Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 9

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[Note 213: Per sex dies, cum creaturam omnem Deus absolvisset, septimum quieti consecravit diem: sic iste... Theophan., _Chronogr._, p. 273.]

[Note 214: Voir l'Hexameron de George Pisidès...]

[Note 215: Fredeg. c. 65.--Aimoin., IV, 21.]

Héraclius avait trop de bonheur et de gloire; la philosophie païenne l'eût averti de trembler, et en effet le malheur et la honte étaient à sa porte. Mahomet fondait alors parmi les siens cette religion des jouissances matérielles et du sabre, qui de l'Arabie, dont elle achevait la conquête, devait déborder sur l'univers. Dès 622, le prophète s'était essayé contre l'Arabie romaine, mais sans succès; vint ensuite la lutte d'Héraclius et de Chosroès, dont il attendit patiemment la fin, ne souhaitant la victoire à aucun et tout prêt à se jeter sur le vaincu. Aussi, voyant la Perse plus qu'à moitié ruinée, il projetait une expédition contre elle lorsqu'il mourut en 632. Ce fut son successeur qui la fit: Abou-Bekr soumit l'Irac arabique et prépara la conquête de tout l'empire des Perses. En même temps il attaquait l'empire romain par les mains de Khaled, son général avant d'être celui d'Omar, et Khaled enleva Bostra en 632, Damas en 634, Émèse en 636, et eut bientôt réduit sous le joug de l'islamisme la Syrie, la Mésopotamie et la Palestine. En 637 Jérusalem était prise, en 639 Memphis et Alexandrie. Rien ne résistait aux armes des khalifes; tout cédait, tout courbait la tête devant les terribles exécuteurs de cette fatalité dont ils avaient fait leur dogme religieux. Les légions d'Héraclius, si héroïques en Perse, lâchèrent pied devant les musulmans; son frère Théodore et ses autres généraux furent battus; lui-même vit échouer contre eux et les combinaisons de sa science militaire et l'impétuosité de son courage. Quand il apprit la reddition de Damas, il s'écria: «La Syrie est perdue!»[216] et voulut sauver au moins des mains de ces autres infidèles la sainte croix, dont la délivrance lui avait tant coûté.

[Note 216: Chron. arab., p. 113.--Eutych., t. II, p. 280.]

Il alla la chercher à Jérusalem[217] pour la mettre à l'abri dans sa métropole, la reçut des mains du patriarche Sophronius, qui fondait en larmes ainsi que tout le peuple, et s'achemina vers Constantinople par la voie de terre, accompagné de l'impératrice, qui ne le quittait plus[218]. Cet esprit si ferme et si prompt s'était affaissé sous le malheur; ce génie s'était obscurci. Le vainqueur de Ninive était devenu pusillanime comme un enfant; la vue de la mer lui donnait le vertige. Arrivé sur la côte d'Asie, en face de sa ville impériale, il s'arrêta dans le palais d'Hérée, où il séjourna longtemps, n'osant pas affronter, tout couvert d'humiliations et de défaites, les regards de cette foule qui pourtant l'aimait toujours. Lorsque, sur les instances du sénat, il se décida à partir, on dut construire pour son passage à travers le Bosphore un pont de bateaux, dont le plancher, revêtu de sable, simulait une route, et dont les côtés, garnis de branchages et de verdure, formaient comme deux grandes haies qui dérobaient l'aspect des flots. C'est ainsi que l'ombre d'Héraclius rentra dans Constantinople[219].

[Note 217: Venerandis lignis Hierosolyma asportatis, Constantinopolim recessit. Theophan., _Chronogr._, p. 280.]

[Note 218: Cedren., t. I, p. 426.--_Hist. Miscel._, XVIII, ap. Murat., t. I, part. 2, p. 133.]

[Note 219: Præfectus urbis, multis in unum coactis navibus et invicem alligatis, freto velut pontem injungit, ac ramis arborum et foliis utrinque latera prætendit. Niceph., p. 18.]

Le génie d'Héraclius, brisé pour la guerre, ne l'était point pour la politique. La situation de l'empire ne permettant plus l'emploi des armes contre les Avars, ou pour châtier leurs dernières perfidies, ou pour en prévenir de nouvelles, Héraclius dut chercher dans la politique le moyen de les réprimer. Il interposa entre eux et lui, sur les bords du Danube, une barrière de petits États, indépendants sous son autorité souveraine, qui mirent la Thrace et Constantinople à l'abri des invasions du nord. Plus durable que ses conquêtes, cette création de sa politique est encore debout dans les principautés slaves de Croatie et de Servie, qu'il organisa, et dans la principauté hunno-slave de Bulgarie, dont il ne fit que jeter les fondements. Ce sont les établissements d'Héraclius, destinés à couvrir la métropole de l'empire romain d'Orient, qui protégent encore de nos jours cette reine tombée, et c'est d'eux que dépend en grande partie le sort de la Grèce. Leur histoire intéresse l'Europe à plus d'un titre, et je ne m'écarterai point de mon sujet en exposant, sommairement du moins, les circonstances qui précédèrent ou accompagnèrent cette fondation.

On a pu voir dans les récits précédents avec quelle prodigieuse dureté les Avars traitaient leurs vassaux, et particulièrement les Slaves, sur qui ils épuisaient comme à plaisir tout ce que le mépris de l'humanité, le délire de la puissance et le libertinage peuvent enfanter d'oppression. A la guerre, cette chasse aux hommes des nations hunniques, le Slave était le chien du Hun; c'était lui qui battait la campagne, qui dépistait, qui traquait l'ennemi[220]. Placé en première ligne pendant l'action, c'était encore lui qui soutenait et amortissait le choc, pendant que l'Avar formait la réserve. Était-il vainqueur? l'Avar prenait seul le butin; était-il vaincu ou repoussé? l'Avar le ramenait au combat la lance aux reins, et le forçait à se battre encore ou le tuait. Cette position critique du Slave à la guerre lui avait valu de la part des Pannoniens le sobriquet de _Bifulcus_[221], «poussé devant et derrière,» ou _Bifurcus_, «qui se trouve entre deux fourches.» Pourtant les traitements de la paix dépassaient pour lui, en humiliations et en souffrances, ceux du champ de bataille. Quand des Avars allaient prendre leurs quartiers d'hiver dans un village vende ou slovène, ils s'y conduisaient en maîtres absolus: le Slave était chassé de sa maison; sa femme et sa fille servaient aux plaisirs de ses hôtes, son troupeau et son grain à leur nourriture, et il fallait qu'après tout cela il payât un fort tribut au kha-kan sous peine des plus grands supplices[222]. Le Slave supportait sa misère sans se plaindre ou du moins sans se révolter; mais l'excès de la dégradation en amena le remède. Il était sorti du mélange volontaire ou forcé des Huns avec les femmes des Vendes une race de métis qui hérita de la turbulence et de la fierté de ses pères, et finit par être très-nombreuse.

[Note 220: Chunni pro castris adunato stabant exercitu: Winidi vero pugnabant. Fredeg., _chron._ 48.]

[Note 221: Winidi _Bifulci_... Fredeg., 48.--Unde dicti _Bifulci_, eo quod duplici, in congressione certaminis, vestitu prælia facientes, Chunnos præcederent. Paul. Diac., IV, 40.]

[Note 222: Chunni ad hiemandum annis singulis in Sclavos venientes, uxores et filias eorum stratu sumebant, tributa super alias oppressiones eis solvebant. Fredeg., 48.]

Les Avars ayant voulu la traiter exactement comme les autres Slaves, sans se rappeler qu'elle était de leur sang, ces métis prirent les armes, chassèrent les Avars de leurs maisons et refusèrent le tribut au kha-kan[223], Entraînés par leur exemple, les Slaves purs firent la même chose, et tout ce qu'il y avait de tribus vendes à l'orient des Bavarois, dans les vallées de la Carinthie, se sépara de l'empire des Avars.

[Note 223: Non sufferentes malitiam ferre... cœperunt rebellare. Fredeg., _chron._ 48.]

C'était bien jusque-là; mais quand les Vendes se furent révoltés, ils ne surent plus que devenir; ils manquaient d'armes, ils manquaient d'un chef capable de les exercer et de les conduire: le hasard leur procura tout cela. Les Vendes carinthiens recevaient périodiquement la visite d'un marchand nommé Samo, qui leur apportait à dos de chevaux ou de mulets les marchandises de l'Occident[224]: cet homme était de race franke, né à Sens, dans les Gaules, et avait longtemps fait la guerre. Il arriva juste à ce moment, et, trouvant ses amis les Vendes dans l'embarras, il ne songea qu'à les servir. Toutes les armes qu'il avait dans ses bagages leur furent d'abord distribuées; puis il leur enseigna l'art d'en fabriquer de nouvelles, de les manier, de marcher en troupe, d'avancer, de reculer, de se former en bataille. Les Avars se présentèrent sur ces entrefaites sans plus de précautions qu'ils n'en mettaient ordinairement envers des ennemis que leur fouet seul faisait trembler; mais Samo les attaqua avec ses recrues, les battit et les contraignit à la retraite. Ils revinrent en force et furent encore battus. Samo décida ce succès des Vendes par sa prévoyance et son intrépidité. Ravi d'avoir repris son ancien métier de soldat, il oubliait son commerce, quand les Vendes, rendus par lui à l'indépendance, lui proposèrent d'être leur roi[225]. L'aventurier frank ne se fit pas prier: il devint roi barbare dans toute l'étendue du mot, et si complétement Vende, qu'il se donna douze femmes, dont il eut trente-sept enfants[226], et qu'il abjura le christianisme pour adorer les dieux _blancs_ et _noirs_ des Slaves. Du reste il ne s'endormit point sur son trône, et les Avars ayant cessé de l'attaquer, il les poursuivit chez les autres Vendes, qu'il appela à la révolte. Une propagande active, dont il était l'âme, travailla bientôt toutes les tribus vendiques, et passa de là chez les Slovènes. Héraclius la favorisa pour nuire aux Avars, et s'allia avec Samo; mais peu s'en fallut que ces germes de liberté ne fussent étouffés sous une autre main plus puissante que celle des Avars, la main de Dagobert, aidé des Franks-Austrasiens et des Bavarois.

[Note 224: Homo, nomine Samo, natione Francus, negotians... _Id. ibid._]

[Note 225: Cernentes utilitatem Samonis, eum super se eligunt regem. Fredeg., _chron._ 48.]

[Note 226: Samo duodecim uxores ex genere Vinidorum habebat, de quibus XXII filios et XV filias. _Id., ub. sup._]

Les Franks-Austrasiens avaient dans leur dépendance effective ou nominale une assez grande portion des tribus vendes et slovènes qui avoisinaient la Thuringe, la Saxe et les provinces du Norique; ils prétendaient même posséder un droit de suzeraineté sur les Vendes de la Carinthie. Vers l'an 630 ou 631, époque des événements que nous racontons, arriva dans les domaines de Samo une caravane de marchands franks, composée peut-être d'anciens rivaux du roi carinthien; elle fut attaquée et volée, et, dans la lutte qui s'engagea à cette occasion, plusieurs des marchands furent tués[227]. Une plainte vint de la part de Dagobert, qui envoyait réclamer, avec les marchandises enlevées, la compensation due, suivant la loi des Franks, pour le meurtre des marchands mis à mort. L'ambassade chargée de ce message avait à sa tête un certain Sicharius, homme malhabile, emporté et orgueilleux. Samo, fort embarrassé sans doute d'avoir à punir le vol chez ses sujets, et ne voulant point, d'autre part, rompre directement avec Dagobert, jugea plus commode de ne point entendre l'ambassadeur que de lui répondre par un refus. Sicharius fit tout ce qu'il put pour obtenir audience; il demanda, il vint lui-même, mais inutilement; le roi était toujours invisible. Que faire? Ne voulant pas partir sans rapporter une réponse, Sicharius s'avisa du stratagème le plus étrange qu'ait jamais imaginé un ambassadeur: il acheta des habillements slaves pour lui et sa suite, et quand ils s'en furent tous affublés, ils se présentèrent à la porte du roi, qui les reçut sans difficulté, les prenant pour des Slaves[228].

[Note 227: Negotiatores Francorum interficiunt, et rebus exspoliant. _Gest. Dag._, 27.--Paul. Diac., IV, 40.--Aimon. _Gest. Franc._, IV, 23.]

[Note 228: Vestibus quibus Sclavi utebantur, ne agnosceretur, indutus. Aimon., _Gest. Franc._, IV, 23.]

L'entrevue, on le devine aisément, fut peu amicale: Samo, comme un marchand et un païen, nous dit l'auteur naïf où nous puisons cette histoire, refusa toute satisfaction, et Sicharius, comme un sot ambassadeur[229], répondit au refus par des invectives. Il s'écria dans la discussion que Samo et son peuple devaient obéissance à Dagobert. «Volontiers, reprit Samo; le pays que nous possédons est à Dagobert et nous sommes à lui, à la condition qu'il voudra bien vivre en amitié avec nous.» Sur quoi Sicharius rétorqua aigrement qu'il n'était pas possible à des chrétiens serviteurs de Dieu de vivre en amitié avec des chiens[230]. «Eh bien donc! dit Samo tout hors de lui, si vous êtes les serviteurs de Dieu et si nous sommes des chiens, nous avons reçu la permission de vous mordre, car vous êtes de mauvais serviteurs qui ne cessez d'offenser votre maître[231].» Là-dessus il chassa Sicharius de sa présence. La guerre s'ouvrit donc entre les Vendes de Carinthie et les Franks; trois armées descendirent successivement d'Austrasie et de Bavière dans les vallées des Slaves, et furent battues; puis le marchand, prenant l'offensive à son tour, remporta une victoire signalée sur les meilleures troupes des Franks, près du château de Wogastiburg ou Woitsberg. Samo devint, par suite de cette victoire, un roi avec qui Héraclius put s'allier sans honte, et le peuple des Vendes carinthiens une sentinelle avancée de l'empire romain sur le Haut-Danube.

[Note 229: Sicut stultus legatus... Fredeg., _chron._, 48.]

[Note 230: Non est possibile ut christiani Dei servi, cum canibus amicitias conlocare possint. _Gest. Dag._, 27.]

[Note 231: Si vos estis servi Dei, et nos sumus Dei canes, dum vos assidue contra ipsum agitis, nos permissum accepimus vos morsibus lacerare. Fredeg., _Chron._, 48.--_Gest. Dag._, 27.--Aimon., IV, 23.]

Tandis que ces choses se passaient à l'occident de la Hunnie, la dureté insensée des Avars leur attirait à l'orient des adversaires non moins redoutables. Le kha-kan qui s'était si odieusement signalé par ses perfidies envers l'empire romain en 622 et 626, _le Réprouvé_, comme disent les écrivains grecs[232], mourut dans cette même année 630, époque de la résurrection des Slaves. Les Bulgares avaient toujours servi les Avars plutôt en frères qu'en vassaux; ils repoussaient même le titre de vassaux et prétendaient à celui d'alliés. Cette prétention semblait d'autant plus juste, que non-seulement ils étaient de race hunnique comme les Avars, mais qu'ils étaient puissants, leur roi Cubrat ou Kouvrat[233], qui occupait sur le Volga Bulgaris, siége de la nation, ayant lui-même de nombreux vassaux, soit en Asie, soit en Europe; et des colonies bulgares importantes, échelonnées dans les plaines pontiques et jusqu'en Pannonie, faisant, par leur situation, partie intégrante du territoire avar proprement dit. Forts de ces raisons, les Bulgares demandèrent que le chef de l'empire fût désormais choisi à tour de rôle parmi les Avars et parmi eux, et que d'abord la vacance actuelle leur fût dévolue[234]. Le mépris avec lequel les Avars accueillirent cette réclamation indigna les sujets de Kouvrat, qui prirent les armes dans leurs colonies du Danube, mais qui furent vaincus.

[Note 232: Abominandus Chaganus, Deo invisus, odiosus... Πανάθεος χαγάνος, θεομισής. _Chron. Pasch., et alibi_.]

[Note 233: Cubratus, Curatus, Crobatus.]

[Note 234: Inter Avares cognomento Hunnos, et eos qui Bulgari dicuntur magna surrexit contentio, cui deberetur regni successio; utrum ex Bulgaris orto, an ex Avarum semine procreato... Aimon. _Gest. Franc._, IV, 24.]

Plutôt que de se résigner au joug, dix mille de ceux de Pannonie préférèrent s'expatrier et cherchèrent un asile chez les Franks-Austrasiens[235]. C'était une bien faible troupe qu'un aussi grand royaume que l'Austrasie n'eût pas dû craindre, composée qu'elle était en majeure partie d'enfants, de femmes et de vieillards; toutefois les Bulgares avaient si mauvais renom, on se souciait si peu de pareils hôtes ou de pareils voisins, que Dagobert, avant de les admettre, voulut consulter ses leudes, et envoya les émigrants hiverner en Bavière, où on leur fournit des maisons et des vivres[236]. Le conseil des leudes ayant décidé qu'on devait se défaire au plus tôt de ces étrangers dangereux, Dagobert expédia l'ordre secret de les égorger tous dans la même nuit[237]. Il n'en échappa que sept cents, qui se réfugièrent chez les Vendes de Carinthie. Kouvrat fit retomber avec raison la responsabilité de ce désastre sur les Avars et sur leur tyrannie, et pour commencer à se venger d'eux, il envoya une ambassade à Constantinople, sollicitant l'amitié de l'empereur. Héraclius répondit à ces ouvertures par l'envoi d'une autre ambassade chargée de remettre au roi bulgare le titre de patrice, qui le constituait officier romain, et l'empire avar se trouva limité à l'est par la puissance de Kouvrat, comme il l'était an sud-ouest par celle de Samo.

[Note 235: Dagobertum expetunt regem Francorum, poscentes vacantem tellurem sibi concedi. _Id., loc. cit._]

[Note 236: Cum amicis deliberat quid de eis agendum sit. Aimon. _Gest. Franc._, IV, 24.]

[Note 237: Sapienti consilio Francorum rex Bajuvariis jubet ut Bulgares illos cum uxoribus et liberis, unusquisque unumquemque in domo sua in una nocte interficeret. _Gest. Dagobert._, 28.]

Ce n'était encore là qu'un préliminaire aux plans politiques d'Héraclius. L'empereur entra en pourparlers avec une confédération de Vendes et de Slovènes qui habitait, sur le revers septentrional des Carpathes, les bords de l'Oder supérieur et de la Vistule, la confédération des _Khorwates_, _Khrobates_ ou Croates, dont le nom signifiait _montagnards_[238], et lui offrit, si elle voulait émigrer au midi du Danube, une portion des terres que les Avars y avaient usurpées. Une des plus puissantes tribus de cette confédération se laissa séduire, et partit sous la conduite de cinq frères, Cloucas, Lobel, Cosentzès, Mouclo et Chrobate, et de leurs deux sœurs, Touga et Bouga: Héraclius les lança sur la Dalmatie[239]. Les Avars, maîtres de cette belle province depuis soixante ans, en avaient fait presque un désert, et Salone, si célèbre jadis par sa splendeur, s'était transformée sous leurs mains en un monceau de débris. En concédant la Dalmatie aux Croates, l'empereur leur donnait une conquête à faire, et ils n'en vinrent pas à bout sans beaucoup de peine et de temps. Quelques restes de la nation avare réussirent même à se maintenir çà et là dans le pays[240].

[Note 238: Χρωϐάτοι. Chrobates, Chrebet, Cherwati, Horwath.]

[Note 239: Una generatio, nempe quinque fratres, Clucas, Lobelus, Cosentzes, Muchlo, Chrobatus, duæque sorores Tuga et Buga una cum suis populis, in Dalmatiam venit. Constant. Porphyr. _De Admin. Imp._, c. 30.]

[Note 240: Bello per annos aliquot inter eos gesto vicerunt Chrobati, Avarumque alios quidem interfecerunt, alios vero parere sibi coegerunt, atque ex illo tempore a Chrobatis possessa hæc regio fuit, suntque etiam nunc in Chrobatia Avarum reliquiæ, et Avares esse cognoscuntur. _Id. ibid._]

La partie des provinces dalmates abandonnée aux Croates s'étendit le long du golfe Adriatique depuis les montagnes de l'Istrie jusqu'au fleuve Zentinas, qui se jette dans cette mer au nord de la Narenta, et à l'intérieur des terres, de l'ouest à l'est, jusqu'à la limite des contrées qu'occupèrent plus tard les Serbes. Ils se répandirent sur tout le plat pays, les places maritimes et les principales îles du golfe continuant d'appartenir aux Romains. Liés à l'empire par les conditions ordinaires des nations fédérées et reconnaissant son domaine souverain, les Croates gardèrent leurs lois particulières et furent gouvernés par des chefs locaux qui portaient le titre de _zoupans_[241]. L'empire romain acquit, par suite de leur établissement, au lieu d'une population ennemie et féroce comme étaient les Avars, une population active, brave et fidèle; mais ce n'était pas tout de les attacher à l'empire par des liens matériels: Héraclius voulut les y unir plus étroitement par la conformité de croyance et de culte. Il engagea le pape à leur envoyer des évêques et des prêtres pour les catéchiser et les baptiser. On raconte qu'au moment de leur baptême le pape leur fit jurer de n'envahir jamais le territoire d'autrui et de vivre en paix avec tous leurs voisins, leur promettant de son côté l'assistance de Dieu et de l'apôtre saint Pierre, s'ils étaient attaqués injustement. Ce traité avec le ciel, _cet oracle_, comme dit l'écrivain grec[242] qui nous fournit cette anecdote, les aida merveilleusement dans l'observation des traités terrestres avec l'empire. La nouvelle Croatie fut distinguée de sa métropole, la Croatie des Carpathes, par la qualification de _baptisée_; l'autre fut nommée par les Romains Croatie _non baptisée_, et par les Slaves _Belo-Khrobatie_, mot qui signifiait _Croatie-Blanche_ ou _Grande-Croatie_[243].

[Note 241: Ζουπάνος.--Constantin Porphyrogénète semble dire que ce mot signifiait vieillards. Ἄρχοντας... ταῦτα τὰ ἔθνη μὴ ἔχει, πλὴν ζουπάνους γέροντας.... _De Admin. Imp._, c. 30. Il est souvent question dans l'histoire de Hongrie de Zoupans ou seigneurs, _seniores_.]

[Note 242: Constant. Porphyr., _ibid._]

[Note 243: Belo-Chrobati, id est Albi-Chrobati... Magna Chrobatia, non baptizata et alba. Const. Porphyr., _ub. sup._ 30, 31, 32.--_Beli_ en slave et _Bielo_ en russe, signifient effectivement _Blanc_, et _Beli_ ou _Veli_ a le sens de _Grand_. Lucius, _De regn. Dalm._, I, 11, p. 45.--V. la note de S. Martin, _Edit._ de Lebeau, t. XI, p. 35.]

La cession de la Dalmatie aux Croates fut un appât pour les autres nations slaves: une masse considérable de tribus se mit en mouvement des bords de l'Elbe pour se rendre à l'appel d'Héraclius; elles appartenaient à la confédération des _Srp_, que les Grecs appelaient _Serbles_[244] et que nous nommons Serbes, confédération de tribus vendes répandues sur les territoires de la Lusace et de la Misnie, et connues encore au moyen âge sous l'appellation de Sorbes et Sorabes. Deux frères venaient d'hériter du pouvoir souverain sur ces tribus, l'un d'eux en entraîna la moitié et émigra avec elles. Héraclius lui céda la Mésie supérieure, la Dacie et la Dardanie[245]; mais le prince serbe, mécontent de son lot, qu'il trouva ou trop médiocre ou trop voisin de la Pannonie avare, repassa la Save et la Drave pour retourner dans sa patrie. Chemin faisant, il se ravisa et s'adressa à l'officier romain qui commandait sur le Danube, pour obtenir son pardon de l'empereur et en même temps une plus grande étendue de territoire[246]. Héraclius, désireux de conserver ces émigrés, ajouta à leur première concession la contrée située au sud, depuis les montagnes qui couronnent la Macédoine jusqu'à Dyrrachium et au centre de l'Épire. Ainsi furent créés les États de Servie et de Bosnie. La constitution des Serbes fédérés ressembla beaucoup à celle des Croates; ils gardèrent leurs princes particuliers sous la souveraineté de Byzance et se firent chrétiens. Rome fut aussi leur institutrice religieuse, bien que depuis le schisme ils se soient ralliés à l'église grecque. Le Bas-Danube eut aussi ses émigrants, qui lui vinrent, selon toute probabilité, de la branche des Slaves orientaux. De ce nombre furent sept petits groupes qui s'établirent le long du fleuve, au midi de ses cataractes, et qu'on appela les _Sept-Nations_, et les Slaves _Severenses_ ou _Séwères_, qui reçurent un domicile au pied de l'Hémus, un peu au midi de Varna. On compta dès lors en Europe deux Servies comme on comptait deux Croaties: une Servie baptisée et romaine, et la mère-patrie, barbare et païenne, que les Slaves appelèrent _Servie-Blanche_ ou _Grande-Servie_.

[Note 244: Constantin Porphyrogénète, _De Admin. Imp._, c. 32, les désigne sous ce nom, Serbli, οἰ Σέρϐλοι: les écrivains latins du moyen âge les appellent Serbi, Sorbi, Sorabi, Servii.]