Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 8

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Le 2 août au soir (c'était un samedi), le kha-kan fit demander à Constantinople quelques grands dignitaires romains pour conférer avec eux sur une proposition de paix: on lui en envoya cinq des plus qualifiés. A peine furent-ils entrés dans sa tente, que le kha-kan, sans leur adresser la parole, commanda à l'un de ses gens d'aller chercher «les trois Perses vêtus de soie[180],» qui attendaient dans un compartiment voisin, et ces hommes étant venus, il les fit asseoir à ses côtés, laissant debout devant eux et lui les hauts personnages, patrices ou clarissimes, qui représentaient l'empire romain. Interpellant alors les Romains avec une sorte de solennité: «Vous voyez ici, leur dit-il, une ambassade que j'ai reçue des Perses, et qui m'annonce que Schaharbarz me tient prêt là-bas un secours de trois mille hommes; il m'a semblé bon de vous en informer. Si vous consentez à évacuer votre ville, tous tant que vous êtes, avec un sayon et une chemise, j'arrangerai l'affaire près de Schaharbarz: ce général est mon ami; vous passerez dans son camp, et je me porte garant qu'il ne vous fera aucun mal[181]. Quant à ce qui me regarde, je veux votre ville; je la veux avec tout ce qu'elle renferme, et songez bien que vous n'avez pas d'autre moyen de sauver votre vie, à moins peut-être que vous ne deveniez poissons pour vous échapper dans la mer, ou oiseaux pour vous envoler dans l'air[182]. Les Perses sont maîtres de l'autre rive du détroit, comme ceux-ci me l'assurent; quant à votre empereur, il n'a jamais mis le pied en Perse, et il n'existe aucune armée qui soit à portée de vous secourir.--S'ils te l'assurent, ils mentent! s'écria le patrice George dans un mouvement de noble colère; une armée romaine est déjà entrée à Constantinople, et notre prince très-pieux a si bien mis le pied en Perse, qu'il ne laisse pas pierre sur pierre dans leurs villes[183].» A ces mots, un des Perses hors de lui prit la parole et invectiva grossièrement le Romain. «Je ne prends pas tes insultes comme venant de toi, répliqua celui-ci avec mépris; c'est le kha-kan qui me les adresse, car lui seul t'inspire l'audace de m'outrager[184].» Là-dessus un autre Romain dit au kha-kan: «Comment se fait-il que toi, qui as amené ici tant de troupes, tu aies encore besoin de l'aide des Perses?--J'ai voulu seulement vous expliquer, répondit le barbare un peu troublé dans son orgueil, que les Perses, si je le désire, se joindront à moi, parce qu'ils sont mes amis[185].--Quoi qu'il en soit, ajoutèrent les ambassadeurs romains, nous ne quitterons jamais notre ville. Nous sommes venus ici sur ta demande pour parler de paix; si tu n'as rien de plus à nous dire, hâte-toi de nous renvoyer[186].» Le kha-kan les congédia.

[Note 180: Tres Persas sericis vestibus indutos... sibi assidere jussit... _Chron. Pasch._, p. 395.]

[Note 181: Si igitur, quotquot in urbe estis, cum sago duntaxat et indusio ex ea excedere velitis, pacta ac fœdus cum Salbaro ineamus: amicus enim meus est, ad illum transite, neque ulla is vos injuria afficiet. _Ibid._]

[Note 182: Nisi forte vos fieri pisces contingat, quo per mare evadatis, vel aves, quo evoletis in aërem. _Loc. cit._]

[Note 183: Isti, inquit gloriosissimus Georgius, impostores sunt, noster enim hic adest exercitus, ac piissimus princeps noster in eorum provinciis versatur, hasque devastat omnino. _Chron. Pasch._, p. 395.]

[Note 184: Minime, ait, tua sunt in me convicia, sed Chagani. _Ibid._]

[Note 185: Tum Chaganus: Si velim, inquut, ii mihi subsidio venient, amici enim mei sunt. V. _ub. sup._]

[Note 186: Si de pace nobiscum nolis agere, nos dimitte. _Loc. laud._]

Pendant la nuit qui suivit cette bizarre conférence, des trirèmes romaines, postées pour épier le retour des ambassadeurs perses au camp de Schaharbarz, surprirent la nacelle qui les portait. Leur sort ne fut pas longtemps incertain. Un d'entre eux eut la tête tranchée; on coupa les poings à un autre, et après lui avoir pendu au cou ses propres mains et la tête de son collègue, on le renvoya au kha-kan. Quant au troisième, amené sur une galère en vue du camp des Perses, il y fut décapité, et sa tête fut lancée à terre par une baliste avec un écriteau où on lisait: «Le kha-kan a fait la paix avec nous et nous a livré vos ambassadeurs; en voici un que nous vous restituons, ne soyez pas inquiets des deux autres[187].» Malgré cet avertissement, qui lui faisait connaître que la mer était gardée, le kha-kan, pressé d'en finir, fit mettre ses barques à flot le dimanche matin pour procéder au transport des auxiliaires perses. Il comptait que le vent, qui s'était levé du nord et soufflait contre Constantinople, empêcherait la flotte romaine de le gêner; il croyait aussi n'être pas aperçu, attendu qu'il avait choisi pour son embarquement une petite baie éloignée de la ville de deux lieues, et qui s'appelait la baie de Chelæ[188]. Il avait profité de la nuit pour y faire transporter par terre une partie de ses canots à bras d'hommes ou à dos de mulets, de sorte qu'il espérait aller et revenir avant que les Romains eussent découvert son dessein: lui-même voulait présider à l'opération du passage et montait un des premiers canots; mais rien n'échappait à la vigilance du patrice Bonus.

[Note 187: Chaganus, initis nobiscum fœderibus, vestros ad eum missos legatos ad nos transmisit; alterius ecce habetur caput. _Chron. Pasch._, p. 396.]

[Note 188: Abominandus Chaganus ad Chelas abiit, et trabarias in mare demisit. _Ibid._]

A peine les rameurs slaves commencèrent-ils à prendre le large, que la flotte romaine accourut malgré le vent contraire et s'interposa entre la rive occidentale du Bosphore et les canots barbares[189]. Tous ceux qui se trouvaient déjà un peu loin en mer furent culbutés; les autres rétrogradèrent prudemment, et celui qui portait le kha-kan fut du nombre. Humilié, irrité, ne rêvant que vengeance, le chef avar retourna devant la ville, tandis que les mariniers slaves retiraient leurs nacelles sur le sable. Les assiégés, l'ayant aperçu qui passait à cheval près de leurs murs, donnant des ordres pour activer les travaux du siége, lui envoyèrent par bravade un cadeau de vin et de gibier[190]. Sur quoi un barbare nommé Ermitzis[191], le second en dignité après lui, s'approcha d'une des portes et cria d'une voix haute aux assiégés: «Romains, vous avez commis une action abominable en tuant trois hommes qui avaient soupé hier avec le kha-kan, et lui envoyant la tête d'un de ses convives avec un autre tout mutilé; aussi le kha-kan est-il très-irrité contre vous[192].--Tant mieux! répondirent les assiégés; nous nous soucions fort peu de ce qu'il en pense[193].»

[Note 189: Quidam ex nobis solverunt naves cum scaphis versus Chelas, vento licet contrario, quo trabarias a trajectu in ulteriorem ripam prohiberent. _Chron. Pasch._, p. 396.]

[Note 190: Chaganus ad urbis muros reversus est... cui ex urbe esculenta quædam et vina missa sunt. _Loc. cit._]

[Note 191: Ermitzis Avarum exarchus... _Ub. sup._]

[Note 192: Atrox perpetrastis facinus, cum illos qui heri cum Chagano pransi sunt, occidistis, ac præterea ipsi unius caput, alterum vero manibus truncatum transmisistis... _Ibid._]

[Note 193: Cui nostri: Nobis, inquiunt, ille minime curæ est. _Chron. Pasch._, p. 396.]

Le kha-kan tomba dans une véritable folie de colère; il menaçait l'ennemi, il menaçait les siens; il passait d'une résolution violente à une plus violente encore. Enfin il arrêta son esprit sur un projet qui pouvait réussir, mais demandait avant tout un grand secret. Il s'agissait d'opérer, dès la nuit suivante, une surprise sur la partie de la ville voisine de Blakhernes et du port, au moyen de la flotte que monteraient des soldats slavons, et qui se trouvait de nouveau concentrée dans les eaux du Barbyssus. Des feux allumés sur les hauteurs de Blakhernes devaient donner le signal du départ[194], et tandis que l'attaque portée du côté de la mer attirerait la garnison de Constantinople, le kha-kan profiterait du désarroi pour escalader la muraille du côté de la terre. Le succès de cette combinaison ne lui paraissait point douteux. Il en fit donc faire les préparatifs activement, mais avec mystère. Toutefois le mystère ne pouvait pas être bien grand sous les yeux de la population romaine, où tout individu considérait comme un devoir de se faire l'espion de la ville: le moindre mouvement de l'ennemi, la moindre disposition, étaient observés, commentés, révélés aussitôt. Bonus, averti à temps, ordonna à sa flotte d'appareiller dès que la nuit serait venue, et de filer à petit bruit le long des deux rives du golfe, birèmes d'un côté, trirèmes de l'autre, et de garder sa position jusqu'à ce que la flottille avare se fût engagée entre ses lignes comme entre les branches d'une tenaille. En même temps il fit occuper les abords du golfe à Blakhernes par un corps d'Arméniens qu'il chargea de tuer ou de rejeter à la mer les Barbares qui chercheraient à y prendre terre. Enfin il fit préparer des feux qui devaient être allumés au moment convenu sur la plate-forme de l'église de Saint-Nicolas de Blakhernes[195].

[Note 194: Auxiliariis Sclavenorum copiis signum dederat, ut cum accensas faces ex Blachernarum munitione conspexissent, statim actuariis lembis irrumperent, et remigio ad urbem subvecti... Niceph., p. 13.]

[Note 195: Facibus erectis signum dari jubet. Niceph., p. 13.]

La nuit était sombre, et la lueur des feux qui brillèrent sur l'église put arriver au fond du golfe sans trahir les galères romaines qui stationnaient en avant. Les Slaves, prenant ce signal pour celui qu'ils attendaient, commencèrent à ramer avec leurs canots pleins de soldats, et gagnèrent bientôt le large. Ce fut alors que les vaisseaux romains se démasquèrent, et, rapprochant leurs lignes, culbutèrent ou coulèrent bas tout ce qui se trouvait dans l'intervalle. Il y eut là un affreux pêle-mêle de canots chavirés, brisés, d'hommes nageant dans les ténèbres, se heurtant les uns les autres, assommés du haut des navires à coups de javelots, d'avirons ou de crocs[196]. Ceux qui purent traverser la ligne des galères se dirigèrent vers Blakhernes où ils voyaient luire des feux et où ils pensaient trouver les Avars; mais au lieu des Avars, c'étaient les Arméniens, qui les tuèrent à mesure qu'ils se présentaient. Quelques-uns qui se crurent plus heureux, ayant abordé au fond du golfe, parvinrent jusqu'au kha-kan; mais le cruel se vengea de sa déconvenue en les faisant massacrer[197]. La défaite avait suivi l'attaque de si près, que les Avars n'eurent pas le temps d'essayer l'escalade par terre, ou, s'ils l'essayèrent, ils y renoncèrent aussitôt.

[Note 196: Sclavis omnibus qui in trabariis inventi sunt, vel in mare præcipitatis, vel a nostris interfectis... _Chron. Pasch._, p. 396.]

[Note 197: Pauci ex Sclavis natatu evadentes, cum ad impii Chagani castra pervenissent, illius jussu trucidati sunt. _Chron. Pasch._, p. 396.]

Le soleil en se levant éclaira une épouvantable scène. Sur les eaux du golfe toutes rougies de sang flottaient des milliers de cadavres mêlés à des débris de barques et d'avirons; on remarqua les corps de plusieurs femmes slavonnes qui avaient fait office de soldats ou de matelots pendant le combat[198]. Une vigoureuse sortie des assiégés compléta la déroute des Avare, en forçant leur armée de terre à reculer. Cette armée était tellement dominée par la peur, qu'elle laissa envahir son camp, où pénétrèrent jusqu'à des femmes et des enfants, et qui fut mis au pillage. Le kha-kan, posté sur une hauteur avec sa cavalerie de réserve, s'abandonnait pendant ce temps à ses transports de fureur accoutumés; toutefois, il dut suivre le mouvement de retraite opéré par les siens et se retirer à quelque distance.

[Note 198: Inter cæsorum cadavera, Sclavenæ quoque mulieres inventæ sunt. Niceph., p. 13.]

Il revint le lendemain, mais pour reprendre ses bagages, dégarnir ses machines des peaux qui les recouvraient, les démonter et y mettre le feu; tout fut brûlé sous ses yeux[199]. Néanmoins, pour enlever à son départ l'apparence d'une fuite, il fit crier par des hérauts, près des murs et des portes de la ville, ces paroles qu'il adressait aux assiégés: «Ne pensez pas, Romains, que la crainte me chasse d'ici; je pars parce que je manque de vivres et que j'ai mal pris mon temps pour vous attaquer; mais nous nous reverrons bientôt, et vous me paierez alors au centuple les maux que vous m'avez faits[200].» Son arrière-garde resta encore en vue de Constantinople jusqu'au vendredi soir, afin de couvrir la retraite, et elle acheva de dévaster le peu d'édifices de la banlieue que les autres avaient épargnés. Le chef de cette troupe, on ne sait pourquoi, voulut avoir une conférence avec Bonus, ou du moins avec quelques personnages romains de distinction, au nom du kha-kan; mais Bonus s'y refusa. «Le pouvoir dont j'ai usé jusqu'à ce jour de traiter de la paix, lui fit-il dire, m'est enlevé aujourd'hui, annonce-le à ton kha-kan. Le frère de notre auguste empereur arrive avec une armée qu'il va faire passer en Europe, et il se propose de vous reconduire lui-même dans votre pays, où vous pourrez traiter ensemble, si cela vous convient[201].» Théodore, chargé par Héraclius du commandement de l'armée romaine en Mésopotamie, venait de remporter une grande victoire sur les Perses dans les plaines de la Petite-Arménie, et les Avars ne l'ignoraient point: son nom suffit pour précipiter leur retraite.

[Note 199: Turribus castellatis ac testudinibus corio prius nudatis, incensis... _Id. loc. cit._]

[Note 200: Nolite existimare præ metu me recedere... Proficiscor annonæ comparandæ operam daturus, ac postmodum rediturus... _Chron. Pasch._, p. 397.]

[Note 201: Hactenus quidem data mihi fuit potestas, ut tecum agerem, ac tractarem de pace, nunc vero nostri imperatoris frater... _Id., ub. sup._]

La première pensée des assiégés, dès qu'ils purent sortir de leurs murs, fut d'aller rendre grâce à leur patronne, la _Toute-Sainte_, dans son église de Sainte-Marie de Blakhernes, et de déposer à ses pieds leur palme de victoire. Parmi tous ces héros chez qui l'antique vertu romaine avait refleuri au souffle du christianisme, pas un ne se glorifiait, pas un ne rapportait à lui-même son propre salut ou le salut de la ville; tous disaient: «Qui nous a sauvés, sinon la _Panagia_?» Son intervention dans les diverses péripéties du siége avait été visible pour tout le monde, et dans de pieuses confidences on se racontait mutuellement ses merveilles. On l'avait vue couvrir la ville d'un bouclier, foudroyer les Avars, briser leurs machines; on l'avait reconnue dans le combat naval de Chelæ, quand les flots s'étaient agités d'eux-mêmes sous un ciel serein pour engloutir les impies[202]: le calme et la tempête, disait-on, n'obéissent-ils pas à l'étoile des mers? La croyance en l'intervention directe de la Vierge dans les événements du siége avait passé jusque dans le camp barbare: tandis que les Romains lui attribuaient leur victoire, les Avars l'accusaient de leur défaite. Un jour que le kha-kan examinait en compagnie de ses officiers l'état des murailles de la ville, on l'entendit s'écrier tout à coup: «J'aperçois là-bas une femme qui parcourt le rempart; elle est seule et en habits magnifiques[203].» Une autre fois, ses soldats virent approcher de leurs retranchements une dame romaine d'une beauté admirable, qui portait le costume d'impératrice, et que suivait un cortége d'eunuques et d'officiers richement vêtus[204]. Les sentinelles, la prenant pour la sœur d'Héraclius qui venait proposer la paix au nom de son frère, lui ouvrirent les barrières du camp[205]; mais à peine eut-elle franchi le fossé qu'elle disparut, et que les Avars, comme frappés de frénésie, tournèrent leurs épées les uns contre les autres[206]. Ces contes couraient de bouche en bouche, et sont restés dans l'histoire, où ils jettent quelque lumière sur l'esprit du temps et sur le mobile qui produisait au monde romain ses derniers héros. Une circonstance bizarre et qui semblait donner aux fables l'appui de la réalité, c'est que de toutes les églises de Blakhernes, la seule église de Sainte-Marie ne fut ni pillée ni incendiée, comme si un bras puissant en eût écarté la flamme et les Barbares[207]. Le jour anniversaire de la délivrance de Constantinople fut consacré par une fête religieuse qui se célébrait le samedi de la cinquième semaine de carême.

[Note 202: Georg. Pisid., Niceph.--Cedren., etc.]

[Note 203: Feminam ego conspicio egregie vestitam absque ullo comitatu per mœnia discurrentem... _Chron. Pasch._, p. 397.]

[Note 204: Viderunt barbari prima luce, cum sol oriretur, mulierem quamdam illustrem, eunuchis comitatam, porta Blachernarum exeuntem... Cedren. t. I, p. 415, 416.]

[Note 205: Quam cum opinarentur Heraclii uxorem esse... transitum ei concesserunt. _Id., ibid._]

[Note 206: Illa cum suis ex oculis et conspectu eorum, evanuit... Ipsi autem tumultu concitato inter se congressi, ad vesperam usque mutuo strages ediderunt. _Id. ub. sup._]

[Note 207: Ecclesiam Dominæ nostræ deiparæ... ingressi hostes, nihil omnino evertere vel labefactare potuerunt. _Chron. Pasch._, p. 397.]

CHAPITRE QUATRIÈME

Campagne d'Héraclius en Assyrie.--Bataille de Ninive.--Fin malheureuse de Chosroès; son fils Siroès lui succède: Héraclius devient l'arbitre de la paix.--Son entrée triomphale à Constantinople.--Des envoyés viennent le féliciter de la part de Dagobert, roi des Franks.--Invasion de l'islamisme sur le territoire de l'empire.--Conquêtes des khalifes Abou-Bekr, Omar et Khaled.--Perte de la Syrie.--Héraclius rapporte la sainte Croix de Jérusalem à Constantinople; changement opéré en lui par le malheur.--POLITIQUE D'HÉRACLIUS VIS-À-VIS DES AVARS: Affaires intérieures de la Hunnie.--Révolte des Slaves; un marchand frank nommé Samo les conduit au combat; ils le prennent pour roi.--Alliance d'Héraclius avec lui.--Les sujets de Samo attaquent une caravane de marchands franks.--Réclamations de Dagobert; sotte conduite de son envoyé Sicharius.--Victoire des Vendes-Carinthiens sur les Franks à Vogastiburg.--Mort du kha-kan des Avars; prétention de Cubrat, roi de Bulgarie, à lui succéder; scission entre les Avars et les Bulgares.--Cubrat sollicite l'alliance des Romains.--Héraclius appelle des colonies slaves au midi du Danube; fondation des deux royaumes de Croatie et de Servie.--Les Avars confinés dans leur territoire se livrent à un luxe grossier.--Apologue de Crumn, roi des Bulgares.--Décadence du second empire hunnique; ses dernières relations avec le roi des Lombards.

626--662.

Héraclius apprit ces bonnes nouvelles au fond de l'Assyrie, où il faisait une guerre ruineuse pour les Perses; mais ses alliés khazars l'abandonnèrent quand ils furent repus de butin. Réduit à une poignée d'hommes et n'ayant plus qu'une seule ressource, celle d'aller rejoindre son frère, il se jeta dans les montagnes des Kurdes, où une armée persane se mit à le suivre, tandis qu'une autre le guettait au débouché des montagnes. Dans ce danger pressant, il prévint la jonction des armées ennemies en attaquant celle qui le suivait à la fameuse bataille de Ninive, qu'il gagna, et qui lui valut la soumission de l'Assyrie. Jamais il ne s'était montré plus héroïque; trois cavaliers étaient morts de sa main dans la mêlée; il avait reçu deux coups de lance, l'un au visage, l'autre au talon, et son cheval Phalbas avait été tué sous lui[208]. Il marcha alors sur Ctésiphon en côtoyant le Tigre et détruisant sur sa route les célèbres palais des rois de Perse dont le fleuve était bordé, ces _paradis_ magnifiques réservés aux chasses royales, et qui fournirent une nourriture abondante au soldat romain. Chosroès fuyait de palais en palais avec ses troupeaux d'enfants et de femmes, n'osant approcher de Ctésiphon et craignant l'indignation de ses sujets. Le fier roi n'eut bientôt plus d'asile que les cabanes des paysans. Pour compléter sa ruine, l'aîné de ses enfants, Siroès, qu'il voulait déshériter du trône, se révolta, et Chosroès mourut dans un cachot, sous la main d'assassins payés par son fils[209]. Au milieu de cette défaite des armées, de ces révoltes civiles, de ces attentats domestiques, Héraclius devint l'arbitre de la Perse. Aussi modéré après le succès que hardi dans la lutte, il laissa la couronne à Siroès, épargna Ctésiphon, et signa la paix; mais Siroès ne fut qu'un vassal de l'empire romain. Crassus et Valérien étaient vengés: le grand roi n'était plus.

[Note 208: Imperatoris equus cui Phalbas cognomentum, accepto hastæ ictu in femore... Theophan., _Chronogr._, p. 266.]

[Note 209: Chosroëm compedibus toto corpore circumligatum, in tenebrarum ædem... includunt... _Id._, p. 272.]

La Perce était abattue, la croix relevée et reconquise; Héraclius avait accompli un des plus grands actes de l'histoire romaine et de l'histoire chrétienne. Son passage par l'Arménie et l'Asie-Mineure pour retourner à Constantinople ne fut qu'un long triomphe qui devait s'achever dans l'église de Sainte-Sophie. Le sénat, le clergé, la ville entière vinrent au-devant de lui, à travers le Bosphore, jusqu'à Chrysopolis, dans des milliers de barques pavoisées. Il alla débarquer au faubourg de Sykes le 14 septembre 628, et s'achemina de là vers la Porte d'Or et la rue des Triomphateurs. Il était monté sur un char que traînaient quatre éléphants blancs, et on portait respectueusement devant lui la sainte croix à l'ombre de laquelle il avait voulu triompher. Constantinople ne fut jamais ni si belle ni si joyeuse; ce n'étaient partout que tapis magnifiques, cierges allumés, verdure et fleurs. Chaque habitant tenait dans sa main une branche d'olivier ou une palme, et le chant des hymnes et des psaumes, mêlé aux instruments de musique, n'était interrompu que par les acclamations de la foule[210]. Dieu voulut qu'une angoisse mortelle vînt serrer le cœur du triomphateur au milieu des enivrements de sa gloire. Quand il revit sa famille, deux fils et deux filles qu'il avait laissés pleins de vie manquèrent à ses embrassements: il le savait, mais sa douleur en fut renouvelée. Voulant restituer lui-même aux saints lieux leur plus vénérable trésor, il partit pour Jérusalem aux premiers jours du printemps. Là, au milieu du concours de tous les chrétiens de la Syrie et de l'Égypte, il monta le Calvaire, portant la croix sur ses épaules[211] et suivant le chemin qu'avait parcouru le Sauveur dans sa passion. Avant de déposer de nouveau à l'église de la Résurrection la sainte relique recouvrée, l'évêque de Jérusalem constata qu'elle était intacte, que l'étui d'argent, dont il avait gardé la clé, ne présentait aucune fracture, que le sceau épiscopal avait même été respecté[212]. L'admiration pour Héraclius s'éleva à un tel point, que les poëtes grecs, ne trouvant aucun homme à lui comparer, le comparèrent à Dieu, qui, après avoir manifesté sa puissance créatrice dans l'œuvre des six jours, s'était reposé le septième, de même qu'Héraclius, après six campagnes glorieuses, venait se reposer dans son triomphe[213]; un tel rapprochement, qu'en tout autre temps on eût justement taxé d'impiété, fit la matière d'un poëme grec alors fort applaudi[214]. La chrétienté jusqu'à ses limites les plus reculées ressentit quelque chose de cet entraînement des âmes pour Héraclius. Le roi des Franks, Dagobert, fils de Clotaire II, qui était aussi un grand roi et un fervent chrétien, voulut le féliciter de ses victoires, et lui envoya une ambassade solennelle[215].

[Note 210: Prælatis olivarum ramis et lampadibus, lætitiæ vocibus... Theophan., p. 273.]

[Note 211: Ipse vivifica ligna deferens... Niceph., p. 15.]

[Note 212: Tum patriarcha clavem, quæ apud se remanserat, domo deferens, adorantibus universis loculum aperit. Niceph., p. 15.]