu'il avait trouvé, mis toute la pièce au pillage.

--Que devenir? Comment me carapater de là? ruminait Brigodin, transi et glacé de la tête aux pieds. Je ne peux pourtant pas me sauver tout nu, courir sur les toits comme un singe... Ah! miséricorde! En voilà une déveine! Oh!!!

Se sauver tel quel, il n'était même plus temps. Un bruit de pas retentissait et s'approchait, une voix jeune, pleine et tapageuse, lançait ses éclats à tous les échos et claironnait des fragments d'une romance alors en vogue:

Non, tu n'es plus ma Pâquerette, Ma Pâquerette à l'oeil si doux!...

C'était le jeune homme, le vrai locataire cette fois, qui, leste et joyeux, grimpait son escalier et réintégrait le logis.

Il cessa net sa chanson, comme bien on pense, et poussa un cri de stupeur et d'effarement à l'aspect de cet individu planté au milieu de sa chambre et dépouillé de tout voile.

--Eh! monsieur Barbier! monsieur Barbier! appela-t-il à tue-tête.

Isidore Brigodin le connaissait, ce M. Barbier: c'était le principal locataire de la maison, un peintre en bâtiments qui sous-louait à des jeunes gens les mansardes du dernier étage.

M. Barbier accourut, et ce fut lui--lorsque l'infortuné Brigodin eut piteusement, tout tremblant de froid et claquant des dents, confessé sa mésaventure--qui alla chercher dans sa défroque et parmi ses mises-bas de quoi couvrir la nudité de notre apprenti cambrioleur et permettre de le conduire au poste.

--En v'là d'une roide, tout d'même! clamait Isidore Brigodin chemin faisant. C'est moi qu'est le volé... Oui, mossieu, tout aussi bien que vous! et c'est moi qu'on pige! Enfin, je serai du moins logé et nourri pour rien tout mon hiver! C'est toujours ça de gagné, n'est-ce pas, père Barbier?

LE PÈRE DE MADAME

_A Frantz Jourdain_.

Surtout, Annette, ayez bien soin de mon père!

C'est ce que ne manquait jamais de dire Mme de Lautry à sa domestique, chaque fois que celle-ci sortait, poussant devant elle la petite voiture où le pauvre M. Buvignières gisait impotent et inconscient.

Ancien haut fonctionnaire, inspecteur des Finances en retraite, commandeur de la Légion d'honneur et décoré d'une multitude d'ordres exotiques, M. Buvignières, aux abords de ses soixante-dix ans, avait été frappé de paralysie. Il était veuf et n'avait qu'un enfant, une fille, veuve elle-même depuis peu, et qui s'empressa de le recueillir chez elle et de l'entourer de sa plus tendre sollicitude. Mère d'un garçonnet de six ou sept ans et d'une petite fille qui atteignait à peine ses vingt mois, Mme de Lautry partageait ainsi son affection et tous les trésors de son excellent coeur entre ses bébés et son infortuné père.

Elle habitait, à Passy, un modeste et paisible pavillon de la rue du Ranelagh, et chaque après-midi, quand le temps le permettait et qu'elle en avait le loisir, elle s'en allait, accompagnée de ses enfants et de sa femme de chambre qui voiturait M. Buvignières, faire une promenade dans le bois de Boulogne, aux alentours de la Muette. Lorsque Mme de Lautry se trouvait retenue par quelque visite à rendre ou à recevoir, empêchée par quelque urgente course, Annette partait seule, avec le malade dans sa chaise roulante, et alors:

--Surtout, ayez bien soin de mon père! Vous entendez, Annette?

--Madame peut être sans inquiétude!

En effet, quel danger pouvait-il y avoir? Les voitures étaient rares dans ces parages, et c'était sitôt fait de gagner le Bois, d'arriver à une contre-allée ou de s'engager dans un des petits chemins interdits aux cavaliers!

Or, il advint qu'une après-midi de juin, Annette qui, ce jour-là, était seule avec son malade, fit la rencontre d'une de ses payses, de la grosse Élisa, son ancienne camarade de première communion à Saint-Bonnet de Bourges, devenue, par le hasard des temps, bonne comme elle chez des bourgeois de Passy. Deux militaires, deux superbes _train-glots_, tout luisants et battants neufs, escortaient Élisa, et, comme eux aussi étaient originaires de la ville de Jacques Coeur, voilà nos quatre Berrichons bientôt rassemblés côte à côte sur un banc, le long d'une pelouse avoisinant la porte de la Muette, et dégoisant à coeur joie et à bouche que veux-tu de tous leurs souvenirs du pays natal. Près de ce banc, en bordure de la pelouse, se dressait un épais bouquet de bois devant lequel Annette avait eu soin de placer la petite voiture, de façon que le malade fût abrité le mieux possible contre le soleil et contre le vent. Il n'y avait du reste aucune indiscrétion à redouter de sa part, puisqu'il n'articulait que des sons incompréhensibles, semblait ne plus entendre, ne rien voir presque, ne s'intéresser à rien et ne vivre que pour manger, mais avec quel appétit!

L'entretien était si intéressant, si passionnant, qu'il se prolongea toute une grande heure. Quand enfin Annette se décida à prendre congé de ses pays pour regagner la maison et tourna la tête... ô stupeur! miséricorde divine! le père de madame avait disparu. Plus de voiture, plus rien!

Annette n'en croyait pas ses yeux. Elle se mit en quête, courut d'un côté, d'un autre, revint sur ses pas, rebroussa chemin de nouveau, arrêtant les passants, les interrogeant, tout anxieuse, haletante, éperdue...

Non, on n'avait pas vu de malade... Non, pas de petite voiture!...

Il fallait rentrer pourtant! Et comment oser?... Que répondre à madame? Ah! mon Dieu! mon Dieu!

Dans son saisissement et son affolement, la pauvre fille en vint à se dire que M. Buvignières était peut-être reparti tout seul, qu'il avait pu marcher, oui, tout d'un coup, comme ça, par miracle; qu'il s'en était retourné de lui-même, sans la prévenir, à la dérobée, sans doute pour lui jouer une farce, ramenant sa roulotte avec lui, et qu'elle allait le retrouver à la maison...

Hélas! non, il n'y était pas! Et l'on peut juger avec quelle désolation et quelle indignation Mme de Lautry accueillit les aveux de sa domestique.

--Malheureuse! Je vous le disais bien de faire attention! Je vous le recommandais bien chaque fois! Est-ce vrai? Et vous me répliquiez toujours qu'il n'y avait rien à craindre, aucun danger... Vous voyez, n'est-ce pas? Vous voyez!

* * * * *

Des jours et des semaines s'écoulèrent: malgré les déclarations faites à la police, les démarches de toute sorte et les recherches sans nombre, M. Buvignières demeurait introuvable.

Mme de Lautry, dont la foi était des plus vives, la piété ardente et profonde, avait fini par ne plus rien attendre du secours des hommes et s'en remettre entièrement à Dieu. Elle ne cessait de le prier, d'implorer sa miséricorde et sa clémence, pour qu'il protégeât l'infortuné vieillard et le lui rendît... s'il était encore de ce monde!

Un jour qu'elle était allée voir une de ses amies de pension, sa plus intime amie, Berthe Lefillol, perchée dans le haut du boulevard Saint-Michel, et qu'elle s'en revenait le long de la grille du Luxembourg, en compagnie de son petit garçon et de Mlle Suzanne, qu'Annette portait dans ses bras, elle fut accostée par une vieille femme, une mendiante, qui psalmodiait plaintivement:

--N'oubliez pas un pauv' paralytique, si vous plaît!

Elle fouilla dans sa poche, en tira une pièce de menue monnaie; mais à l'instant où elle la glissait dans la main de la mendiante, Annette jeta un cri.

--Oh! madame! madame!

Le regard de Mme de Lautry suivit celui de sa bonne... Là, à deux pas d'elle, contre le mur de soubassement de la grille, M. Buvignières était installé dans une petite voiture,--pas celle qu'il avait rue du Ranelagh, une autre moins élégante et moins cossue, plus fatiguée et défraîchie, mais proprette cependant. Oh! c'était bien lui! Sans le moindre doute! Du premier coup il était reconnaissable, quoique paraissant mieux portant, moins sanguin. Il n'y avait que sa rosette de la Légion d'honneur, qu'on avait prudemment enlevée.

--Mon père! Mon père! Toi! s'exclamait Mme de Lautry.

Et une sorte d'épanouissement, de vague sourire, comme un rayon d'intime joie et de suprême allégresse, illumina la face du paralytique, toujours immobile, muet, affalé.

--Comment ce malade est-il là, madame? Où l'avez-vous trouvé? Comment osez-vous le...

Mais la mendiante, jugeant ces questions trop indiscrètes et la situation quelque peu gênante, s'était empressée de gagner le large.

--Annette, passez-moi Suzanne, et prenez cette voiture!... Ramenez monsieur!...

* * * * *

Eh bien! ce retour ne profita pas, ainsi qu'on aurait pu le croire, à M. Buvignières.

La mendiante, la vieille mère Pellegrin, qui, durant près de dix ans, avait soigné deux paralytiques, son mari d'abord, puis un beau-frère de celui-ci, et avait vécu d'eux et bien vécu, copieusement exploité avec ces infirmes la charité publique, s'entendait comme personne à les traiter et à les gouverner.

Ils avaient beau se fâcher ou implorer, beau geindre ou vociférer, elle ne se laissait pas imposer ni attendrir, elle tenait bon et ferme: pas de vin pur, pas de viandes noires, pas de salaisons, aucun excitant, rien que de l'eau rougie et des légumes, du végétalisme.

Il est probable que Mme de Lautry, dans sa filiale tendresse, se montra moins prudente. Elle se fit une fête sans doute d'indemniser son père des jeûnes et privations qu'il avait endurées. Tant il y a que, dès le lendemain de sa rentrée au bercail, M. Buvignières commença à perdre sa bonne mine et ce regard dont la vivacité et l'éclat attestaient certainement des réapparitions de l'intelligence. Il semblait toujours fatigué à présent, toujours alourdi et ensommeillé; il avait comme peine à soulever les paupières, et, lorsqu'il regardait, c'était d'un oeil terne et fixe, atone et vitreux, inconscient, sans expression, sans vie.