Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 4

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L'année suivante, 600 de notre ère, la guerre reprit, non pas précisément sur l'initiative du kha-kan, mais parce qu'il vit que Priscus, s'emparant de la rive gauche du Danube, le traquait peu à peu dans ses frontières, et pourrait pénétrer quelque jour jusqu'au cœur de la Hunnie. Il sentit qu'il y allait de sa vie et de l'existence de son peuple, et qu'il devait tout épuiser pour reconquérir sa position au nord du fleuve. Priscus, posté dans Viminacium et dans l'île du Danube située en face, paraissait vouloir opérer le débarquement d'une forte armée destinée à agir au printemps: Baïan envoya quatre de ses fils défendre le passage[76], tandis qu'avec une partie de ses troupes, il irait prendre les Romains à dos; mais ses fils furent battus, le passage livré, et lui-même fut obligé de revenir au nord du Danube pour y défendre son propre territoire. Cinq batailles terribles se donnèrent coup sur coup, où Baïan combattit avec désespoir, mais où Priscus, formant son infanterie en carrés impénétrables et variant à propos ses manœuvres, déploya toutes les ressources de la tactique la plus savante. Les quatre fils de Baïan périrent dans un marais, culbutés et noyés avec leurs corps d'armée[77]; Baïan lui-même n'eut que le temps de traverser la Theisse, sur le point d'être tué ou pris[78].

[Note 75: Judicet Deus inter Mauricium et Chaganum, inter Avaros et Romanos... Theophylact., VII, 15.--Sedeat Deus, æquus judex, inter me et Mauricium imperatorem: ipse paci violandæ ansam dedit. Theophan., p. 230.]

[Note 76: Quatuor e filiis copias attribuit, quibus transitum Istri custodiant. Theophylact., VIII, 2.]

[Note 77: Quoniam stagnum locis illis suberat, in undas eos adigebat... Plurimis igitur et simul Chagani filiis tali modo submersis... Theophylact., VIII, 3.]

[Note 78: Chaganus non sine periculo salvus, ad Tissum fluvium evasit. _Id., ub. sup._]

Enfin les Romains passèrent cette rivière fameuse, interdite à leurs aigles depuis deux cents ans, non loin de laquelle s'était élevée la demeure d'Attila et où s'élevait encore celle de Baïan; mais ils ne la passèrent qu'en petit nombre et pour observer l'ennemi. Ce détachement tomba au milieu de trois bourgades habitées par des Gépides, et dans lesquelles ces serfs des Avars célébraient par des festins une de leurs fêtes nationales[79]. Chose incroyable, ils ignoraient qu'il se fût livré la veille une grande bataille dans leur voisinage, tant leurs maîtres les tenaient isolés et étrangers à tout intérêt public! Les Romains tombèrent sur cette tourbe de serfs désarmés et endormis pour la plupart, comme ils étaient tombés sur la peuplade du roi Musok, et la traitèrent de même. Baïan n'avait fui que pour revenir, avec le dernier débris de sa puissance, livrer une dernière bataille, qu'il perdit. Pourtant les Romains n'allèrent pas plus avant, ils évacuèrent même bientôt la rive septentrionale du Danube pour rentrer dans leurs quartiers.

[Note 79: Transeunt et offendunt Gepidarum villas tres qui, considentes et compotantes, festum patrium magna frequentia celebrabant. _Id. ibid._]

Baïan ne mourut pas dans cette bataille, mais il y survécut peu, car son nom disparaît presque aussitôt de l'histoire. Élevé au commandement de son peuple vers 565 et fort jeune encore, il l'avait gouverné pendant trente-six ans. La fortune, qui se retire des vieillards, lui fit payer cher dans ses dernières années les faveurs trop éclatantes dont elle l'avait comblé à son début. Ce fondateur du second empire hunnique, qui de prime-saut l'avait égalé presque au premier, le laissa en mourant humilié et compromis. Cet amer retour du sort lui remit peut-être en mémoire les roues du char de Sésostris, et les autres moralités dont le médecin Théodore l'amusait autrefois: la perte de ses onze fils, tombés sous ses yeux victimes de son insatiable ambition, l'avait atteint d'une blessure qui ne se ferma plus. Comme s'il eût toujours senti sur sa tête la main du Dieu des chrétiens, dont il s'était joué par ses parjures, il répéta plus d'une fois, comme à Drizipère, «que Dieu jugerait entre Maurice et lui.» Maurice périt la même année ou l'année suivante, 602, décapité par les ordres du centurion Phocas, à la suite d'une révolte de soldats venue à propos de la dernière guerre contre les Avars. Le kha-kan put aller rendre ses comptes en face de son adversaire, devant le juge qu'il avait choisi.

CHAPITRE DEUXIÈME

Avénement d'Héraclius au trône des Romains.--Épuisement de l'empire sous Phocas; corruption de l'armée; guerre civile.--Phocas veut faire baptiser tous les Juifs; ceux-ci appellent les Perses à leur secours.--Tentative d'Héraclius pour rétablir la paix avec Chosroès; insolence du roi de Perse; invasion de la Galilée.--Les Juifs rachètent les captifs chrétiens pour les égorger.--Prise de Jérusalem par les Perses; enlèvement de la sainte croix, qui est emmenée d'abord en Arménie, puis au fond de la Perse.--La sainte lance et l'éponge sont apportées à Constantinople.--Deuil général des chrétiens; Héraclius jure d'aller reconquérir la croix en Perse ou de mourir; enthousiasme du peuple et du sénat.--Situation de l'empire du côté de l'Europe.--Résumé des affaires de la Hunnie jusqu'en l'année 610; les Avars envahissent le Frioul.--Le duc Ghisulf est tué; sa veuve Romhilde livre au kha-kan la ville de Forum-Julii.--Halte de l'armée hunnique au Champ-Sacré; les fils de Ghisulf s'enfuient; aventure du jeune Grimoald; massacre des prisonniers; châtiment de Romhilde.--Bonnes dispositions apparentes du kha-kan envers l'empire; il propose de venir trouver l'empereur dans Héraclée.--Héraclius prépare une grande fête pour le recevoir.--Trahison du kha-kan; il veut enlever l'empereur, qui s'échappe en laissant à terre son manteau impérial.--Course des Huns jusqu'au mur de Constantinople.--Explications du kha-kan.--Reprise des négociations; la paix est jurée.--L'empereur se prépare par la retraite et le jeûne à sa campagne contre les Perses; il règle le gouvernement de l'empire pendant son absence; sa noble conduite vis-à-vis du kha-kan des Avars.--La flotte impériale met à la voile.

602--622

Après le féroce et grossier Phocas, devenu empereur par un assassinat, on voit apparaître sur le trône des Romains d'Orient la noble et mélancolique figure d'Héraclius. Il s'attache à ce nom je ne sais quoi de mystérieux et de fatal qui trouble l'historien dans ses jugements, et le fait hésiter incertain entre l'admiration et la pitié. Héraclius destructeur de l'empire des Perses, Alexandre chrétien, libérateur des saintes reliques du Calvaire avant Godefroy de Bouillon, aurait été réputé grand entre les plus grands des Césars; Héraclius aux prises avec le mahométisme naissant, emporté par lui comme par une tempête, perdant tout dans ce naufrage, sa gloire de chrétien et de Romain, la moitié de ses provinces, son génie et presque sa raison, peut être proclamé sans contredit le plus malheureux de tous. Cette seconde partie de sa vie n'offre plus à l'historien qu'un douloureux spectacle, celui de l'héroïsme humain sous le poids de la fatalité, se débattant vainement contre des puissances qui ne semblent point de ce monde. La postérité, oublieuse d'une gloire effacée, ne connut plus d'Héraclius que les revers, et l'homme que ses contemporains crurent un instant ne pouvoir comparer qu'à Dieu[80], le vengeur de Crassus et de Valérien, mieux encore le vengeur de Jésus-Christ, tombé du haut de tant de renommée au rang des empereurs néfastes, alla servir de pendant à l'imbécile Honorius dans l'histoire des démembrements de l'empire romain.

[Note 80: Voir l'_Hexameron_ de Georges Pisidès.]

Je ne le suivrai point au début de ses aventures, quand, délégué par l'armée d'Afrique pour tuer le tyran Phocas, il faisait voile de Carthage à Constantinople, avec une petite flotte, sous les images de la vierge Marie, pieusement clouées au haut de ses mâts[81]. Les peuples qui le voyaient passer le saluaient du rivage comme un sauveur, les prêtres accouraient le bénir, et l'évêque de Cyzique vint le couronner sur son navire, d'un diadème emprunté aux autels de la mère de Dieu[82]. C'était comme une conspiration publique où tout le monde était dans le secret, excepté la victime qu'on allait immoler avec la solennité d'un sacrifice. Sa terrible mission accomplie, Héraclius se trouva empereur, mais empereur sans argent, sans armée et presque sans empire. Phocas avait épuisé le trésor public en folles ou honteuses prodigalités; l'armée, corrompue, avilie, sans discipline ni orgueil militaire, se dissolvait dans la licence des camps, tandis que l'Asie-Mineure et la Syrie, occupées chaque printemps par les généraux de Chosroès II, ressemblaient moins à des provinces romaines qu'à des satrapies persanes. Les villes fermées du littoral, faciles à défendre par mer, obéissaient seules en réalité à l'empereur de Byzance; encore étaient-elles perpétuellement assiégées, et Constantinople eut l'humiliation d'avoir en face de ses murs Chalcédoine bloquée et presque prise. On eût dit qu'une providence vengeresse s'était appesantie sur ces belles légions de Mésie que Maurice avait formées, et qui trempèrent leurs mains dans son sang: lorsque Héraclius voulut les voir, il n'en restait plus que deux soldats[83].

[Note 81: Navibus turritis in quarum malis arculæ et Dei matris imagines appensæ... Theophan., _Chronogr._, p. 250.]

[Note 82: Stephanus autem Cyzicenus metropolita, coronam ex ecclesia sanctæ Dei genitricis depromptam, ad Heraclium attulit... _Id., ibid._]

[Note 83: Exercitu omni perlustrato, num aliqui ex iis, qui cum Phoca, tyrannidis ejus fautores, adversus Mauricium præliati, inter vivos superessent perscrutatus, per legiones cunctas rimatus duos solos invenit residuos. Theophan. _Chronogr._, p. 251.]

Ce n'était pas tout: comme si la guerre étrangère n'eût pas suffi pour ruiner l'empire, Phocas avait encore déchaîné sur lui le fléau des guerres civiles. Ce soldat grossier ressentait parfois des remords, et le sang qu'il versait le jour venait l'effrayer dans les insomnies de la nuit: il éprouvait alors des accès d'une dévotion grossière comme sa nature. Dans un de ces courts moments de repentir, il eut l'idée de faire baptiser tous les Juifs en expiation de ses crimes[84]. Les Juifs, on le sait, nombreux dans toute l'Asie romaine, occupaient de vastes quartiers au sein des cités commerçantes, et peuplaient seuls des contrées entières sur le continent et quelques îles sur la mer Egée. Phocas les convoqua tous à Jérusalem pour l'accomplissement de son dessein secret, et à mesure qu'ils arrivaient, des soldats, préfet en tête, les conduisaient à l'évêque, qui les baptisait[85]. Ils eussent plutôt noyé les néophytes dans la piscine que de les laisser partir sans baptême. Ces apôtres d'une nouvelle espèce parcoururent ainsi, pour le salut de l'âme de Phocas, tous les lieux de l'Égypte et de la Syrie habités par des Juifs, pourchassant et ressaisissant l'un après l'autre ceux qui leur avaient d'abord échappé. L'Asie romaine fut en combustion: les Juifs, répondant à la violence par des trahisons, s'entendirent pour surprendre la ville de Tyr pendant la fête de Pâques et y égorger les chrétiens[86]; le complot découvert fit tomber sur eux de dures représailles qui n'amenèrent que de nouveaux complots. Ils s'adressèrent à Chosroès, lui promettant de livrer à ses troupes toutes les villes romaines de la Palestine, s'il voulait les assister et les venger. Ainsi guerre étrangère, guerre civile et religieuse, trahisons, violences, Héraclius avait tout à conjurer au début de son règne.

[Note 84: _Chron. Alex._, p. 382.--Zonar., XIV, t. II, p. 80.]

[Note 85: Theophan., _Chronogr._, p. 248.--Cedren., t. I, p. 406.--Niceph. Call., p. 44.]

[Note 86: Theophan., _Chronogr._, p. 251.--Cedren., t. I, p. 408.--Hotting., _Hist. Orient._, t. I, p. 3.]

Il essaya de le faire, et tout lui manqua à la fois. La guerre lui réussit mal avec des soldats indisciplinés et lâches; quand il parla de paix, Chosroès, avant toute négociation, lui proposa de renier Jésus-Christ et d'adorer le dieu Soleil[87]. Ses efforts pour apaiser les Juifs par des traitements meilleurs et des promesses tournèrent contre lui: les Juifs n'en devinrent que plus insolents et plus hardis dans leurs menées, pensant qu'il avait peur. Le mauvais succès de toutes ces tentatives porta le découragement dans le cœur des Romains; les provinces asiatiques cessèrent de résister à une destinée qui semblait irrévocable, tandis que les provinces européennes, que rien de pareil ne menaçait, détournaient les yeux et s'endormaient dans un égoïsme cruel. L'empire romain glissait avec rapidité vers sa ruine, lorsqu'une secousse heureuse l'arrêta sur la pente et lui rendit l'énergie qu'il ne possédait plus: ce fut la religion qui opéra ce miracle.

[Note 87: Vobis minime parcam, donec crucifixum, quem vos prædicatis Deum, solem adoraturi, abnegaveritis. Theophan., _Chronogr._, p. 253.]

L'année 615 avait été marquée par les Perses et les Juifs pour être la dernière des chrétiens sur toute la surface de la Palestine. En effet, vers la fin du mois de mai, une armée formidable, que commandait Roumizan, surnommé Schaharbarz, c'est-à-dire _le sanglier royal_, général habile, mais cruel, et l'allié du roi Chosroès[88], vint fondre sur la Galilée et parcourut les deux rives du Jourdain, depuis sa source jusqu'à son embouchure, en n'y laissant que des ruines. Une nombreuse population chrétienne se pressait dans ces lieux sanctifiés par la prédication de l'Évangile. Le Sanglier royal la traita comme les généraux de Salmanazar et de Nabuchodonosor traitaient jadis le peuple d'Israël. Après le sac et l'incendie des maisons, les habitants, enchaînés les uns aux autres, étaient traînés en esclavage pour aller coloniser sous le fouet des Perses les marécages de l'Euphrate ou du Tigre. Des marchands juifs, munis de bourses pleines d'or, marchaient en troupe derrière l'armée, rachetant le plus qu'ils pouvaient de captifs chrétiens, non pour les sauver, mais pour les égorger eux-mêmes, et leur préférence s'adressait aux personnages d'importance, aux magistrats des villes, à des femmes belles et riches, à des religieuses, à des prêtres[89]. L'argent qu'ils payaient aux soldats persans pour avoir des chrétiens à mutiler provenait de cotisations auxquelles tous les Juifs s'étaient imposés, chacun en proportion de sa fortune[90], dans l'intention de cette œuvre abominable qu'ils croyaient méritoire devant Dieu. L'histoire affirme qu'il périt ainsi quatre-vingt-dix mille chrétiens sous le couteau de ces fanatiques[91]. Non moins féroces que les Juifs, les mages de l'armée de Schaharbarz leur prêtaient la main et poussaient à l'extermination de ceux qu'ils appelaient dans leurs blasphèmes _les adorateurs du bois_. Si grandes que fussent pour les chrétiens ces tribulations, Dieu leur en réservait de plus amères: Jérusalem prise, le saint sépulcre brûlé, les églises livrées au pillage et aux profanations, les reliques de la passion dispersées. Schaharbarz força l'église de la Résurrection, bâtie par l'empereur Constantin sur le Calvaire, où l'on conservait, comme le plus précieux de tous les trésors, la croix qui avait servi au supplice du Christ[92].

[Note 88: Les historiens grecs l'appellent communément _Romizanes_ et _Sarbar_, Σάρβαρος. On trouve aussi _Rasmizas_, _Sarbarazas_ et _Sarbanazas_. Les Arméniens donnent à ce personnage le nom de Khorem-Razman-Schaharbarz. V. Saint-Martin, Éd. Lebeau. _Hist. Bas-Emp._, t. XI, p. 14. _Note_ 1.]

[Note 89: Judæi quidem ementes Christianos, occidebant eos... Theophan., _Chronogr._, p. 252.--Clericis, monachis, sacris virginibus occisis. _Chron. Pasch._]

[Note 90: Pro suis quisque facultatibus... Theophan., _Chronogr._, p. 252.]

[Note 91: Ad nonaginta videlicet millia trucidarunt. _Id., ibid._]

[Note 92: Capto Hierosolymo..., pretioso etiam et vivifico crucis ligno locis illis erepto... Theophan., _l. c._--Una cum sacris vasis quorum innumerus fuit numerus. _Chron. Pasch._]

La vraie croix, suivant la description que nous en donnent les historiens, était renfermée dans un étui d'argent ciselé, garni d'une serrure dont le patriarche de Jérusalem avait seul la clef, et qui, pour surcroît de précaution, était scellé de son sceau épiscopal[93]. Soit réserve respectueuse vis-à-vis de son maître, à qui il voulait envoyer _le bois_ que les Perses supposaient être l'objet du culte des chrétiens, soit plutôt sentiment de frayeur involontaire, Schaharbarz s'abstint de toucher à la croix; il ne brisa point les sceaux, il ne demanda pas même la clef, qui resta en la possession de l'évêque. La sainte croix, portée à Chosroès en l'état où on l'avait prise, fut déposée d'abord en Arménie, dans un château voisin de Gandzac, la ville actuelle de Tauris, château ruiné aujourd'hui, mais que la tradition montrait encore debout pendant le moyen âge[94]. Lorsque Gandzac se trouva menacé par les armes d'Héraclius, comme nous le dirons plus tard, la croix, transportée de place en place suivant le caprice de Chosroès, fut enfin reléguée au fond de la Perse. Deux autres reliques de la passion, l'éponge où le Christ avait bu le fiel et le vinaigre, et la lance qui lui avait ouvert le flanc, étaient tombées dans les mains d'un officier perse, qui consentit à les vendre, mais au poids de l'or[95]. Un chrétien les racheta. Transportées à Constantinople, elles y furent exposées pendant quatre jours à la pieuse curiosité des fidèles, et pendant ces quatre jours, le lieu où on les avait placées ne désemplit pas: chacun voulait contempler ces instruments vénérables du salut du monde, les toucher avec respect et les baigner de ses larmes[96].

[Note 93: Théophane nous dit qu'Hélène, après la découverte de la sainte croix, en envoya une partie à son fils, et remit l'autre aux mains de l'évêque de Jérusalem: Aliam (partem) argenteo loculo inclusam, Macario episcopo tradidit, secuturæ deinceps posteritati monumentum. Theophan. _Chronogr._, p. 21.--Cf. Bolland., _Invent. Cruc._ 3 Maii.]

[Note 94: Cette indication est tirée des voyages de Chardin, t. II, p. 326.--Il paraît qu'il resta, à cette époque, des parcelles du bois de la vraie croix dans l'Arménie, car il est souvent question de croix miraculeuses qui se rapportent à cette origine, dans les légendes des Arméniens. Saint-Martin, Éd. Lebeau, _Hist. du Bas-Emp._, t. XI, p. 12. _Note_ 4.]

[Note 95: Sacra spongia... veneranda lancea e sacris Hierosolymarum locis allata est, quam quidam familiaris execrabilis Sarbaræ, acceptam a barbaris, dedit Nicetæ. _Chron. Pasch._]

[Note 96: Niceph., p. 11.--Theophan., p. 252.--_Chron. Alex._, p. 385.--Cedren., t. I, p. 408.--Zonar., XIV, t. II, p. 83.]

L'émotion fut générale et le deuil profond[97], non-seulement dans l'empire, mais encore dans tout le monde chrétien. La chrétienté ne pouvait-elle pas demander compte aux Romains de la profanation des saints lieux dont ils avaient la garde et de la perte de la croix qu'ils n'avaient pas su protéger? Ce malheur, le plus poignant qui pût atteindre des âmes chrétiennes, n'était-il pas un châtiment d'en haut attiré par leur lâcheté? Les Romains s'avouèrent tout cela et commencèrent à rougir d'eux-mêmes. Profitant de ce réveil de son peuple, troublé d'ailleurs jusque dans sa conscience, Héraclius jura qu'il irait chercher la sainte croix en Perse, confondre dans une même vengeance les injures de l'empire romain et celles du Christ, ou mourir sous les murs de Ctésiphon avec tout ce qui conservait encore un cœur chrétien et romain. Un tel dessein, qu'on eût taxé d'absurdité quelques semaines auparavant, parut, dans les circonstances présentes, simple et naturel: on y applaudit, et l'on voulut s'y associer. Les vides de l'armée se comblèrent rapidement par des enrôlements spontanés, ceux du fisc impérial par les trésors des églises, que le clergé s'empressa d'offrir. Les évêques apportaient l'argenterie de leur métropole et vendaient même leurs meubles précieux pour en verser le produit dans les caisses de l'État, et quand ils tardèrent trop, l'empereur put mettre la main sur leurs biens sans exciter ni étonnement ni murmure[98]. Ces ressources permirent de réorganiser l'armée et d'équiper une flotte. Des prédications répandues en tous lieux entretenaient la ferveur dans le peuple; les églises et les monastères, ouverts jour et nuit comme dans les temps de grandes calamités, retentissaient incessamment du chant des litanies et des psaumes. Malheur à qui se serait avisé de combattre l'entraînement public, auquel cédaient les plus hauts personnages, les magistrats, le sénat lui-même! Il eût payé cher son scepticisme et ses moqueries. Un homme d'un rang élevé, jaloux d'Héraclius, ayant traité l'empereur d'aventurier et son idée de folie, fut dégradé par le sénat, et le châtiment eût été plus loin sans l'intervention du prince. On se contenta de faire tonsurer le critique malencontreux[99], puis on l'envoya au fond d'un cloître méditer sur le danger des oppositions impopulaires, et devenir meilleur chrétien, s'il pouvait.

[Note 97: Beaucoup de chrétiens crurent le christianisme perdu et se firent juifs.--Pusillo animo homines, quasi victa cruce, extinctum sit christianitatis robur... Ubi est Deus eorum? Bolland., _Invent. Cruc._, 3 Maii.]

[Note 98: Sanctarum ædium facultates tulit, cudendisque numismatibus, et minutis milisiariis conflandis, multifida magnæ ecclesiæ candelabra, aliaque ejusmodi sacri ministerii vasa, usurpavit. Theophan. _Chronogr._, p. 254.]

[Note 99: Statim in clerici formam tonderi jussit, patriarcha solemnem orationem recitante... Niceph., p. 5.]

Tels étaient les symptômes d'une résurrection morale du monde romain; toutefois, avant de se jeter dans une entreprise si lointaine, si longue, et qui présentait tant d'imprévu, il fallait pourvoir à la sûreté de Constantinople et au maintien de la paix dans les provinces européennes. On savait bien que dès qu'une attaque directe s'effectuerait sur la Perse, on verrait l'Asie-Mineure et la Syrie évacuées aussitôt par les armées de Chosroès, qui courraient à la défense de leur propre territoire, et qu'ainsi l'orient de l'empire se trouverait dégagé; mais qu'adviendrait-il des provinces d'Europe? C'est ce qui occupa mûrement l'empereur et son conseil. En jetant les yeux du côté de l'Italie, Héraclius se rassurait: les exarques de Ravenne entretenaient depuis longtemps déjà des rapports presque amicaux avec les rois lombards; ils pouvaient les maintenir encore aux mêmes conditions, c'est-à-dire à prix d'or. Il ne fallait rien changer à cette situation pour l'instant. Quant aux Franks qui avoisinaient l'empire romain du côté de la Bavière, leur roi Clotaire II, qui venait de réunir dans sa main toutes les portions de cette vaste monarchie, n'était rien moins qu'hostile à Héraclius; et les évêques, si puissants à sa cour, favoriseraient sans doute de tout leur pouvoir une expédition qui avait pour but de recouvrer la croix de Jésus-Christ.