Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 7
Ces Khazars n'étaient autres que les Khatzires ou Acatzires du Ve siècle, qui appartenaient alors à la ligue des Huns blancs. Attila les avait soumis par la force des armes, et leur avait imposé pour roi son fils Ellak[150]; après sa mort, Denghizikh les avait comptés parmi ses sujets. Les désordres de tout genre, invasions, guerres, déplacements de peuples, qui signalèrent parmi les nomades de l'Asie occidentale la fin du Ve siècle et la première moitié du VIe, rendirent la liberté aux Acatzires, mais pour les jeter dans une longue suite de péripéties, et on les vit à cette époque, ballottés de steppe en steppe, errer des Palus-Méotides au Volga et d'une rive à l'autre de la mer Caspienne. Tombés enfin sous une de ces dominations turkes qui se rapprochaient de plus en plus de l'Europe, ils acceptèrent sa suprématie, sans perdre leur individualité comme nation. L'étoile des Huns était alors à son déclin, l'étoile des Turks à son lever, et suivant l'usage constant des nomades, qui ne recherchent et ne prisent que la force, les Acatzires répudièrent leur nom de Huns pour prendre celui de Turks, et adopter avec ses coutumes et ses lois l'orgueil de la race qui les dominait. Cette transformation sembla leur donner une nouvelle vie. Les Turks-Khazars rentrèrent en maîtres dans le pays d'où les Huns-Acatzires avaient été chassés. Placés là dans le voisinage de la Perse, qui n'était séparée d'eux que par le détroit de Derbend, ils y faisaient souvent des incursions, et profitaient en ce moment de l'absence des armées persanes pour venir ramasser dans l'Atropatène le butin qui avait pu échapper aux Romains. Tel était le nouvel allié qu'Héraclius se flattait d'acquérir.
[Note 150: Voir ci-dessus _Hist. d'Attila_, t. I, c. 4.]
Il arriva avec sa petite armée juste à l'instant où les Khazars, chargés de dépouilles, sortaient de l'Atropatène pour regagner leur pays. La rencontre eut lieu sous les murs de Tiflis, à la vue de la garnison perse renfermée dans la ville[151]. Du plus loin que le chef des Khazars aperçut l'empereur romain, qui s'avançait couronne en tête, il sauta de cheval et se prosterna le front contre terre. La horde suivit son exemple, et on remarqua que les officiers et autres personnages importants grimpèrent sur les rochers et les tertres pour y faire leurs génuflexions[152]. Héraclius accourant vers celui qui paraissait le chef principal (c'était le second magistrat de toute la nation, et il se nommait Zihébil[153]), le releva, l'embrassa, et lui posa sa couronne sur la tête en l'appelant son fils[154]; Zihébil, en signe de dévouement respectueux, le baisa au cou. L'entrevue fut suivie d'un festin après lequel Héraclius abandonna aux officiers khazars, à titre de cadeau, toute l'argenterie servie sur la table. Zihébil reçut en outre de riches habits de soie brochés d'or et des pendants d'oreilles du plus grand prix[155].
[Note 151: Persis ex urbe Tiphili spectantibus. Theophan., _Chronogr._, p. 264.--Anast., p. 95.]
[Note 152: Exercitus præfecti super saxo ascendentes, eodem corporis habitu procubuerunt. Theophan., _ub. sup._]
[Note 153: Zihebil, Ζιεϐήλ, Ζεϐεήλ.]
[Note 154: Detractam sibi coronam, Turci capiti imposuit... filium eumdem appellans. Niceph., p. 11, 12.]
[Note 155: Cumque hunc ad convivium invitasset, omnia convivii vasa atque utensilia, cum regia veste et inauribus ex margaritis ei donavit. Niceph., p. 15.]
La parole d'Héraclius, lorsque quelque grande pensée l'animait, était vive, pénétrante, et ceux qui l'entendaient avaient peine à lui résister: c'est ce qu'avaient éprouvé plus d'une fois les Romains, et ce qu'éprouvèrent à leur tour les sauvages enfants des steppes. Que leur dit-il? Se plut-il à leur peindre le spectacle magnifique de la civilisation opposé aux misères de la vie nomade? Leur montra-t-il les biens qui rejailliraient sur eux d'une association avec cet empire où l'équité des lois, l'ordre constant, le commerce, les arts, rendaient l'existence de tous assurée et heureuse? Fit-il apparaître dans un horizon lointain, comme le but vers lequel marchaient tous les peuples, grands ou petits, civilisés ou barbares, sédentaires ou nomades, la croix de Jésus-Christ, ce gage de rédemption qu'il allait reconquérir au fond de la Perse, avec une poignée d'hommes, sans hésitation et sans peur? On ne sait; mais l'histoire nous raconte que les Barbares restèrent ébahis et muets sous le charme de ses discours. Dans un transport d'enthousiasme, Zihébil, se levant, prit par la main son fils, dont un léger duvet couvrait à peine le visage, et supplia Héraclius de le garder près de lui, afin que cet enfant devînt un homme en l'écoutant[156]. Au milieu de ces confidences d'une amitié nouvelle, Héraclius fit voir au barbare un portrait de sa fille Eudocie, que le peintre avait représentée dans toute la fraîcheur de sa jeunesse et de sa beauté, sous le splendide costume des augustes. Le barbare, à cette vue, ne put retenir un cri d'admiration, et ses yeux ne quittaient plus l'image. «Eh bien! dit l'empereur, ce modèle de beauté est à toi si tu m'aides dans mon entreprise, et si ton peuple fait alliance avec le mien; je te promets ma fille pour épouse[157].» Les aventures romanesques ont été de tout temps du goût des Orientaux, et la conférence ne s'acheva pas que Zihébil ne fût éperdûment amoureux de la princesse[158]. Le marché fut donc conclu, et Zihébil s'éloigna, laissant quarante mille guerriers sous les drapeaux d'Héraclius[159]. Avec ce renfort, la guerre recommença plus ardente que jamais dans le nord de la Perse. Quant à Eudocie, devenue l'appoint d'un traité, elle quitta Constantinople pour aller trouver sous les tentes de feutre du désert le fiancé que son père lui avait donné; mais elle apprit en route que Zihébil, heureusement ou malheureusement pour elle (qui saurait le dire?), venait de mourir de mort violente chez les siens. Retournant donc sur ses pas, elle alla reprendre sa place à côté de sa mère dans le palais des césars de Byzance[160].
[Note 156: Ad hæc Ziebelus imperatori, ejus quippe verbis delectabatur, et ejus prospectu ac prudentia plane stupefactus hærebat, filium suum cui lanugo primum e malis tunc oriebatur, obtulit. Theophan., _Chronogr._, p. 264.]
[Note 157: Eudociæ filiæ imaginem demonstrans, hunc in modum alloquitur: En igitur et filiam meam et Romanorum Augustam quam, si me adjuveris, et contra hostes auxilium dederis, uxorem tibi spondeo! Niceph., p. 12.]
[Note 158: Ad hæc barbarus, imaginis pulchritudine et ornatu, in archetypi amorem impulsus. _Id. ibid._]
[Note 159: Selectos tandem viros strenuos ad quadraginta millia, Ziebelus belli socios imperatori assignavit. Theophan., _Chronogr._, p. 264.]
[Note 160: Eudociam filiam quam Turcorum principi pactus erat, ad eum Byzantio proficisci jubet; sed cum de barbari cæde allatum esset, eodem imperatoris mandato revertitur. Niceph., p. 15.]
Tandis que ces choses se passaient aux extrémités de la Perse, Schaharbarz était arrivé sur la rive orientale du Bosphore, et avait dressé son camp à Chrysopolis, aujourd'hui Scutari, tandis que l'armée avare opérait sa marche sur Constantinople. Le 29 juin, l'avant-garde du kha-kan parut au pied de la longue muraille, où elle se reposa un jour; bientôt après, elle était à Mélanthiade, sans avoir rencontré d'ennemis[161]. Elle s'y arrêta pour attendre le corps principal de l'armée ou de nouveaux ordres de son chef. Le gros de l'armée avare s'avançait péniblement à travers les boues de la Mésie, embarrassé comme il l'était de bagages, de chariots, surtout de cette multitude de canots creusés d'un seul tronc d'arbre, de _monoxyles_[162], comme disaient les Grecs, que les Avars convoyaient avec eux sur des chars ou des traîneaux pour servir de flottes à leurs alliés. Ces embarras forcèrent le kha-kan à faire dans Andrinople une halte prolongée; mais il voulut mettre du moins le temps à profit. Faisant amener en sa présence le patrice Athanase, que l'on conduisait à sa suite comme un prisonnier, il lui ordonna de partir sur-le-champ pour Constantinople: «Va trouver tes compatriotes, lui dit-il, et sache d'eux ce qu'il leur plaît de m'offrir pour que je n'aille pas plus loin.[163]» Athanase partit. Introduit bientôt dans le sénat, il y rendait compte de sa mission, lorsqu'un tumulte auquel il ne s'attendait pas lui permit à peine d'achever. On l'interpellait, on lui reprochait de s'être chargé d'un message outrageant pour la majesté romaine; on allait presque jusqu'à l'accuser de trahison ou tout au moins de lâcheté[164]: Athanase écoutait dans une profonde stupéfaction, ne sachant que répondre à des reproches qu'il ne comprenait pas.
[Note 161: _Chron. Pasch._, p. 392.--Niceph., p. 12.--Theophan., 263, 264.--Anast., 95.--Cedren., t. I, p. 415, 416.--Zonar., t. II, p. 84.--Constant. Manass., p. 76, 77.]
[Note 162: Trabariæ; Μονόξυλα.]
[Note 163: Abi et vide, qua ratione volunt cives me placare, quæve dona offerre, ut hinc recedam. _Chron. Pasch._, p. 393.]
[Note 164: Magistratibus Athanasium objurgantibus, quod Chagano ita se subdiderit. _Ibid._]
Enfin tout s'expliqua: la longue absence du patrice avait causé tout le malentendu. Lorsqu'il avait quitté Constantinople aux premières menaces de la guerre, Constantinople était presque sans moyens de défense, et Athanase ne le savait que trop; mais depuis lors, et sans qu'il le sût, les choses avaient changé de face[165]. Non-seulement les garnisons des villes voisines avaient été concentrées dans la métropole, mais le corps d'armée envoyé par Héraclius était arrivé sans encombre, et de plus les bourgeois, rivalisant d'ardeur avec les soldats, avaient tous pris les armes; en un mot, Constantinople, bien réparée, bien approvisionnée, bien gardée, pouvait attendre désormais ses deux ennemis avec confiance. Voilà ce qu'ignorait Athanase, retenu par le kha-kan dans la plus étroite captivité, et de son côté, le gouvernement de Byzance avait oublié que son ambassadeur devait n'en rien connaître. Après avoir reçu ces explications, et pour réparer sa faute involontaire, le patrice déclara qu'il était prêt à reporter au kha-kan, dût-il la payer de sa tête, une réponse aussi fière qu'on la voudrait[166]; mais comme il était homme consciencieux jusqu'aux scrupules les plus excessifs, il désira observer par lui-même ces moyens de défense sur lesquels on se fondait pour braver la guerre, et dont il devait en outre attester au kha-kan la réalité. Bonus le fit assister à une revue de la garnison, où il put compter douze mille cavaliers, sans parler de l'infanterie, vraisemblablement plus nombreuse. Ainsi rassuré, le patrice retourna près du kha-kan, auquel il rapporta la réponse des magistrats, à savoir: que les Romains lui conseillaient en amis de ne s'approcher ni des murs ni du territoire de Constantinople. Ces paroles jetèrent le barbare dans un violent transport de colère; il chassa l'ambassadeur de sa présence avec un geste ignominieux: «Va-t-en donc, lui dit-il, va périr avec eux, et répète-leur bien ceci: il faut qu'ils me livrent tout ce qu'ils possèdent; autrement je raserai leur ville, et j'emmènerai ses habitants en esclavage jusqu'au dernier[167].»
[Note 165: Tum dixit Athanasius cæterum nescire se, ita muros esse munitos, copiasque adesse... _Chron. Pasch._, p. 393.]
[Note 166: Nihilominus paratum se, datum Chagano responsum iisdem verbis referre. _Ibid._]
[Note 167: Athanasius a Chagano minime exceptus est, illo dicente, sibi omnia esse tradenda, sin minus, urbem funditus eversurum se, et quotquot in ea erant, abducturum. _Chron. Pasch._, p. 393.]
L'avant-garde avare, pendant ces pourparlers, se tenait dans son camp de Mélanthiade, n'osant faire aucun mouvement; une faute des assiégés l'enhardit. Quelques cavaliers de la garnison, qui manquait de fourrage pour ses chevaux, sortirent accompagnés de valets armés de faux pour aller couper du foin dans la campagne. Aperçus par les Avares, il furent chargés aussitôt, tués ou mis en fuite, et les Barbares profitèrent de ce petit avantage pour lever leur camp de Mélanthiade, tourner à droite Constantinople et le golfe de Céras, et pénétrer par le faubourg de Sykes jusqu'à la rive du Bosphore. La nuit venue, ils y allumèrent des feux auxquels d'autres feux répondirent de l'autre côté du détroit (c'était le signal de reconnaissance convenu entre les Avars et les Perses)[168]; puis les chefs des deux troupes communiquèrent au moyen de quelques barques enlevées sur la rive. Schaharbarz fit connaître qu'il était prêt à traverser le Bosphore dès que la flottille avare serait arrivée, et insista d'ailleurs pour que l'on commençât le siége au plus tôt; mais le kha-kan n'arriva devant Constantinople que le 27 juillet, tant sa marche avait été lente. Il employa ce jour et le lendemain, soit à faire reposer ses troupes, soit à mettre à terre et à dresser son matériel de guerre, qui se composait de machines de toute sorte, soit à prendre des mesures pour déposer sa flotte en lieu sûr.
[Note 168: Hostibus ultra sinum in Sycis accedentibus, ac se Persis visendos præbentibus, qui versus Chrysopolim castra posuerant, suam inter se per ignes præsentiam significantibus... _Loc. laud._]
Le 31, à la pointe du jour, il développa ses lignes, qui se trouvèrent embrasser toute l'étendue de la ville d'une mer à l'autre, c'est-à-dire de la Propontide au golfe de Céras. Vue du haut des remparts, cette armée parut innombrable. «Il n'y avait pas, dit un poëte grec témoin oculaire, il n'y avait pas là une guerre simple, mais multiple, une seule nation, mais un assemblage de nations, différentes de nom, de domicile, de race et de langage. Le Slave s'y trouvait à côté du Hun, le Scythe à côté du Bulgare, et le Mède lui-même y devenait le compagnon du Scythe[169]. Sur la rive d'Europe, c'était Scylla frémissante; sur la rive d'Asie, c'était Charybde, ses aboiements et ses fureurs[170].» Les Avars formaient le centre sous le commandement immédiat du kha-kan, et l'attaque principale leur était confiée. Dans leurs rangs figurait une division de serfs gépides qu'ils avaient enrôlée malgré leur répugnance à mêler ce peuple dans leurs affaires, mais ils avaient épuisé, pour la circonstance, leurs dernières ressources en hommes. Les Slaves, rangés à l'aile gauche, se déployaient sur deux lignes, dont la première était sans armes défensives et presque nue, et dont la seconde portait des cuirasses[171]. Le matériel de siége comprenait des machines de toute sorte, soit de protection, soit d'attaque, et douze grosses tours, qui, lorsqu'on les eut montées, se trouvèrent égaler presque en hauteur les remparts de la ville. Elles étaient recouvertes de cuir qui les mettait à l'abri du feu, et la plupart des machines étaient ainsi garanties par des peaux[172]. Le kha-kan avait espéré pouvoir débarquer sa flotte de canots dans le golfe même; mais, à l'aspect des galères romaines à deux et trois rangs de rames qui garnissaient le port, il renonça à son dessein, et les fit déposer à l'embouchure du Barbyssus[173], petite rivière qui se jette à l'extrémité du golfe, sur un fond de vase et sur des atterrissements dont le peu de profondeur ne permettait pas aux grands navires d'approcher.
[Note 169: Non enim unum erat simplexque bellum, sed in multum diversas et varie commixtas gentes late diffusum ac promiscuum; nam Sthlabus cum Hunno, Scytha cum Bulgaro, necnon et Medus conspirans cum Scytha... Georg. Pisid., _Bell. Avar._, v. 194 et seqq.]
[Note 170: Ab una parte terribiliter scythica Scylla strepebat, ab altera Charybdis os patulum conspiciebatur. Constant. Manass., p. 76, 77.]
[Note 171: Plurimum militem statuit in ipsius urbis conspectu, in reliqua vero muri parte Sclavos, ac primam guidem eorum aciem pedestrem nudam, alteram pedestrem loricatam. Niceph., p. 12, 13.]
[Note 172: Tum sub vesperam, machinas aliquot et testudines admovit... quas extrorsum corio texit. _Chron. Pasch._, p. 394.]
[Note 173: La rivière du Barbyssus est encore désignée dans les auteurs sous le nom de Barnyssus.]
Bâtie sur sept collines comme la ville de Romulus et d'Auguste, mais baignée par trois mers qui ne lui laissent point regretter le Tibre, la cité de Constantin présentait alors, comme elle fait encore aujourd'hui, l'aspect d'un triangle isocèle dont la base pose sur le golfe de Céras, et dont le château des Sept-Tours marque le sommet. Le côté oriental longeait les sinuosités de la Propontide, tandis que le côté occidental, tourné vers la terre ferme, en était isolé par une double ligne de fossés et de murailles. Un mur crénelé, flanqué de tours, garnissait également le côté oriental et la base, auxquels la mer servait de fossé. A chacun des angles de l'est et du nord s'élevait une citadelle formidable correspondant au château des Sept-Tours. Le repli étroit et profond de la mer qu'on appelait, à cause de sa configuration, le golfe de Céras, c'est-à-dire _de la Corne_, formait le principal port de la ville. A son extrémité, où se perd la petite rivière du Barbyssus, s'étendaient sur l'une et l'autre rive les quartiers de Blakhernes et de l'Hebdome, alors extérieurs à la ville, et le faubourg de Sykes ou _des Figuiers_; c'était le séjour privilégié des riches patriciens, et la campagne de ce côté était couverte de villas élégantes, d'églises et de palais; on y trouvait aussi le cirque et le forum ou champ destiné aux revues militaires. Outre le grand port, situé, comme je l'ai dit, sur le golfe, deux petits hâvres, creusés de main d'homme et aujourd'hui ensablés, étaient renfermés dans l'enceinte murée de la ville, du côté de la Propontide: le port de Théodose et celui de Julien que surmontaient les palais de ces deux empereurs. Les césars byzantins avaient alors leur demeure à la pointe orientale, sur une colline d'où l'œil embrassait au loin le golfe, la Propontide et le détroit. La partie de l'enceinte attenante au continent était percée de sept portes dont la cinquième, fameuse dans l'histoire byzantine, s'appelait _la Porte dorée_ à cause des statues, des bas-reliefs, des ornements de bronze et d'or qui la décoraient à profusion. C'était par la Porte dorée que passaient les triomphateurs pour se rendre en grande pompe à Sainte-Sophie; c'était à elle aussi que s'adressaient les premières attaques des Barbares venant de la Thrace, et parce que là aboutissait la principale route du nord, et parce que ce quartier était le plus opulent de la banlieue.
Les habitants de Constantinople ne se montrèrent effrayés ni «de la vipère avare, ni de la sauterelle slave[174],» comme disaient les beaux esprits du temps pour caractériser le Hun hideux, plein de ruse et de venin, et ces troupeaux d'Antes, de Slovènes, de Vendes, au poil blond, au corps long et fluet, nus ou presque nus, qui venaient s'abattre sur la campagne comme une nuée de sauterelles. Le gouvernement, le peuple, la garnison, ne se reposaient pas seulement sur leur propre énergie; ils avaient foi dans la protection céleste, dont ils avaient aux mains un gage qui leur semblait assuré: ce n'était pas moins que la robe de la sainte Vierge, tombée (sans qu'on explique comment) en la possession d'une ville dont la sainte Vierge était patronne. Le patriarche la fit promener processionnellement avec d'autres reliques sur le rempart au chant des litanies et des psaumes[175]. La robe de la _Toute-Sainte_[176], comme disaient les Grecs par une expression touchante, fut pour les assiégés de Constantinople, en 626, ce qu'était pour les soldats franks la chape de saint Martin, et en ce moment même pour ceux d'Héraclius l'image miraculeuse du Christ. En voyant flotter sur sa tête, au milieu des batailles, le tissu sanctifié qui avait touché les membres de la mère de Dieu, qui donc ne se serait cru invincible? Qui eût pu douter que la Vierge ne protégeât avec amour la capitale d'un empire dont l'armée et le chef s'exposaient à la mort pour reconquérir la croix de son fils, perdue aux mains des infidèles?
[Note 174: Scytharum ferox natio virulentæ viperæ, Tauroscytharum gens locustæ consimilis... Constant. Manass., p. 76, 77.]
[Note 175: Sanctissimæ Virginis venerandam vestem... Vetus narratio in annot. Hymn. Acathist. _Corp. Byz. Hist., app._ 2.]
[Note 176: Παναγία.]
Commencée dès le 31 juillet, l'attaque régulière continua sans interruption pendant cinq jours. Le kha-kan avait amené avec lui une si grande quantité de béliers, de tortues, de machines de trait, que son front s'en trouvait garni; et ses douze tours à roues, quand elles furent dressées en face du rempart, présentaient un aspect vraiment effrayant[177]. Les Slaves, qui avaient été les constructeurs de cette artillerie de siége imitée des machines romaines, en étaient aussi les servants; c'étaient eux en outre qui avaient fabriqué la flotte, qui l'avaient transportée, qui la gardaient dans les eaux du Barbyssus et qui étaient destinés à la manœuvrer. Le Slave, opprimé et encore résigné à la servitude, avait mis à la merci de ses maîtres asiatiques son corps et son intelligence, qui commençait à s'ouvrir. Tandis que le bélier battait la muraille en brèche, les Huns, armés de leurs grands arcs, faisaient par-dessus pleuvoir incessamment une grêle de traits qui balayait parfois le rempart; mais les vides se comblaient aussitôt. Les assiégés de leur côté troublaient ces travaux par des sorties continuelles qui culbutaient les travailleurs et détruisaient leurs engins.
[Note 177: Ædificavit Chaganus duodecim turres castellis instructas, præaltas, et quæ ipsa fere propugnacula attingebant... _Chron. Pasch._, p. 394.]
Un matelot imagina contre les énormes tours des Barbares une machine défensive bien simple, mais d'un effet assuré. C'était un mât monté sur un plancher mobile qui suivait les tours ennemies dans leurs mouvements en face du rempart. Sitôt qu'une d'elles s'arrêtait à proximité, le mât s'inclinait et faisait descendre, au moyen de poulies, une nacelle où se tenaient des hommes munis de torches allumées et de poix, qui versaient des torrents de flammes sur la machine, ou attachaient des brandons à ses flancs, et il était rare que la nacelle remontât sans laisser la tour embrasée[178]. Quels que fussent les périls de ce combat aérien, on ne manqua jamais d'hommes pour le soutenir. Mû par le désir d'épargner l'effusion du sang, le patrice Bonus interpella plusieurs fois le kha-kan du haut de la muraille, l'engageant à se retirer et lui promettant, s'il rentrait dans le devoir, la continuation de sa pension et davantage encore; mais le barbare n'avait qu'une réponse à la bouche: «Sortez de votre ville; abandonnez-moi tout ce que vous possédez, et rendez-moi grâce si je vous laisse la vie[179].»
[Note 178: Unus ex nautis malum nauticum machinatus est, in cujus summitate navigiolum appendit, quo hostium turres castellis instructas incenderet... _Chron. Pasch._, p. 394.]
[Note 179: Urbe cedite, vestrasque fortunas mihi dimittite, servateque vos ipsos et familias vestras. _Ibid._]